PL
< r»nie !>» - * oTa^S
échos, nouvelles, dessins de la pseudo-Revue pessimiste molliraient chez l'ingénieux artiste un talent qu'eussent pu lui envier les plus subtils journalistes de la presse boulevardière. Je n'en veux pour preuves que ce manifeste de la rédaction de cette ingénieuse Revue pessimiste, à la date de 1887, je crois. Lisez :
« C'en est fait, sur toute la ligue le Pessimisme règne et domine. Longtemps étouffé, comprimé, il a silencieusement fait sa poussée sérieQra dans le monde, bousculant tout ce qui restait des vieilles idées ^dominatrices d'autrefois, et, le jour du dernier écroulement^^ et fatal venu, il va rester seul debout sur leurs ruines.
« Le moment nous sem organe officiel. La Revue geusemcnl emboucher la de la Désespérance et répandre sur le monde l'amèrc semence du découragement , de l'aplatissement, des larntovances drea dentés et de
venu de lui donner un pessimiste va couragrande trompette
toutes les navrances physiques, morales et immorales. Elle va pousser chacun à la haine et au mépris de tous et de soi-même. La Revue pessimiste enfin va s'attacher à détruire ce qui reste de l'ancien concept de la vie fade et sirupeuse des idéalistes sucrés ; elle n'aura, pour ce faire, qu'à découvrir toutes les réelles luguhrités de la vraie vie, qu'à montrer sans pitié le vide, le creux de toutes choses.
(( La vie ? ô dégoût ! ô pouah ! . . . comme elle semble s'acharner à nous tribuler, à nous amertumer tous ! Quels grincements odontalgiques, panthérins, la seule pensée de la vie provoque dans notre gorge serrée par les réalités !
« Notre faculté de réceptivité, par notre réflexion d'homme ultra-civilisé, émoussée ou atrophiée du côté des sensations agréables, permises désormais aux seules brutes sauvages, ne s'ouvre plus qu'aux ferments morbifiques les plus toxiques qui se développent avec véhémence et font éclater au soleil la pourriture intérieure de ce que nous appelons encore nos âmes, faute d'autre mot.
« Oui, le mouvement pessimiste s'accélère. En littérature, il triomphe ! Un vaste fleuve d'ennui coule à pleins bords à travers les livres. Puisque la vie est ainsi, l'art, qui est l'étude de la vie, doit maintenant se montrer blafard et ennuyeux pour être vrai. El il l'est maintenant. La peinture sera pessimiste ou elle ne sera pas, la sculpture aussi. Le prochain Salon reflétera, si l'on
ALBERT ROBIDA.
en croit les gens bien informés, cet état psychologique de l'âme moderne :
il y aura énormément de tableaux !><Mes. Puisque la vie est béte, faire bêle est le comble de l'art! »
La parodie n'est-elle pas jolie?
Le nom de Robida restera lié à cette Caricature qu'il a créée et qui ne semble pas, malgré toutes les abracadabrantes boutades intellectuelles qu'il y a déversées pendant longtemps, avoir jamais pris le chemin retentissant du grand public; tout autre que cet ingénu producteur — qui ne paraît point accorder de valeur à ce qu'il fait — aurait réuni en volume les plus réussies de ces charges et parodies, qui pourraient constituer un fort curieux livre sur l'époque de l'évolution naturaliste; mais Robida est le Juif errant sans ambition, de la plume et du crayon; il va toujours de l'avant et ne s'attarde jamais à revoir son œuvre qu'il agrandit sans cesse avec une méthode volontaire qui n'accorde que peu de temps à l'incubation de l'idée créatrice.
C'est l'esprit le plus sain, le plus clair, le moins torturé qui soit ; chez lui la fécondation cérébrale est exlraordinaircment hâtive; il vibre à une idée qui passe ou qu'on lui soumet, il la développe aussitôt avec tout ce que son imagination merveilleuse et multiplicatrice lui suggère, et presque à l'instant l'œuvre est ébauchée et déjà terminée.
Decaux, qui est un éditeur très intuitif et qui, bien que Normand, n'est pas exclusivement homme d'affaires, Decaux ne lâcha pas Robida et se dévoua à ce talent flamboyant comme le gothique; il publia successivement six grands volumes de son auteur favori, à savoir : Les Voyages très extraordinaires de Saturnin Farandoul, la Grande Mascarade
parisienne, la Tour enchantée, le Voyage de M. Dumollet, le \ inytièmt Siècle et la Guerre au xxe siècle.
Toutes ces publications eurent un vif succès et consolidèrent la réputation de Robida; le public commença à appré-
J4 cier cette littérature d'illustrateur et cette illustration si minemment littéraire ; cornent n'eût-il pas été séduit, musé, dilaté, secoué par le omique des étourdissantes iventures de Saturnin Faran- Boul, livre d'une fantaisie épi— que qui est la plus étourdissante parodie des Voyages , -fjpmanesques de Jules Verne?
La Grande Mascarade pariine méritait également l'aticjf s lecteurs ;
[•istopBShèsque des viveurs du jour, des vieux-jeunes forçats du plaisir et aussi la représentation en trente-six décors du pauvre guignol mondain où le mari, la femme, l'amant, la maîtresse jouent éternellement les mêmes rôles de policbinelles et de pierrots pitoyables et navrants.
■"-Ltiiihidi^taw-^ 1 nu.séini) TverûL.itWontï:.
1T IIOBIDA.
Cejiei^arît ce qui servit de pre-
■ îuicr clou solide et définitii
i i rouj accrocher la renommée
de l'excelleiUliobida, ce
fui A' \ iii'/ltphie siècle;' ou-
\ rage con-
s. sîdérable el qui
tarait synthétiser toutes
•es c/uamés d'invention,
ifH-licicIic ; d'érudition, . ci.iJnt lotit l'amour de; l'audelà de ce maîVe fantaisiste. Ce lTvh^^^^^//è7ïïc siècle csl absolument /CpiTi^c: il réalise prcsqueS*. ■perfection • dans le concept d* l'âse futur; il tient à la fois du féerique et du possible basé sur la science, il est hallucinant, idéal, chimérique, dhagaloire, utopiste et eu même temps raisonnable, systématique, créateur el, dans le sens exact du mot, génial, c'est-à-dire doué de toutes les combinaisons que l'esprit humain peut prévoir, déduire cl organiser sur des bases incertaines.
De tous les ouvrages écrits dans ce que je nommerai
la Littérature futuriste, celui-ci est le plus étrange et le plus
rationnel ; il est loin des opinions de Sébastien Mercier, loin des
précisions des anciens encyclopédistes ; mais quelle fécondité
d'aperçus, quelle fertilité de découvertes et comme il
vit bien dans nos yeux, ce siècle de demain, aujour-
. d'hui si proche et que Robida non- présente scienti-
' %, liquement hérissé d'appareils guerriers, de ballons
dirigeables, de moyens de locomotion sous terre, sur
. mer et dans l'air! — Chacun se souvienl encore des
brillantes compositions qui traversent ce livre si bien
'5&F/' composé et si logiquement déduit, en dépit de sa
fantaisie courante. On aurait tort de négliger la lecture du texte, très amusant et qui pourrait presque se passer de dessins, aussi bien que les dessins si éloquents pourraient s'interpréter sans texte.
Je ne veux pas, en écrivant ceci, faire une critique, bien au contraire ; mais je prétends dire que chez ce diable d'homme, style et compositions sont fort lucidement présentés, et qu'ils se meuvent dans une si grande ambiance d'intellectualité que les dessins ne réclament pas davantage de légendes que le texte n'aspire à des illustrations. Si le proverbe « on ne prête qu'aux riches » est exact au pied de la lettre, il est archi-faux en art ; — on refuse tout aux riches qui ont une surabondance cérébrale et une trop grande facilité pratique; on les veut parquer dans une spécialité et on leur met la camisole de force d'un genre de talent dont il est convenu qu'ils ne doivent pas s'échapper.
Robida a été étiqueté caricaturiste par l'opinion et on semble ignorer à plaisir ses talents de paysagiste pittoresque, d'écrivain élégant, de lithographe rénovateur, d'artiste omniscient et universel en un mot. — Le public a besoin d'une classification unique, clichée définitivement et qui ne gêne pas son entendement. — Le Caricaturiste Robida : tel a été le cliché adopté ; je n'essaierai pas d'en mobiliser le caractère, ni d'en refondre l'expression , — on ne lutte ni mieux , ni plus victorieusement avec les partis pris de l'opinion catalogueuse d'homme qu'avec la légende — la vérité est toujours trop longue à essuyer lorsqu'on la sort tout humide et lumineuse de son puits.
ALBERT ROBIDA.
Comme romancier, quelque peu divorcé d'avec l'illustrateur, Robida a néanmoins publié de très bons livres qui se sont gentiment vendus par les soins de la Librairie illustrée. Parmi ceux-ci, je citerai : La Vie en rose, le Vrai sexe faible, la Peine de cœur d'Adrien Fondeuille, la Part du hasard, roman qui encadre de curieux: souvenirs du Siège et de la
Commune, et enfin : la Tribu Salée, dont l'action se passe parmi les paludiers du bourg de Batz.
D'autre part, je ne dois pas oublier : Le vixe siècle, suite de douze nouvelles sur différentes époques du siècle, et qui est un résumé très curieux et pittoresque des plus amusantes périodes de ce siècle si prodigieusement ebargé d'événements ; puis aussi le Portefeuille d'un très vieux garçon, livre vraiment original qui se trouve être cartonné en forme de portefeuille, et qui contient différents papiers oubliés dans les poches d'un viveur, tels que billets d'amour, factures de fournisseurs, protêts, notes de restaurant, testament, etc. Je mentionnerai enfin parmi les petits livres in-18 : Mesdames nos aïeules, sorte de panorama des modes féminines depuis le xvc siècle jusqu'à l'heure actuelle et dans lequel auteur et
MO
illustrateur rivalisent d'esprit et d'érudition, de gaieWdé plume ou de crayon pour mobiliser à nos yeux tout le coiftïn gent des femmes des cinq derniers siècles.
Une telle production ne laisse pas de surprendre, d'auta que l'œuvre est le plus souvent double et que, à côté du grand souci qu'il y a à mettre sur pied un livre de plusieurs centaines de pages, le tracas s'augmente à l'illustrer lorsqu' s'agit de présider au mariage des dessins et du texte doit les serrer et envelopper amoureusement. Mais Robida est né créateur ; il doit posséder dans les signes de sa destinée la signature de Jupiter et celle de Mercure, car il est imper turbablement actif et olympien et je n'ai point fini de le , bibliograpbier : il me reste à parler de son monument principal d'illustrateur; je veux désigner le Rabelais, et aussi ne pas omettre une édition en trois volumes in-8° des Cent nouvelles nouvelles, avec environ trois cents extraordinaires compositions diverses de haute saveur.
L'illustration du Rabelais est un morceau c^isidérable à l'œuvre de Robida, car, après Gustave Doré,Jil yjttait uîie cer taine crânerie pour un artiste à se mesurer; avfeft Pantagruel ' Panurge et Gargantua dans un format pour le moins presque aussi grand que celui de l'édition Garnier frères — c'est-à-dire
eu deux gros tomes in-4f,d
WÊSBT ooo pag
MaU
to8
ALBERT HOBIDA.
.W.Decaux est un volume remarquable et qui fera ^longtemps la joie et le plaisir des yeux des lecteurs pantagruélistes et des amateurs de fantasmagories étourdissantes. Je viens encore de le revoir, ce gros ouvrage en deux tomes qui accapare despotiquement toute une table de travail, je l'ai feuilleté page à page K^r %'jd!! et j'en demeure ébloui, émerveillé.
Ce n'est pas que Ilobida s'y soit évertué à nous %) servir un moyen âge documenté et précieusement sorti des vignettes d'antipbonaircs ou des miniatures de missel; il ne s'en est pas avisé, le brave garçon; cela n'eût été ni de son goût ni de son tempérament si franchement fougueux et procréateur. Bien au contraire, il iyfe;^V ;s <-sl imbu de Rabelais, il a laissé macérer son cerveau |^£||Jï^dans ce texte gras et chargé à si haut point du microbe
'' cultivé de la gaieté de terroir, il a rêvé comme un grand enfant à tous les exploits mirifiques, à toute la bouffonnerie bigarrée, hétéroclite et iroquoise de Panurge et consorts, et il s'est appliqué de façon très primesautière à illustrer ou ^ plutôt à paraphraser tout le biscornu, l' in vrai semblant, l'excentrique de cet ouvrage immortel et glorieux.
Et voyez comme il est à l'aise dans ce livre géni al, ±<l\ .ce g l'.ind frrs'/ticur de châteaux eu Espagne! Son I y vagabonde, s'y excite, s'y chimêrise, s'y développe et s'y débauche avec excès; il y sème plus de mille compositions diverses, à la plume, en camaïeu, à l'aquarelle, sans jamais dégringoler vqrs la banalité; c'est qu'il se sent maître . de ses ^ujetk il règne en pays de Gamache ' il ge grise dans la peinture
•w """' -■'"N. *'ÎL<./-'"^v'
i la L'ART ET L'IDÉE.
de ces immenses beuveries, de ces bamboches monstres, de ces libations homériques entre hommes d'armes hérissés de fer et gentes damoiselles aux grâces complaisantes. Aussi, dans les batailles, il excelle à dresser des forêts de piques, à lancer des chevaux crinolines de fer vers des assauts impossibles, à faire dévaller des armées au fond des précipices et à joncher de cadavres pittoresques les champs ravagés par une action meurtrière. C'est que Robida possède, jusqu'à l'extravagance, l'amour et le sentiment des siècles de la féodalité bardée de cuirasses et coiffée de couvre-chefs multiformes. Il conçoit dans une extraordinaire allure la tenue des preux et la gigantomachie héroïque de cette époque d'où sortit la chanson de Roland; Robida dessine comme Don Quichotte ferraillait, avec ardeur, bravoure, folie et loyauté; il met partout à ses horizons des moulins à vent aux aspects de fiers-à-bras, et en quelque occasion que s'épanche sa verve, elle est sans cesse audacieuse, offensive, mue par une vie d'enfer, ce qui donne à ses dessins une turbulence, un air échevelé et désordonné qui sont d'une inexprimable gaieté.
Quelques personnes à l'esprit morose pourront se dire que le Rabelais de Robida tourne à la charge et ne compte que comme une interprétation d'opéra-bouffe ; mais cette épopée pantagruélique est-elle autre chose qu'une farce désopilante et n'irait-on pas à l'encontre du bon sens en traitant la décoration artistique de ce livre avec le sérieux, le calme et la froideur qu'on apporterait à illustrer une histoire d'Augustin Thierry?
A mon sentiment, ce Rabelais est une perfection; dans ses types,
dans ses variations fantaisistes, dans les affolantes poussées des prises de villes, aussi bien que dans la large conception de Gargantua, l'ampleur de Pantagruel et des autres, il exprime une vie surabondante qui donne un nouveau lustre aux grandes pages du curé de Meudon.
En raison de sa vibrance spéciale, Robida eût été désigné pour couvrir de dessins tous les textes héroïques du moyen âge et aussi les romans de cape et d'épée de la période romantique ; je sais qu'il devait publier une grande édition populaire des Trois Mousquetaires pour laquelle il a déjà fait nombre de dessins qui, aujourd'hui, dorment dans ses tiroirs. Nous en reproduisons deux ou trois dans ces pages où on les reconnaîtra facilement. Il est regrettable qu'il n'ait pu donner suite à cet aimable projet, car le chefd'œuvre du père Dumas ne peut être illustré chichement et par places maigrement comptées ; à ce maître écrivain dont la coulée est torrentielle, il faut un illustrateur non moins prodigue et généreux, et le dernier interprète du Rabelais nous eût donné de bien amusants personnages dans Athos, Porthos, Aramis, l'incomparable d'Artagnan, la délicate Mrae Bonassieux, l'austère Milady et tous les innombrables comparses de ce dramatique ouvrage.
Aujourd'hui Robida a entrepris, du reste, une œuvre
I ii
formidable qui accaparerait l'existence entière de tout autre homme ; il a lancé l'épervier de sa fantaisie sur nos provinces, el 'li'jà, d'une main sûre et prompte, il nous a ramené trois volumes énormes sur la Vieille France, à savoir : la Normandie, la Bretagne et la Touraine, trois livres nourris, gavés, bondés d'illustrations vraiment superbes et qui méritent l'intérêt de tous les admirateurs de notre pays si largement doté par la nature et les souvenirs artistiques et historiques.
Le but que se propose celui qu'on eût nommé, il y a trente ans, « le plus fécond de nos auteurs-illustrateurs », le but auquel il rêve d'atteindre est à peu près le même que celui que Charles Nodier et le baron Taylor visèrent jadis en entreprenant ces Voyages en France qui n'ont jamais été achevés. Il est probable, sinon certain, que Robida, contrairement à ceux-ci, parviendra à grouper volume par volume toutes nos anciennes provinces. Il y a deux raisons pour cela : d'abord il est jeune et vaillant, comme le héros de la chanson ; puis il est actif, travailleur, sourd au bruit du dehors, ainsi que le moine le plus férocement attelé à nos anciennes chroniques.
Bientôt donc paraîtront : la Provence, puis la Boni'-
ALBERT ROBIDA.
gogne, la Gascogne, etc. D'ici cinq ou six ans, cet indémontable bûcheur aura sans doute terminé sa grande promenade, après avoir, sans traces de fatigue, voyagé à pied à travers nos moindres bourgades, noté ses impressions, dessiné vingt
~- fois plus de vues pittoresques qu'il n'en publiera, écrit d'une plume $g? habile et personnelle les 4oo pages de chaque volume, et remis sur papier ou sur pierre lithographique les centaines de croquis et de dessins poussés qu'il aura cueillis le long du chemin. N'est-ce pas invraisemblable ! Sans compter qu'un tel travail acharné ne privera pas ce fantaisiste de collaborer à la Caricature, à la Vie Parisienne, à l'Art et l'Idée, ni d'écrire quelques romans verveux et imprévus, d'illustrer des vieux conteurs français, s'il ne fait pas encore davantage.
-taVî""
On le croirait, en réalité, possesseur d'un talisman diabolique qui le mettrait en possibilité d'exécuter électriquement son œuvre tant il fait vite, sûrement et toujours curieusement. Il n'y a pas à dire, les trois volumes publiés récemment sur la Vieille France sont surprenants ; en ce temps où la photographie inonde et déshonore toutes les publications dites pittoresques, Robida a eu l'esprit et le courage de dessiner d'un crayon libre, indépendant et gai, tout ce qu'il a vu de silhouettable et d'artistique au cours de ses voyages en France. Il n'a esquivé aucune difficulté et, devant les plus belles cathédrales, devant les portails dentelés et encombrés de détails, devant les bas-reliefs, les vitraux, les donjons, les clochers et les vieux palais, il s'est arrêté simplement, avec l'amour du métier, ainsi que les anciens paysagistes de i83o qui cheminaient lentement avec la passion du motif rencontré de ci de là.
Aussi, ses livres sur la vieille France sont-ils exquis, homogènes et sincèrement faits, depuis la narration jusqu'au moindre détail architectural du plus petit croquis. NiMéryon, ni Nanteuil, ni Yiollet-le-Duc n'eussent été plus consciencieux ni plus emballés par la beauté des sujets. Robida est un paysagiste renforcé, un crayonniste de la vieille école ; la ruine dans le paysage hypnotise son œil de visionnaire et il
ALBERT ROBIDA.
est susceptible de dévorer à l'aide de ses grandes jambes 25 à 3o kilomètres à seule fin d'aller braquer ses regards de myope sur un site romantiquement décoré de quelques pans de murs à créneaux croulants.
Cette ivresse de la ruine et du grand paysage à motif, cette adoration pour le gothique et les monuments à nobles silhouettes lui viennent sans aucun doute de son origine.
Albert Robida est arrivé au monde pendant la Révolution
de i848, à Compiègne ; il est, en quelque sorte, élève du château de Pierrefonds, qu'il a connu superbe et déchiqueté, en pleines ruines magistrales, alors que les tours et les tours, masses blanches et fantomatiques, s'élevant lentement audessus de la foret, hantaient profondément son esprit d'enfant, y fixant une empreinte indélébile. 11 vit la restauration froide et maussade de l'édifice, mais rien ne put lui enlever l'image de ce paysage romanesque à la façon d'Anne Radclifïe qu'il avait, pour ainsi dire, tété du regard.
Ses commencements ne paraissaient point, toutefois, s'en ressentir ; à dix-huit ans, il débute comme caricaturiste au Journal amusant, puis au Paris-Caprice ; il passe la guerre à Paris, oubliant les cruautés du sort pour admirer, sous la tunique du Moblot, les belles barricades et les superbes tranchées offrant des bouleversements qui séduisaient sa vision turbulente. En 1871, il est un des fidèles de la Vie Parisienne, où son féminisme extravague dans des combi-
li8 L'ART ET L'IDÉE.
naisons de modes dignes des dernières années de Louis XVI. Enfin, vers 1873, il est appelé à Vienne par le journal Der Floh ; peu occupé par sa tâche, il voyage en pleine fantaisie et parcourt la Hongrie, transporté de joie à la vue des costumes, des brandebourgs, des sites sauvages du Danube et des splendeurs des magnats en représentation officielle.
Puis, de retour en France, Robida se marie, et ce grand producteur ne résiste pas au plaisir d'accroître hâtivement sa
progéniture; enfants et filles se succèdent dans son foyer; en peu d'années il devient le père Gigogne, ou plutôt le père modèle, amoureux du logis, apte à poursuivre son œuvre imperturbablement au milieu du bruit du tambour, des trompettes, des cris et des batailles de tous ses mioches. Retiré à Argenteuil dans une jolie maison située sur un boulevard paisible, il ouvre ses fenêtres sur l'immense parc d'un couvent de religieuses, et, du matin à la vesprée, il n'interrompt son labeur que pour faire quelque vigoureuse promenade hygiénique en compagnie de son voisin le peintre Eugène Gourboin, un athlète qui aime faire jouir ses muscles en les surmenant démesurément.
La biographie de cet homme heureux peut tenir dans
ALBERT ROBIDA.
ces quelques lignes; mais la place me paraît courte pour énumérer les diverses lumières de son talent à facettes et la profonde résonance de cette nature d'artiste qui saisit, développe, exécute une idée, pour peu qu'elle soit originale, avec une maestria et une ampleur d'imagination tout à fait inconcevables. Rien ne lui est étranger dans le domaine des procédés de rendu et d'expression du dessin ; du jour où il s'est livré à la lithographie, il s'y est donné corps et âme, il a communié avec la pierre, dont il a senti toute l'excellence des grains, le moelleux et l'enveloppement gras du contour, la valeur des tons et des demi-tons; plus tard, il a pensé tâter de l'eau-forte, et aussitôt il a connu mieux que les professionnels la cuisine amusante et subtile des cuivres.
Rien ne l'émeut ni ne l'étonné. En art, il est omnipare, il s'assimile tout et produit de toutes manières ; mais, en dépit de ce protéisme surprenant, en une époque de cabotinage effronté, où les modestes ont tort, Albert Robida, humble, effacé, doux et presque timide, n'agite jamais la cloche de la réclame : il reste, pour les rares amis qui le connaissent, comme le parangon de l'artiste profondément sincère qui, tout en vivant de son talent, ne veut connaître d'autre joie que de l'exercer dans la paix de la famille et le bonheur des siens. Octave Uzan>e.
L'ART DE L'HABILLEMENT