‹ L'Art et l'idée [serial] (volume 2)Chapitre 12 sur 66 · OC · texte numérisé non relu

OC

ux curieux de nouveauté littéraire qui ont suivi nos études sur les jeunes revues, nous espérons avoir donné, par une analyse aussi quintessencielle que fidèle de ces publications, un aperçu des tendances esthétiques et philosophiques de notre génération intellectuelle. A vouloir poursuivre un semblable travail, et examiner plus longuement les mêmes éléments, de nombre assez restreint, nous risquerions de devenir fastidieux, — intéressant seulement pour les très rares passionnés des lettres symbolistes. Mais nos lecteurs connaissent maintenant assez de particularités du mouvement idéaliste pour que nous puissions nous élever au-dessus des détails et jeter un coup h. 11

d'il -il d'ensemble sur la littérature de demain, qui existe déjà, au moins en puissance, dans les écrits des jeunes.

Ce qui frappe d'abord à l'examen des œuvres nouvelles, c'est la prédominance absolue de la pensée (et, partant, les préoccupations métaphysiques ou philosophiques), la forme tout objective , la langue presque exclusivement figurée (qui n'exprime jamais le sentiment par un simple cri du cœur, ni la sensation par une interjection de douleur ou de joie, ni l'idée par une phrase directe, mais qui représente, comme s'ils nous étaient extérieurs, sentiments, sensations, idées, par des tableaux, des images les rappelant au moyen de l'analogie). Ce qu'on observe encore, c'est le désir des jeunes auteurs d'obtenir l'émotion intense en unissant, comme des rayons convergents, tous les moyens d'expression que peuvent fournir les impressions des sens.

De là, une étrange dissemblance entre les œuvres symbolistes et les ouvrages romantiques et naturalistes, leurs immédiats prédécesseurs. Nos écrivains idéalistes ne paraissent donc pas tout d'abord se relier logiquement à « la chaîne des temps ». Et, cependant, jamais littérature, mieux que la leur, n'exprima son époque : cette souffrance générale dont l'anarchie et le socialisme sont des symptômes ; cette ambition démesurée à laquelle doivent le désir de l'art tant d'hommes nés seulement pour le labeur physique; ce dégoût de la vie réelle, cette religiosité mystique engendrés par l'endurance et les hauts espoirs déçus; cet amour du luxe qui, des classes supérieures, descend chez les plébéiens où il se révèle par la perversité ; cette soif de connaissances que rendent plus ardente les découvertes scientifiques de chaque jour ; cette fièvre métaphysique dont la cause est le besoin de synthétiser les sciences de détail; l'absence de loi morale ; le manque d'action dans la vie politique, — toutes les caractéristiques de notre époque ont déjà leur équivalent dans la littérature nouvelle, et l'auront bien davantage quand les jeunes, plus maîtres de leurs moyens, sauront mieux rendre les impressions produites sur eux par leur siècle.

En effet, et d'abord, le pessimisme, fruit de la souffrance, est le fond de presque toutes les œuvres : non le pessimisme à la

Zola, qui, dans l'homme, voit seulement le pire, mais une sorte de croyance à la toute-puissance extra-humaine du mal, croyanc que manifeste l'appréhension de la destinée mauvaise. Le poète, comme Mœterlinck dans les Aveugles, aperçoit dans tout un présage funeste; ou bien, comme le de Tel qu'en Songe de Régnier, attristé par la dissemblance de son sort vrai avec son sort rêvé, il a le sentiment d'une fatalité injuste qui écrase la grandeur sous un destin féroce; parfois, tel 11. de Gourmonl dans le Fantôme et Mazcl dans le Nazaréen, il comprend la vanité de toutes choses terrestres, quelque hautes soient-elles : créations mêmes de la pensée, et vœux, et nohles espoirs.

Le pessimisme chez les jeunes, c'est l'expression de l'impuissance de nos temps, impuissance dont soutirent surtout les artistes, incapahles de réaliser pleinement leur rêve, c'est-à-dire de revêtir une pensée éternelle d'une forme véritablement réelle, existant à la fois dans leur milieu, sous leurs yeux, et à toutes les époques, tel Daphnis et Chloé, réalistes presque du temps de Longus, revêlaient l'idée pércnnelle de l'amour adolescent. Impuissants à conquérir dans une époque laide celle réalité artistique, les neuves intelligences l'ont renoncéc : les penseurs nient aujourd'hui la matérialité du monde extérieur, les poètes créent souvent sans s'inquiéter de la vérité — hors de laquelle nulle œuvre n'est. Si hien qu'aux hauteurs où ils planent dans le rêve, le public ne les peut suivre, et, quelque avide du nouveau qu'il soit par essence, se désintéresse de leurs travaux.

Alors, séparé du visible, divorcé d'avec son temps, le rêveur moderne s'enfonce dans le monde occulte, il vit au milieu des esprits : anges, démons, élémenlals. Parfois il crée, pour y adorer sa propre pensée, des temples au décor aussi somptueux qu'économique. Ainsi sont synthétisés, en un seul type littéraire, l'ambition déçue, le dégoût de la vie réelle, l'amour du luxe communs à notre époque, et la religiosité mystique, plus superficielle que profonde, qui renaît de nos jours.

La réunion de tels caractères constitue une littérature au plus haut point idéale et artificielle, surtout s'il s'y vient ajouter, comme c'est le cas, le manque d'action et la perversité.

Au théâtre, la suppression de l'action a créé un genre nouveau dont les Sept princesses, le Fils des étoiles, la Fin des Dieux et la Peine de l'Esprit sont des types. La même cause a transformé le roman.

Quant à la perversité, elle saille hors de toutes les œuvres nouvelles : les images sont déformées ; on se détourne volontairement de la norme; on brise tous les moules, même les naturels; on n'accepte pas plus la tradition basée sur l'essence des choses cjue la convention simple; on confond les genres, on mêle poésie et plastique, lyrisme et dramatisme, on rejette les lois du rythme; on suit en un mot les conseils de la perversité qui veut toutes choses détournées de leurs limites et de leur équilibre naturels. Cbez les plus sains, — les plus forts, — la perversité se manifeste par la prédominance exagérée de la pensée sur les passions, l'absence du sentiment, le transfert des sensations dans l'imagination.

On le voit, par son ensemble, la littérature des jeunes exprime — an moins en tendances — l'état d'âme de la modernité. Cependant, certaines de ses particularités semblent dues plutôt aux réactions contre les dernières écoles qu'à l'influence de la contemporanéité. Le désir de combattre le romantisme a fait rechercher l'expression courte; les uns, tel Viélé Griffin, par crainte de la redondance et des « chevilles » , ont donné au vers une liberté égale à celle de la prose; d'autres, plus rares, comme Dujardin, ont voulu la simplicité presque enfantine du discours. Selon le vœu de Verlaine, on a conspué l'éloquence sentimentale si chère aux romantiques ; beaucoup l'ont remplacée par une éloquence intellectuelle surchargée d'images et tout aussi haïssable, sinon plus.

Les divers genres — et le tempérament de chaque auteur — modifient évidemment ces caractères littéraires généraux.

Morte avec les sentiments, la poésie lyrique n'existe plus à proprement parler. On n'exprime que des sensations : visions, auditions... combinées en tableaux bizarres, images qui se groupent, pour la mieux faire ressortir, autour d'une idée, ou qui éveillent cbez le lecteur attentif, — oh ! seulement parfois le très

attentif — toute une série de pensées. Car les poètes d'aujourd'hui ne se contentent pas de la phrase pour exprimer leurs sensations; ils veulent, pour être compris, que l'on écoute les mulliples échos de leurs vers et que l'on en examine non seulement le sens, mais tout ce qu'ils peuvent suggérer d'analogues ou de contraires.

C'est un peu la littérature du névrose qui, à un bruit soudain, tressaille, et, clans la rapidité de sa conception maladive, évoque instantanément ensemble les images de toutes les causes possibles de ce bruit; c'est aussi l'art du philosophe qui, dans un faittvpe, reconnaît une série de faits ou lit une loi dans le détail de mille événements identiques.

Pour produire cet effet, il fallait aux symbolistes une grande acuité d'expression. C'est pourquoi ils se sont enquis de l'âme des choses; ils ont noté les sensations qui se dégagent des contingences, la tristesse des étangs, le calme des plaines. A chacun de leurs paysages artificiels ils ont donné une vie particulière, angélique ou démoniaque.

Mais ces voyants n'ont pas voulu seulement entrevoir l'âme humaine : les personnages de Maeterlinck, de II. de Régnier, de Lazare, sont des fantômes ou des symboles. Un tel procédé est louable, certes, en ce qu'il bannit les documents, les particularités misérables, et en ce qu'il permet de tracer des schémas de pensées universelles; cependant, il n'est pas de grand art sans humanité solide, et peut-être doit-on prévoir, complément de toutes les tentatives modernes, un art qui, dans la concordance de l'état d'âme du héros avec les sensations dégagées du décor cl de l'immanence des événements, trouvera toute la profondeur cl toute la sublimité du verbe. Ce serait un des points de l'unité si cherchée par nos auteurs : toutes les parties, tous les détails d'une couvre groupés autour d'une pensée qu'elles expliquent et complètent, comme en musique des harmoniques autour de la fondamentale.

De tous les poètes... lyrico-symbolistes, de Régnier est celui qui s'attacha le plus à placer dans le décor l'expression de l'âme ;

c'est aussi celui dont la conception a le plus de hauteur, les images, le plus d'originalité. Sa malheureuse tendance à torturer sa pensée pour la rendre plus personnelle a fait son dernier livre, Tel qu'en Songe, notablement inférieur à ses Episodes et aux Poèmes anciens et romanesques, plus clairs et simples.

De ce poète, Fauteur de Cloches en la Nuit et de Thulé des Brumes, Retlé, se différencie par un tempérament plus ardent, plus plébéien, par l'exubérance de vie et de réalité de ses créalions, et la fécondité de son imagination moins haute. Son art, c'est la passion exallée en pensée, la sensation idéalisée, la modernité déformée par le rêve. Doué d'une facilité rare, il s'est servi de tous les rythmes, même des mauvais, de toutes les formes, parfois des pires. Pensées, images surtout, grouillent parmi ses poèmes, nombreuses, disparates comme dans une foule, tandis que, chez l'auteur des Episodes, images et pensées, plus rares, plus nobles et harmonieuses, reparaissent souvent, lentes et froides. Retté symbolise the thousand headed beast, de Régnier, l'aristocratie. Mais, malgré les qualités saillantes qui arrêtent souvent son lecteur, le visionnaire de Tliulé n'a pas encore fait une œuvre une, complète, équilibrée. Son talent souple, mal maintenu par la volonté et le savoir, lui échappe souvent, comme à son faible cavalier un étalon mal guidé.

Moins virilement haut que de Régnier, moins fougueux que Retté, Le Cardonnel a mieux que le premier écouté son inspiration et plus que le second maîtrisé sa forme, son talent. Il est le lyrique sacré, le poète exalté par l'amour de Dieu ; à travers toutes les matérialités, il s'élance vers la divinité. Avec sa forme simplement parfaite, son rythme sûr, il est, d'entre tous les jeunes, celui dont les poésies sont le mieux équilibrées : l'artifice ne contraint pas la pensée comme chez de Régnier, la pensée ne brise pas son enveloppe naturelle, elle ne déforme pas l'image comme chez Relié, et, de plus, elle est saine.

Complétant ce quatuor symbolique de l'état théocratique où Retté serait la foule, de Régnier l'aristocratie, Le Cardonnel le prêtre, Mérill, avec ses vers brillants et faciles où le décor bruyant abonde, où des pensées de carnage se mêlent à de doux

sentiments amoureux, Mérill pourrait bien représenter le soldat et ne semblerait pas dépaysé dans ce milieu de bons talents.

Bien d'autres encore se sont fait un nom parmi les délicats de lettres : Yiélé-Griffin, le subtil auteur des Cygnes, d'Ancœus ; G. Kabn, des Palais nomades et des Chansons d'amants. Ce sont encore les Belges: Vcrbaercn , l'intense sensitif des Apparus dans mon chemin; Mokel, le brumeux songeur de Chantefable an peu naïve; Giraud, le parnassien de la jeune Belgique: Gilkwin, et bien d'autres. Puis Dumur, le preneur du vers accentué; Quillard, correct et froid; A. Saint-Paul, l'habile ciseleur des Pétales de Xacre ; Dubus, l'auteur de Quand les violons sont partis, et J. Lcclcrq, Bocs, Samain, Ilérold le Glacial, Saint- Pol-Roux le Magnifique, que nous ont révélé des pièces publiées dans le Mercure et l'Ermitage.

L'Ecole Romane aussi a fourni de bons rimeurs, et les figures de Moréas, le Pèlerin passionné, de Raynaud, de Raymond de La Tailbède, de Du Plcssis, sont assez connues pour nous dispenser de les étudier, d'autant plus que les tendances archaïques des Romans et leur disposition à l'imitation de l'antique semblent devoir interdire à leurs œuvres toute action sur les temps présents. Sans doute, les anciens sont nos modèles ; plus que tous autres ils se tinrent à l'observance des lois fondamentales de l'art; mais entre les étudier et les imiter il y a loin, et toute imitation est fatalement stérile.

La conception d'art de Bérengcr, l'auteur de VAme moderne, serait, si on la pouvait exécuter, plus près de la vérité symboliste. Chercher, dans l'objet familier, rencontré chaque jour, l'idée péronnelle, le sentiment de tous les temps, n'est-ce pas vouloir se placer à ce point où l'Idéal et le Réel se confondent , où le Ciel touche la terre, où la Modernité s'accouple avec l'Œlohim? n'est-ce pas tenter l'œuvre vraiment forte et féconde? et est-ce la faute de l'artiste si notre époque aux us tout artificiels ne présente ni objet, ni situation qu'on puisse retrouver dans tous les siècles antérieurs ou suivants?

Bien d'autres recherches sont poursuivies, bien d'autres poètes se montrent, dont il serait curieux d'étudier au moins les

intentions, si la place ne faisait défaut. Il faut donc se contenter de citer quelques tout jeunes gens qui donnent de belles espérances : Signoret, le chantre de VOde à Verlaine; Rambosson, Mauclair.., et tous ceux qui surgiront bientôt dans le sillon de l'idéalisme.

C'est évidemment à la poésie que se sont adonnés le plus de jeunes auteurs. Aussi en est-il bien peu qui se consacrent aux ouvrages plus « terre à terre », tels que le roman et le drame. Mais, entre la prose et le vers, les genres hybrides de la prose rythmée et de la prose lyrique, peu prisés jusqu'à ce jour, sont devenus les objets d'un culte tout particulier. Convenables aux sentiments, aux impressions fugaces, aux observations curieuses, aux créations rapides du rêve, au tracé rapide de cursifs tableaux, ils expriment tout ce qui perdrait sa saveur primesautière au travail plus précis du vers.

M. B. Lazare, l'habile écrivain du Miroir des Légendes, est un de ceux qui ont le plus artistement employé la prose lyrique. Son style est savant, souple, harmonieux, ses images décoratives, mais il y manque le charme de la variété et de la curiosité. Partout, chez lui, domine la pensée, l'imagination voulue; le sentiment fait défaut. Retlé, l'auteur de Thulé des Bruines, — un poème en prose et en vers, a été étudié à propos de la poésie : il a, lui, la puissance de la vie, mais non le fluent harmonieux de Lazare.

R. ïardivaux, artiste très consciencieux, très objectif, et profond, cependant, a peint en proses harmonieuses de charmants tableaux, auxquels il a su, quand il le fallait, faire exprimer d'étranges dessous de l'âme humaine. Plus en dilettante, H. Mazel a écrit de belles pages où le décor pompeux ou brillant encadre toujours une idée et parfois des sentiments doux, mais peu puissants. Enfin, M. Grilïïn, sous le nom de vers libres, a écrit d'agréables proses lyriques.

Seul encore, A. Germain a rythmé, mesuré, allitéré la prose. Mais, dans cette forme, mal connue en France jusqu'à nous, trop de belles choses se peuvent créer pour que M. Germain ne trouve pas bientôt nombre d'imitateurs parmi les rythmeurs à qui manque le sens de la rime.

Non contente de se revêtir, pour se révéler, de toutes les formes qui lui sont propres, la pensée idéaliste de notre âge a accaparé le roman auquel elle a enlevé sa véritable destination : la représentation de la vie réelle. Grand poème en prose, idylle prolongée, ou vèlurc d'une philosophie, ou masque d'une fantaisie soit scientifique, soit occultiste, tel semble devoir devenir le roman.

De flosny, Margueritte, ces romanciers intermédiaires entre le réalisme et l'idéalisme, ne sauraient compter dans le mouvement prochain. Péladan a donné tout son effort avec le Vice suprême, et il ne parait pas avoir la force de se recueillir pour produire l'œuvre que les délicats attendaient de lui.

Restent les nouveaux. Deux noms surtout sont à retenir : De Gourmont, l'érudit au style riche, le penseur parfois paradoxal, souvent profond, le ciseleur de la prose, au verbe éclatant, l'auteur de Sir Une, du Fantôme et d'une série de poèmes non versifiés; — Jules Renard, le caricaturiste habile de Y Ecornifleur , l'observateur du détail aigu et caractéristique, l'ironiste froid, le silhoucltcur de types vivants.

Barrés, élégant et subtil, spécieux plus que profond, est aussi un de ceux qui compteront dans les lettres de demain; mais sa notoriété me dispense de m'appesanlir sur l'analyse de son talent.

Après avoir signalé tous les romanciers magistes, bouddhistes, ésotériques, dont quelques-uns, comme M. Thierry, ne manquent pas de talent, il sied de montrer toute la place que doit occuper le conte dans la littérature prochaine. Tout porte à ce genre : le dilettantisme du lecteur qui ne sait plus s'adonner à la lecture d'une œuvre longue, le nombre croissant de publications périodiques nécessitant de courts récits, le krack du livre, la tournure synthétique des esprits, le besoin de condenser. Nous aurons sans doute notre Boccace et nos Mille et une Nuits. Cependant, ces maîtres conteurs n'ont encore paru ni parmi les écrivains des jeunes revues, ni parmi ceux des grands quotidiens : Renard est trop menu; Rachilde, mal équilibrée; Schwob, un peu lourd; Goudcau, superficiel; Beaubourg, maniéré...

Le Théâtre subit aussi de profondes modifications. Le genre

il. 12

Scribe, pièces à intrigues et ficelles, meurt, cédant la place aux ('Indes de mœurs, de caractère, cl aux poèmes dramatiques. L'école réaliste, dont Jean Jullien est le plus remarquable représentant, s'est seule adonnée aux études de caractères. Par malbcur, ses auteurs se sont trop bornés aux observations superficielles, aux remarques passagères; leurs types sont tout extérieurs et ne supportent pas l'examen approfondi. Photographes de l'instantané de la vie, créateurs de conventions pires que celles qu'ils détruisent, ils ont moins exprimé la nature humaine que ceux qui ne se sont point soucié d'une minutieuse réalité. Ces derniers, les idéalistes, ont, en diminuant l'intensité de l'action, en supprimant le « mouvement », en remplaçant les effets violents par la magnificence du style et la grandeur des pensées, instauré un genre nouveau, qu'on pourrait, suivant les auteurs, épilhétiscr : le théâtre de sensation, ou: le théâtre de déclamation. Par le lent déroulement de l'action, par l'emploi renouvelé des chœurs, ils ont rendu à leurs pièces la forme des œuvres antiques.

M. Mœterlinck a fait plus, il a donné à ses légendes l'ancien principe tragique, et c'est la fatalité, annonçant son approche par mille présages ou petits faits préparatoires, qui est le grand héros de ses drames lugubres où les hommes ne sont que des fantômes. Grâce à de nombreux et savants procédés employés parfois sans mesure, grâce surtout à l'intense poésie dont sont imprégnés ses écrits, Mœterlinck obtient à la scène de puissants effets de terreur, bien que ses œuvres soient plutôt faites pour la lecture.

Avec moins d'originalité, moins de perception des sentiments éternellement humains, Pottecher est plein d'idées, et il serait curieux de voir jouer sa Peine de l'esprit, sorte de légende d'un Faust moderne.

Mieux que Mœterlinck et Pottecher, H. Mazel, par la clarté de son harmonieux style, par la construction régulière et bien ordonnée de ses pièces, par la justesse un peu veule des caractères qu'il trace, II. Mazel, dis-je, correspond au tempérament de notre race.

Les acteurs de ses poèmes dramatiques en prose ne sont jamais une personnalité, mais une idée, une race. Ce sont des nations ou des sectes dont on suit les mouvements et les passions, d'où la grandeur de l'impression ressentie par le lecteur, grandeur qui serait plus remarquable encore si l'auteur de la Fin des dieux recherchait une touche plus vigoureuse, plus profonde, et travaillait davantage les dons d'écrivain, de rhéteur expressif que l'on observe par places dans ses écrits.

Péladan, avec le Fils des étoiles; Bois, avec la Fin de Salan; Quillard, avec la Fille aux mains coupées, et bien d'autres qu'il faudrait citer, si la place n'était restreinte, ont donné d'intéressants essais de théâtre de déclamation.

Ce genre, plus élevé que le drame propre, semble indiquer un retour aux grandes œuvres, aux œuvres épiques. Le temps parait convenable, d'ailleurs, à la conception de semblables ouvrages. La nature humaine ne perd jamais sa puissance; elle l'utilise diversement selon les époques et les circonstances, et, tel qui eût pu être un Richelieu ou un ïurenne, doit, dans un siècle où la démocratie ne couronne et n'accepte à l'action epic des médiocrités, devenir un Milton ou un Torquato Tasso.

Ajoutons cependant que ce dernier pronostic est tout hypothétique, nul Tasso, nul Milton ne s 'étant encore révélé dans la nouvelle école. Telle qu'elle est cependant, avec ses auteurs et ses tendances, cette nouvelle école existe. On l'a nommée le symbolisme; ce nom lui restera. D'autres classements ont été tentés qui n'ont pas subsisté, basés qu'ils étaient sur des compétitions individuelles ou sur des considérations de détail. Le symbolisme, par son nom même, exprime la tendance universelle en ce moment, et particulière à la France en tous temps, à chercher un étalon, un type à qui comparer une série de faits ou d'idées peu divergents : par là, il marque une période dans l'avancement de l'esprit humain. S'il est demeuré étranger au public, c'est que, ni dans les lettres, ni dans les sciences, il n'est encore apparu un homme d'assez haute valeur pour symboliser aux yeux de la foule l'école nouvelle, comme Hugo symbolisa le romantisme.

On ne voulait pas, d'autre part, reconnaître combien l'actuel

mouvement littéraire, si bien concordant avec l'état d'àme de notre nation d'aujourd'hui, était durable et capable de susciter un représentant digne de lui. On ne voyait, cbez les symbolistes, que les exagérations qu'ils apportaient dans la réforme des procédés artistiques ; on ne songeait pas que lorsqu'un besoin se fait sentir dans un art, il est impossible aux précurseurs de déterminer les limites des innovations; on ne distinguait du symbolisme que la gangue extérieure, non le germe profond.

Il faut le dire maintenant, une littérature vraiment supérieure se prépare en France, car c'est aux époques où la vie se retire de Faction et de la politique qu'un pays produit la plus belle cfflorcscence d'art, et la tournure des esprits, et les mœurs de la nation permettent de prophétiser que cette littérature supérieure sera la symboliste.

Des œuvres comme celles de H. de Régnier, Le Cardonnel, Retlé, Mœterlinck, Mazel, Pottecber, de Gourmont démentent l'inutilité des recherches tentées dernièrement, et justifient même les ànonnements de certains poétillons dont on montre au public les pires platitudes, les ineptes chinoiseries en disant : « Voilà le symbolisme. »

Pierre Va lin.

Page 1