‹ L'Art et l'idée [serial] (volume 2)Chapitre 13 sur 66 · BK · texte numérisé non relu

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eux questions hantent puissamment l'esprit de l'homme: — D'où vient?

et : où va? — l'origine et l'avenir des choses qui l'entourent, de lui-même et de ses œuvres.

De ces deux questions, la plus pressante est, pour lui, la seconde.

Il faut un eflbrt pour regarder derrière soi ; tandis que, constamment, l'œil se |j[<jjp heurte en avant à la ligne, trop proche, de l'horizon.

Prophètes, thaumaturges, chaldécns, astrologues,

augures, devins, illuminés, voyants, sorciers, égyptiennes, diseuses de bonne aventure, tireurs d'horoscopes et tireuses de cartes, de Baruch à Swedenborg et de Cassandre à M1Ie Lenormant, ont cherché et cherchent encore à satisfaire l'impérieux et talonnant besoin de percer le mur, de franchir la barrière, d'avoir une vue ouverte dans l'au delà.

Que seraient les religions, si elles n'offraient pas, vaille que vaille, une solution au problème de nos destinées ?

Les philosophies, ces religions laïcisées, ne sont pas restées en arrière ; chacune d'elles prétend soulever un coin du voile d'Isis.

L'histoire a pour ambition d'évoquer par le récit du passé une vision de l'avenir. Le poète,

Les pieds ici, les yeux ailleurs,

croit sincèrement pénétrer les ténèbres où s'élaborent les manières d'être de l'humanité future. Le savant trouve, à grand renfort de chiffres, l'heure précise où nous aurons épuisé les sources de calorique emmagasinées dans la terre, et où le soleil, veilleuse dont l'huile est consumée, s'éteindra.

Platon a sa république, Thomas More son utopie, Fénelon Salente, M. Flammarion la planète Mars, et Cyrano la lune.

Saint Augustin ouvre toutes grandes les portes de la Cité de Dieu.

Il y a un siècle environ, l'honnête Mercier, plus modeste en son élan, s'arrêtait à l'an 244o. Mais, si l'on veut savoir plus à fond ce que sera ce xx° siècle, voici des contemporains : l'ingénieux artiste Robida, le socialiste américain Bellamy, le docte et aimable Charles Richet, qui ne laissent rien à désirer au plus curieux. Tel autre décrit la Cité future en l'an 3892, pas un an de plus, pas un an de moins ; un autre encore nous dépeint le Monde dans dix mille ans, chiffres ronds.

Ici je risque une parenthèse : une bibliographie spéciale des écrits ayant un caractère d'utopie, soit dans le passé (lage d'or, l'Atlantide, les paradis), soit dans le présent (les cités et pays

mystérieux : Manoa, l'Eldorado, les quatre contrées explorées par Gulliver), soit dans l'avenir, — n'a pas encore été faite, je crois, et ne laisserait pas que d'être instructive cl piquante.

Dans ce concert de spéculations, d'hypothèses, de prophéties sincères ou fantaisistes, pourquoi le bibliophile ne ferait-il pas sa partie ?

Tout comme un autre, il sait spéculer.

M. Paul Stapfer, qui — non content d'être un érudit et disert professeur de littérature étrangère, connu de quelques lettrés et de tous les sorbonistes — écrit dans la Revue bleue, y donnait naguère un article curieux et documenté sur « la Mort des livres ». A la lumière d'une philosophie quelque peu indécise et vacillante, il suppute l'énorme quantité des ouvrages littéraires perdus depuis l'antiquité : de la plupart des auteurs grecs et latins, il ne nous est parvenu que les noms, des litres, des fragments ; à peine quelques-uns onl-ils échappé, intacts ou sans trop d'avaries dans leurs œuvres vives, au naufrage général ; et parmi ceux-là, plus d'une nef est d'ordre inférieur, d'un mauvais gabarit, tandis que des vaisseaux de taille puissante et de formes parfaites ont péri, corps et biens. Mais ce n'est pas seulement à une époque où les productions de l'esprit, pour se transmettre et se perpétuer, n'avaient que l'écriture, que celte disparition d'ouvrages des mérites les plus divers se produisit : depuis l'invention de l'imprimerie, des phénomènes analogues se renouvellent sans cesse. C'est en vain que les livres sont tirés à des milliers d'exemplaires, au lieu d'être copiés à la main quinze ou vingt fois ; certains d'entre eux, en plus grand nombre qu'on ne l'imagine, n'en sont pas moins détruits, sans avoir laissé d'autre souvenir qu'un titre dans une annonce, ou une citation chez quelque contemporain plus heureux. M. Stapfer ne croit pas, d'ailleurs, qu'il faille s'en affliger outre mesure. 11 y voit l'effet d'une loi, incrustable dans son essence et même, le plus souvent, dans son mode d'action, mais bienfaisante sous son apparence d'arbitraire et de barbarie. Il y a, à ce sujet, un passage empreint de poésie et de fatalisme, que je veux citer :

« Les poètes qui parcourent les bois en rêvant se sont parfois

demande ce que deviennent tous les vieux oiseaux et où ils se cachent pour mourir ; car la proportion des créatures animées reste toujours à peu près la même, et il faut bien que les anciennes générations disparaissent ; mais on ne prend guère sur le fait la disparition des individus innombrables qui composent chacune d'elles, et leur rentrée régulière dans le néant demeure obscure et mystérieuse à tel point que, si nous rencontrons par hasard un petit oiseau expiré, l'idée ne nous vient jamais que sa mort puisse être naturelle : nous l'attribuons au plomb du chasseur ou à la pierre d'un « fripon d'enfant ». Ainsi ont successivement disparu, par une opération du destin, dont le résultat est manifeste, mais dont le détail se dérobe à nos yeux, des myriades de volumes que l'imprimerie a mises au jour depuis le \vr siècle. C'est un fait indéniable qu'il n'est rien resté de certaines éditions du xvie siècle et même du xvne, tirées à plusieurs milliers d'exemplaires ; mais pourquoi n'en est-il rien resté ? Le papier était bon, la reliure était solide, et il semblait qu'elle dût protéger les feuillets contre toute velléité de les faire servir à des usages médiocres qui ne valaient pas même le léger effort qu'on a dû faire pour l'en séparer. Ni la manie de destruction des hommes, ni d'extraordinaires désastres n'ont eu besoin d'exercer ici leur malice ou leur violence : il n'y a eu que l'action tranquille de la loi qui fait vivre et mourir, qui élimine par générations les livres comme les êtres, pour renouveler la création dans l'ordre littéraire comme dans l'ordre animal. »

Et, après avoir indiqué que, de même que pour les théâtres, la destruction par le feu pourrait bien être « le terme fatal et providentiel de toutes les bibliothèques », M. Paul Stapfer ajoute :

« Il ne suffit donc pas de dire que nos volumes imprimés pourront être anéantis par milliards, comme le furent autrefois, par milliers et par millions, les volumes manuscrits : il faut reconnaître la nécessité et même la raison providentielle de cette destruction, qui s'exerce, soit par une action lente et continue, soit par d'immenses désastres périodiques, et qui n'est qu'une des formes du renouvellement de la vie. »

C'est ainsi que « tous les agents destructeurs des livres opérant, les uns avec régularité, les autres avec une violence soudaine, la moisissure, les vers, le feu, les petites dents qui rongent, les mains maladroites ou brutales qui gâtent et qui déchirent, envisagés d'un certain point de vue hautement philosophique, paraissent secourablcs et bienfaisants ».

Celle rapide énumération des causes de destruction parmi les livres n'a pas la prétention d'être complète. La liste peut s'en allonger presque indéfiniment : les désastres en mer, voulus ou non (on se rappelle les chargements de livres pris comme lest et jetés dans la Manche, pendant le premier Empire) ; les arrêts de la justice religieuse ou séculière, aboutissant à des confiscations, lacérations et crémations ; les suppressions particulières, soit qu'un auteur s'efforce d'effacer toute trace de quelque péché de jeunesse ou de quelque ancienne manifestation d'opinion qui lui pourrait nuire, soit qu'un homme ou un parti riche et puissant travaille à faire disparaître un réquisitoire qui l'accuse ou des documents qui le condamnent ; l'excès de popularité, qui fait que les livres les plus lus sont aussi ceux qui s'usent le plus, quelle que soit l'élévation de leur tirage, si bien qu'au bout d'un certain temps, c'est à peine si l'on en trouve de rares exemplaires, déchirés et maculés, ce qui est le cas, par exemple, delà plupart des anciennes éditions de la Bible et de tous les almanachs populaires; la beauté et le nombre des gravures, que des vandales amateurs arrachent pour les conserver en portefeuille on en grossir quelque volume « avec suites de figures et pièces ajoutées », ce qui laisse un livre en débris, comparable au morceau de bœuf dont la marmite américaine a extrait le jus, cl comme lui bon à jeter aux ordures ; la vente en solde des restants d'édition, — quelquefois le restant, c'est l'édition tout entière, — système qui ne distingue pas la pensée imprimée du papier sali et dont le résultat est que l'acheteur n'a pas plus de respect pour l'une que pour l'autre ; enfin, le pilon, sous lequel passent des livres qui naguère passaient sous la presse, lorsque l'éditeur et l'auteur comprennent — chose rare — qu'anéantir une œuvre mal venue ou mal accueillie vaut mieux que de l'avilir, n. 13

Il ne faut plus parler des épiciers, marchands de tabac et autres détaillants, qui jadis achetaient au poids les bouquins de bon format pour en faire des enveloppes, sacs ou cornets, et qui comptèrent parmi les agents de destruction les plus actifs et les plus redoutables : ils achètent aujourd'hui des sacs tout faits et des papiers fabriqués pour eux à aussi bas prix, et ils dédaignent le « papier de livres ». A peine se portent-ils encore adjudicataires des registres et cartons administratifs, quand les archives officielles se débarrassent de leur trop-plein.

Telles sont, à quelques omissions près, les forces qui, dans le monde des livres, font l'œuvre d'épuration et de salubrité dévolue à l'ichneumon sur les bords du Nil, aux chiens errants à Constantinople et aux vautours dans les pays sud-américains.

M. Paul Stapfer nous trace le tableau succinct de cette œuvre dans le passé. Serait-il impossible ou téméraire de pronostiquer ce qu'elle sera dans l'avenir ?

Impossible ? on ne peut le savoir qu'en essayant. Quant à la témérité, n'est-ce pas un attrait dans toute entreprise?

Certains faits d'un passé tout récent, d'autres qui se déroulent à l'heure même et sous nos yeux, peuvent servir de point d'appui en même temps que de point de départ.

Est-ce remonter trop haut que de rappeler les incertitudes qui obscurcissent l'histoire de certaines pièces attribuées à Molière? Chez nos voisins, la controverse shakespearienne n'a pas cessé de faire rage ; non seulement beaucoup des drames et des comédies qui portent son nom ne sont que des pièces faites par d'autres et retouchées par lui, mais sa propre existence de poète et d'écrivain est contestée, et des gens ingénieux affirment que derrière le masque d'auteur de Shakespeare se cache François Bacon. On sait les revendications de l'Espagne à propos du roman de Le Sage. Les démêlés d'Alexandre Dumas avec Girardet et autres employés du gigantesque entrepreneur sont tout près de nous, et hier encore nous en entendions les échos.

Ces exemples ne se rapportent qu'indirectement à notre sujet ; mais ils montrent bien, semble-t-il, les incertitudes, les lacunes

et les contradictions où l'histoire littéraire — comme toutes les histoires — patauge et se débat.

En serrant la question de plus près, combien de livres de l'époque romantique sont devenus introuvables? L'Anglais mangeur d'opium de Musset, le Livre d'amour de Sainte-Beuve, les éditions originales du Lycanlhropc, celles du romancier des cuisinières. Je demande pardon de ne citer que ceux-là, qui ne sont peut-être pas les plus frappants, mais qui me viennent en mémoire ; chacun y peut ajouter les exemples que les bibliographies spéciales et les catalogues fournissent à foison.

Mais on les a réimprimés. Si on ne l'a pas fait pour tous, on le peut faire, et, avec la curiosité qui nous mord et nous point, sans aucun doute, on le fera.

C'est à savoir.

Je n'examine pas maintenant si, parmi toutes ces œuvres, quelques-unes n'ont pas disparu complètement, sans qu'il en reste ni un exemplaire, ni un manuscrit qui en rende la réimpression possible. Je ne considère que celles qui subsistent à l'état de rareté.

Faut-il vraiment croire qu'on en réimprimera désormais beaucoup? Les plus curieux d'entre ces livres l'ont été déjà, à petit nombre, pour un public restreint. Les autres suivront, rapide ou lent, l'irrésistible sort, auquel, d'ailleurs, les réimpressions elles-mêmes n'échapperont pas. Ils iront où vont les feuilles mortes et les vieilles lunes. S'il s'en conserve, pendant un siècle ou deux, quelques exemplaires, grâce à un enfouissement ignoré dans quelque coin d'une bibliothèque que les héritiers successifs — phénomène invraisemblable — respectent en se la transmettant, ou grâce à la splendeur d'une reliure qui fait l'orgueil de son possesseur, la bibliothèque finira par se disperser, la reliure par s'user et se défaire, et le livre, que l'engouement et la spécution ne soutiendront plus à la Bourse des bibliophiles, et le livre se déchirera, s'effeuillera, se délitera, et rendra, comme toute chose ayant eu vie, ses éléments à la matrice universelle.

Quant aux grands dépôts publics, outre que tout n'y est pas déposé, même de nos jours, il n'est personne parmi ceux qui

s'en servent à ignorer que les livres s'y égarent, s'y volent, s'y usent, s'y perdent, en dépit delà surveillance et des soins; sans compter qu'un jour arrive, comme on le disait tout à l'heure, où tout brûle, soit par un fait d'attentat ou de révolution, soit par un de ces accidents auxquels les plus grands édifices sont naturellement le plus sujets.

Sans doute il y a des livres qui sont assurés d'une longévité à laquelle il serait ridicule de chercher à assigner une limite, Les quelques œuvres qui sont venues de l'antiquité jusqu'à nous, les grandes productions de l'esprit humain, renommées comme telles, certains ouvrages, merveilleux ou exquis : l'Imitation, le Pilgrim's Progress de Bunyan, les Sonnets de Pétrarque, Don Quichotte, Bobinson, Gulliver, Gil Blas, Manon Lescaut, Paul et Virginie, René, Werther, cent autres ne mourront pas. Du moins n'cst-il pas permis de prévoir leur mort. Ils seront toujours réimprimés, toujours lus, toujours aimés.

Quelques contes de Guy de Maupassant, Sœur Doctrouvé de Richepin, l'Attaque du moulin, de Zola, deux ou trois nouvelles innocemment corruptrices de Mendès, de longs passages du mort d'hier, Léon Cladcl, de Haraucourt, de Villiers de l'Isle-Adam, avec d'autres qui ne me viennent pas à l'esprit et qu'il serait trop long d'énumérer, prendront peut-être leur niveau au même étiage, je l'espère, du moins, et le souhaite, parce que je les en crois dignes.

Encore est-il bon de ne pas se méprendre sur le sens des mots et de ne donner à toujours que sa valeur relative dans l'ambiance humaine. Qui sait, après tout, ce que l'humanité sera demain ? Des îles surgissenv et s'effrondent ; des monts glissent sur leur base et se répandent dans la plaine ; les eaux enfermées dans des bassins préhistoriques rompent leurs parois et emportent tout devant elles ; cst-il impossible que le cataclysme se généralise, et que resterait-il alors de nos travaux et de notre civilisation ?

Les puissances européennes se combattent; elles se prennent des territoires, bouleversent les coutumes, chassent et supplantent les populations. Qu'arriverait-il si de ce réservoir d'hommes

qui est l'Asie et qu'on sent plein jusqu'au bord, se répandait tout à coup, et des deux côtés à la fois, sur l'Europe et sur l'Amérique, un flot jaune, irrésistible, couvrant tout, asphyxiant tout, de son limon?

Et puis, la loi de ce quia commencé est de finir. Qu'importe si celle fin n'est elle-même qu'un recommencement, puisque les formes périssent et que c'est par les formes seules que nous vivons ?

C'est à cet avenir, au maximum, cpie se réduit notre terrestre éternité.

Cependant, quelque étroites que puissent être nos limites dans l'espace et clans le temps, nous y évoluons à l'aise, vu noire taille, cl rien ne lasse l'ardeur des individus et des races à travailler pour un lendemain qu'ils ne sont pas sûrs de voir.

Nous ne faisons donc qu'obéir aux penchants et aux habitudes de notre esprit en cherchant à discerner, pour les œuvres de la littérature contemporaine, toutes adressées à la postérité, celles qui ont chance de parvenir à leur adresse.

Laissons de côté le las énorme des livres de doctrine et de polémique religieuses et politiques. Rien ne semble plus solide, mais rien n'est [dus éphémère que ces lourds bouquins qui renferment souvent tant de science, d'esprit cl île passion. Est-ce par l'Hisloire des ï'ariations que nous connaissons Bossuet? Et du merveilleux polémiste que fut naguère Emile de Girardin, que se rappclle-t-on? Le Supplice d'une femme, peut-être,

Les philosophes, les moralistes et les sociologues laisseront des souvenirs, des idées plus ou moins fécondes, des pages suggestives ou éloquentes, des pensées profondes. Mais lequel d'entre eux verra un de ses ouvrages, si petit soit-il, admis tel quel et intact dans le trésor intellectuel de la postérité? Herbert Spencer, Darwin, Fourier, Proudhon, Sluarl Mill, Huxley, Schopcnhauer, Guyau, Saisset, Ponchct, Luys, Lombroso, Joubcrt, l'abbé Roux, bien d'autres encore, auront, en des proportions diverses, exercé sur le cerveau de leurs contemporains une action qui se transmettra de père en fds. Mais leurs œuvres, en dehors des philosophes et des savants de profession, qui les lira dans cent ans? Et, à

loa

part quelques petits traités d'intérêt plus général, d'accès plus facile, comme l Essai sur la liberté de Stuart Mill, aura-t-on même l'idée d'en faire des réimpressions? Est-ce qu'on réédite ce livre de fiel et de flamme, et aussi de tendresse et de pitié, qui s'appelle les Paroles d'un croyant ? Un des hommes de ce temps qui a le mieux su ménager sa renommée, M. Jules Simon, fait encore la joie de ceux qui écoutent sa parole aisément mouillée de larmes; mais la Religion, l'Ouvrière, toute cette kyrielle d'écrits pseudo-philosophiques, pseudo-socialistes, pseudo-humanitaires, qui les lit donc, s'il vous plaît? Dans cette lice sociologico-sentimcntale, le Russe Tolstoï a pris la corde depuis quelque temps ; mais elle est déjà hien usée, et la voilà qui se rompt sous son poids. Pour l'histoire, il n'en va pas autrement. Ce livre si pittoresque, si amusant, si émouvant par places, qu'Augustin Thierry intitule les Récits mérovingiens et qui fut une révélation, est un livre démodé, que les plus belles illustrations, fussent-elles aussi brillantes que le texte, ne réussiront pas à galvaniser, et pour qui la popularité n'aura plus de regain, Les écoliers de ma génération connaissaient de Barante et son Histoire des ducs de Bourgogne; parlez-en à des lycéens d'aujourd'hui, neuf sur dix vous demanderont : Qu'est-ce que c'est que cela ? Vaulabelle, Louis Blanc, les Girondins de Lamartine, ne sont plus guère que des noms dont on voit, pour ainsi dire, de jour en jour s'effacer l'éclat. Je doute que MM. Sorel, de Broc, de Cornac, Debidour, Palain, Aulard, pour ne nommer que ceux-là, puissent raisonnablement espérer un sort meilleur. L'Académie n'en sauvera pas M. Lavisse lui-même, je le crains fort. Je n'ai pas parlé d'Henri Martin, qui dort sous la poussière de toutes les bibliothèques universitaires et sérieuses, mais qui désormais n'endort plus personne ; ni de Thiers, dont les nombreux volumes traînent encore un peu partout, sans que l'illusion soit maintenant permise sur leur valeur au double point de vue de l'exactitude et du style ; ni de Michclet, le plus vivant de tous, et qui pourtant est admiré ou discuté sur la foi d'autrui, bien plus qu'il n'est réellement lu. Leurs grands ouvrages seront réimprimés, rien n'est plus probable. Mais ce n'est pas qu'on les étudiera ou qu'on les aimera

davantage ; c'est qu'il faut aux libraires de longues séries illustrées à offrir au public, et que quantité de braves gens se plaisent à aligner de vastes collections sur leurs tablettes ou à recevoir chaque semaine quelques livraisons enrichies d'images. Cela est tellement vrai qu'on vend encore des Anquetil.

Les interminables romans de cape et d'épéc, si populaires il y a trente ou quarante ans, se maintiennent encore par les mêmes moyens et en vertu des mêmes goûts. Ils sont en outre une mine inépuisable où s'alimentent à bon compte le rez-de-chaussée des journaux économes ou peu fortunés. Enfin ils ont conservé, dans la négligence et l'abondance de leur style, dans la fertilité de leurs inventions et l'art réel avec lequel beaucoup d'entre eux sont composés, un attrait passionnant pour la classe de plus en plus nombreuse des lecteurs sans éducation. Je ne dis pas que les autres n'y puissent pas encore prendre plaisir. J'en connais qui donneraient une grosse pile d'études de mœurs et d'analyses psychologiques récentes pour les Trois Mousquetaires ou Montc-Crislo. Il n'en est pas moins vrai que le temps viendra, et rapidement, où, quelle que soit la différence de mérite, ces merveilleux contes tomberont pêle-mêle dans la nuit où gisent les histoires de La Calprcnêdc et de Scudéry. J'ai regret à le dire, mais je ne pense pas que la perfection de la forme ni même l'inspiration du génie puissent changer, pour de tels ouvrages, la fatalité du sort commun. On lit encore les Misérables ; on les lira tant que l'ébranlement des révolutions politiques et des luttes sociales qui en font le sujet retentira parmi nous ; mais l'Homme qui rit, les Travailleurs de la mer, Quatre-vingt-treize même ontils conservé une grande prise sur la curiosité contemporaine? Je mets à part Notre-Dame de Paris, livre-type et qui restera comme tel. Théophile Gautier a écrit avec amour la ravissante odyssée de la bohème dramatique errante ; il y a mis tous ses rallinements d'artiste, tout son art de joaillier du verbe : croit-on que le Capitaine Fracasse vive beaucoup plus longtemps dans la mémoire des hommes que les Mystères de Paris ? Qui connaît aujourd'hui les Mémoires du Diable, ce prodigieux roman de Frédéric Soulié?

10i L'ART ET L'IDÉE.

Pour les autres, que le prestige des aventures de terre et de mer ne soutenait pas, ils se sont enfoncés dans la nuit plus vite cl plus avant. Un exemple presque effrayant de cette fugacité de la gloire, c'est George Sand. Les romans à thèse socialiste et à tirades lyriques, si passionnés, si passionnants, qui soulevèrent tant d'enthousiasmes, de colères et de discussions, sont à celte heure raides et froids comme la mort. La Mare au Diable et la Petite Fadette, tout George Sand est là désormais; le reste n'existe plus.

Il n'est pas jusqu'à Balzac, l'ancêtre glorieux, qui ne soit devenu presque exclusivement lecture de lettrés. Quant à Stendhal, il ne fut jamais autre chose, et c'est, à un certain point de vue, le meilleur lot. L'immortalité littéraire, en effet, n'existe pour un auteur qu'autant que les lettrés des âges suivants, auteurs eux-mêmes, mettent son nom dans leurs écrits.

Il est inutile de pousser plus loin cette recherche. Me voilà à l'aise pour parler des gloires consacrées et des gloires naissantes du temps présent. A quel titre, M. Zola, M. Daudet, M. François Fabre, M. Pierre Loti, M. Cherbuliez, MM. Rosny, MM. de Goncourt, M. Bourget, M. Huysmans, M. Margueritte, M. Mirbeau, M. Guiches, M. Céard, M. Barrés, M. Ghil, M. Saint-Paul- Roux le Magnifique, tous les coryphées du roman d'hier, du roman d'aujourd'hui, voire du roman de demain, prétendraientils à être mieux traités? Charles de Bernard, Jules Sandeau, Emile Augier, Champfleury sont morts, et le silence s'est fait sur eux.

Dans cinquante ans, lorsque le dernier vieux cabinet de lecture aura vu périr le dernier vieux volume de son vieux fonds, ces charmeurs des générations passées seront aussi inconnus aux générations d'alors que d'Urfé, Le Suire ou Marchangy. Et au bout de cinquante autres années, plus ou moins, les romanciers — je dis les plus « talentueux » et les plus illustres, qui sont acclamés à l'heure où j'écris — seront allés les rejoindre sous l'eau lourde, noire, opaque et toujours montante du lac d'Oubli. Que voulez-vous ? un clou chasse l'autre, dit la sagesse des emballeurs.

— Mais la poésie, du moins, est d'un métal plus dur. C'est la lime sur quoi s'usent les dents du serpent. — Le crovcz-vous, en vérité? Il y a, dans les boites d'un bouquiniste des quais, je ne sais combien d'exemplaires tout neufs d'un bel in-octavo, publié en 1841 cbez les libraires Chamcrot, du quai des Augustins, et Debecourt, de la rue des Saints-Pères, sous le titre de Prùnavera et la signature d'Edouard Turquety, un des meilleurs poètes de l'école lamartinienne. Il se vend six. sous. Il y a des ebanecs pour que, dans quelques années, un collectionneur des poètes de cette période dépense beaucoup de peine et d'argent à le trouver. Eh bien, si tout Turquctva péri dans le naufrage des soldes et dans la solitude des rossignols, nos bons poètes contemporains ont toutes les chances d'aboutir à la même fin. Ce qui survivra d'eux, comme des grands prosateurs, sera embaumé dans le reliquaire des anthologies, ou desséché et disséqué comme des préparations analomiques dans les musées des critiques et des historiens de la littérature. C'est là que se perpétueront, à la suite des morceaux choisis du xvi", du xvn" et du xvni" siècle, les belles pages de nos philosophes, de nos historiens, de nos romanciers du xixc, et aussi les poèmes caractéristiques de nos grands poètes, depuis Hugo et Lamartine jusqu'à Leconte de Lisle et Coppée, depuis de Vigny jusqu'à Sully Prudhommc, depuis Musset jusqu'à Banville et ftichepin, depuis Rollinat jusqu'à Bruant.

Pour les livres eux-mêmes, l'énorme tas de volumes d'où seront extraites ces essences, qui pourra donc s'en soucier? Ils s'accumuleront dans les dépôts publics, où leur accumulation même en rendra de plus en plus difficile l'accès et l'usage ; ils se disperseront à travers un petit monde d'amateurs, dont chacun se parquera de plus en plus étroitement dans une spécialité. Chaque jour un incendie, un accident quelconque, un caprice, une maladresse en feront disparaître quelques-uns. Il arrivera de loin en loin qu'un curieux érudit, alléché par les analyses et les citations qu'il en aura vues, voudra remonter à la source, tenir le volume original et le lire : il lui prendra peut-être envie de le rééditer à petit nombre pour quelques curieux comme lui ; mais il se heuru. 14

tera plus d'une fois à une insurmontable difficulté : l'impossibilité de trouver aucun exemplaire du volume original.

Et le monde continuera son chemin. Il y aura encore des noms glorieux, des quantités de noms entre Homère et M. Zola, entre Eschvle et M. Sardou, sans compter les autres cpii, de génération en génération, viendront s'y joindre. Mais on ne les lira pas plus les uns que les autres, et Ménandre, dont il ne reste rien, sera admiré avec autant de bonne foi que Térence, dont il reste peu. On ira chez le critique pour habiller son esprit comme chez le marchand de confections pour habiller son corps ; mais le critique lui-même ne tiendra le plus souvent dans sa boutique que des marchandises de seconde main, dont l'abondance et le bon marché feront la joie du client.

Il se trouvera quelqu'un pour faire, en dix ou douze volumes, un résumé de la littérature universelle ; dès lors la pourriture noire, les vers, les souris, l'humidité, le feu, les relieurs, les amateurs de vignettes, les annotateurs de marges, les fabricants de cornets et les écoliers constructeurs de bateaux et créateurs de cocotes pourront se coaliser pour la destruction intensive des livres de tout âge, de toute langue et de tout format : le patrimoine littéraire du genre humain sera sauf; on le portera dans une petite boite, comme le lait concentré de la Compagnie anglosuisse ou Yextractum carnis de l'excellent et feu baron Liebig.

G. de Saixt-Heraye.

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