IDÉES EN FAVEUR D UN COSTUME MASCULIN MODERNE CONFORME A INESTHÉTIQUE
ses transformations protéennes, le costume féminin n'a fait que gagner; de nos jours, il répond charmantement à la plastique de la femme moderne, il en souligne la joliesse, il en évoque le troublant. Au contraire, les métamorphoses subies par le costume masculin depuis la Révolution ont amené un gentleman à ressembler à son cocher. Egalitarisme paradoxal que n'excuse même point la tendance utilitaire; l'accoutrement actuel n'est pas commode, il n'est que laid. Ne serait-il pas temps de réagir contre le bonlevardisme ? de créer une vêture de prestige et d'élégance vraie, une vêture qui ne soit pas un solécisme décoratif?
Pourquoi sourire? ô lecteur dilettante ; ne rèves-tu point d'habiter en quelque architecture non banale et point déjà vue ? En quoi plus illogique le vouloir d'une mise sans ressemblance avec la livrée des philodoxes? Il ne s'agit point d'inciter quelques
L'ART DE L'HABILLEMENT. 151
oisifs à renouveler les muscadins ou les jeune- france ; ce qui va suivre n'est point un appel à la coquetterie ou au besoin de pose de certains, mais aux sentiments esthétiques des gens de goût. Parce que nous sommes plus avances que nos pères en sciences naturelles et exactes, parce que nous avons changé les noms des choses, nous nous croyons civilisés. Présomptueux ! Des civilisés se reconnaissent à l'art qu'ils déploient dans l'arrangement de leur vie intime et publique, de leur intérieur et de leur extérieur. En cela, que ne nous restc-t-il pas à apprendre ! La plaisante qualité qu'ont pour railler le yankeesme ceux qui n'osent ni ne savent s'habiller sans l'exemple d'autrui, ceux qui s'csclavagisent à la mode, même ridicule, parce qu'elle est la Mode.
Le costume étant l'aponévrose artificielle de notre substance, la logique exige, il me semble, qu'il soit combiné de manière à s'harmonier avec notre structure anatomique. Donc, suppression du pantalon, celte ineptie canaille qui change nos jambes en colonnes disgracieuses. Donc, adoption d'une veste ou d'un dolman respectant la myologie du torse. Cbacune des parties composant nos membres inférieurs appelle son vêtement : aux cuisses, la culotte; aux jambes, les bas ou des cnémides. Les braies gauloises, au moins, avaient du caractère, mais le pantalon ! Le pantalon n'est supportable que comme uniforme de labeur; il a fallu le règne de l'industrialisme pour en internationaliser l'usage à la ville au détriment de la culotte, l'idéale culotte, si gracieusement afférente. Toute sorte de vestons concordent avec la culotte, et aussi le frac cérémonieux et le jersey sans prétentions; elle n'entraîne à bannir que la redingote fermée, et celle-là, quel que puisse être l'habit qui lui succédera, vraiment nous ne perdrons au change.
Le gilet, trop négligé, mérite une particulière estime ; il est la seule pièce du costume permettant l'exhibition d'une étoile somptueuse ou ebatoyante, et à quelle variété de coupes ne se prèlc-t-il pas? Gilet pourpoint, tricot ou cotle de mailles, gilet
cuirassant de brocart ou enserrant de soie, ou blousant de surah, gilet corset, gilet plastron, lamé d'or ou d'argent, chamarré de vives couleurs ou brodé d'animaux héraldiques. Pour remplacer le pardessus, qui incarcère les bras et paralyse les gestes, et le mac-farlane sans caractère, je propose un manteau fauteur d'une au moins vague draperie, un manteau façon toge ou chlamyde, et quelque cape-pèlerine, quelque mantelct désinvolte. Enfin, à tous ceux aimant la simplicité grandiose, la gravité majestueuse, je recommande la robe, la robe droite, aux longs plis rythmiques, la robe doctissime et si fresque en honneur au siècle du Dante.
Élisez la nuance de vos costumes en rapport avec l'effet dominant de chaque saison : délicate, indécise, opaline au printemps; radieuse, photogénique, clangorante en été; opulente, glorieuse, puis languide et passée en automne ; mystérieuse , mourante , éteinte en hiver. Subordonnez à l'âge l'intensité de la teinte ; partant du lumineux, apanage de l'adolescence, l'individu doit s'élever au coloré en raison de son degré de robustesse et descendre jusqu'au sombre, à mesure qu'il vieillit, la gamme des incolores. Ainsi d'ailleurs opèrent les Parisiennes, et depuis belle lurette, guidées par leurs seules intuitions.
La tenue d'apparat s'harmonise par les complémentaires, et par les analogues celle qu'on veut discrète. Que celui qui préfère à une sévère dominante l'amalgame de tons divers en combine les valeurs scrupuleusement, un costume est une orchestration où rien ne doit détonner. De préférence, adopter les teintes unies ou si rayées — assez finement pour causer mélange optique. Une proscription s'affere, celle des affreux quadrillés, qui donnent au plus beau drap l'apparence d'une couverture d'écurie. Le col carcan de nos chemises s'allierait mal au vêtement que nous esquissons ; les collerettes tuyautées et les cravates de
L'ART DE L'HABILLEMENT
pas
lcu
r acconi-
dentelles manquent de virilisme; j'opine pour le col rabattu et large, le linge décoratise d'autant plus artistement que simple de coupe et précieux de matière. Fasluosez, solennelisez à votre gré la tenue de gala, mais que celle de ville reste modeste et sobre. Satisfaites vos goûts du capricieux ou du rare en la tenue du home; celle-ci, qui autorise la plus débridée fantaisie, il est bon de la régler d'après le tempérament plutôt que d'après le genre d'occupations. La culottemaillot et le jersey, la culotte bouffante et la vareuse me paraissent indiqués pour l'actif; au méditatif, à l'indolent, au rêveur, la robe, la robe polymorpbe aux ornements les plus variés.
Considérez qu'il est possible de revenir à la culotte et à la robe sans singer le passé; si l'une et l'autre congruent trop bien à sa destination pour qu'on songe à transformer leur coupe, n'y a-t-il pagnement à inventer? Ab! si les artistes se désenbourgeoisaient! s'ils condescendaient à se départir d'un injuste dédain, à comprendre que l'art ne gît point en un genre! Eh! un costume révèle à lui seul une civilisation. En quoi dérogerait-il celui qui donnerait du style à quelque justaucorps? Celui qui créerait la forme d'un chapeau ou manifesterait de l'imagination dans le dessin d'une cravate? Toujours se plaindre du béotisme ambiant sans jamais proposer une réforme prête à supposer qu'on n'a pas soi-même échappé à la contagion qu'on signale. Que ne présentent-ils, nos dénigreurs du vulgarisme, que ne présentent-ils des modèles nouveaux aux hommes de ce temps? peut-être ceux-ci ne sont-ils pas plus mal doués esthétiquement que leurs ancêtres; qui peut savoir? puisqu'on ne lente même pas l'éveil de leur vénusté.
Un merveilleux instinct apprend aux dames l'essentiel ; n'onl-
elles pas, petites filles de M. Jourdain, appliqué, bien avant
Chevreul, les lois de l'harmonie chromatique? Cependant,
comme l'instinct n'est pas le goût et que le couturier n'en tient
il. 20
pas lieu toujours, je me permettrai quelques conseils. Qu'elles se défient du paragogisme, des appogiatures, des surcharges qui alourdissent sans décorer; du nombre des volants, ruches et ^-^ coquilles, des dentelles et des guipures ne dépend
point l'aloi d'une parure; superfétation n'est V point luxe, la grâce s'obtient plutôt par des r\, lignes élémentaires, des rythmes peu compliqués. A la femme moderne, dont le type de pulchritude est élancé et gracile, il faut le cor- ]j\ sage dépassant peu les hanches ou le manteau poducéen. La robe collante lui sied entre ^>v toutes. La redingote ne manque pas de ^— 0<~~~ noblesse, mais combien plus décoratif le mantclet, surtout orné de manches amples, — ailes d'oiseau quand le vent souffle! Quant à la tunique, elle ne s'accorde vraiment qu'avec le négligé.
On menace nos contemporaines d'une réédition du costume empire ; qu'elles la rejettent, tout l'art de cette époque est haïssable. Le costume empire, traduit du grec par David, ne répond en rien à la plastique de la Française. En vain le modifiera-t-on ; le corsage ceinturant sous les pectoraux appelle le péplos et ne peut convenir qu'à la femme ignorant le corset et sachant se draper, bel art perdu que la vie moderne se prête mal à remettre en honneur. Enfin, contre une tendance déplorable qui s'accuse de plus en plus, la masculinisation du costume, contre cette hérésie esthétique, il affiert de prêcher croisade. J'en appelle aux élégantes de race, le premier devoir de la femme est de rester femme. Laissez donc ce qui désexualise aux pédantes qui collectionnent des bonnets de docteur dans leurs cartons à chapeau.
Les personnes qui croient en l'occulte choisiront, en tenant compte des indications précitées, la teinte correspondant à l'astre dont elles désirent s'attirer 1 influence. Et comme les messieurs ne peuvent arborer que quelques-unes de ces teintes, le noir (Saturne), les bleus (la
L'ART DE L'HABILLEMENT
Lune), les gris (Mercure), et, seulement lorsqu'ils sont jeunes, les bleus verdâtres (Vénus); comme, d'autre pari, la force d'attraction de la teinte croit en raison de son intensité, je les engage à réserver pour leurs dessous les teintes mal idoines à l'habit et à la culotte. Un manteau doublé de pourpre attirera suffisamment l'influence de Jupiter, un veston doublé de rouge orangé, celle de Mars; du linge safran, un gilet de drap d'or, celle du Soleil. Certains occultistes de jadis craignaient l'abus du vert, pour des raisons qu'il vaut mieux ne pas exotériscr quant à présent; j'ignore si l'expérimentation a contrôlé leur dire. Ne taxez pas de chienlisme ce qui ne prête qu'au décoratif. On peut être très cabotin sous la lévite du quaker et fort excentrique, voyez les rastaquouères et tant de parvenus, en complet de chez le bon faiseur. Le vrai dandy, liomo non inurbanus, quelle que soit sa mise, ne provoque pas l'attention ; il ne se ségrège que par le tact parfait avec lequel il assemble les pièces de son costume, L'aisance avec laquelle il le porte. On ne saurait trop prendre L'habitude de se toiletter avec soin, la vèture est l'indice du degré de culture psychique de l'individu ; qui l'harmonise n'est pas loin d'harmoniser sa vie, qui la néglige se
néglige.
Alphonse Germain.