‹ L'Art et l'idée [serial] (volume 2)Chapitre 3 sur 66 · PARADOXES ESTHÉTIQUES · texte numérisé non relu

PARADOXES ESTHÉTIQUES

De tous les encouragements prodigués aux arts, celui-là est le plus funeste.

Dix-neuf fois sur vingt, aider un adolescent à faire le premier pas dans le monde artistique et littéraire, c'est donner une corde à quelqu'un qui veut se pendre. C'est, en outre, doter la société d'inutilités d'autant plus encombrantes que leurs travaux sont plus vains.

J'affirme que le gain d'un Baudry, par exemple, ne vaut pas la perte de centaines et de milliers de malheureux à qui l'on a fait croire qu'ils avaient du génie, cl qui sont morts dans les angoisses du raté incapable d'exécuter ce qu'il conçoit, ou dans la dégénérescence graisseuse du médiocre qui a su se servir de ses défauts pour s'enrichir.

J'ai connu, il y a bien des années déjà, le fils d'un paysan des environs de Lyon, que son département avait entretenu à l'Ecole des beaux-arts et qui était devenu un des bons élèves de Dumont. Quelques travaux, procurés par son maître, le firent vivre tellement quellemcnt au sortir de l'Ecole, moment où prenait fin sa pension départementale, dont il eût eu plus besoin que jamais. Une statue d'enfant — les petits modèles coûtent moins cher — qu'il fit alors eut une médaille et fut achetée par l'Etal qui lui fournit le bloc pour l'exécuter en marbre. La somme allouée était juste suffisante pour le faire vivre pendant le travail. Il n'était point quémandeur et il avait du talent. Deux raisons pour être desservi par les camarades et oublié par les bureaux. Sa statue finie, ce fut la misère, de plus en plus noire. Il eut pourtant une aubaine : il trouva à s'embaucher pour tailler des mascarons et des cariatides sur la façade de je ne sais plus quel hôtel de ville belge. Puis il retomba dans la famine jusqu'à la guerre, qui lui permit de vivre en s'engageant dans l'armée de l'Est. Par quelles épreuves il passa depuis, je ne saurais le dire, l'ayant perdu de vue vers cette époque. J'ai seulement appris qu'il avait été, six ou sept ans après, nommé inspecteur des cours de dessin dans une ville de province. Mieux lui aurait valu d'être vigneron, comme son père, ou, s'il fallait qu'il sculptât, de n'avoir ni médaille au Salon, ni hautes visées dans la tète, et de gagner, en

bon ouvrier marbrier, ses douze ou quinze francs par jour : sa vieillesse ne serait pas empoisonnée par l'amertume des déceptions passées. Il ne souffrirait pas de l'incurable blessure d'une vie mancpiée. Et, je le demande, en quoi sa statue, sa médaille, ses luttes et son effondrement importent-ils à l'Art?

Dans la littérature, c'est pis encore. Il suffit qu'un moutard ait fait trois douzaines de vers boiteux ou qu'il ait, en rbétorique, remporté le prix de composition française dans quelque collège de province, pour qu'aussitôt bacbelier il se proclame homme de lettres et veuille « vivre de sa plume ».

Chaque année, il s'en abat sur Paris des essaims : ils bourdonnent dans les bureaux de rédaction, s'insinuent en susurrant chez les éditeurs, importunent les directeurs de théâtre, faméliques et audacieux, les dents longues, les convoitises illimitées, le talent nul.

Comme les sauterelles en Afrique, ils couvrent d'un grouillement confus toutes les feuilles et les dévorent : reporters, chroniqueurs, soiristes, rédacteurs ou inventeurs de faits divers et de nouvelles à la main, arrangeurs d'anecdotes scandaleuses et, franchissant parfois le dernier pas, maîtres chanteurs.

Tous, du reste, n'atteignent pas des hauteurs telles; plus d'un s'arrête aux brasseries, assommoirs et académies d'absinthe, et satisfait à sa vocation littéraire en hoquetant aux filles et aux calicots, qui s'en amusent, ses vers irrévocablement inédits.

Les autres suivent la veine, tartinent à force, gagnent de l'argent, se jettent dans la politique — à laquelle ils sont propres, — ou encombrent les étalages des libraires de livres bâclés comme leurs articles, ramassis de lieux communs et de situations usées, friperie littéraire où rien ne manque que l'art et le savoir.

Il est une autre espèce, moins banale, mais plus dangereuse, parce qu'elle jette, avec ses prétentions, de la poudre aux yeux des naïfs. Ce sont des jeunes, tous, — leur âge variant de dixhuit à cinquante ans : ils apportent la régénération des lettres, 1 affranchissement de la pensée, l'abolition des règles, la démolition des limites entre les différents arts ; ils font de la musique, de la peinture à l'huile, du pastel, de l'eau-forte et de la pointe

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