L'HABITATION MODERNE
ous les traités qui ont été faits sur l'Art dans la Maison . les ou> rages sur le goûl (lu mobilier, les livres spéciaux sur la décoration intérieure de nos logements ne donnent, on peut l'affirmer, que dos notions générales sur les époques el les styles des meubles, sans inculquer l'amour du Home el les moyens do capitonner amoureusement son nid.
Je ne sais rien de plus vague, de plus froid, de plus inutile même quecesœuvres graves qui font l'historique de l'ébénisterie française des derniers sièeles et qui prônent avec emphase le lourd genre pompier et banal, cpii déshonore et attriste noire industrie d'art tout au moins depuis plus de soixante ans.
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Lisez-les, ces livres, la plupart mornes et poncifs; ils vous diront, avec une rhétorique d'architecte et une notable satisfaction bourgeoise, les splendeurs de l'acajou adorné de cuivres, les chefs-d'œuvre du palissandre verni. Ils vous montreront tout ce que les successives dynasties de fabricants du faubourg Saint-Antoine ont créé comme sièges, lits, dressoirs, tables, bibliothèques, armoires et commodes; mais, bien loin de s'indigner contre tant d'horreurs accumulées pendant des années, et sans protester au nom du bon goût, sans cesse injurié par ces productions sans style, ni grâce, ni originalité, ces majestueux pontifs monographes et historiens du mobilier catalogueront avec complaisance les plus basses tentatives, les plus lourdes conceptions, les plus ineptes profils. De leurs livres vous sortirez instruits sur des formes, mais sans idées décoratives et sans indications pour vous guider vers de nouvelles perspectives.
Une visite dans un rayon spécial du Bon Marché vous en eût appris davantage, car ces faux écrivains d'art n'ont fait que mettre sous vos yeux les combinaisons ordinaires de MM. les tapissiers en vogue, c'est-à-dire ces vilains retroussés de rideaux noués de cordelières, ces massifs fauteuils passementés d'un style de bazar oriental, ces portières éternellement froncées « à tête flamande » et mille autres fantaisies sans caractère et bien dignes du constant liquidez-moi ça de l'Hôtel des ventes.
Il est permis de s'étonner qu'il ne
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se soit pas encore présenté, dans ce pays ouvert aux idées ingénieuses, un écrivain pour prendre la spécialité des questions de décoration intérieure, une sorte de directeur du goût pour l'aristocratie des gens fortunés et dilettantes.
Il est navrant de constater combien les plus riches demeures sont aujourd'hui mal ordonnées, la froideur qui règne dans certains milieux cossus et l'absence absolue de caractère dans la majorité des installations, même parmi le monde des lettres et des arts.
On trouve, dans tels on tels somptueux hùtels, beaucoup de bibelots, des collections de beaux meubles anciens ou modernes, des tapisseries de valeur, des tentures superbes; mais on s'étonne de n'y pas rencontrer ce je ne sais quoi d'intime, de personnel, de plaisant au regard ou à l'esprit, qui serait comme la marque, la représentation individuelle, le génie même du propriétaire.
Tout cela, on le sent, a été placé là un peu à la hâte par esprit d'ostentation et de vanité, comme chez le médecin, l'avocat, l'architecte ou le dentiste arrivés et qui font faire longue séance dans un hall fastueux aux clients attirés par leur réputation. Partout plus de parade que de décor.
On confond trop, dans tous les mondes, le luxe avec le goût. Le luxe s'achète souvent fort cher; il n'est supportable, pour un sensitif, que tempéré par les délicatesses et les discrétions du goût. Or le goût seul est inné et ne s'improvise pas; celui qui le possède le révélera à peu de frais,
fût-ce dans la décoration d'une mansarde; il le fera sentir par l'harmonie des tons et la mesure des proportions en tout et partout, tandis que le ploutocrate, dépensant des millions pour l'ornementation de ses palais, ne parviendra jamais à donner cette sensation spéciale d'un ensemble harmonieux, coquet, équilibré comme un chef-d'œuvre.
J'ai souvent pensé au précieux et joli livre qu'il y aurait à écrire pour une élite de lecteurs lentement initiés au sybaritisme de l'œil et du toucher, sur cette question si intéressante de l'art décoratif du chez soi. — J'y ai songé comme on songe à un poème, en imaginant tous les chants successifs, toutes les cadences des rythmes et la gnomique des discours. Les principaux chants de ce dithyrambe du goût individuel seraient consacrés aux principales théories architecturales : les fenêtres, les murs, les cheminées, les portes, les plafonds, les planchers, les glaces, etc. Ce serait là matière à des développements radieux d'idées générales sur les conditions d'établissement, de facture et de décoration de ces diverses parties du logement, quelque chose comme des prolégomènes nécessaires, des arguments urgents pour la compréhension des textes suivants.
Le corps même de ce poème serait entièrement consacré à la Bibliothèque, au Boudoir, au Lit et à la Chambre à coucher, à la Salle à manger, au Cabinet de toilette, sans oublier Vestibules, Halls et le reste. — Chaque pièce mérite, en effet, un idéal à part. Celle où l'on rêve ne demande pas l'austérité ni la lumière de la salle où l'on travaille, celle où l'on aime exige des grâces plus olympiennes que la chambre où l'on dine ; mais chacune en son genre vaut de la méditation et ne peut être installée hâtivement avec des meubles quelconques affreusement fabriqués pour la consommation générale.
Ce livre enthousiaste de décoration nouvelle, il demeure forl probable qu'il ne nous sera jamais donné le loisir de l'entreprendre et sans doute ira-t-il rejoindre dans la fosse commune des projets avortés, toutes ces aimables conceptions rêvées, nourries, caressées, entretenues, comme de folles maîtresses durant des heures de lucidité ou d'insomnie, et que l'inexorable férocité du temps et les cruautés de la vie pratique forcent à abandonner, les pauvresses, encore chaudes des luxures enlaçantes de L'imagination qui les avait créées.
Toutefois, au lieu d'un ouvrage bien légitimement enfanté, gros, dodu et digne de l'estime de quelques rares amoureux des formes, des lignes, des couleurs et des tons, pourrai-jc jeter ici, en manière de chronique légère, de maigres aperçus d'ensemble sur l'esprit de recherche qui doit guider tout décorateur de son logis. Il m'aurait plu, comme document démonstratif, d'y joindre une série de planches hors texte, corroborant par des exemples de visu certaines de mes assertions ; mais le brouillard de novembre n'a pas permis aux photographes de prendre les vues d'intérieurs dont il m'eût été agréable de donner la reproduction. C'est pourquoi nos lecteurs devront se contenter de deux prototypies hors texte et d'une série de petits croquis amusants pris sur nature dans mon modeste retiro et que je n'ai pu envelopper de légendes.
La première occupation d'un propriétaire ou locataire en prenant possession d'une inaugurable demeure doit être exclusivement attachée à la tonalité des peintures de chaque pièce. Si le logis est moderne et s'il n'affecte pas des prétentions au style Louis XV ou Louis XVI, avec des boiseries contournées que la tradition ne veut voir que or et blanc, le nouvel occupant, loin de céder à la triomphante sottise des peintres qui
veulent uniformiser les habitations françaises, en accordant une totalité à chaque pièce parce que ça se fait, cherchera au contraire, en dehors des grises et plates couleurs qui refroidissent les cadres intérieurs, des tons chauds et discrets, jamais francs, toujours fondus ou salis par l'adjonction de couleurs mélangées. Il emploiera, par exemple, des vert bleu sombres, des tons d'érable naturel, des bruns transparents de jeunes marrons d'Inde, des rouges de laques japonais, des turquoises mortes, des rouilles grenatés semblables aux tons de certains chrysanthèmes et même, dans de rares cas, des jaune soufre, relevés dans les encadrements de bordures de violet pâle avec des ors en baguette , mariant les deux tons. Il aura soin, ce néophyte, de graduer ses tonalités et même de chercher des contrastes violents dans les peintures plus fortes ou plus légères des chambranles, des corniches ou des plafonds et de connaître à l'avance la
tenture de ses murs
sans employer jamais de vernis, mais seulement de l'encaustique mate. — Ce travail préparatoire terminé, la grosse question doit être, en dehors des tentures murales d'étoffe ou de papier, celle des plafonds qui peuvent être peints dans un ton en harmonie pâle avec les boiseries ou bien tendu de toiles ou de tapisseries, sinon de ces cuirs du
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Japon qui ont tous les éclats et tous les reflets des plus beaux cuirs de Venise ou de Cordoue. Un plafond blanc peut donner de la lumière, mais il est rare qu'il ne nuise pas à l'ensemble décoratif d'une pièce. On ne saurait
croire la richesse et le chaud un peu
confortable , le côté étouffé qu'apporte un plafond même médiocrement tapissé.
Comme toiles, les plus ordinaires sont souvent les plus surprenantes d'effet ; c'est ainsi que la toile de tablier bleu de domestique, lavée ou lessivée pour ôter son apprêt, donne des résultats incroyables une fois mise en place, bien tendue et relevée de galons blancs et bleu foncé, de o irdelières jaunes ou de passementeries vieux rouge et argent. Les étoffes de ïiflis. d'Andrinople, les larges tissus imitant les sacs de café, les tapis d'Orient ingénieusement disposés sont aussi d'une vision bienfaisante et somptueuse. On peut également dans certaines pièces tendre le plafond de papier-faïence jouant les caissons, ou de papiers vernissés qui sont d'une grande gaieté de coloris et qui accrochent et reflètent une lumière intense, tout en épousant assez bien les fantaisies bizarres du mobilier.
Je n'entends parler ici que d'essais modestes et faciles à tenter sans l'appui des architectes, et non de ces plafonds à caisson de bois qui nécessitent une grande mise en œuvre et beaucoup de dépenses. Dans un salon haut et vaste, des tapisseries des Flandres, de Béarnais ou quelque noble Àubusson de fine verdure, placés avec discernement et bien dans le jour sur le
plafond, seront d'une admirable décoration. Pour une salle à manger élevée de trois mètres au moins, je recommande un système de petites baguettes de noyer ciré placées à égale distance, selon le diamètre moyen des assiettes de vieille faïence. Entre ces baguettes, distantes de 10 à iô centimètres du plafond, on glisse les unes près des autres des assiettes de Rouen, de Nevers, de Lille, de Strasbourg, du vieux Moustiers, de Marseille, tout ce qu'il est possible de rencontrer de plus varié dans la polychromie des anciennes faïences. On obtient ainsi un plafond factice délicieux, gai, amusant au possible et d'une originalité qui ne lasse pas. J'en ai connu un de la sorte, à Sèvres,