‹ L'Art et l'idée [serial] (volume 2)Chapitre 39 sur 66 · ANGLE D'UNE CHAMBRE A COUCHER · texte numérisé non relu

ANGLE D'UNE CHAMBRE A COUCHER

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LA DÉCORATION DE L'HABITATION

Ah! les Portes, quel aimable chapitre, ou plutôt quel merveilleux chant du poème tant rêvé ! — Les portes d'une chambre se prêtent à toutes les fantaisies, et si j'avais à décorer la Thèbes aux cent portes, il me semble que de ces cent portes je ferais cent chefs-d'œuvre différents et de styles absolument incomparables ! — La porte est une chose si jolie avec son cadre, ses proportions harmonieuses, ses développements ouvrant des perspectives graduées, que c'est réellement un crime que de la voiler par de sombres tentures d'un dramatique shakespearien, qui oppressent et angoissent la vue comme si quelque Polonius s'y trouvait traîtreusement blotti.

Au lieu de ces tentures, décorez habilement vos portes, ces murs mouvants qui peuvent supporter gravures, tableaux, légères panoplies, tentures de soie, bibelots délicats. Tendez-les d'étoffes précieuses comme des paravents ; disposez sur elles des cuirs gaufrés, fixés par de larges clous hispano- mauresques ; ajustez-y des devants splendides de vieilles armoires normandes, des panneaux gothiques, des broderies orientales ; déroulez sur chaque vantail des kakémonos exquis, pleins d'animaux fantastiques qui se profilent sur des soleils rouges ou sur des ciels d'argent frais ^ et délicats ; encadrez dans les panneaux principaux de jolies toiles faites sur com-

mande, avec un sentiment de pure décoration, ou bien achetées, sans glorieuse signature, chez des petits marchands de tableaux. — Une médiocre marine prendra de la valeur dans la partie oblongue d'un milieu de porte ; un paysage que tuait un cadre d'or retrouvera de la vie et de la distinction dans un panneau de bas, fixé par une mince baguette sans éclat, et quelque scène de genre s'adaptera à merveille dans la partie supérieure dominante, plus habituellement dans la ligne horizontale de l'œil. Je me suis essayé at home à arranger plus de vingt portes sans frais réels et par vingt méthodes diverses ; le résultat, à mon sens, est assez heureux. L'une d'elles — je la nomme la puerta del sol — est tendue de cuir d'or et d'argent dans toute la partie fixe de son encadrement. Sur le linteau supérieur, au milieu même, un masque japonais énorme et bâillant tient entre ses dents un de ces longs serpents de papier , si admirablement interprétés par nos amis les Japonais et qui se trouvent en tous bazars d'extrême Orient. Sur les principaux panneaux,

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des aquarelles de Constantin Guys et de Félicien Rops; au bas, un panneau de bois japonais à fleurs de lotus faites de nacre et de jade et parmi ces fleurs, un poisson rouge de laque éclatant et bizarre, tandis qu'autour des plates-bandes, sur les parties non décorées, ont été patiemment alignées plus de cent cinquanle gardes de sabres venus de Yédo et dont les ingénieuses dispositions font autant d'oeuvres admirables, bien que de prix doux.

D'autres portes ont des appliques de fer forgé, des décorations d'éventail d'écran, des combinaisons de vieilles assiettes, des revêtements d'anciens atémonos montrant des divinités enfouies dans des ors mystérieux en de nobles poses hiératiques.

Ah ! les portes ! quels cadres suggestifs elles nous offrent! — Fermons vile sur nous ce chapitre, sous peine de n'en plus sortir. J'ai promis quelques mots sur les cheminées, ces maigres et tristes cheminées si pauvrement comprises clans nos demeures, avec leur glacial revêtement de faïences blanches, leurs marbres à la douzaine, leur foyer de briques peintes, munies d'un cadre de cuivre banal. Il est urgent de réchauffer tout cela, car on ne grelotte pas toujours que du corps seulement; l'esprit aussi se calorise par le rayon visuel et lorsque, les pieds sur les chenets, l'hiver-, on part pour le pays des rêves, il est bon de voir les flammes se refléter sur des émaux polychromes ou se mirer dans l'éclat de faïences riantes et colorées des fonds.

Jeter à bas la décoration des fumistes et remplacer la faïence blanche de vulgaire fourneau... toujours ce qui se fait... par une série de brillants carreaux d'art fabriqués à

Sarreguemines, à Limoges ou à Bourg-la-Reine ; changer le cadre de cuivre repoussé contre un cadre de fer forgé ou de nickel; reconstruire le foyer en briques rouges émaillées de bleu, de blanc ou de grenat, qui par la fusion possible donneront des coulées dignes des vases et poteries de Delaherche ; masquer l'entablement de marbre par un vêtement de bois simplement ouvré avec cabochons de faïence encastrés, n'est pas, qu'on veuille bien le croire, une fantaisie princière ni un luxe de nabab. — Pour un dilettante ami des intimités du foyer, c'est presque une nécessité, et moyennant quelques louis, moins qu'il n'en faut pour tailler une banque, il est loisible de s'offrir ce luxe, si tant est qu'on soit chercheur, fureteur, céramiste dans l'âme et qu'on puisse également imposer sa volonté à des ouvriers difficiles à sortir de la routine, mais heureux après tout, le travail une fois fait, d'avoir exécuté quelque chose de bien, ce dont ils s'attribuent tout le mérite. Les glaces sont encore, avant même que l'on prenne possession d'une habitation, d'une importance absolue. Pour ne point les disposer ordinairement, il est utile de calculer les jeux.de lumière, l'éclairage solaire, selon l'exposition de la pièce, de s'ingénier à ce que la réflexion donne des prolonges de perspectives dignes de complaire à l'imagination. Les glaces courantes doivent être évitées si possible sur la cheminée, où il est bien vieux jeu de réunir devant un miroir une pendule, des vases et des flambeaux ; — puis, ce n'est pas tout, l'encadrement des Saint-Gobain nécessite quelque recherche. Les gros rinceaux ou les cintres de bois dorés au mercure sont d'une vulgarité crevante qui assassinerait tout dans la décoration sobre de la pièce une fois meublée. Il faut donc éteindre l'éclat des ors et, pour cela, ne compter que sur son tact et son bon goût, employer des bandes de vieilles étoles, des rubans anémiés par le temps, des bordures russes ou bulgares, des bandes de papier cuir à petits dessins, des

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patines de métal oxydé, que sais-je encore? tout est bon à employer, et c'est surtout dans l'art décoratif que l'on peut dire, si l'on est ingénieux : Rien ne réussit comme le succès. Je n'ai jusqu'ici parlé que du gros œuvre de l'installation primordiale ; mais que serait-ce si je croyais pouvoir aborder ici la réglementation de chaque pièce, parler des bibliothèques, des crédences, des sièges, fauteuils, chaises et divans, de la pose du tapis et des difficultés de découvrir quelque ancien Daguestan ou Schoumach dont les tonalités soient comparables à celles de quelque beau vitrail pâli par les siècles? — Un suffirait-il? Mon poème me poème rêvé dont j'ai parlé pi ne prendrait-il pas les dimensions de celui de Chapelain? — Il ne faut pas songer à traiter tant de questions qui se présentent en nombre, celles des tables, des canapés, des statues, des vases, des bibelots divers , des bibliothèques tournantes, des armoires, des commodes, sans compter l'importante étude du lit qui n'a pas été reprise depuis que Balzac, dans sa Physiologie du mariage, y consacra des pages évidemment estima-

blés, mais aujourd'hui vraiment bien loin de notre idéal. — Cela vaudrait de la place et du loisir ; mais puisque je dois me cantonner dans les généralités, je puis dire qu'il n'est pas de logis susceptible de refléter une individualité, de marquer comme une œuvre par une signature personnelle, si le propriétaire ne s'y est donné entièrement et s'il n'a pas le plus souvent exécuté presque aussitôt une chose, après l'avoir conçue, étudiée et mûrie.

Ce ne sont pas les palais, les hôtels petits et grands qui sont aujourd'hui les plus intéressants à regarder et même à envier, ce sont au contraire les petits milieux des intimités, ceux qui sentent la couvaison d'un rêve d'art, les endroits habités, peuplés par les idées du mieux, et sans cesse arrangés avec le goût et la passion du nid où l'on s'attiédit. Les grandes maisons des collectionneurs sont bondées de belles œuvres, mais généralement elles sont solitaires et glacées ; on y sent comme la solennité d'un musée, et, lorsque le propriétaire nous fait les honneurs de ses vitrines ou de sa galerie, il nous vient cette image comique à la pensée que si ce brave homme se payait à soimême une rente de 3 à 4,ooo francs pour être le gardien-cicerone gagé de |l sa propre collection, il n'agirait pas avec autant de zèle et de sollicitude

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pour les visiteurs. — Ah ! comhien tristes les"maisons où les pièces rares s'entassent, où l'on n'ose rien toucher, où les meubles du temps, étiquetés, n'invitent ni à la sieste ni à la causerie ! Comme elles sont préférables, ces jolies demeures d'artistes per- sonnels qui, avec l'aide

de bibelots se Éden gai, vi

condaires, se créent un vant, imprévu, au mi-

lieu duquel l'àme chante des cantates à l'art dans le prisme des beautés de l'ensemble et l'harmonie des murs chaudement tapissés d'œuvres amies ! Ce sont là les vrais coins ou le légendaire savetier distille encore ses chansons joyeuses, tandis qu'en ses lambris Louis XIV s'effondre d'ennui le

financier collectionneur gardien de musée qui ne vit que pour la vanité de son exposition permanente dont il est esclave.

L'homme qui a l'amour décoratif de son logis y pense comme l'amoureux à sa maîtresse, et rarement il sort sans rapporter quelque nouvelle emplette pour ajouter à la gentillesse de son home. Il sait, celui-là, non pas acheter la pièce rare, mais la chose d'art qui vaut par sa forme, son étrangeté, son imprévu, sa curiosité, sans autre valeur que sa coloration, son profil ou sa grâce, mais œuvre décorative, c'est-àdire délices du regard, note complémentaire dans la fusion harmonieuse de l'ensemhle qu'il a créé.

Je n'ai, dans cette ébauche d'article, à peine indiqué que quelques côtés généraux de la question, et le curieux est que cette esquisse littéraire est illustrée de dessins qui devaient servir d'exemple à des théories de détail. Qu'importe, si le préambule a été trop long et si l'équilibre ne s'y retrouve pas. Les initiés me comprendront à demi-mot, et j'ai devant moi le temps nécessaire pour endoctriner les autres.

Octave Uzanxe.

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