DES ENCOURAGEMENTS
qu'il est don de refuser a la littérature et aux arts
Df. toutes paris on se plaint de la médiocrité dans les œuvres de l'esprit. Sculpteurs, peintres, graveurs, musiciens, poètes, prosateurs ont, comme on dit, le métier dans les doigts. Jamais on n'a tant produit ; jamais ce qu'on produit n'a été si uniformément bien ; jamais l'ensemble des productions d'art ne fut si fade cl si écœurant.
Au milieu de la foule sans cesse accrue des artistes et des hommes de lettres, à peine en est-il quelques-uns, isolés et épars, qui aient l'originalité et la force de ne pas marcher dans les empreintes d'aulrui.
Oh ! certes, nombreux — innombrables — sont ceux qui affectent la nouveauté, poursuivent des effets iné-
HiilÉ
dits, se trémoussent en de petites contorsions qu'ils voudraient violentes, voient bleu ce que le commun des mortels a toujours vu gris, sculptent la fumée, font de la poésie un kaléidoscope où se juxtaposent au hasard des vers de couleur, étalent sur leurs toiles, en guise de peinture, tous les échantillons de la confiturerie Saint-James et des marmelades d'Aberdeen.
Et puis après? comme dit Gyp. Pour être mauvais autrement que Pierre, Paul en est-il meilleur?
Moyens, procédés, théories se multiplient, se renouvellent, se croisent et se combattent. Mais quoi? toute celte agitation n'est pas même de surface ; elle est masquée sous le niveau d'une couche d'huile épaisse, — l'huile de la médiocrité.
Bah ! dit-on, les grands talents percent toujours. La lumière ne saurait rester longtemps sous le boisseau. Voyez tels et tels: ne sont-ils pas des sculpteurs puissants, des peintres de génie, des romanciers merveilleux, des musiciens inspirés, des poètes divins? La couche d'huile ne les a pas étouffés, ceux-là.
Peut-être. Il y aurait lieu d'examiner à qui s'appliquent individuellement ces mirifiques épithètes, — et aussi qui les applique. On en trouverait qui s'en sont parés eux-mêmes, sans que personne ait pris la peine de protester. Tel autre les a reçues d'une coterie, de quelque société du doigt-dans-1'œil, où il n'éveille aucun ombrage et où, étant le plus banal, personne ne ressent d'envie à le proclamer le plus grand.
Quant aux vrais génies, ou simplement aux talents robustes et personnels, moi qui les admire et les aime, je sais bien qu'il y en a. Je sais aussi qu'ils sont rares, et que beaucoup, qui devraient en être, ne se développent pas.
La lumière ne reste pas longtemps sous le boisseau, en effet : elle ne tarde pas à s'y éteindre.
Semez un gland sur un sol couvert de buissons et de lianes enchevêtrés ; ètes-vous sûr que ce qui devait être un chêne ne restera pas broussaille?
Dans l'orographie intellectuelle, les plateaux ne s'élèvent pas, ils s'étendent : plus de gens savent, comprennent, sentent, sont capables de manier les outils de l'art. Mais les sommets n'en
PARADOXES ESTHETIQUES. 19
sont ni plus fréquents ni moins âpres ; et l'abondance des distractions, la facilite des jouissances qu'on trouve ami-côte, arrêtent la plupart des pèlerins en marebe pour les gravir.
Voilà à quoi on est arrivé avec la « diffusion des lumières » et la « protection intelligente » libéralement accordée à la littérature et aux arts.
Pour un musicien célèbre ou un acteur de mérite, combien de prix du Conservatoire courent le cacbet ou se disputent un engagement de bouis-bouis dans les agences interlopes !
Parmi les théâtres subventionnés, il en est, comme l'Opéra, qui contribuent au perfectionnement de l'art du machiniste; mais l'art lyrique et dramatique, quelle impulsion en reçoit-il vraiment ? S'ils se risquent de loin en loin à quelque effort timide, c'est qu'ils y sont pressés du dehors : le mouvement ne vient point d'eux, et, si faible qu'il soit, ils n'y cèdent qu'à leur corps défendant.
Le Prix de Rome n'empècbc pas toujours de devenir un grand peintre ou un grand sculpteur ; mais voilà tout ce qu'on en peut dire. En attendant, les jennes gens de l'Ecole des beaux-arts, do génération en 'génération, s'ank\losent dans les formules et la manière des maîtres qu'ils doivent avoir pour juges.
On a vu des écrivains de liante valeur, des génies même, lauréats des Académies et, parfois, académiciens à leur tour. Mais ces lauriers et ces fauteuils font-ils plus grand Voltaire, ou moins petit l'abbé Trublel?
Je ne parle pas des expositions à médailles, où la récompense ne fait que suivre le verdict du public, quand elle n'est pas accordée à l'intrigue ou à la faveur. Les jurys d'artistes même ne sont pas une garantie, loin de là. Si l'on n'est bien jugé que par ses pairs, encore est-il plus sûr que ces pairs ne soient pas des rivaux. J'ajouterai que, sans être à l'abri des influences de toute sorte qui ont prise sur la plupart des hommes, les artistes sont en outre exposés aux complaisances de camaraderie, aux engouements de coterie et aux préjugés d'école.
Enfin la protection se manifeste encore par les commandes, les achats, les souscriptions.
L'État a des places publiques, des jardins et des monuments à décorer ; il a des musées où l'art contemporain a le droit d'être représenté par ses plus belles œuvres ; il a des bibliothèques qu'il doit fournir des productions importantes de l'esprit moderne. Plus d'une fois, grâce à lui, une publication savante et utile a pu être entreprise et menée à bien, qui, autrement, serait restée à l'étal de conception stérile dans le cerveau de l'auteur. Plus d'une fois il a mis le peintre à même de réaliser des rêves grandioses qui jamais n'auraient pris corps ; il a donné au sculpteur la matière, marbre ou bronze, en laquelle la beauté des formes qu'il ne pouvait que modeler dans une terre fragile sera fixée pour des siècles.
Assurément, en faisant cela, l'Etat fait bien.
Il resterait à savoir si, plus souvent qu'il ne le faudrait, les souscriptions du ministère de l'instruction publique ne débarrassent pas de ses rossignols quelque libraire bien vu des bureaux; si la direction des beaux-arts ne distribue ses commandes qu'aux artistes les plus capables de les exécuter, et si, par faute de goût ou motif autre, il ne lui arrive pas d'acheter des toiles et des statues dont un brocanteur ne voudrait pas.
A tous ces maux, quel est le remède?
Je ne suis pas sûr qu'il y en ait.
Ils découlent, en effet, de vices inhérents à la nature humaine : l'esprit de domination, la vanité, le favoritisme, le mauvais goût, l'ignorance, l'intérêt sous toutes ses formes. Mais il me paraît possible de les atténuer beaucoup.
Il faudrait faire moins, infiniment moins, d'artistes et de littérateurs. Il y a surproduction. C'est la pléthore, avec toutes les misères qu'elle engendre.
Il serait temps, pour nous tous, de se priver de la joie de se jouer à soi-même le rôle d'un Mécène au petit pied. Qui ne donne volontiers son obole pour aider, au début de la carrière littéraire ou artistique, un jeune homme qui « promet » ? Quel conseil municipal ne lui vote pas une bourse ou un secours ? Quel conseil général ne lui alloue pas cinquante francs par mois pour devenir grand homme à Paris?