‹ L'Art et l'idée [serial] (volume 2)Chapitre 15 sur 66 · REVUES ETRANGERES · texte numérisé non relu

REVUES ETRANGERES

The Academy, dans un récent numéro, passe en revue un certain nombre de « livres sur les livres » (Books abaut books), dont quelques-uns peuvent intéresser nos lecteurs. Tel est celui de l'Américain Daniel M. Trcdwcll : A monograph on Privately IUiislrated Books (Long Island, N. Y.), tiré à petit nombre par l'imprimerie De A inné et non mis dans le commerce. L'auteur est un fanatique des livres avec illustrations ajoutées : il grangerise avec conviction. Cette manie, qui ne fait plus guère de victimes parmi nous, semble sévir avec fureur à New- York et à Boston. Nous n'avons pas vu le volume de M. Daniel M. Trcdwell ; nous laissons donc au rédacteur de The Academy la responsabilité de ce qu'il avance lorsqu'il dit que cette manie « peut coexister avec une épaisse ignorance et une inexactitude grossière, comme le prouve la moisson de bévues et de bêtises littéraires dont les pages de ce livre sont plantureusemcnt jonebées ».

Le cinquième volume du répertoire des ventes publiques de livres, si industricusement rédigé par M. Slaler, sous le titre de Book-Prices Current, a récemment paru cbez l'éditeur Elliot Stock. Cette publication, indispensable aux bibliograpbes et bibliophiles anglais, peut offrir à leurs confrères de France plus d'une précieuse indication.

Enfin, le grand libraire Bernard Quaritcb a mis en vente le premier fascicule de son dictionnaire des amateurs de livres anglais, qu'il intitule Book-Collectors. Le plan embrasse toutes les époques. Ce premier fascicule donne l'bisloire de deux collectionneurs de la Restauration : l'archevêque Cranmcr et Pirkheimer de Nurember, dont la bibliothèque fut achetée en blocs par un Anglais, et, après avoir été conservée pendant près de

deux siècles parla « Royal Society », fut vendue par les soins de M. Quaritch. Bien que la publication soit luxueusement établie, comme papier, typographie et illustrations, cette livraison, de près de !\o pages, ne se vend crue 18 pences, ou i fr. 90 environ.

L'intéressante et copieusement illustrée revue technique intitulée The Britisk Bookmaker a publié, dans les premiers mois de cette année, une série d'articles sur le Grolier Club, de New- York, par M. Brander Matthews. L'auteur insiste sur le caractère particulier de ce club de bibliophiles riches et enthousiastes ; il public des livres de luxe pour ses membres ; il donne des conférences à des invités choisis et heureux d'être élus, enfin il fait des expositions publiques comme son « exhibition » de reliures contemporaines dont le Livre moderne a parlé l'an dernier. On ne trouverait, ni chez nous, ni en Angleterre, une société d'amis des livres se donnant cette triple mission : le Cercle de la librairie, où se fait aussi des conférences et des expositions, ne saurait, en effet, être assimilé à un club de bibliophiles. Les articles de M. Brander Matthews sont illustrés de reproductions de belles reliures, propriétés des membres du club, et par des fac-similés de quelques-unes de ses publications,

Lord Lytton. — Nous sommes heureux d'apprendre qu'un comité s'est formé à Londres pour y élever un monument à feu lord Lytton, l'ancien ambassadeur britannique à Paris; un des premiers membres de la Société des Bibliophiles contemporains, lord Salisbury, est à la tète du mouvement.

Les manuscrits de Delacroix. — Un journal a annoncé l'apparition prochaine des Mémoires de Delacroix, et il ajoute que « l'on n'eût point cru qu'il existât de ce livre autre chose en littérature que quelques discours académiques et les lettres publiées il y a quelques années ».

L'étonnement éprouvé par notre confrère, et qu'il se garde de celer, aura de quoi surprendre ceux qui, peu ou prou, se sont

intéressés au mouvement artistique de ce siècle. Tous savent, en effet, que, en outre de plusieurs études imprimées dc-ci de-là, soit dans la Revue des Deux Mondes, soit dans la Revue de Paris, soit dans le Moniteur, soit encore dans V Artiste, le grand romantique écrivit de nombreuses pages, impressions d'art, notes de critique, souvenirs.

Aux. termes du testament laissé par Delacroix, MM. Pérignon, Dausatz, Carrier, Schwitzer, Dulilleux, Burty et Andrieu étaient chargés de s'entendre avec M. Piron, un vieil ami institué légataire universel, et de classer les dessins du maître. Ces dessins, avec les pastels, les aquarelles, les calques, les croquis au crayon ou à la plume, les eaux-fortes, les lithographies, emplissaient une trentaine de cartons. Il y en avait plus de six mille. Jusque-là, personne ne les avait vus, sauf Pierre Andrieu, qui avait vécu plusieurs années avec le maître cl l'avait aidé dans ses travaux. Suivant les dernières volontés de l'artiste, ces richesses furent dispersées en vente publique, à l'exception, toutefois, d'un certain nombre d'oeuvres spécialement léguées par le testateur à ses amis.

Avec de magnifiques dessins et des peintures, — qui, paraît-il, vont être vendues, — le manuscrit du Journal dont on annonce l'apparition échut à Andrieu.

C'est dans les premiers mois de 1823, — et non en i8A5, comme on l'a dit, — que Delacroix entreprit cette tâche, chère aux esprits tourmentés, de noter au jour le jour ses impressions sur les hommes et sur les choses. Le peintre en était alors à ses débuts. Il était jeune, plein d'ardeur, possédé de l'amour du beau. Les premiers feuillets de son manuscrit portent la marque d'une exaltation qui souvent, lorsqu'il s'agit de la femme, conduit l'artiste jusqu'aux contins de la légèreté. Cependant, dès le début, l'auteur du Journal laisse voir que ses préoccupations les plus vives vont, en arteomme en toutes choses, vers des idées générales. Ces préoccupations, on les sent s'aflirmer, à chaque page, au cours des observations que lui suggèrent bientôt les hommes de son temps. Elles s'accusent, d'une façon plus éclatante encore, lorsque, fort des seules études que nos collections lui ont permises, il porte sur les artistes du xvi" siècle en général et sur

l'école vénitienne en particulier des jugements dont la clairvoyance émerveille.

Écrites au jour le jour, ces notes sont d'une grande vivacité de ton. Célibataire, passionné et sceptique tout à la fois, Delacroix s'y exprime très librement sur les hommes et les événements du jour ; dans ces memoranda écrits pour soi - même, il note volontiers les intrigues amoureuses de ses amis et ses propres aventures. Alors que, dans ses articles, il tergiverse, hésite et laisse voir les inexpériences d'un écrivain timide qui, faisant un métier d'occasion, se préoccupe trop du lecteur et verse, à cause de cela, en des formules incolores, dans ces feuilles volantes, il va droit au but, laissant voir ses qualités bien personnelles.

D'autres manuscrits passèrent, à la mort du peintre, entre les mains de ses amis. On découvrit dans sa succession de fort curieuses pensées fugitives, écrites au hasard du crayon ou de la plume sur un chiffon de papier, un album, un agenda ; on y trouva aussi un précieux cahier plein d'observations sagaces, d'aphorismes ingénieux, de réflexions d'une remarquable justesse.

L'existence de ces papiers ne resta pas longtemps ignorée. M. Ernest Chesneau, notre éminent ancien collaborateur au Livre, depuis lors décédé, exprima à plusieurs reprises le vœu de les voir imprimer et réunir en une édition complète des œuvres du maître.

■ ■ WÊÈ'

[STES ORIGINAUX

ALBERT ROBIDA

Illustrateur, écrivain , aquafortiste et lithographe

rtiste original, Robida l'est jusqu'à la plus haute quintessence de son être. C'est un des plus extraordinaires tempéraments qui se puissent ver; un des mieux doués pour la conception hâtive et ingénieuse de l'idée suivie d'une exécution rapide et toujours fantaisiste. Original, il l'est, quoiqu'il fasse spontanément ou quoi qu'on lui puisse faire exécuter, et il serait impossible de lui démarquer sa personnalité si intense, si bizarre, si expressive qu'on la reconnaît de prime abord au premier bout de croquis venu sorti de sa plume.

Cet artiste individuel jusqu'à l'extravagance, cet écrivain souple et lettré, ce pondeur de volumes ingénieux par la plume et le crayon, ce lithographe amoureux, enthousiaste des vieux monuments de nos provinces de France, ce graveur d'étranges eaux-fortes aussi savamment mordues que s'il avait blanchi dans l'étude des vernis mois et solides, cet • homme étonnant en un mot à talents polymorphes est le plus

modeste, le plus simple, le plus ingénument bon, le meilleur des êtres ; le moins gonflé de sa valeur et aussi le premier et le plus ardent à applaudir le mérite d'autrui.

Ce m'est donc un plaisir complet que de parler de lui aujourd'hui avec l'effusion d'une amitié sincère, et aussi avec l'estime que je professe pour cette belle nature loyale, honnête, sereine, généreuse, qui vibre à tous les échos du beau et qui sait voir la vie avec une bienveillante ironie et un humour digne de Topffer ou de Swift.

Je me souviens qu'il y a douze ans déjà, sinon davantage, j'éprouvais des sensations exquises d'enfance prolongée à parcourir ces différents volumes d'un pittoresque si surprenant que Robida publia successivement chez Decaux, puis chez Dreyfous, sous ces titres colorés et enchanteurs : les Vieilles villes d'Italie, les Vieilles villes d'Espagne, les Vieilles villes de Suisse.

Ces monographies d'excursionniste fougueux sortaient de tout ce qui s'était fait jusqu'alors; au lieu de croquis froids, de vues coquettes, de dessins documentés sur nature, les illustrations de ces livres semblaient ivres de vie et de fantaisie ; ce n'était plus un pittoresque de convention, cela devenait du fantastique de visionnaire ; maisons, châteaux, palais, burgs et paysages étaient animés d'un esprit et d'une crânerie architecturale qu'ils ne possédaient pas en propre et que la vision outrancière, chimérique et hallucinante du dessinateur avait sûrement apportés, dans leur facture toute fantasmagorique. — On sentait la sincérité toutefois, la sincérité absolue de l 'auteur-artiste, et là était le charme si inquiétant de ces livres de paysagiste pris de haschich et dont la déformation très inconsciente avait cette pointe de malice et de blague cascadeuse qu'on découvre souvent dans les notes de quelques motifs sérieux des partitions d'Offenbach. — Robida, dans ces premiers livres inoubliables, avait

ALBERT ROBIDA

affirmé du premier coup son talent, et il n'est pas un dilettante qui, dès cette époque, ne lui ait prêté une attention étonnée et curieuse. Ces dessins reflétaient, en effet, un esprit idéaliste extraordinaire, porté à mélanger le rêve à la réalité et à dégager L'âme de la matière ; il n'y a pas beaucoup d'autres artistes, sauf peut-être Doré, qui aient créé, avec les ruines du moyen âge suisse, de la renaissance italienne et avec les palais féeri- ,w}A.„ ques de l'époque hispano-mauresque, des tableaux plus bizarres, établis avec un tel enchevêtrement de maisons, de telles gibbosités de profils architecturaux et de plus glorieuses flèches de clochers et clochetons dardant sur le ciel leurs pointes aiguës et solennelles.

Ces divers livres de voyage ne donnaient cependant qu'un modeste aperçu de la féconde imagination du nouvel auteur-illustrateur; lorsque, peu après, il fonda la Caricature, journal hebdomadaire, avec Decaux, on put concevoir toute la portée diabolique de ce cerveau toujours hanté d'idées délicieusement biscornues et toujours prêt à faire jaillir «les événements d'actualité ou des sensations ambiantes des pages surprenantes de belle humeur et d'une fantaisie incomparable.

Dans les sept premières années de la Caricature, de 1 880 à 1886, Robida a répandu sa verve avec un entrain indé-

mon table; — ce journal hebdomadaire sera collectionné plus | tard avec frénésie par les amateurs, jusqu'en 1887 environ, grâce aux trésors d'esprit qu'a pu y enfouir notre humorisle;^ auteur-illustrateur. Il sera précieux de retrouver, sur les| débuts du naturalisme, ces livraisons entières si comiquementl parodistes des succès littéraires du jour. Il faudrait citer pluq i de cent petits chefs-d'œuvre d'un goût toujours discret etlj qui ne descend jamais jusqu'à la trivialité. Je me rappelle plus particulièrement deux numéros bien suggestifs. L'un a trait aux récentes théories de Pasteur et de Brown-Séquar et simule une immense découverte scientifique : Y Inoculation du parfait bonheur, par les procédés de l'inventeur Guildaine, qui a su cultiver l'état de béatification comme un simple vi transmissible par injection sous-cutanée. Robida s'applique à raconter l'historique de la découverte, les études' et travaux préparatoires, les premières inoculations, lmS quête de l'Académie des sciences ; puis, après avoir exposé par quelle suite de circonstances l'inoculation devint obligatoire pour tous, il énumère les conséquences sociales et l'immensité des conséquences politiques. Texte et croquis, cette fantaisie est délicieuse, finement écrite et interprétée par une grouillante profusion de dessins exécutés avec une furia tempétueuse de caricaturiste sûr de ses effets.

L'autre numéro dont il me soutienne est d'une note moins florianesque, mais tout aussi drôle. Robida y créait, pour une seule apparition, de toutes pièces, un nouveau journal décadent en rapport avec les idées courantes, sous le titre : La Revue pessimiste, rédigée par Tristan de Doublenoir.

— Ici i'œuvre était une sol satire mordante, d'un esprit souple et très observateur : feuilletons,

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