RACONTÉE PAU SON AUTEUR SOUS FORME DE LETTRES ET DOCUMENTS DIVERS
'est à un travail à peu près pareil à celui-ci que feu le regretté Victor Wilder pensait, lorsqu'il écrivait quelque part : ci II ne peut intéresser que les rares esprits, pour qui rien n'est indifférent de ce qui touche de loin ou de près à l'éclosion d'un chef-d'œuvre. »
Déjà — il v a déjà vingt ans — dans le troisième volume de la série, qui date de 1872-1873, le problème social du capital et du travail se trouve indiqué, esquissé par Zola en traits rapides. Qu'on se rappelle, au troisième chapitre, les réunions politiques dans le petit cabinet
du père Lebigre, le premier noyau de la Commune : les anarchistes, les pétroleurs de mars 187 1 en herbe. Florent, l'échappé de Cayenne, — l'embryon de Souvarine, l'adepte de Michel Bakounine, — dit entre autres choses : « Il faut conserver l'arbre pour greffer sur lui la vie nouvelle. Il faut aujourd'hui songer au travailleur, à l'ouvrier ; notre mouvement devra être tout social, Et je vous défie bien d'arrêter cette revendication du peuple ! Le peuple est las, il veut sa part. »
C'est pendant le premier trimestre de 1880 cpie la nouvelle officieuse, authentique de l'idée primitive de Zola réalisée cinq ans plus tard dans Germinal, parvint jusqu'à nous, dans le récit d'une interview accordée par le maître de Médan au fameux chroniqueur Fernand Xau. — L'artiste raconta à son visiteur : « Je reprendrai le peuple. Dans l'Assommoir, j'ai peint la vie de l'ouvrier parisien. J'étudierai l'idée politique chez le peuple. J'assisterai aux réunions ouvrières et j'en ferai un tableau ; en un mot, je montrerai l'ouvrier dans son rôle social. Ce sera une étude de ce qu'on entend par la question sociale, les aspirations et les utopies du prolétariat. »
Voici des détails fort curieux sur la conception de Germinal, racontés par Edmond de Concourt dans son Journal, en date du 16 janvier 1884 : « Zola vient me voir. Il est embarrassé à propos du roman qu'il doit faire maintenant : les Paysans (la Terre)... Il serait plus porté à faire quelque chose se rapportant à une grève dans un pays de mine, et qui débuterait par un bourgeois égorgé à la première page... puis le jugement... des hommes condamnés à mort, d'autres à la prison1... et, parmi les débats du procès, l'introduction d'une sérieuse et approfondie étude de la question sociale. »
Dans la dernière ligne de la première annonce du roman, dans G il Blas, qui publia Germinal en feuilleton, du 25 novembre 1884 au 24 février i885, il est dit, à propos de Zola : « Il croit que notre société finira par craquer un jour sous la poussée ouvrière, si la bourgeoisie s'aveugle comme la noblesse
1. Cela ressemble presque à... la Bête humaine (le président Grandmorin).
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en 1789. Il voit dans la question sociale du capital et du travail la menace terrible de notre fin de siècle. » Et l'écrivain luimême écrivit plus tard à propos deGerminal : « L'on a bien voulu convenir que le roman posait la question sociale dans toute sa redoutable actualité. » Tout cela fait penser aux propos de table (le déjeuner fin cbez le directeur du Voreux, Ilenncbeau), dans Germinal: « Rappelez-vous 1789 ! C'est la noblesse qui a rendu la Révolution possible par sa complicité, par son goût des nouveautés philosophiques. Eb bien, la bourgeoisie joue aujourd'hui le même jeu imbécile, avec sa fureur de libéralisme, sa rage de destruction, ses flatteries au peuple. Oui, oui, vous aiguisez les dents du monstre pour qu'il nous dévore. El il nous dévorera, soyez tranquilles 1 ! »
^ oici quelques lettres inédites du maître Zola sur le roman qu'il avait sur le chantier en 1884, et adressées tantôt au docteur Jean teu Brink, actuellement professeur à l'Université de Levde, tantôt au correspondant berlinois du grand romancier, M. J. van Santen Kollf, homme de lettres hollandais :
Médan, g septembre 1884.
« Cher monsieur,
« Il est parfaitement vrai que mon prochain roman, Germinal, est l'élude d'une grève dans le cadre d'une mine de houille. Je suis, en effet, allé à Anzin, et les quelques lignes que vous avez lues dans les Victimes du devoir étaient prises à mes notes. Le roman commencera à paraître dans le Gil Blas vers le 20 novembre et durera jusqu'en février, car il sera, je crois, un de mes plus longs. Ce sera une étude populaire, un pendant à {'Assommoir, mais sans les crudités de ce dernier. J'en suis assez content, mais cette question sociale est fort dure à étudier. »
29 septembre.
« Vous dites vrai, je suis en plein travail, pour mon roman Germinal. Mais c'est une besogne terrible : le sujet me déborde.
i. Cf. dans Pol-Bouille : « La Iiainc dos idées nouvelles, la peur du peuple voulant sa part, calmaient le libéralisme de ces bourgeois satisfaits. »
Aurai-je la force de remuer un si gros morceau ? En tout cas, je \ais le tenter. Enfin, je ne puis que me donner tout entier, et c'est ce que je fais : le reste est hors de ma puissance,
« Je crois pouvoir promettre que mon prochain roman n'effarouchera pas les dames. Ce sera un pendant à l'Assommoir, mais sans les crudités de ce dernier. Le livre ne roule pas sur des questions physiologiques, et je crois qu'il n'alarmera pas trop la pudeur des lectrices. Mais je n'ai jamais écrit pour les pensionnats, et je ne vous promets point un roman de petites filles ! Les passages un peu vifs sont peu nombreux et ne tiennent pas essentiellement à l'action. »
i5 octobre.
« Je ne suis pas mécontent des quelques chapitres faits, je suis même content, si vous voulez, autant que je puis l'être, c'est-à-dire avec ma continuelle fièvre et mes éternels doutes *. Germinal est une œuvre bien longue, bien hardie, et qui me donne un mal infini. Le titre, Germinal, veut dire, dans ma pensée : ce qui germe en terre, la poussée de la société future, la révolution fatale qui doit encore transformer notre société. A plusieurs reprises, ce titre est expliqué dans le livre, mais d'une façon bien indirecte, claire seulement, je le crains, pour des intelligences françaises. Je ne l'ai adopté qu'après bien des hésitations. Je cherchais un titre exprimant la poussée d'hommes nouveaux, l'effort que les travailleurs font même inconsciemment, pour se dégager des ténèbres si durement laborieuses où ils s'agitent encore. Et c'est un jour, par hasard, que le mot Germinal m'est venu aux lèvres. Je n'en voulais pas d'abord, le trouvant trop mystique, trop symbolique; mais il représentait ce que je cherchais un avril révolutionnaire, une envolée de la société caduque dans le printemps. Et, peu à peu, je m'y suis habitué, si bien que je n'ai jamais pu en trouver un autre. S'il
i, Le 23 décembre 1887, Zola écrivit à Albert Wolff : « ... Il n'y a pas un garçon plus ravagé que moi par le doute de lui-même. Je ne travaille que dans la fièvre, avec la continuelle terreur de ne pas me satisfaire. »
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reste obscur pour certains lecteurs, il est devenu pour moi comme un coup de soleil qui éclaire toute l'œuvre1...
« C'est Anzin qui m'a servi pour Montson. En général, une quinzaine me suffit pour prendre les notes nécessaires : je préfère une impression courte et vive. »
7 novembre.
(( ... Je me suis donné bien du mal, dans ce sujet des mines et du socialisme, plus ingrat qu'on ne pense. Enfin, espérons que tout ira bien. »
8 décembre,
(( Germinal m'a, en effet, donné beaucoup de mal, et je crains qu'il ne soit guère compris. Le succès s'en annonce pourtant très vif. »
:>ô janvier i885.
« Germinal sera le plus long de mes romans. J'ignore encore l'accueil qu'on lui fera. Il m'a donné une peine infinie, cl j'en suis assez satisfait. »
28 février.
« Merci de votre grande admiration. Cela me réconforte, au sortir de ce grand et lourd travail de Germinal. Cela me comble de joie de voir qu'il y a du bon dans cette œuvre, qui m'a tant donne de peines. Vous ne sauriez croire les difficultés tecbniques, sans cesse renaissantes, que j'ai eu à vaincre. Je me repose un peu en ce moment, très las de cervelle et de corps. Enfin, je serai beurcux, si je trouve seulement quelques lecteurs comme vous. Le roman parait le 2 mars. »
Le G octobre iS8o.
« L'idée première de Germinal est déjà très lointaine.
i. Dans le temps, Charles Chincholle raconta, au Figaro, après une conversation avec le maître : « Dans l'esprit de Zola, Germinal est cette première végétation cpie produisent les graines. Ici, les graines ce sont les idées de liberté, d'égalité qu'on a semées dans le peuple. »
Rappelons, en passant, que Germinal est le septième mois du calendrier républicain, du i.") mars au i5 avril. C'est donc sans doute, pour cette raison, que l'écrivain a fait commencer son roman dans une nuit noire de tempête de mars et qu'il l'a clos par une matinée radieuse, ensoleillée, pleine de promesses d'avenir, d'avril.
Lorsque j'ai écrit l'Assommoir, j'avais réservé cette autre face du peuple, l'ouvrier souffrant des grands centres industriels. Germinal est donc le complément de l'Assommoir, les deux faces de l'ouvrier. J'ai toujours, dans la série des Rougon-Macquart, gardé une large place à l'étude du peuple, de l'ouvrier, et cela dès l'idée première de l'œuvre1. Mais ce n'est qu'au moment de l'Assommoir que, ne pouvant mettre dans ce livre l'étude du rôle politique et surtout social de l'ouvrier, je pris la résolution de réserver cette matière, pour en faire un autre roman. Et, plus tard, ce projet s'est précisé, lorsque je me suis rendu compte du vaste mouvement socialiste qui travaille la vieille Europe d'une façon si redoutable. Toutes les fois, maintenant, que j'entreprends une nouvelle étude, je me heurte au socialisme. Le cadre d'une grève s'est imposé naturellement à moi comme le seul dramatique, le seul qui devait donner aux faits le relief nécessaire. »
Médan, G juillet i885.
« Cher monsieur,
« J'ai bien reçu vos deux lettres, et j'ai à vous remercier de tout mon cœur de la peine que vous avez prise, à traduire les articles de MM. M. Zabel et Bleibtreu2, pour m'ètre agréable. Comme vous l'avez pensé, ces articles, si élogieux, m'ont causé une grande joie, en me prouvant qu'on commence à me comprendre hors de France. Ils sont, certes, exagérés dans l'admiration ; mais cela est si bon de se sentir aimé et compris! Il est si doux de se savoir des amis, lorsqu'on sent autour de soi tant d'adversaires ! Ma reconnaissance va surtout à vous, car si vous ne veilliez pas là-bas, à Berlin, je n'aurais rien su de ces deux belles études. Merci donc, et merci encore ! »
1, C'est là une erreur, un lapsus, le premier projet de la série (en dix volumes), pour Albert Lacroix (hiver 1868-1869) ne montrant aucune trace de l'idée réalisée dans Germinal.
2. Des critiques de Germinal, l'une dans la National Zeitung de Berlin, l'autre dans la revue du docteur M. G. Conrad, Die Gesellschaft de Munich.
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«Ajoutons à ces lettres inédites, en guise de complément, quelques déclarations du maître en défense de son livre, des Orationes pro domo, tantôt écrites par lui autrefois dans différents journaux, tantôt faitesde vive voix devant des interviewers oubliés aujourd'hui.
.1 .1/. Henry Duhamel (Figaro du ■') avril i885 .
« Je n'ai eu qu'un désir, soulever une telle pitié, un tel cri de justice, que la France cesse enfin de se laisser dévorer par l'ambition d'une poignée de politiciens, pour s'occuper de la -anti'' cl de la richesse de ses enfants. Hélas! j'ai atténué la a crité. La misère sera bien près d'être soulagée, le jour où l'on se décidera à la connaître dans ses souffrances et dans ses hontes. On m'accuse de fantaisie ordurière et de mensonge prémédité sur de pauvres gens, qui m'ont empli les yeux de larmes. A chaque accusation, je pourrais répondre par un document. Pourquoi veut-on que je calomnie les misérables? Je n'ai eu qu'un désir, les montrer tels que notre société les fait. Ce que j'ai voulu, c'est crier aux heureux de ce monde, à ceux qui sont les maîtres : « Prenez garde, regardez sous terre, voyez ces misérables qui travaillent, qui souffrent! Il est peut-être temps encore d'éviter les catastrophes finales. Mais hâtez- vous d'être justes, autrement voilà le péril : la terre s'ouvrira, et les nations s'engloutiront dans un des plus effroyables bouleversements de l'histoire! C'est dans l'enfer du travail que je suis descendu ; et si je n'ai rien caché, pas même les déchéances du milieu, les hontes qui résultent de la misère et de l'entassement du bétail humain, c'est que j'ai désire que le tableau fût complet avec ses abominations. Germinal est une œuvre de pitié, et non une œuvre de révolution. J'ai désire mettre des larmes dans tous les yeux, devant une si douloureuse existence de parias. Sans doute, ceci n'est peut-être pas pour les demoiselles, mais les familles doivent me lire. "S ous tous qui travaillez, lisez, et lorsque vous aurez crié pitié et justice, ma tâche sera remplie. Oui, un cri de pitié, un cri de justice, je ne veux pas davantage. Si le sol continue à craquer, si
L'ART ET LTDÉE.
demain les désastres annoncés épouvantent le monde, c'est qu'on ne m'aura pas entendu. »
A la direction de la République sociale.
Yierzon, le 3o septembre 1886.
« Puisque vous défendez la cause des pauvres et des souffrants, Germinal est à vous; je vous le donne; publiez-le, et tant mieux s'il fait quelque bien ! » Le mot final du drame est une tirade prononcée par Etienne Lantier : « Place, vous autres ! Pitié pour les désbérités de ce monde ! » Et c'est dans ce sens-là qu'un critique (dans le Livre) avait bien raison de qualifier le roman, peu de temps après son apparition, en ces termes: « cette merveilleuse clameur de miséricorde, cette magistrale épopée de pitié ».
Voici une bien précieuse relique du maître, d'un intérêt assez curieux. C'est une feuille, détachée de lui, de son carnet de notes, rempli pendant la grève d'Anzin en février 1884, et gracieusement offert au numéro unique des Victimes du devoir:
« J'ai vu à Anzin, pendant la dernière grève, un mineur de cinquante ans qui était descendu dans la mine à dix ans, et qui avait ainsi quarante années de fond. Ils sont rares, aux pays de la houille, les vieux de cet âge, mangés d'anémie, les jambes raidies et enflées par les eaux, la poitrine embourbée par la bronchite noire.
« Celui-là s'emportait, parmi les plus furieux des grévistes. La colère, dans ces calmes tempéraments du Nord, passe comme une démence. Il fut arrêté pour avoir menacé un gendarme de lui vider le ventre à coups de trique.
«Et cet homme, à trois reprises, avait sauvé de la mort des camarades. La première fois, il s'était acharné pendant trentesept heures, au milieu des éboulements, sans air, les mains pelées. Une autre fois, le grisou ayant brisé les échelles, il s'était fait descendre, lié sous les bras, par une corde. Une autre fois, il avait failli rester dans une inondation, pour aller reprendre un
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cheval oublié. Cela rentrait clans sa tâche de bon travailleur : comme il le disait simplement : tant qu'il y avait du monde en danger, on n'allait pas manger sa soupe. Voilà donc le prototype du père Bonncmort. »
A Mons, New-York, en février 1886.
« Cher monsieur Mons,
« Vous me demandez l'autorisation de faire jouer en Amérique le drame, tiré démon roman Germinal, dont la censure de la République française a interdit les représentations à Paris.
« Je vous donne celte autorisation bien volontiers, et je traiterai quand il vous plaira. La création de votre agence à New- York est une chose excellente; tous nos auteurs dramaliques devraient vous apporter leur appui, car il est grand temps que la propriété littéraire soit respectée de nation à nation.
« Mais mon cas est particulier, et, en acceptant votre offre, j'ai un autre but que de résoudre une question de droits d'auteur,
« Puisqu'il existe un pays où, en pleine liberté, sans autre censure que celle du public dans la salle, un écrivain peut expliquer hautement sa pensée, j'en appelle à ce pays de l'injure et du dommage qu'on m'a faits dans le mien.
« Vous me dites qu'en Amérique tout le monde travaille, que l'évolution sociale s'y poursuit à l'aise et tranquillement, sans que les riches s'effrayent des doctrines et des vœux des pauvres. Eh bien, c'est ce grand pays-là qu'il me faut, c'est lui qui va prononcer, c'est lui qui sera l'arbitre dans la querelle.
« Oui, que l'Amérique, par-dessus les mers, réponde aux bourgeois autoritaires et tremblants qui nous gouvernent, qu'elle leur enseigne la vraie liberté, qu'elle leur prouve qu'une œuvre de vérité et de justice est toujours bonne à entendre, qu'elle les rende à jamais ridicules d'avoir condamné comme dangereuse une pièce que les travailleurs des peuples voisins peuvent écouter sans danger !
« Et je n'ai aucune crainte, car je n'ai aucun remords. Notre drame est une bonne action. Je sais qu'un peuple nourri d'indé-
pendance le jugera tel. Cette peinture sombre de la vie des mineurs, ces misères et ces révoltes, toutes ces souffrances aboutissent uniquement à ce cri final du dernier acte, mis dans la boucbe d'Etienne Lantier : « Pitié pour les déshérités de ce monde ! » C'est l'esprit même qu'on a frappé, en l'interdisant à Paris, le cri de pitié pour les misérables.
« Lorsque l'Amérique hospitalière aura écouté Germinal, la France jugera.
« Cordialement à vous,
(( Emile Zola. »
A. J. van Santen Kolff.
Medan, 9 novembre 1886.
« Mon cher confrère,
« Merci d'abord pour les bonnes nouvelles que vous continuez à me donner. Je suis très touché de votre fidélité et de votre empressement à m'ètre agréable.
« J'ai, en effet, écrit une lettre à M. Mons, au moment où nous avons traité avec lui pour la représentation en Amérique de Germinal interdit. Cette représentation est d'ailleurs reculée làbas comme en France, tant la peur est grande de la vérité sur les misères sociales »
Au Directeur du « Théâtre Molière », à Bruxelles.
Octobre 1889.
« Cher monsieur Alholza,
« Non, malgré mon vif désir, je ne pourrai aller à Bruxelles
pour assister à la première de Germinal, ainsi que je l'espérais.
J'ai trop de travail, je suis cloué à Paris. Mais nous faisons,
Busnach et moi, des vœux bien ardents pour votre succès. Ce
drame de tendresse et de pitié doit être compris de la laborieuse
Belgique. Et nous le savons entre bonnes mains, nous savons
que, vous et vos vaillants artistes, vous le soutiendrez dignement.
Donc bon courage et bonne réussite ! Nos cœurs sont avec vous.
u Cordialement,
u Emile Zola. »
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A. L.-P. Laforest, mai 1888.
« Mon cher confrère,
« Vous me demandez ce que je pense de l'altitude de la critique à l'égard de Germinal. J'en pense que la critique est sans justice pour moi.
« La presse n'a pas tué la pièce, mais elle lui a donné le coup de pouce. Si Germinal ne fait pas d'argent, c'est (pic la bourgeoisie n'y vient pas; c'est que Paris, harassé de politique, inquiet de l'avenir, n'a que l'idée de s'étourdir avec la facile gaieté des vaudevilles... En tout cas, que la pièce soit bonne ou mauvaise, une leçon ressort, évidente : la censure ne sert à rien. Non seulement il n'y a pas eu de bruit à la première, mais l'ordre a été parfait pendant et après la représentation gratuite du 27 avril, qui avait amené aux abords de théâtre une foule estimée à plus de vingt mille personnes. Donc, j'espère bien que jamais plus la censure ne retiendra une œuvre pour cause politique, et c'est déjà le résultat dont je suis heureux.
(( Bien à vous,
« Emile Zola. »
A Albert Wolff.
(A propos de la représentation du draine de Germinal sur le théâtre du Cuàtelet, à Paris.)
Mai 1888.
«... Notre socialisme aussi, parait-il, est vieux jeu. Il est aussi vieux jeu que la misère, c'est vrai. En tout cas, il n'est pas plus vieux jeu que le socialisme contenu dans le roman ; et l'on a bien voulu convenir que le roman posait la question sociale dans toute sa redoutable actualité. Vous trouvez Souvarine vieux jeu ; vous êtes bien dégoûté ! Que vous faut-il donc, si Bakounine ne vous suffit plus? car je vous dirais que la plupart des phrases de Souvarine sont des phrases de Bakounine. Et vous m'égayez beaucoup, lorsque vous nous demandez si nous apportons une solution. Où avez-vous vu que des écrivains aient à
apporter une solution? Ils exposent le mal, c'est à la nation de se guérir. Maintenant, si vous me demandez de rechercher les remèdes propres à guérir le mal social, je vous répondrai que je ne suis pas un économiste, encore moins un guérisseur. Je n'ai malheureusement pas de système infaillible, ni de solutions efficaces à proposer. Une sage réglementation du travail et du capital s'impose à bref délai. Comment doit-on la faire? C'est ce que j'ignore. »
Voici, pour conclure, quelques phrases empruntées à différentes interviews. Zola et son interlocuteur du succès de vente de ses livres. « Germinal est un livre dans lequel la question sociale se trouve discutée : est-ce cela qui a effrayé le bourgeois ? Je ne sais. Mais cette disproportion entre le tirage de Germinal et celui de Nana m'a frappé et m'a bien surpris; car, pour Germinal, j'avais eu d'énormes réclames. On avait parlé de ce livre au moment de l'affaire de Decazeville, et, lorsqu'on avait voulu en tirer une pièce pour le Châtelet, les polémiques avaient repris de plus belle ; outre les notes diplomatiques, les articles de journaux, il y avait eu deux discours prononcés à la Chambre, et M. Berthelot, à la tribune, avait déclaré mon livre admirable, tout simplement. Eh bien, vous le voyez, Germinal n'a atteint que quatrevingt-trois éditions. Cela se passait au commencement de mars 1890. Depuis, Germinal a atteint son quatre-vingt-huitième mille ; Nana son cent soixante-sixième, V Assommoir a en ce moment cent vingt-quatre, la Terre cent, le Rêve quatrevingt-trois éditions, la Joie de vivre... quarante-quatre, tandis que la Débâcle, parue le 21 juin dernier, a dépassé sa cent cinquantième édition. »
Ensuite : « Je ne crois pas que l'influence du livre dans les milieux ouvriers, si elle existe, soit bien grande, les agitateurs socialistes affichant généralement un vif dédain de la littérature. La Terre et Germinal, qui sont des œuvres socialistes, ont été un peu plus lues que les précédentes, dans les centres industriels et miniers. Mais, véritablement, je persiste à croire que l'influence que ces deux ouvrages peuvent avoir eue sur l'esprit des ouvriers est bien minime. La curiosité seule a poussé ces derniers à lire
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ces livres, et l'enseignement qu'ils peuvent en avoir retiré est nul. »
Dans une autre causerie Zola dit encore : « J'ai toujours consacré, dans mes ouvrages, une part au socialisme. Je n'ai pas fait un livre sans parler de cette question, sans la faire intervenir dans le drame, dans l'étude, dans l'observation. J'ai considéré et je considère aujourd'hui plus que jamais que tout l'avenir est contenu dans ce mot de socialisme. C'est la pierre d'achoppement où viendra se heurter brusquement la société actuelle. J'ai fait pressentir les grandes grèves qui ont éclaté en Europe, notamment en Allemagne, et j'ai dit que le mouvement révolutionnaire partirait de ce pays et s'étendrait un peu partout, suivant la culture spéciale des terrains et la prédisposition des peuples. Il est impossible aujourd'hui de méconnaître, de nier le mouvement social. C'est une chose fatale, indéniable, qui doit éclater soudainement au moment où l'on s'y attendra le moins. Il ne faut pas se dissimuler qu'il y a aujourd'hui, comme autrefois, toute une classe de la société la plus nombreuse qui n'a pas sa part de bonheur social. Les charges et les bénéfices ne sont pas répartis d'une façon équitable. Eh bien, il est nécessaire que cette situation sociale soit modifiée en faveur des pauvres, des malbcurcux, de tous ceux, enfin, qui souffrent et attendent vainement la lueur d'espoir qui doit surgir à l'horizon. I\otcz que je trouve ce mouvement populaire généreux et humain. C'est la marche d'un peuple vers l'idéal. C'est le rêve prenant le pas sur la réalité (il s'agit du fameux i"r Mai, en 1800). » Zola a ici grossi un peu la part du socialisme dans son œuvre.
Sa déclaration doit donc être prise cum grano salis. En effet, il n'y est traité que dans cinq volumes de la série des Rougon-Macquart, à savoir : le Ventre de Paris, Germinal, la Terre, le Maître d'école Lequeu et le Vagabond Canon, l'Argent (Sigismond Busch), la Débâcle (Chanteau et la Commune). Voyez aussi l'esquisse de la Commune dans la nouvelle : Jacques Damour. o. c.