‹ L'Art et l'idée [serial] (volume 2)Chapitre 18 sur 66 · GLANES I) UN BIBLIOGRAPHE AUX CHAMPS · texte numérisé non relu

GLANES I) UN BIBLIOGRAPHE AUX CHAMPS

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acances et pénurie sont deux termes bien près d'être synonymes. C'est l'avis du savetier

Que l'on ruine en fêtes.

C'est aussi l'avis du chroniqueur bibliographe, que les éditeurs, répandus dans les stations balnéaires et thermales, laissent le bec dans l'eau. Va tel sans marée, le malheureux se démène autour de ses casseroles vides, d'où il lui faut faire sortir, en dépit de tout, la cuisine périodiquement obligatoire. A défaut du rôti, il s'embrocherait lui-même, s'il ne se rappelait le principe moliéresque : l'art est de faire bonne chère avec ïpeu d'argent. Bonne chère ? Il se peut que l'art lui

manque comme le reste, et qu'il n'y réussisse point. En tout cas, il ne dépensera que ce qu'il a, sans faire danser l'anse du panier.

Voici, tout d'abord, un hors-d'œuvre exquis : le Miroir, pantomime, par René Maizcroy (Paul Ollcndorff, petit in-4"), avec des dessins de Steinlen et une « conférencemime ». écrite, pour servir de préface, par Jean Richepin, sur « la Gloire du Geste » ; le tout enveloppé d'une couverture éclatante, légère et charmante, de Chérct. Le thème développé par M. Maizcroy — Pierrot se faisant aimer d'une bergère, qui le reconnaît et l'aime encore après qu'elle est devenue princesse — est frais, joli et spirituellement brodé d'aimables détails. La « Conférencemime», recueillie des mains et de la bouche de Pierrot par son ami chaud et admirateur fervent, Richepin, est ce qu'elle doit être, la glorification enthousiaste de la pantomime, cet art primordial et éternel, qui peint tout et résume tout, si supérieur au verbe que l'éclat et la sonorité des paroles dont le maître écrivain l'interprète ne font que prouver combien, pour comprendre et apprécier l'éloquence du geste, il est absolument nécessaire de la voir.

Un morceau plus résistant, que j'appellerais une entrée savoureuse et délicate, s'il convenait de prolonger ces métaphores culinaires, sort de la même officine éditorialc (Ollcndorff), sous ce titre : le Journal de Af[e de Sommers, par M. Charles de Berkeley. Une jeune fille qui, en présence d'un homme plus âgé qu'elle et supérieur à son entourage, commence par l'antipathie et finit par l'amour, cela n'a rien de bien neuf, il est vrai. Si l'auteur pouvait prétendre avoir fait des découvertes dans le monde passionnel, ce serait plutôt l'amour fraternel, tel que le ressent cet homme pour sa jeune sœur, Marguerite, et tel que celle-ci le lui rend, qui offrirait le caractère de la nouveauté. Je ne connais pas de livre où ce sentiment, clans des circonstances analogues, soit porté à une intensité telle, ni étudié de si près. Cela va jusqu'à l'extrémité de la passion, c'est-à-dire fort loin au delà de la raison. Lorsque M. de Lostange se tue parce epic sa sœur vient de mourir, on n'est pas convaincu qu'il n'ait plus

rien à aimer dans la vie, et on lui en veut de faire sciemment, par un entêtement farouche à une résolution arrêtée longtemps d'avance, une nouvelle et plus touchante victime, en s'immolant. M"e de Sommers. en elfet, ne survit à la perte du bonheur entrevu que pour entrer au couvent et s'y éteindre, consommée de regrets sans espoir. Le livre vaut surtout par le développement des caractères et la peinture, savamment naïve, de la vie physique et morale dans une riche famille de la noblesse provinciale en cette fin de siècle. Les personnages épisodiques, la gouvernante anglaise, le commandant Paumier et sa sœur, d'autres encore, sont traités avec le même soin et la même connaissance du cœur, malgré les différences d'éducation et de milieu. D'un bout à l'autre ce livre est un appel à ce qu'il y a de bon et de généreux dans notre nature ; les héros et les héroïnes y sont héroïques, simplement, mais non pas spontanément : ils ont un idéal, et ils se travaillent, non sans efforts et douleurs, pour y atteindre. Le style du journal de M11'' de Sommers, teinté d'un archaïsme qui sent son aristocrate, a les grandes qualités de notre langue : une clarté qui n'exclut ni la finesse des aperçus, ni la subtilité de l'analyse ; une limpidité qui ne se trouble ni dans les profondeurs de la pensée ni dans les complexités du sentiment ; un esprit mondain et gracieux qui s'allie sans peine à la franchise et à la force. Quelques longueurs, surtout dans les chapitres où le frère expose le système d'éducation qu'il adopta pour Marguerite, ne suffisent pas à interrompre l'intérêt de cet ouvrage, où l'auteur n'a fait jouer que les ressorts auxquels obéissent les cœurs honnêtes et bons.

C'est l'amour maternel, tard éveillé, pour l'enfant illégitime, et les complications qu'il amène dans la famille régulière et légale, que M. Théodore Cahu étudie dans Un cœur de père (Ollendorff). Le père adoptif et l'enfant naturelle — celle-ci surtout — sont les deux personnages intéressants du livre. Le vrai père, qui, vraisemblablement, n'aurait jamais aimé la fdle de sa maîtresse s'il avait aimé sa femme et son fds, qui tue celui-ci pour l'empêcher d'assassiner celle-là, et qui se tue lui-même, lorsque la jeune fdle, refusant de rester plus longtemps dans

cette famille tragique, va chercher le calme et le bonheur auprès des fermiers qui furent les amis de son père adoptif, nous étonne parfois, mais, bien qu'il ait de belles parties, ne nous émeut guère. Les intrigues qui se nouent autour de Jeanne, toutes inspirées par l'amour de l'argent ou l'égoïsmc des désirs sexuels, sont odieuses et répugnantes. Il ne me semble pas que les qualités du style et de l'observation soient de nature à mitiger cette impression déplaisante. En somme, le nouveau roman de M. Théodore Cahu me fait songer avec regrets à tant de récits militaires, si gais et lestement troussés, que signait naguère Théo-Cril I .

Le « roman parisien » intitulé Peau de Satin, par M. Paul Ponsolle (Albert Savine), est précédé de quelques pages où l'auteur nous avertit que « la liquidation du réalisme est ouverte » ; qu'il a « mis un peu de cœur et de sentiment, de conscience cl de bonne foi » dans une histoire vraie, et qu'il lui « en a cuit »; que des « écrivains honnêtes », — dont il est, assurément, — « succèdent à une ruine et bâtissent à neuf», et, finalement, que « ce qui vivra de nous, c'est la goutte de sang qui se sera mêlée à notre encre ». Après cela, je me crois dispensé d'indiquer les machinations viles dans lesquelles un coquin, quelques viveurs et un homme au cœur brave et bon, mais au caractère imbécile, enveloppent l'honneur d'une femme pure et charmante, et de dire comment l'homme au cœur brave et bon, ayant expié le crime de sa faiblesse, trouve le pardon dans les bras de celle qu'il a tant offensée sans cesser de l'aimer jamais : je ne doute pas, en effet, que quantité de lecteurs ne soient curieux de chercher la goutte de sang qui ne peut manquer de vivre dans ce bâtiment neuf.

Corallé , troisième et dernier volume des œuvres de Mmo Guzman (Clara Goguet), publiées par l'éditeur Savine, est un tableau animé de la vie créole à Saint-Domingue, au moment où les noirs se soulevèrent et détruisirent cette belle et riche colonie française. Un amour, naïf et jeune, se mêle à la peinture des mœurs, aux descriptions des beautés naturelles et aux scènes de violence et de mort. Il se dégage de ce livre un charme exo-

tique et suranné, comparable à ces odeurs, si douces et si pénétrantes, qui montent parfois au cerveau quand on remue d'anciens vêtements de femme ou qu'on ouvre des tiroirs longtemps fermés. On y trouve en outre des données très positives sur l'état de la colonie lors des troubles, et des renseignements précieux pour l'histoire physiologique et morale de la race nègre.

Une élude ethnologique plus complète et d'une importance bien plus directe pour nous au temps présent nous est offerte par Mmo M. Polonsky et M. G. Debesse, qui ont traduit la Vie et les Aventures de ISicanor Zatrapézny, une des œuvres les plus documentées et les plus suggestives de Chtchédrine (Pochékhonié d'autrefois; Albert Savine). Tout en retraçant le tableau peu flatteur des mœurs de la moyenne noblesse russe avant l'émancipation, l'auteur a soin de rappeler que, pour grand que soit le changement opéré dans l'état social par cet acte mémorable, les mœurs sont restées en bien des points les mêmes et que les relations de noble a paysan sont loin d'avoir été radicalement transformées, comme on le pourrait croire. La corruption administrative et judiciaire à tous les degrés, l'exploitation impitoyable des classes laborieuses par les propriétaires terriens, l'avilissement général des consciences dans la poursuite forcenée de l'argent, voilà ce que Chtchédrine montre à chaque page de ce livre inquiétant. Mais sous cette croûte pourrie coulent des eaux profondes, auxquelles il ne faut que de la lumière pour les rendre claires et les purifier.

Ce n'est pas la clarté qui manque aux histoires gauloises d'Armand Silvcstre ; leurs plaisanteries salées, fumées et parfumées sont de celles que tout bon bourgeois se sent monter à l'esprit en se frappant le ventre. Il sait leur donner, en outre d'une verve endiablée, un tour littéraire très personnel, si personnel qu'il est bien difficile, en lisant un de ses contes nouveaux, de ne pas se rappeler quelqu'un de ses contes anciens, déjà lus. L'heureux homme ! il les met tous en volumes, et, après avoir fait, pour une bonne part, le succès du journal qui les publie, ils sont encore feuilletés par toute sorte de doigts, gros ou menus,

roses ou bistres, qui se mêlent et se caressent sur leurs pages, tandis que les yeux se rencontrent à la fin de chaque aventure amoureusement drolatique et que les bouches se baisent en riant des dessins dont Cléricc assaisonne la prose, déjà joliment relevée, du maître conteur (Contes hilarants; Librairie illustrée).

Moins hilarante est la Comédie parisienne dont J.-L. Forain a rassemblé en un volume (G. Charpentier et E. Fasquellc) les cent actes divers, tels qu'il les a crayonnés dans le monde des filles, de ceux qui s'en amusent et de ceux qui en vivent. A vrai dire, ses dessins perdent singulièrement à la reproduction réduite et souvent mal venue sur le papier « véline » d'un in-18. La hardiesse et l'esprit du coup de crayon, le détail drôle des physionomies, l'illusion fuyante des fonds légèrement, mais nettement indiqués, tout cela disparait la plupart du temps, pour ne laisser qu'un zinc plat, brouillé, veule et sale, où la légende, si ironiquement amère dans sa modernité sceptique, a quelque peine à s'accrocher juste. Forain méritait autre chose : comme ceux de Daumier, de Granville et de Gavarni, son œuvre vaut bien le format d'album. Aucun d'eux n'a mieux vu ni mieux rendu que lui — ce qu'il a vu, s'entend. Rien ne dépasse, par exemple, en acuité d'observation, ce dessin où le monsieur, la cigarette à la bouche, le chapeau sur la tète et le stick à la main gauche qui se plonge à moitié dans la poche du veston, se prépare à partir, tandis que la femme, encore déshabillée et assise sur le rebord du lit, lui demande : « Où allez-vous à présent? » — « Je vais me coucher », répond l'homme satisfait. Et la pauvre condamnée aux galères du plaisir pousse celle exclamation si navrante et si vraie : « A einardl »

Le nom de Forain se retrouve, avec ceux de Guillaume, Heidbrinck, Legrand, Steinlen et Willette, dans une publication à la fois amusante, macabre et paradoxale, de l'éditeur II. Simonis Empis : les Grands enterrements, par Bazouge (petit in-4°). M. Jules Lcmailrc y discourt sur la tombe de M. Sarcey, MM. Renan et Naquet sur celle de M. George Ohnct, et M. Edmond de Goncourt sur celle de M. Renan. M. Toutée y est enterré par les avocats, les directeurs de bal public et M. de

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Labruvère; les obsèques du comédien Le Bargy, avec discours de Barres, Jean Coquelin et Claretie iils, et trois oraisons funèbres par MM. Arsène Houssaye, Tony Révillon et « Bisch », glorifiant les vertus de Mmo Leprince, terminent la série. On devine ce qui peut se mettre de vérités malignes ou cruelles, d'allusions mordantes, de réflexions bouffonnes et satiriques, dans ce cadre et sous cette forme. Sans y mettre tout, l'auteur (M. Chavassu) a fait bonne mesure, et les dessinateurs l'ont secondé gentiment. Feu Renan, assis sur sa bière et se tordant de rire parce qu'un diable, qui vient de lui plonger sa fourcbette dans le ventre, a mal au cœur et vomit dans son cbaudron d'enfer, est un Willette bien désopilant; la longue procession de l'enterrement Toutée fourmille de types caractéristiques, sommairement, mais nettement traités par Steinlen. Le Forain de la couverture en couleurs, qui représente un croque-mort bouquinant dans une boite des quais, a, dans sa drôlerie, je ne sais quoi de mystérieux, et est excellent.

Les conteurs en vers ne sont pas moins, dans la tradition de notre littérature, que les conteurs en prose. M. Robert de Bonnières prend du premier coup un rang élevé au milieu de ceux-là avec ses Contes à la Reine (Ollendorff). Ce n'est ni la veine gouailleuse, ni la veine grivoise qui court en ses pages. Il a trouvé son inspiration dans nos vieilles légendes dorées, où les fées, les saints et les saintes, les princes, les princesses et les pages mènent une vie merveilleuse, pleine d'amour, de charité, de jeux folâtres, d'espiègleries charmantes, d'esprit et de gaieté, dans une atmosphère de lumière légère et bleue. Le vers, de huit ou de dix syllabes, se prête, facile, abondant et souple, à toutes les fantaisies du récit, des descriptions et des réflexions que l'humour et la douce philosophie de l'auteur lui suggèrent, chemin faisant. D'ailleurs, nulle pose, nulle grimace ni contorsion; tout est naturel, pur, limpide, comme une eau de roche qui coule sur un lit de sable et de cailloux. C'est grand plaisir que d'y boire en ce pays de poésie, à travers lequel on rencontre si souvent des torrents troubles, des mares fangeuses, et des puits où la boue prouve seule qu'il y a de l'eau.

On jouira d'un plaisir analogue en lisant les poésies de jeunesse — vers rimes à la mode ancienne — que M. Marcel Sérizolles a réunies en un volume (Sur la mandoline, 1876-1886; Ollcndorff). L'auteur a, dit-il, jeté ce volume sur ses vingt ans,

Comme sur un tombeau des roses ;

roses légères, plutôt semblables à des églantines, mais non sans charme, ni parfum.

Avec M. Pierre Devoluy, qui public a. la librairie de l'Art indépendant un recueil de poésies intitulées Bois Ion Sang, nous entrons en pleine lutte contemporaine; nous avons devant nous un des pionniers des vastes contrées inconnues de l'Art futur. Dans une préface en prose, où les inversions et les vocables ambitieusement obscurs sont comme des broussailles et des ronces sous une futaie, M. Albert Lantoinc présente et explique au lecteur le poète et l'œuvre. De fait, l'un et l'autre ont bon besoin de glose. Lorsqu'il ne mettra plus sa coquetterie à écrire pour les commentateurs, M. Pierre Dévoluy apparaîtra à tous ce qu'il est réellement : un poète à la fois énergique et gracieux, puissant à modeler les formes, fécond en images et riche en couleurs. Mais pourquoi laisser la noix dans sa double coque, ligneuse et verte? La plupart n'ont ni le temps ni le goût de faire comme le singe de Florian cpii a vite entre deux cailloux la casse » ; ils préféreront s'en passer plutôt que de l'éplucher dans son brou. Et puis, toutes peines prises, on n'a jamais qu'une noix, fruit assez sec, acre, et provocateur de toux aux gorges délicates. Tandis que, si elle se brisait par sa propre énergie, elle pousserait une tige et se développerait en un grand arbre couvert de frondaisons reflétant les lueurs du ciel, cl plein d'oiseaux. Qu'on me pardonne l'apologue; je le risque parce que M. Pierre Dévoluy est un de ceux qui sortent le plus volontiers de l'abstrus pour user d'un langage accessible aux foules, dont le poète, dans le grand sens du mot, a toujours été et doit toujours être le porte-parole et le clairon,

L'archiviste de la Comédie française, M. Georges Monval, donne à la Bibliothèque Elzéviriennc (E. Pion, Nourrit et Cio)

les Lettres d' Adrienne Lecouvreur, réunies pour la première fois et publiées avec notes, étude biographique et documents inédits, tirés des Archives de la Comédie, des minutiers de notaires et des papiers de la Bastille. Le volume est orné du portrait de la grande tragédienne et d'un fac-similé de son écriture. Adrienne Lecouvreur se montre dans sa correspondance telle qu'on la connaît par les rapports de ses contemporains, simple, d'esprit sérieux, sensible, sûre dans ses amitiés, fort éloignée des frivolités et des dissipations,

actrice admirable,

Par l'esprit, par le cœur également aimable,

comme l'écrivait son vieil ami Ferriol d'Argental. Tout n'est pourtant pas également intéressant; certains billets ne valent guère la peine d'être rendus publics; en bien des endroits, la question de sa santé, l'état de ses yeux, sont des sujets sur lesquels Adrienne est un peu prolixe et rabâcheuse ; nombre de lettres restent inexpliquées parce que le nom des personnes auxquelles elles furent adressées n'a pas été découvert. Il n'en est pas moins vrai que M. Monval a été heureusement inspiré en prenant la tragédienne que louèrent "N oltaire et Piron pour objet de ses recherches. Une biographie très complète et très documentée, des notes érudiles, un appendice curieux ajoutent, grandement à l'attrait et à l'utilité du volume, en même temps qu'ils augmentent notre reconnaissance pour la science et la conscience de l'éditeur.

C'est aussi l'éditeur qu'il faut louer pour le volume que Mm" Carette, née Bouvet, et ex-lectrice de l'impératrice Eugénie, ajoute à son « Choix de Mémoires et écrits des femmes françaises )), à l'usage des jeunes filles, — ce qui ne signifie point que le public lisant n'y puisse pas trouver de quoi s'instruire et s'intéresser. Les douze volumes des Mémoires de 3/me la duchesse d'Abrantès offraient à Mme Carette ample matière à choisir et à condenser. Elle a su mettre en un coquet volume (Madame d'Abrantès, Ollendorff) ce qu'on voudrait ne pas perdre de ces copieux « Souvenirs historiques sur Napoléon » : les anec-

dotes piquantes, les traits de caractère et de mœurs, les scènes émouvantes, les grands événements qui marquèrent nos triomphes et nos revers, les détails intimes qui donnent tant de saveur aux mémoires, tout cela a été, dans une mesure convenable et discrète, mais sans sécheresse ni pruderie, conservé par Mm° Carcttc. Peut-être pourrait-on se plaindre d'un certain défaut de liaison, de quelque décousu dans l'assemblage des parties qui composent le livre : le fil à lier les fleurs dont est forme ce bouquet est si ténu qu'il semble manquer par places ; mais cela ne vaut-il pas mieux, après tout, que de les avoir attachées, comme il arrive souvent, avec une grosse et rugueuse ficelle? Mm€ Junol, duchesse d'Abrantès, qui apporta dans le régime impérial les grâces et l'esprit de l'ancienne société française, ne pouvait avoir d'abrévialcur plus sympathique et plus avisé.

Je ne peux que signaler un étude politico-sociale : la France de demain, par « Un Patriote » (Savine). L'auteur, qui ne trouve point tout pour le mieux dans le meilleur des mondes, a, pour les maux qu'il constate, des remèdes absolument efficaces. Mais il en est des maladies sociales comme des maladies individuelles; pas une pour laquelle on n'ait inventé une demi-douzaine de topiques infaillibles, cl pas une qui ne continue à faire des ravages : c'est à croire qu'individus et sociétés ont le ferme propos de ne se point guérir.

La collection des articles de critique littéraire laissés par J. Barbey d'Aurevilly, que publie la maison Lcmcrre sous le titre : les Œuvres et les Hommes, vient de s'augmenter d'un volume (in-8°) consacré à la littérature épistolaire. Abailard et Héloïse, Sophie Arnould, Humboldt, Tocquevillc et Prosper Mérimée — celui-ci surtout — y fournissent le sujet d'articles qui furent, en leur temps, des actes de bravoure, et qui, aujourd'hui, sont encore bien amusants par la cràneric, la verdeur et la justesse de la critique. C'est plaisir que de voir arracher à ces visages leur faux nez de grands hommes ou de grandes amoureuses. Barbey d'Aurevilly leur laisse, d'ailleurs, ce qui leur appartient, et jauge d'un coup d'ccil exact leur âme cl leur talent. On l'a accusé de parti pris : si l'on entend par là qu'il juge tout

d'après des principes auxquels il se tient parce qu'il y croit, on ne se trompe pas : son parti est pris. Mais quoi de plus honnête et de plus louable que de s'être, consciencieusement et laborieusement, fait un critérium et d'y rapporter ses jugements ? Le point de vue est bien ou mal choisi, les principes vrais ou erronés, le critérium juste ou faux, — voilà ce qui est à discuter, mais non point l'impartialité et la bonne foi de l'homme qui, les croyant inattaquables, se couvre d'eux et les suit.

Je citerai encore, parmi les vingt-trois études, toutes remarquables et dignes d'être conservées, autant pour la franchise et l'originalité du fond que pour l'éclat et la vigueur de la forme, celles qui, à propos de correspondances récemment publiées, traitent de Balzac, de Stendhal, de Lamennais, de Nelson, de Mme Récamier, de Benjamin Constant, de X. Doudan et de Mllede Condé. Quelque opinion que l'on ait et quelques réserves que l'on puisse faire touchant les principes religieux, politiques et littéraires de Barbey d'Aurevilly, il faut admirer la sagacité, et la netteté de sa critique, aussi bien que son audace à remonter le courant et ses vertus de mousquetaire écrivain.

Il ne conviendrait pas de terminer cette revue bibliographique sans annoncer une entreprise qui sera, je n'en doute pas, féconde pour la bibliographie et, par suite, utile à tous les savants et les lettrés. A l'instigation de Mr. W. A. Copinger et de notre collaborateur et ami, Mr. R. C. Christie, le savant auteur de la biographie de Dolet, il vient de se former à Londres une Bibliographical Society dont le triple objet se formule ainsi :

i° L'acquisition de renseignements et de données sur les sujets se rattachant à la bibliographie ;

2° Le progrès et l'encouragement des études et recherches bibliographiques ;

3n L'impression de la publication de travaux ayant trait à la bibliographie.

Mr. W. A. Copinger a, en outre, proposé que la société se donne la tâche de rédiger un catalogue général de la littérature anglaise, en prenant pour base le catalogue imprimé du Brilish Muséum, et qu'elle distribue, entre des commissions formées de

ses membres, la compilation de bibliographies spéciales, pour lesquelles on aurait ainsi les meilleurs garanties d'exactitude et de perfection. Les fondateurs espèrent que cette société sera un lien naturel entre les bibliophiles et les bibliographes de tous les pays, qui pourront, par son moyen, communiquer plus facilement entre eux et se prêter un mutuel appui. Le comité provisoire, chargé de rédiger les slatuls et règlements de la société en formation et de les proposer à une prochaine assemblée générale des adhérents, est composé de lord Charles Bruce et de MM. R. C. Christic, W. A. Copinger, R. S. Faber, Richard Garnctt, J. T. Gilbert, Sidney Lee, J. Y. W. MucAlistcr, J. IL Slatcr, H. B. Wheatley, et Charles Wclch, avec Mr. Talbot, B. Reed pour secrétaire. C'est ce dernier (4, Fann Street, Londres, E. C.) qui reçoit les adhésions. La souscription est fixée à une guinée, soit 26 fr. 5o environ par an.

Voilà une initiative qu'on ne saurait trop louer, — et il faut croire que les amis des livres en France aideront de tout leur pouvoir l'effort de leurs frères anglais.

B.-H. Gausseuon.

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