A LA CAMPAGNE
e château de La Brède et Montesquieu, le château de Monthard et Bufïbn, Voltaire et Ferney, Jean- Jacques Rousseau et Montmorency, Nouant avec George Sand, Médan avec Zola : noms de lieux et noms d'écrivains sont indissolublement liés. C'est à la campagne, loin des villes, que ces historiens, ces philosophes, ces poètes, ces romanciers ont médité, travaillé, produit. Combien d'autres séjours champêtres sont ainsi associés au souvenir d'auteurs illustres, depuis Tibur jusqu'aux Jardies ! Qu'est-ce à dire, sinon que la retraite, la solitude, le calme des champs, le spectacle de la nature sont de merveilleuses conditions pour la culture du cerveau humain et le parfait épanouissement de ses fleurs ?
Forts de ces grands exemples et de ce beau raisonnement,
Scribblcr et Snob fourrent dans une valise une douzaine de chemises à vignettes, deux ou trois vestons de flanelle, et, munis d'un parasol et d'une casquette à cache-nuque, vont passer six semaines à la campagne, « pour travailler en paix ».
D'autres y vont pour se reposer, se rafraîchir le sang brûlé par l'entretien de la machine intellectuelle à son maximum de force et de vitesse, réparer un peu l'usure musculaire et cérébrale d'un travail forcené de dix mois sans trêve, s'infiltrer de l'iode dans la poitrine, du phosphore dans la tète, de l'apaisement dans les nerfs, se mettre l'esprit en jachère, vivre de la vie animale, clans l'honnête satisfaction des sens cl le sommeil, aussi complet que possible, de l'intellect.
Scribblcr et Snob, braves compagnons, vont à la campagne pour travailler mieux.
Ils ont des cousins et des cousines qui y vont pour boire du lait pur, manger des œufs frais, des légumes succulents, des fruits sans défaut et dans la virginité de leur duvet.
Quelques personnes de la même famille y transportent tout leur linge, afin de lui donner le bénéfice d'une bonne lessive à la cendre et à l'iris.
Ceux des membres de la tribu qui villégiaturent sur la côte ou près d'une rivière connaissent enfin — du moins ils se l'affirment — le goût du poisson immaqiiillé .
Heureuses gens, qui ne s'aperçoivent même pas que, s'il y a un panier de marée gâtée dans le pays, c'est pour eux ; que les femmes, dont c'est l'industrie de blanchir les étrangers pendant la saison, rendent le linge taché, humide et puant; qu'à la campagne, avec le lait pur on fait du beurre et du fromage, et que ce qui en reste pour les besoins ordinaires des habitants doit suffire encore pour la population flottante des mois d'été, dix ou vingt fois plus nombreuse ; enfin, qu'on ne voit sur le marché local que des légumes médiocres et des fruits piqués.
Quant à l'eau délicieuse, avec laquelle on se dédommagera de tant de bouteilles d'Apollinaris et de Salnt-Galmier, elle filtre le plus souvent de marais pestilentiels ou de puits suspects.
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Et si l'on revient à Paris avec le germe des fièvres paludéennes ou du typhus, lorsque la maladie se déclare on se dit : « Heureusement que j'ai, pendant deux mois, fait provision de santé là-bas ! C'est ma seule chance d'en réchapper » .
L'illusion féconde habite dans leur sein.
Quels poètes que ces imbéciles !
Scribbler et Snob sont de la même « persuasion » que leurs congénères : le petit-lait étendu d'eau, dont ils déjeunent le matin, est pour eux de la double crème ; c'est en vain que les sardines confites dans le sel depuis quarante-huit heures et dont l'arête est rouge, leur démentent le cri des vendeuses : A la vive ! à la vive ! les boites vides de lobsters américains, qui s'accumulent en un coin de la basse-cour de l'hôtel, ne leur inspirent aucun soupçon sur la provenance des mayonnaises de homard offertes à la dégustation de leurs palais ingénus ; en passant leur chemise blanchie au chlore et au soufre, ils s'écrient, les narines extasiées : — Quelle bonne odeur de lavande! Les œufs conservés de l'hiver dernier leur paraissent délicieux à la coque, les artichauts montés tendres, et les fruits véreux infiniment plus « à point )) que ceux de Potel et Chabot.
Ils sont en cela de bonne foi, n'ayant de goûts et d'opinions que les goûts et les opinions des autres, — je dis ceuxvde leur espèce ; et ces autres-là n'en ayant pas.
Quelques phrases toutes faites — non point par eux, d'ailleurs, mais qui se forment et se répandent pour ainsi dire spontanément, au seul contact des médiocres entre eux et grâce au véhicule d'une presse faite à l'image et à la mesure de leur esprit — leur tiennent lieu, à propos des questions les plus frivoles comme à propos des plus graves, de conscience et de jugement.
Est-il nécessaire de dire que le travail fécond et serein auquel ils sont convaincus qu'ils se livrent est une illusion, comme le reste ?
Snob prend des airs de héron sur une patte, rêve dans le vague, et remet à son retour à la ville le soin de rédiger
le résultat de ses méditations profondes. Elles mûriront, jusqu'à l'hiver.
Scribbler, qui ne serait pas lui s'il ne griffonnait pas, salit pourtant moins de papier qu'à l'ordinaire. Mais quel trésor d'impressions , de sensations , d'observations il amasse , et comme il mettra tout cela en œuvre, dès qu'il sera de loisir !
De loisir, en eflel, ils ne le sont ni l'un ni L'autre, el nul ne l'est à la campagne, dans ces conditions.
Sans nous occuper davantage de Scribbler et de Snob, dont le travail n'est jamais si bon que quand il est improductif, je dis que, pour les ouvriers de la pensée, la campagne paralyse presque toujours l'effort intellectuel.
Il y eut, il y a encore, des hommes ardents et tenaces, qui, dans une solitude peuplée de livres, poursuivent la solution des problèmes philosophiques, creusent une question d'histoire, emplissent d'alexandrins les vingt-quatre chants d'un poème épique à faire pâlir d'envie Chapelain et sa Pucelle.
Il est des hommes de lettres dont la médiocrité dorée comporte maison de ville et maison des champs, et qui aiment, dans celle-ci, à se recueillir et à composer leurs ouvrages : ils y apportent la liqueur effervescente puisée au bouillonnement de la cuvée parisienne ; rien ne l'y vient troubler : elle se repose, se clarifie, se cristallise, tantôt en charbon, tantôt en diamant.
Plus d'une ville de province, plus d'une résidence isolée compte, parmi ses habitants, des personnes studieuses, à qui ni le talent ni la science ne font défaut, dont les œuvres marquent, et qui assurent en toutes les parties du pays la diffusion intellectuelle, non moins nécessaire que la diffusion de la lumière.
Tous ces gens travaillent, à la campagne : ils y sont chez eux, entourés de leurs instruments et de leurs documents, reliés aux choses extérieures par les voyages, la correspondance, les journaux, les livres nouveaux, au courant du mouvement et des luttes littéraires dont le spectacle les échauffe et les tient en haleine, tandis qu'en fin de compte ils y jouent de loin leur rôle, grand ou petit. Du milieu dans lequel ils vivent à l'aise, grâce à cette si curieuse faculté d'adaptation et d'accommodation
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qu'ont les êtres, on peut penser et dire le mal qu'on voudra, pourvu qu'on n'oublie pas que la nacre et les perles sont une sécrétion naturelle à l'huître.
Leur portrait — leur physiologie si vous voulez — ne manquerait pas d'intérêt à esquisser, assurément ; j'avoue la tentation, mais je n'y céderai pas aujourd'hui. Je n'ai affaire qu'aux campagnards d'occasion, aux citadins en vacances, aux gens d'esprit ou de science en « déplacement » .
La plupart glissent en un coin de leur malle quelques volumes de choix, qui méritent d'être lus à tète reposée : d'autres ont un roman à finir, une pièce de théâtre à mettre au point, une de ces besognes depuis longtemps rêvées et toujours différées dans l'encombrement et la hâte exigeante du labeur quotidien. On a un mois, deux mois devant soi, sans rien d'obligatoire à faire, en pleins champs, dans la montagne, sur la plage. Comme il sera facile et bon de lire, de réfléchir, d'annoter, de donner sa forme à l'œuvre conçue ou d'y mettre amoureusement la dernière main !
Il arrive à des journalistes de se charger d'une ou deux cbroniques de plus par semaine, pendant leur villégiature, pour occuper leur temps.
Comment ne se rendent-ils pas compte, même après expérience, que le temps à la campagne est entièrement pris, et plus tyranniquement cent fois qu'à la ville, y menât-on la vie la plus active et la plus enfiévrée ?
Un célibataire est invité dans un château. S'il espère une minute de calme et d'isolement, il a compté sans ses hôtes, qui veulent que, chez eux, tout le monde s'amuse à jet continu. La chasse, la pèche, les promenades « à pied et à cheval » — comme on lit à l'enseigne des auberges villageoises, — les excursions en voiture, les longs repas, la comédie de salon, les jeux innocents, les attentions dues aux dames le prennent au saut du lit et ne l'abandonnent que lorsqu'il y retourne, épuisé et recru. Les jours de pluie, il y a le billard et le poker, sans parler du piano et des romances des musiciennes « si distinguées », qu'on a toujours et partout le bonheur de posséder, et qu'il faut écouter en
se pâmant. Il ne peut même plus parcourir un journal, ni écrire une lettre. Si ce régime lui laisse assez d'énergie pour briser sa chaîne, il s'enfuit sous un prétexte, et court, farouche, jouir ailleurs de la solitude et de la liberté.
Ailleurs?... Où donc? — En Suisse, en Auvergne, dans une ville d'eaux, en un coin de grève inconnu, sous un toit de paysan ou de pêcheur, n'importe où, parbleu! pourvu qu'on soit son maître et qu'on ait la paix.
Le malheur est que ce « n'importe où » ne se trouve nulle part.
Les touristes, les malades, les baigneurs, les oisifs, les aigrefins sillonnent les lacs, grouillent par les rues, les chemins, les pelouses, les vallons, les forêts, peuplent hôtels, villas, maisons meublées, chambres garnies; les kursaals, les casinos, les « établissements » se dresssent à chaque tournant de route, dans chaque anfractuosité de roche, devant chaque site pittoresque; pas un banc de sable, un lit de galets, une falaise, une source thermale, un flanc ou un recoin de montagne qui n'ait le sien. Cavalcades d'ânes, voitures aux chèvres, chars à bancs pleins d'excursionnistes tapageurs, guides qui cherchent des ascensionnistes, ascensionnistes qui cherchent un guide, troupes de musiciens ambulants, marebands de curiosités locales, marins offrant une promenade en mer, commissionnaires, mendiants, tirs, petits chevaux, tables de jeu, courses, régates, concerts, feux d'artifice, connaissances de table d'hôte, exhibitions de filles à marier, rivalité des mères dans leurs avances et tentatives séductrices, avec, pour conséquence, la facilité des flirts, c'est du milieu de ce tohu-bohu entraînant et ahurissant à la fois que le pauvre homme devra s'abstraire pour faire de la littérature et de l'art.
S'il croit que la chaumière du paysan et la cabane du pêcheur sont un refuge, les puces, punaises et cafards lui répondront. Je suppose que l'odeur du purin ne l'offense pas, non plus que celle du poisson pourri, et qu'il soit charmé de faire son ordinaire de soupe au congre ou de soupe aux choux : en ce cas, il travaillera, je l'accorde, s'il a un bout de table propre et une
17 ï L'ART ET L'IDEE.
chaise d'aplomb, si la marmaille lui laisse du répit, s'il est insensible à l'influence du genius loci, s'il se fait de son taudis une prison, s'il est obstinément sourd aux invitations du grand air, des arbres et des flots. Mais alors cruelle idée saugrenue d'avoir quitté sa bibliothèque, son pupitre, ses tablettes, tout son attirail d'homme d'étude, si complet et si commode, à Paris !
Changez le célibataire en père de famille, et les difficultés, à peu près insurmontables, dont j'énumère, en l'écourtant, la kyrielle, deviennent fantastiques. Elles se multiplient avec les personnes dont il a la charge. Donner à sa femme et à ses enfants le bénéfice et les plaisirs d'un séjour à la campagne ou au bord de la mer, et parvenir à étudier des livres ou à en écrire, est sûrement un travail plus surhumain que tous ceux des Cyclopes et d'Hercule réunis.
Il est vrai qu'il n'est pas impossible d'éviter ce concours de circonstances extérieures qui font de la vie à la campagne, pendant les vacances, un tourbillon où le libre arbitre disparaît. On trouve encore, et, si l'on est avisé, sans chercher bien loin, des nids de verdure où se cache une maisonnette isolée, des villages forestiers dont l'auberge est propre et tranquille, des côtes infréquentées, vierges d'Anglaises, de pêcheuses de maris, de chasseurs de dots, de casinos et de « restaurations ». Rien d'excitant, ni de factice ; nulle obligation mondaine ; nulle autre sollicitation que celles de la nature; on s'y sent rafraîchi, accoisé; on y est calme et bien.
C'est ce qui fait qu'on n'y travaille pas.
L'ombre des grands arbres, l'épaisseur des mousses et des herbes, la fraîcheur des eaux courantes, le chatoiement du soleil qui plaque partout ses tons d'or jaune, d'or rouge, d'or vert et d'or bruni, la chaleur du jour, la sidérale douceur des nuits transparentes, les odeurs pénétrantes de la terre chaude, des foins coupés, des arbres résineux, des mille plantes en fleurs, les bruits qui montent du développement des choses et de la joie des êtres heureux de vivre, s'emparent de l'homme tout entier et, comme dit l'Écriture, le « ravissent en esprit ».
Chez les uns, un mol engourdissement envahit les membres.
A quoi bon marcher? Pourquoi changer de place? De quelle utilité peut être l'effort? Tout, autour de soi, est délicieux et charmant. On n'a qu'à se laisser vivre, plus souvent couché que debout, dans la contemplation, le rêve, la quiétude des sens satisfaits.
D'autres reçoivent des effluves de l'été une excitation physique qui les pousse au mouvement, aux longues promenades, aux fatigues de la chasse, du canotage, du cheval. Ils ont besoin d'agiter bras et jambes, de pousser des cris, de rire, d'aider les faneuses aux foins, les moissonneurs aux gerbes, de se barbouiller de vendange, de faire le bois avec les piqueurs, de tirer la seine ou le tramail avec les mariniers. Ils aiment les jeux de plein air, depuis les boules jusqu'au croquet, les excursions en nombreuse et bruyante compagnie, les pique-niques suivis de danses et de chansons. Leur poitrine se dilate, leur force s'exalte; il faut qu'ils épanchent au dehors le trop-plein de vie qu'ils y puisent à flots.
Mais les uns et les autres ont également le cerveau brumeux, somnolent et veulc. Aux rares instants où, vaguement conscients de celte torpeur intellectuelle, ils la veulent secouer et se prouver à eux-mêmes (pic rien ne dort en eux, s'ils prennent un livre sérieux un quart d'heure n'est pas passé qu'ils bâillent' : le nonchalant le laisse glisser tout ouvert de sa main détendue, et retombe dans la béatitude de son rêve ; l'actif le jette là avec impatience et court seller son cheval.
Travail de recherches, arrangement de notes, production littéraire, ils se rappellent de temps à autre qu'ils avaient mis tout cela dans leurs plans ; mais chaque fois que l'éclair de ce souvenir les frappe : — Bah! disent-ils, tant pis! Ce sera pour plus tard. Je ne suis pas en train. —
Il arrive que la besogne est obligatoire, duc à date fixe, et que les nécessités matérielles ou les engagements pris ne permettent pas de s'en affranchir. Oh! alors, quels travaux forcés! Ce qu'il en coûte pour battre le rappel de ses pensées, les diriger sur un sujet précis, choisir et aligner les mots qui les exprimeront, on ne peut le comprendre sans l'avoir éprouvé. La phrase,
qui naguère coulait de source, suivant, souple et abondante, les complexités du raisonnement et les sinuosités de la fantaisie, ne vient plus que lentement, goutte à goutte, pour ainsi dire, semblable au reste d'eau qui s'extrait péniblement d'une éponge déjà pressée. L'animal qu'on attelle à l'heure de son sommeil coupe sa marche d'arrêts brusques, butte, tombe et ne se relève que pour retomber un peu plus loin. Il en est de même de l'esprit. Il faut une volonté implacable pour le maintenir et le contraindre à fournir sa course. A cet exercice douloureux le cerveau se courbature, et le malheureux écrivain, en arrivant à la fin de sa copie, a la tète vide et le corps comme moulu de coups.
Un auteur populaire, à la plume alerte et diserte, rompu à toutes les besognes, ayant en réserve, pour les sujets les plus inattendus, une compétence toute fraîche, un de ces Pics de la Mirandole comme en voit notre âge, ne sachant que ce que sait tout le monde et traitant, imperturbable et péremptoire, de omni re scibili et inscibili, y compris le de quibusdam aliis, faisait une chronique hebdomadaire dans un journal quotidien. Juillet venant, il s'établit en une petite maison entourée de frondaisons et de branchages, non loin des Vaux de Cernay. Sa chronique lui était légère à Paris; à la campagne, il la bâclerait, pensait-il, sans même s'en apercevoir. La première semaine, ce fut un effort; la seconde semaine, ce fut un martyre. Dès lors, le jour où il devait livrer sa copie, il prenait le train du matin, s'enfermait à la Bibliothèque nationale jusqu'à ce que la dernière ligne fût écrite, et revenait dans ses arbres par le train du soir.
Le directeur du journal le félicita chaudement et à plusieurs reprises de l'effet que le séjour à la campagne avait sur la vivacité et le brillant de son esprit.
Je vous souhaite, à vous qui m'avez suivi jusqu'ici, le jugement de ce directeur au nez d'ambre fin ; car c'est entre les pins gémissants et la mer retentissante que j'écris ces lignes, et, à chaque plumée d'encre que j'épuise, il semble que ce soient les moelles qui coulent de mes os.
Il y a temps pour tout, dit le proverbe. Le temps des vacances, c'est, par définition, le temps pour ne rien faire. Mais il y a
aussi un lieu pour tout, et le lieu pour le travail, c'est Paris, c'est Londres, c'est le centre intellectuel où les idées naissent, se croisent, se choquent, se mêlent, s'engendrent, fermentent et bouillonnent : comme l'a dit un poète, que je suis, je crois bien, le seul à connaître, « Paris est une mer aussi ! »
Oui, c'est une mer, que laboure En tous sens un vent furieux Dont s'étonnerait la bravoure Des matelots audacieux ; Mer dont la vague débordée Porte pour écume l'Idée, Et dont les hommes sont les flots ; Qui, se tordant dans les ténèbres, Lance au ciel des hymnes funèbres De blasphèmes ou de sanglots !
Et aussi des hymnes radieux de joie, d'enthousiasme et d'espoir. Mais le pauvre poète n'a pas eu le temps de tout chanter, ce qui me laisse quelque chose à dire.
On a souvent remarqué qu'il se dégage des foules une sorte d'électricité, aussi soudaine et irrésistible que la foudre des nuages en contact. Tout à coup vingt mille poitrines poussent le même cri, tous les cœurs battent d'une même émotion, le même déchaînement imprévu de passion emporte cette multitude, dont chaque individu, pris à part, penserait et agirait différemment de son voisin. Il y a quelque chose d'analogue dans l'entraînement mutuel, involontaire et inconscient, des intelligences en certains milieux. Une ville comme Londres, comme Paris, comme, dans des limites plus étroites et plus définies, Rome et Bayreuth, avec ses bibliothèques, ses musées, ses instituts, ses chaires, ses théâtres, ses laboratoires, ses journaux, sa population d'hommes qui étudient et enseignent, qui produisent et jugent, qui cherchent et appliquent, est comme une sorte d'immense creuset où s'élaborent, dans un enveloppement de flammes, les inventions, les formules, les théories, les doctrines, les aliments du cerveau, les éléments de la vie supérieure des individus et des nations. L'Idée est en suspension dans l'air qu'on y respire. Son sol est l'humus où se nourrit et croit la Pensée.