AFFICHE DE EUGÈNE GRASSET
(avec la tête première manière, inédite) Pour le théâtre de la Porte-Sainl-Marlin.
EUGENE GRASSET
similer mille choses qu'il n'aurait sans cela jamais apprises, et en lui permet tant de manifester son art dans toutes ses applications et dans toutes les matières.
Tenu tout le jour à son atelier de décoration, occupé chaque soir à son Académie de dessin, l'infatigable travailleur, ohstiné à se créer une personnalité basée sur des éludes digérées et mûries, lisait encore avec ferveur Yiollet-lc-Duc, Darwin, Lubbock, Mortillet-Evans. Il se plongeait passionnément dans l'archéologie préhistorique , et très emballé d'instinct, bien avant que la mode n'en vint, il méditait sur l'admirable science dos premiers albums japonais, connaissant déjà de longue date l'Encyclopédie d'Hokousaï.
Dès qu'il fut en mesure de faire œuvre qui vaille, à son propre sentiment difficile à satisfaire, Grasset, conformément à sa devise : Toujoursjj/us haut, rechercha des travaux exigeant de grands efforts de recherche et de rendu.
C'est ainsi qu'après une courte incursion dans la peinture décorative, il accepta avec un réel plaisir des combinaisons d'ornements typographiques et autres dessins à la plume; ceux qu'il exécuta de 1878 à 1882 sont d'un goût, d'une originalité , d'une facture que je déclare exceptionnels. A CC moment, Composition inédite.
il s'occupa également d'eauxfortes, et il fit, pour des artistes amis, de nombreux travaux de perspective et, pour des revues et catalogues, de très importantes et précieuses reproductions d'objets d'art, intimement convaincu que tout labeur honnêtement fait est utile à la complémentaire du talent et porte tôt ou tard ses fruits.
Les premiers essais originaux sérieux du jeune maître furent des contes pour les enfants, qiumarquentbien, par leur façon à la fois savante^ et naïve, la constante préoccupation de l'Art dans tout et pour tout qui est la caractéristique d'Eugène Grasset. — Entre temps, il exécuta, avec une habileté incomparable, des cartons de tapisserie d'une rare modernité décorative, et il s'ingénia à sortir le meuble et la ferronnerie de leurs formules vieillottes et ressassées. Pour l'hôtel de Charles Gillot, Grasset a composé des meubles exquis, des cheminées phénoménales, des lustres d'une grâce
VITRAIL (XV SIÈCLE) POUR L'ÉGLISE DE SAINT-LÔ Reproduction d'une esquisse à l'aquarelle.
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el d'une expression fantaisiste qu'on ne saurait assez admirer ; pour le cabaret du Chat noir, il a donné un dessin de lanterne funambulesque qui met en joie les visiteurs du seigneur Salis, gentilhomme de Ghatnoirville et autres lieux ; que n'a-t-il fait encore comme bibelots intimes, lampadaires de fer forgé, candélabres, sièges étranges, coffrets, cabinets de bois de
Composition pour un panneau de meuble en bois sculpté, appartenant à M. Gh. Gillot.
style très imprévu, étagères cl bibliothèques ou médaillcrs? Son originalité puissante s'est répandue de toutes parts, car il est de ceux, combien rares, hélas ! qui pensent avec raison que l'art gît aussi bien et ;ius-i grand dans la configuration d'un objet, dans la création d'un menu bibelot, que dans une lourde statue ou la mise sur toile d'une peinture quelconque. En cela, il a l'âme enfiévrée et le goût prodigue d'un Japonais des anciens temps, il sait ennoblir tout ce qu'il louche. Ce fut vers 1881, environ, que Grasset entreprit l'illus-
Croquis
pour la lanterne
du Chat noir.
tration considérable des Quatre fils Aymon, grâce à Charles Gillot qui avait deviné son précieux talent et qui eut la persévérance de l'encourager jour par jour dans ce travail ardu, exécuté en deux ans, trop hâtivement encore au gré de l'artiste, lequel eût W &) voulu son œuvre plus parfait et plus \jf$ affiné ; mais je crois bien que Gillot lui rendit un fameux service en violentant quelque peu son désir de temporisation, car, sans doute, si on ne lui eût arraché pièce par pièce ce livre admirable, Grasset ne l'eût jamais livré de son propre gré par esprit de minutie et désir de mieux faire. — Depuis l'apparition de ce livre qui consacra sa réputation dans un public restreint d'artistes et d'amateurs, l'illustrateur des Quatre fils Aymon se consacra presque entièrement à l'illustration en couleur où aujourd'hui il excelle absolument. — Le beau livre publié par Gillot
et mis en vente par Launette lui révéla une voie à laquelle peutêtre il ne pensait guère, celle des épopées gauloises et des légendes chevaleresques ; il sentit se déchirer des voiles en son imagination, et se trouva qu'il entrait en dévotion moyenâgeuse. Les Amadis n'eurent plus de secrets pour lui, et il entrevit, dans le rayonnement de son talent subitement développé, toute l'admirable époque de la chevalerie mystique
Croquis d'étude
pour une cheminée. avec les forêts enchantées, le
EUGÈNE GRASSET
Projet île suspension en fer forgé.
monde des fées gentilles et des devins profonds, l'époque des damoiseaux et des bannerets, des écuyers et des paladins à olifant, des preux, des varlets et des pourfendeurs de géants. Dès ce moment, épris de Lancelot du Lac, de Mambrin, de Roland et d'Arthus, il eut recours aux belles pages évocatrices de Victor Hugo, d'Augustin et d'Amédée Thierry. 11 lut Grégoire de Tours et les historiens du Bas-Empire, les romans de la chevalerie de la Bibliothèque bleue, et, par amour du fantastique, il se livra à Hoffmann, à Edgar Poë, jusqu'à Yilliers de LTsle-Adam.
Le voyant chez lui est doublé, en effet, d'un érudit désireux de tout contrôler et de tout connaître.
Ce sentiment du moyen âge et de la fantasmagorie dos hantises occultes, je doute que personne le possède aujourd'hui en art à un aussi haut degré que Grasset ; parmi tant de compositions qu'il donna dans des revues et plus particulièrement au Figaro illustré, il en a fait montre avec supériorité ; je ne sais aucun autre artiste possédant comme lui le don de traduire l'esprit des vieilles chroniques carlovingiennes et d'animer les paysages majestueux par un éclat plus sincère de vérité architecturale; ses villes,
Croquis de casier Ses forteresses, Ses bastions, Ses de cabinet de travail.
panoramas des Gaules sont des chefs-d'œuvre d'évocation superbe qui laissent dans le néant toutes les niaises peintures des Luminais et tous les bois quelconques des plus beaux livres d'histoire.
Quant au sen a timent de l'occultisme propre aux apparitions, il le possède
Projet de chalet normand
de même à l'égal d'un maître japonais ; il conçoit l'épouvante et l'hallucination des visions, et il apporte un frisson nouveau dans ses compositions spéciales sur le sujet ; je pense que dans l'illustration d'un livre sur les au delà scientifiques, Grasset nous donnerait une œuvre inquiétante et rare.
Depuis plusieurs années, ce grand artiste réfléchi, observateur et philosophe, insensible à la flatterie, vit très retiré
EUGENE GRASSET
dans son atelier du boulevard Arago; c'est là, au milieu d'une foule de belles œuvres ébauchées, que je l'ai, il y a longtemps déjà, connu, estimé et affectionné de proronde amitié. Sa vie est solitaire, car seule la solitude permet un travail véritable lentement mûri, médité , et procréé dans le
silence, ce maître accoucheur des sine. Imperméable aux idées dos
Autre projet.
peintres de coteries et des hommes du jour, incurieux de la vogue, sans vanité d'aucune sorte, il semble dissimuler sa personne avec autant de soin que ses œuvres, dont il ne parviendra jamais à se déclarer satisfait.
Sans même que la critique y morde, ce sage, lorsqu'un travail est achevé, le considère comme une chose évanouie et sans importance, quelque conscience qu'il y ait mise, car
déjà il ne pense plus qu'au nouvel ouvrage à entreprendre, et c'est sur celui-ci toujours qu'il compte se rattraper en chefd'œuvrant avec volupté.
Son horreur, ce sont les gens pressés, exigeant des travaux à jour fixe ; travailler dans ces conditions lui semble métier de menuisier, et il ne peut se résoudre à se séparer d'une composition qui lui semble arrivée juste au
point où il devient intéressant d'y mettre s*-3f ce je ne sais quoi qui est la fleur de beauté de l'exécution parfaite; c'est pourquoi il professe ce principe qu'on doit toujours pouvoir faire gagner une œuvre en y ajoutant; — tel est également Rops, l'artiste de l'éternel Maùana, qui non moins que Grasset est l'ennemi du vite fait et du lâché; ce n'est pas que ni l'un ni l'autre aiment plus que de raison la minutie ou la propreté froide, seulement ils estiment que le simple est fait de beaucoup de compliqué, sans lequel il n'est que le vide et l'impersonnel.
Malgré celte réputation de producteur constipé et jamais pressé de livrer un dessin avec patentes nettes, Grasset a répandu dans toutes les branches de l'art industriel une sève de personnalité considérable ; ses cartons de vitraux sont en
EUGENE GRASSET
nombre déjà fort remarquable, ses affiches en chromotypographie publiées par de Malherbe et C'e, ses couvertures de livres et de catalogues, ses panneaux de tapisseries, ses dessins de mobiliers de toute nature, ses travaux d'architecture, ses lithographies et ses innombrables œuvres décoratives fourniraient matière à une iconographie descriptive beaucoup plus importante qu'on ne le pourrait croire.
Ce qui me surprend et me donne une idée assez mesquine des hommes de ce temps, c'est qu'un artiste aussi prodigieusement doué que celui-ci, aussi divers en ses manifestations, susceptible d'occuper un rang distingué en architecture et de tenir la première place dans l'art décoratif, n'ait pas rencontré, en dehors de Gillot. un Mécène Lntelligenl el richissime qui lui aurait confié la décoration complète extérieure et intérieure d'un palais, sinon d'un hôtel. Lorsqu'on voit l'affreuse banalité des plus luxueuses habitations modernes, lorsqu'on juge de leur opulente barbarie, on est pris, comme le remarquait Maupassant, de pitié et de dégoût pour ces millionnaires qui ne savent toucher qu'à l'argent et qui sont impuissants à concevoir, à désirer une belle chose nouvelle et à la faire naître avec leur or. On comprend alors que la vraie distinction de l'intelligence, que le sens de la beauté rare, des moindres formes, de la perfection des proportions et Cheminée dangk.
des lignes ont disparu de notre société démocratisée, mélange de riches financiers sans goût et de parvenus sans tradition. Un décorateur tel que Grasset eût créé, en plein Paris, pour un homme au regard instruit et difficile, une demeure digne des plus beaux palais italiens de la Renaissance, d'une invention exclusivement moderne, sans retour vers le passé et que l'on eût pu léguer en toute confiance aux âges futurs comme un unique spécimen intéressant de l'art décoratif contemporain. Aidé par un tel Mécène, il eût créé un style incomparable, une rénovation complète de l'ornement architectural ; sous sa direction exclusive, la maison la plus glorieusement belle aurait été édifiée avec une ordonnance de suprême entendement et d'exquise délicatesse ; à l'intérieur, il eût frontispice l'entrée magistralement et apporté dans
chaque pièce un goût nouveau , très ingénieux, très coquet et très sobre. Jusqu'aux moindres pièces mobilières, je suis assuré que Grasset aurait suffi à tout avec un tact absolu et une imagination vraiment chef-d'œuvrière. Mais avec l'incompétence native des millionnaires de cet époque, avec la