REVUE BIBLIOGRAPHIQUE DES LIVRES DE RENTRÉE
euls, les chasseurs endurcis sont encore aux champs. Mais , aux champs ou à la ville, ces « fusils »
intrépides se montrent plus friands de bartavelles et de venaison cpie de livres nouveaux, ce qui m'autorise à les considérer comme — sauf leur respect — des valeurs négligeables.
Le temps des villégiatures, des cures et des bains, des voyages de touristes, des ascensions et du yachting est passé. Quelques
frileux prennent déjà leurs quartiers dans les stations d'hiver ;
mais toutes ces villes, Pau, Nice et les autres, petites et grandes,
ont pour faubourg Paris.
La rentrée est faite ; la saison mondaine s'apprête et s'an-
nonce; la saison de la librairie bat son plein. Ce n'est pas que les eaux montent bien baut à l'étiage ; mais enfin, sans tenucompte de l'animation forcée que la réouverture des classes et des cours donne à la librairie classique, il y a un effort pour sortir du marasme où le monde éditorial semblait agoniser. Les manifestations de cette renaissance, bien timide et incertaine encore, seront décrites cl appréciées ailleurs, avec l'autorité d'expérience cl de goût, la sùrclé et la finesse de jugement, l'audace d'aspiration vers le mieux inconnu, qu'on est accoutumé à rencontrer dans les publications que mon directeur cl ami consacre aux eboscs de la littérature et de l'art. Ici même, cependant, je m'aperçois de celle tendance au relèvement, non seulement par le nombre de volumes qui s'empilent sur ma table, mais aussi et surtout par l'annonce ou l'apparition de quelques ouvrages dont l'importance, la beauté typographique et l'ingéniosité de la décoration marquent une poussée en avant, en même temps que la part y est faite de plus en plus large à l'illustration, suivant des formules et des procédés nouveaux, même dans les livres à bas prix.
C'est ainsi que la librairie plus spécialement pieuse et callioliquc, dont les productions avaient, naguère encore, je ne sais (|uoi qui sentait son eau bénite et sa sacristie, fabrique de jolis volumes à trois, francs, dont le tcxlc encadre de nombreuses vignettes d'illustrateurs en renom, et dont l'aspect est tout mondain. Je citerai comme exemples Amour de mère, par M. du Campfranc, cl Noëlle, par M. Cbampol, le premier orné par E. VuiUemin et le second par Poirson (librairie Blériol, Henri Gautier, successeur). Ces deux historiettes, destinées à la jeunesse, mais que tout le monde peut lire sans ennui, surtout Noëlle, semblent cependant un peu fades à côté du livre amusant de M. Jean Drault : Chapuzot est de la classe ! drôlement illustré de cent cinquante croquis, un peu outrés dans la charge, à mon avis, par J. Blass (même éditeur). C'est le digne pendant des premières « scènes de la vie de caserne », intitulées le Soldat Chapuzot. La gaieté, le mouvement, les détails bien observés et bien rendus, le mélange de la caricature et de la satire mettent ces deux petits
volumes en bonne place dans la bibliothèque des livres et albums désopilants inspirés par le troupier français. La question juive et la question des séminaristes à la caserne y sont traitées à un point de vue qui ne plaira sûrement pas à tout le monde, mais qu'on ne saurait reprocher à l'auteur, puisque c'est le sien. Qui dit ce qu'il pense dit ce qu'il doit. Ne sommes-nous pas en possession des Droits de l'homme et du citoyen ?
En dehors de toute préoccupation religieuse ou confessionnelle, les romans que MM. G. Charpentier et E. Fasquelle publient dans leur « Nouvelle Collection » s'adressent également aux lecteurs de deux sexes et de tous les âges. Je ne ferai point, à propos des deux volumes récemment parus, Ivan Bobrojf, par M. Henri Conti, et Hélène et Jacques, par M. Edmond Deschaumes, les réserves que le Bracelet de turquoise et Giselle m'ont naguère inspirées, quant à la stricte convenance qu'il y aurait à mettre ces ouvrages entre les mains de toutes les jeunes filles. Ici rien ne peut effaroucher l'innocence la plus candide, et pourtant l'intérêt que suscite la peinture des sentiments affectifs, mêlé, dans le livre de M. Conti, à celui des conspirations et des persécutions politiques, en rend la lecture très attachante. Dans Hélène et Jacques, M. E. Deschaumes a créé un délicieux type de vieux garçon, collectionneur enragé et égoïste féroce, qui, pour se rendre parfaitement heureux, fait le bonheur de tous ceux qui l'entourent. Un égoïsme de ce calibre est pour faire rougir bien des gens qui se croient généreux.
Au nombre des lectures morales, — je ne dis point pour tous les âges, mais pour les personnes des deux sexes en âge de connaître la vie, — je n'hésite pas à mettre le nouveau roman de M. Paul Bourget, la Terre promise (A. Lemerre). L'adultère y est poursuivi des pires châtiments, jusqu'à la mort, et même jusque par delà la mort des coupables. On dirait que l'Euménide antique s'acharne à les frapper de son fouet aux plus sensibles endroits du cœur. Et afin de les atteindre là plus sûrement, elle se sert de leur faute pour torturer autour d'eux ce qu'ils ont de plus cher. C'est à peine si, à la dernière page du livre, luit aux yeux du survivant la possibilité lointaine du rachat pour lui et d'un
peu de bonheur pour les innocentes et tristes victimes de son péché, — Terre promise, si peu visible du haut du Sinaï de douleur qu'il a gravi. L'horrible supplice qui naît d'une liaison où la femme mariée ne peut céder à la passion de l'amant qu'en éveillant en lui les lancinants soupçons d'une jalousie avilissante ; l'adorable éclosion d'un cœur de jeune fdlc absolument pure et confiante, et, sous le coup soudain qui lui ouvre les laides perspectives de la vie en souillant son idéal d'amour, l'immensité de sa désolation qui n'a d'égale que l'immensité de son sacrifice ; les indécisions cruelles d'un homme intelligent et bon, mais que son impuissance à régler ses sentiments rend jaloux, injuste et menteur ; la naissance de l'amour paternel dans ce cœur tendre et faible après de longues années d'oubli, et la puissance envahissante de cet amour qui, après avoir mis le sceau à l'expiation, peut seul apporter le salut, — tels sont les principaux étals psychologiques que M. Paul Rourget, délicat analomiste de l'âme, découvre et étale avec sa plume pour scalpel.
Au début de ce roman d'analyse, l'auteur a cru devoir mettre une préface pour défendre le genre où il excelle, en s'appuyant d'arguments tantôt solides, tantôt subtils, et en se couvrant d'illustres exemples. Cette préface est, à coup sûr, intéressante poulies gens du métier et pour les amateurs curieux qui cherchent à pénétrer la technique d'un art et le faire individuel cle chaque artiste. Mais à quoi bon rompre une lance en faveur du roman psychologique, et contre qui ? Pour fermer la bouche aux détracteurs systématiques — s'il y en a — de cette forme littéraire, M. Paul Bourgct ne pcnse-t-il pas qu'il lui eût suffi de faire un chefd'œuvre? Et si, d'aventure, il n'en a pas fait un, croit-il qu'une douzaine de pages didactiques prônant le genre où il se cantonne donneront plus de lustre à son travail ?
Tous les genres sont bons, hors le genre ennuyeux.
Or il faut bien avouer que la préface de /" Terre promise n'est pas amusante. Elle est, de plus, peu adroite, ^ous y apprenons, dès les premières lignes, que le véritable sujet de la Terre promise est « le droit de l'enfant », et que « le problème particulier
qui s'y trouve posé se rattache en effet à cet autre plus général : Jusqu'à quel point le fait d'avoir donné volontairement la vie à un autre être nous engage-t-il envers cet être ? » Cependant, après lecture, nous trouvons que ce sujet n'est exposé et ce problème discuté que dans la seconde partie du livre, et que, s'ils forment un des éléments essentiels de l'action, il y en a d'autres non moins importants. Il semble alors que l'auteur ait voulu fane une chose et en ait fait une autre, ce qui, pour un analyste, ne laisse pas cpie d'être fâcheux. Réduit en thèse, le livre de M. Bourget pourrait avoir pour titre : De la sainteté du mariage et des dangers de l'adultère. On se demande par suite de quelles préoccupations inavouées, inconscientes peut-être, il se méprend à ce point sur la signification de son œuvre.
Quoi qu'il en soit, ni le talent ni les procédés de M. Paul Bourget n'ont sensiblement varié. Mais le poste d'observation n'est plus le même, et l'œil voit les choses différemment. Je l'aime autant ainsi, pour mon compte, et j'espère que ses fidèles et enthousiastes lectrices comprendront qu'il y va de leur honneur de l'en aimer mieux.
Elles ont d'ailleurs de quoi se satisfaire. Comme dans les autres livres de M. Bourget, les pages ingénieuses et fines, les mouvements d'une éloquence qui s'échauffe et s'émeut au spectacle de la passion , les situations fortes, dramatiques et rares abondent ici. La belle langue que M. Bourget s'est faite, à la fois si classique et si moderne, d'une élégance et d'une distinction qui ne se démentent jamais, et d'une correction irréprochable presque toujours, y conserve sa plasticité, sa couleur discrète, sa musique et son attirance. Aussi n'a-t-on guère le courage de reprocher à l'auteur de la Terre promise les longueurs et les redites, l'invraisemblance des discours et du style épistolaire qu'il prête parfois à ses personnages, les descriptions laborieuses et fatigantes où les émotions et le paysage se mêlent en doses calculées savamment. Ce sont là choses dont il est coutumier, mais qui, pour le public, disparaissent dans la lumière un peu diffuse de son grand et beau talent.
Mme Jeanne Mairet a mis en action, dans Inséparables
(P. Ollendorff), ce dicton assez répandu qu'en amour, l'un des deux aime et l'autre se laisse aimer. Seulement elle a transposé le thème, en remplaçant l'amour par l'amitié. Pierre et Etienne, qu'on a surnommés les frères siamois, sont inséparables depuis leur enfance; et, depuis leur enfance, Etienne exploite Pierre avec un égoïsme instinctif tellement adroit qu'il faut, pour dessiller les yeux de celui-ci, qu'une femme se tue, que son honneur soit compromis et qu'il ait reçu lui-même un bon coup d'épée pour le compte de son cher Etienne. Des épanouissements de jeunes cœurs, îles tendresses plus mûres cl des échappées sur la vie el les mœurs Littéraires agrémentent et adoucirent ce que la donnée première de cet aimable livre aurait eu de trop sceplique ou de trop desséchant.
Où M. Paul Bonnetain a-t-il connu le type de celle Passagère (A. Lemerre), si mystérieusement surgic pour verser l'amour el le regret des délices trop lot épuisées au blasé yachtsman lbnri Frcsncaux? C'est l'idéal de la femme aimante ef bonne à aimer. Il se hâte bien de la faire mourir dans son livre. Serait-ce que, l'ayanl réellement rencontrée, il veut décourager les autres de sa recherche cl la garder pour lui seul? ( hi bien, esl-cc que, fdlc de son imagination, elle élail condamnée à périr dès que celle imagination ne lui fournirait plus la substauce el les aliments de la vie? Toujours est-il que M. Bonnetain a écrit un livre plein de fantaisie, de coloris, de pittoresque, d'événements invraisemblables el de passion vraie.
Les jeunes gens ne doutent de rien. Un poème palingénésique en vingt-quatre chants, toute la vie de l'humanité, jetée et moulée en un drame auprès duquel le Cromwell de llngo et le Faust de Goethe sont comme des canots aux flancs d'un navire de haut bord, une histoire des mondes habités et inhabitée à lui vers les révolutions de la matière cosmique sont des entreprises à peine à la hauteur des forces qu'ils croient avoir et de l'ambition qu'ils ont. M. Léon-A. Daudet, qui voit autour de lui ce que le talent et le travail peuvent accomplir et qui en est déjà à son deuxième livre, est plus modeste, malgré ses jeunes ans. Dans le roman qu'il vient de publier : Ilœrès (bibliothèque
Charpentier), il se propose simplement d'inaugurer « l'idéalisme scientifique », pas davantage. Pour cela, il imagine un jeune homme très savant et assez fin de siècle, que l'atavisme « par alternances » fait irrésistiblement agir dans des directions brusquement contraires. Il subit d'abord l'influence de sa mère, et devient, sous l'œil tolérant d'une sainte femme et d'un vénérable prêtre, l'amant passionné d'une jeune fille adorable, profondément éprise de lui ; c'est la phase sentimentale. La phase intellectuelle lui succède : le père domine alors, et cette influence se traduit par l'abandon obstiné de sa maltresse, qu'il avait juré d'épouser. L'oncle vient après le père, et à ce troisième cran atavique, Hœrès se manifeste « débauché satirique » et se livre aux plus vils excès. Cependant, une fois ces trois influences épuisées, il est enfin « lui-môme » ; il retourne, plus amoureux que jamais, auprès de Claire, qui meurt de joie suprême après tant de douleurs, et il se tue sur le corps de la bien-aimée. Tout ceci, assure M. Léon-A. Daudet, est « la simple constatation de faits auxquels nul ici-bas ne peut rien de plus qu'à la gravitation des astres ». Je le veux croire; mais, en me résignant à n'y pouvoir rien, je souhaite pour lui et pour son avenir littéraire l'influence atavique, fût-elle alternante, des Lettres de mon moulin.
On se tue beaucoup dans les romans du jour. Ainsi se scellent les Promesses de M. Jules Case (P. OUendorff), par deux ou trois suicides. Ranson ne veut pas donner sa fille au fils de son ami Wern, parce que lui, Ranson, représente la puissance de l'argent, l'implacable sérénité de la possession stable, tandis que Gilbert, le fils de Wern, représente l'esprit d'aventure, l'audace inventrice, pour qui l'idée est à la fois guide et but, et l'argent un simple outil, souvent malpropre, dont on se sert en le méprisant. Le résultat est qu'après qu'il a consenti au mariage de son fils Maurice avec une fille pauvre, celle- ci se tue pour échapper à l'abominable vente, et, qu'ayant obstinément refusé Lucienne à Gabriel, les deux amants deviennent époux en s'asphyxiant au charbon.
C'est encore par un suicide que se dénoue « l'étude d'artiste » que M. Thomas Maisonneuve intitule Décadence (L. Sau-
vaitre). Un jeune Breton pieux et mystique, Yves de Rerbraz rencontre une figurante de l'Eden qui l'initie aux joies sensuelles, auprès desquelles tout lui paraîtra fade désormais. 11 s'aveulit, se dégrade, viole la parole donnée à sa mère mourante, souille son talent à des besognes pornographiques, rebute son meilleur ami, et lorsqu'il apprend à n'en pouvoir douter que sa maîtresse le trompe impudemment, sentant bien qu'il est pris, quoi qu'elle fasse, et que, de compromission en infamie, il reviendra toujours se rouler à ses pieds, il a encore la force de comprendre l'inéluctable horreur de sa situation, et, pour y échapper, se fait sauter la cervelle. Le volume se termine par une courte étude passionnelle, Hantise d'amour, où l'on retrouve la même recherche de style que dans Décadence, et la même intensité à décrire les jouissances sensuelles ; mais ici elles donnent aux amants le bonheur. Ce contraste, dans son ironique philosophie, ne me déplaît pas.
Un nouveau volume du maître conteur Armand Silvestrc, Histoires réjouissantes (Librairie illustrée), nous conduira gaiement à toute une série de romans sur les gens de théâtre, leurs mœurs et leurs amours. C'est Bobin, de M. Fernand Baudoux (A. Savinc), où une fille de cirque ambulant, plus terrible que la Bosette de Décadence, vide jusqu'aux moelles un pauvre saltimbanque, si bien qu'un soir de grande représentation ses bras amollis lâchent le trapèze, et qu'il vient s'aplatir sur l'arène. C'est Mademoiselle d'Orchair, texte et illustrations par M. Bichard Banft (A. Savine): histoire d'une orpheline riche, que les duretés de sa tante et de sa sœur chassent dans la vie libre. Elle se donne, avec la naïve confiance d'une âme passionnée, à un coquin qui l'exploite, la met au cirque comme écuyère, l'outrage ignoblement, et se fait enfin jeter à la porte ; l'amour pur et chevaleresque d'un gentilhomme la sauve : ils se marieront et seront heureux. Un type très réussi d'institutrice honnête et sentimentale court autour de la figure principale comme une amusante arabesque. C'est un roman touffu de M. Paul Adam, dans la série où il a pris à tâche de peindre « l'époque ». Les Cœurs utiles, qu'il nous présente aujourd'hui (Ernest Rolb), sont
il. 39
des cœurs de femmes qui, bachelières et licenciées, s'engagent dans un cirque, — encore un cirque, — y trouvent des amants brasseurs d'affaires, auxquelles elles font gagner de grosses sommes par leur adresse et leurs intrigues, et finissent par devenir des personnes riches et honorées, sans cesser d'être des corruptrices de consciences et des manieuses d'argent. Rastaquouères, politiciens, banquiers, banquistes s'agilent autour d'elles et grouillent sous leurs doigts dans le corps social comme des asticots dans un chien crevé. M. Paul Adam raconte tout cela avec un grand talent d'écrivain et une belle puissance d'ironie grave. C'est enfin une suite de dialogues lestes et pimpants, d'observation juste et aiguë, dans lesquels M. J. du Tillet met à nu un Cœur d'actrice (Calmann Lévy). Froideur des sens, vanité erotique, appétit du mensonge et volupté des trahisons, voilà ce que le tableau nous présente, mais dans un cadre bien curieux et bien amusant.
Il me reste un roman d'aventures, fertile err empoisonnements, enlèvements, vols, etc., qui se passe tantôt au Paraguay, tantôt en France, l'Imposture, par M. André Valdès (E. Flammarion), et un roman de reconstitution historique, l'Aube (bibliothèque Charpentier), où M. Adolphe Tabarant, avec une précision et un pittoresque extrêmes, fait passer les premiers événements de 1789, à Versailles et à Paris, sous les yeux et dans les cerveaux d'un groupe d'artisans et de petits bourgeois. La vie des boutiques et la vie des rues y apparaît comme en une évocation. Le livre est long : l'action n'est autre que le déroulement même des faits politiques ; elle s'arrête au moment où le peuple se rue contre la Bastille. Mais l'importance des questions soulevées et la grandeur des intérêts en jeu suffisent amplement à maintenir l'attention du lecteur, reposée et égayée, chemin faisant, par mille scènes familières, mille traits de mœurs oubliés et piquants.
C'est aussi une reconstitution du passé qu'a tentée M. Eugène Trolard, dans son « pèlerinage aux champs de bataille français d'Italie », De Montenotte au pont d'Arcole (A. Savine). On aime à suivre la marche victorieuse de nos soldats dans ces récits alertes et vivants, bourrés d'anecdotes et de faits individuels négligés
par les historiens de profession. Le livre est illustre par M. Aristc Boulineau, de quarante dessins assez mal venus, parmi lesquels plusieurs portraits.
Quand on vient d'évoquer, fùt-cc de loin cl sommairement, l'épopée révolutionnaire et impériale, on risque, en passant aux poètes et aux poésies contemporaines, d'éprouver une sensation de chute. Et de fait, le Nouvel haïe, « poème social, philosophique, religieux et prophétique », par M. Alexandre YVeill, rayonne moins que le soleil d'Austcrlitz. Poncif, prosaïque, rocailleux, énergique et concis parfois, le vers de M. Weill est toujours terne. Ses conceptions y trouvent, du reste, l'expression qui leur convient. Il est plaisant d'entendre l'adorateur du Dieu de Moïse s'indigner de la cruauté du Dieu des chrétiens. Il ne l'est pas moins de lire des vers comme ceux de la pièce intitulée Résurrection, qui clôt le volume. Quand je serai mort, dit M. Weill, j'irai dans le refuge qu'on me bâtit là-haut, cl
De là, lran>liLrurr, Suivi d'anges robustes, Vengeur, je frapperai Tous les hommes injustes !
Et les justes, munis
De mon verbe qui \ilire,
Reconstruiront, unis,
La France grande et libre !
Le « verbe qui vibre » de M. Alexandre Weill ! Est-ce sur cela seulement qu'il nous faut compter ?
La Lyretle, de M. Paul Bouju (Comptoir d'édition), me plaît autrement que la harpe ci-dessus, tout en n'étant qu'un gentil petit instrument sans prétention. C'est que l'instrumentiste sait son métier et connaît son instrument : il n'en force point les cordes et ne lui fait dire que ce qu'il sent, — condition essentielle pour que ce soit bien dit.
M. Antoine Chansroux, qui a déjà publié la Passion de Jésus, drame en cinq actes et en vers, publie maintenant le Serment d' A nnibal, drame en vers aussi, mais en un acte seulement
(A Savine ; 2 fr.). Puis-je dire que c'est assez? Il ne faut pas abuser, en effet, de beautés telles que celle-ci :
Ma sœur !
Venez que je vous presse un instant sur mon cœur ; Et ses tressaillements, que ma langue elle-même, Vous diront mieux combien ma fureur est extrême !
Je signale, en passant, une édition d'Arlequin poli par l'Amour comédie-féerie, en un acte, en prose, « publiée conforme à la représentation française », par M. Jules Truffier, avec notice de M. Adolpbe Brisson (Tresse et Stock ; 1 fr. 5o). Je ne dirai rien de Marivaux dans une maison où on le connaît et l'apprécie mieux que ne sut le faire, à la suite, M. Gustave Larroumet; mais je tiens à proclamer le plaisir que j'ai eu à voir M. Adolphe Brisson discuter gravement, en se prononçant, d'ailleurs, pour la solution la plus libérale, la question de savoir si jouer au bilboquet choque ou non les convenances sur les planches du Théâtre-Français.
J'allais oublier l'hymne III du Livre du Jugement, la Rédemption, par M. Alber Jhouney (Comptoir d'édition, in-8°; 7 fr.). Ce n'est pourtant pas que le volume soit mince. Mais c'est que j'ai de la peine à me persuader qu'il me faut parler d'une « Épopée initiatique », ou même d'un de ses fragments. Le Livre du Jugement, en effet, n'est — M. Alber Jhouney l'affirme (et lui seul peut le savoir) — ni plus ni moins que cela. C'est un terrible homme que M. Jhouney : il fait de beaux vers, mais il en fait tant, et surtout il y met tant de choses ésotériques, symboliques, mystiques, métaphysiques, initiatiques et kabbalistiques que je ne saurais parler dignement de lui et de son œuvre en ces lignes hâtives. En tout cas, ce n'est point un gâcheur de vers, mais bien un vrai poète, qui écrit des strophes comme celle-ci :
Puis je te guiderai dans les paradis nobles Et je t'enlacerai comme le vent du soir Berce, en apaisement, la gloire des vignobles Et les grappes lourdes d'espoir.
M. Francis Poictevin est, lui, un artiste de la prose, je l'ai dit depuis longtemps, tout en condamnant l'outrance de son maniérisme et, en déplorant son impuissance à concevoir et à traiter un sujet, son irrémédiable défaut de souffle et de jarrets. Le recueil d'impressions notées un peu partout, au hasard des promenades et des voyages, qu'il publie sous le titre d'Heures (A. Lemcrre), n'est pas pour modifier beaucoup mon ancien jugement. Le style s'est dégagé de bien des scories, mais l'esprit de l'auteur s'est, me semble-t-il, de plus enténébré de mysticisme sensuel et de sensualisme mystique. Son baleine est, d'ailleurs, aussi courte que jamais. S'il va parfois du bout d'une page à l'autre tout d'une traite, c'est qu'il a triplé l'étape, et, au point final, il n'en peut plus. Quant aux idées, elles me paraissent sécrétées par un cerveau malade ; mais, dès qu'il s'agit de sagesse et de folie, il faut se rappeler le mot de Pascal.
Les ouvrages historiques sont peu nombreux. M. E. Lamairesse, dont j'ai signalé les savantes éludes sur le bouddhisme et ses origines, achève sa tâche en un troisième volume, intitulé: l'Inde après le Bouddha (Georges Carré ; 4 fr.). Je ne reviendrai pas sur les mérites d'un tel travail, qui met à la portée de tous des notions que l'on ne trouvait jusqu'ici qu'éparscs dans des livres spéciaux, souvent écrits en une langue étrangère, et toujours, par leur prix ou par leur rareté, de diflicile accès.
La Librairie illustrée ajoute à la littérature documentaire, déjà si riche, de la période révolutionnaire, les Mémoires militaires du général baron Boulart sur les guerres de la République et de l'Empire (in-8n; 7 fr. 5o). Ces mémoires, qui vont de 177G à 181O, ont été écrits par le général pour son fils. Sans jamais se mettre en relief, il raconte avec aisance et naturel la vie qu'il a menée dans les camps, dans les garnisons et sur les champs de bataille. Sa sincérité est entière, et la valeur de ses informations est grande, car il a été partout, et partout il a fait son devoir. La simplicité de son récit n'en exclut ni la grâce, ni l'énergie, et je puis dire, pour prendre un exemple limité, qu'après tant de descriptions fameuses, j'ai trouvé du charme à lire la relation qu'il donne de l'incendie de Moscou.
M. Boyer d'Agen publie dans sa « Bibliothèque des petits polémistes » une brochure de M. Heinrich Geffcken, intitulée Léon XIII devant l'Allemagne (E. Dentu; i fr.). Il y a là des révélations importantes, et les questions qui y sont agitées touchent au vif des intérêts de la politique internationale actuelle. Je mentionne simplement ici cette publication, sans insister.
On annonce, en province, — chez Hyacinthe Caillière, à Rennes, — un volumineux travail sur Lamennais, d'après des documents inédits, par M. Alfred Roussel, de l'Oratoire de Rennes. Les deux volumes dont il doit se composer paraîtront, je crois, avant la fin de l'année, et nous y reviendrons. En attendant, voici une étude sur Villiers de VIsle-Adam, par M. Stéphane Mallarmé, qui a entrepris une série de monographies sur ceux qu'il appelle « les miens » (Bruxelles, Paul Lacomblez ; petit in-16 ; 3 fr.). Cette monographie affecte la forme d'une conférence. A-t-elle été réellement prononcée à Bruxelles ? c'est possible et je l'ignore ; mais c'est ce jour-là que les Belges ont dû être persuadés qu'ils ne parlent pas le vrai français. M. Stéphane Mallarmé écrit beaucoup pour l'étranger en ce moment ; tout dernièrement, le National Observer d'Edimbourg publiait une page de lui, non traduite, sur Tennyson. C'est qu'aussi bien la langue de M. Stéphane Mallarmé n'est guère traduisible par ceux qui ne savent que les idiomes en usage chez les nations civilisées. Il a eu le talent de se faire avec des mots français une cryptographie toute personnelle et dont il a seul la clef. Il est, du reste, en situation pour nous parler de Villiers de l'Islc-Adam, dont il fut un des plus chers amis. Mais qu'il rendrait donc service au lecteur s'il daignait suivre l'exemple de Mistral et autres félibres, lesquels ne publient rien d'original sans le translater en regard! Une eau-forte de Marccllin Desboutin nous montre, du moins, en traits frappants et intelligibles, la physionomie de Villiers de l'Isle-Adam.
Sous le titre la Lutte idéale : les Soirs de la Plume (Paul Sevin, et aux bureaux de la Plume), M. Léon Maillard passe en revue les rédacteurs ordinaires de cette vaillante feuille à qui la littérature et les littérateurs de demain devront tant. Des cro-
quis fougueusement enlevés par les dessinateurs de la maison y forment une galerie originale (le f)/j portraits d'hommes de lettres et d'artistes contemporains. Une lettre-préface d'Aurélicn Sclioll prouve que tendre une main cordiale aux. nouveaux est, de la part des anciens, une marque d'espril il de iroût.
J'aurais beaucoup à dire sur la grande publication entreprise par la Société de l'Art français : /'/ France artistique et monumentale, dont le premier volume est sous mes yeux (Librairie illustrée; in-fol. ; 2.3 fr.). Mais j'ai déjà dépassé les limites ordinaires de cette Revue des livres nouveaux, et je ne doute pas que M. Octave l /aime n'ait plaisir à donner son verdict sur ce volume dans une de ses causeries, aujourd'hui même peut-être. Je me serais pourtant reproché de ne pas avoir appelé l'attention de mes lecteurs de ce côté ; car si les éditeurs ne cherchent pas à être des novateurs et s'abstiennent de tenter des voies nouvelles, M. Henry Ilavard a pu écrire dans son avertissement, sans fausse modestie comme sans vanité déplacée, que tout a été combiné pour faire de ce livre — sans sortir des formes et formules consacrées — « une œuvre aussi parfaite que possible; papier, caractères, format, justification », — ajoutons: grandes planches et gravures dans le texte, — « rien n'ayant été abandonné au hasard ». Ce tome premier contient les éludes suivantes : Hôtel Carnavalet, par M. Jules Cousin ; Château de Pau, par M. de Fourcaud ; Versailles : les Jardins, par M. Ph. Gillc ; Reims : les Edifices religieux, par M. L. Gonse; Versailles : le Château, par M. J. Guiffrey; Brou : l'Kglisc, par M. Henry Ilavard; Avignon : le Palais des Papes, par M. E. Mûntz ; Bagatelle, par M. Ch. Yriarte. On voit cpie ni l'ordre chronologique, ni l'ordre topographique, n'ont été observés. Les éditeurs ont voulu par là mettre dans chaque volume une variété de sujets et une diversité d'intérêt que la succession régulière, chronologique ou topographique, ne comportait pas. Que celte publication se poursuive sans défaillance jusqu'au bout, et il sera facile au lecteur de s'en servir en suivant l'ordre qui lui conviendra.
M. Louis Figuier n'est pas seulement un savant et infatigable vulgarisateur; c'est aussi un philosophe dont le système
fut expose naguère dans un ouvrage intitulé : le Lendemain de la mort, ou la Vie future selon la science. D'après lui, tous les habitants de l'éther, les Terriens compris, parcourent une série de « métamorphoses et de perfectionnements successifs qui se terminent par leur entrée définitive dans le soleil ». Je n'y ai point d'objection et me contente d'annoncer un second volume, complément et commentaire du premier : les Bonheurs d'outre-tombe, qui vient de paraître chez E. Flammarion. Le temps est propice pour des hypothèses de cette nature.
« Un vieux bibliophile », qui est, je crois bien, un Italien, a dressé un Manuel de bibliographie biographique et d'iconographie des femmes célèbres aujourd'hui en vente à Turin, chez L. Roux et C1", et à Paris, à la librairie Nilsson (gr. in-8°, 3o fr.). Ce manuel comprend un dictionnaire des femmes qui se sont fait remarquer à un titre quelconque dans tous les siècles et dans tous les pays ; les dates de leur naissance et de leur mort ; la liste de toutes les monographies biographiques relatives à chaque femme, avec la mention des traductions ; l'indication des portraits joints aux ouvrages cités et de ceux gravés séparément, avec les noms des graveurs; les prix auxquels les livres, les portraits et les autographes ont été portés dans les ventes ou dans les catalogues. Il est suivi d'un répertoire de biographies générales, nationales et locales, et d'ouvrages concernant les portraits et les autographes. Le plan est vaste, compréhensif et, en somme, bien ordonné. Autant qu'un examen un peu hâtif me permet de le dire, il est, de plus, bien exécuté. Un tel ouvrage est de sa nature toujours incomplet et toujours perfectible, tous ceux qui s'occupent de bibliographie le savent parfaitement. C'est donc un grand éloge quand on peut constater que, dès sa première édition, un dictionnaire bibliographique ne présente pas de lacunes apparentes et que les renseignements qu'il donne sont dignes de foi. Cet éloge me parait mérité pour l'œuvre du « vieux bibliophile », dont les recherches systématiquement' enregistrées épargneront bien des peines à tous ses frères en bibliophilie.
B.-H. Gausseron.
XvK LATIK MYSTIQUE
N livre comme celui-ci est assez exceptionnel pour que nous puissions lui consacrer quelques pages spéciales.
De Gourmont a le noble culte des ignorés et des méconnus. D'une plume pieuse, il a entrepris la résurrection de ces poêles m \>tiques qui infusèrent le sang jeune du christianisme à la vieille langue latine. Ses recherches 0 portent sur le moven âge, mais commencent dès le aï siècle, de Commodien de Gaza à Claudien Mamert, d'Ennodius à Ulrich de Hottach. Aucun aède de monastère ou d'église n'a échappé à ses investigations bienveillantes: il donne sur les œuvres des aperçus sagaces, des renseignements précieux, et aussi sur les hommes, auréolant de gloire les uns, redorant le nimbe des autres. Grâce aux fouilles de ce bénédictin de lettres, que de merveilles ravies aux hypogées des bibliothèques! Hymnes et proses disparues des missels, textes primordiaux du bréviaire ! il. io
les dévots d'art et les fidèles lettrés trouveront de fréquents motifs à enthousiasme.
Le livre débute par une plaidoirie en faveur de ces primitifs de l'Antiphonaire injustement supprimés des histoires. L'auteur n'est pas de ceux qu'effare l'irrespect des traditions ; au contraire, il se déclare séduit, beaucoup plus par le latin de « nos rapsodes sacrés » que par celui d'Horace ; l'originalité a plus de prix à ses veux que la correction. « Pas plus que le respect du vocabulaire, déclare-t-il avec raison, ne nous séduit le culte de la prosodie. Le poète, s'il n'est lui-même, ce qui importe peu, créateur de règles, admet celles que lui dicte son temps, ou bien les récuse et n'en reçoit aucune; des querelles sont, à ce sujet, bien vaines; il faut le prendre tel que sa fantaisie l'a façonné. »
Les fragments exhumés par M. de Gourmont ne sont pas, on pense bien, d'égale beauté, mais tous présentent un intérêt, et la plupart plus qu'un intérêt archéologique. C'est d'abord les allégories du mâle et fougueux Prudence (Hamartigenia, la Psychomachie), ses apostrophes à la lutulenta Libido; les métaphores polychromes de Sidoine Apollinaire, un coloriste verbal. En Claudius-Marius-Yictor, heureuse diversion, nous découvrons un psychologue lucide. « Les femmes, lit-on en sa Perversité des mœurs, ressemblent à d'excellents miroirs qui renvoient sûrement les images des objets qu'on leur présente : tels hommes, telles femmes », et ailleurs : a ... selon l'ordre divin, les femmes sont sous la tutelle de l'homme et quand elles faillent, c'est notre faute. Car si nous n'avions pas un goût si décidé pour leurs péchés, à elles, nous ne les laisserions pas partager si étroitement nos vices, à nous... » Voilà enfin qui repose de la misogynie dont abusèrent tant d'ascètes, à l'exemple de cet Odon de Cluny qui faisait résider dans la peau (ô saintes normes!) la beauté corporelle. Quelles luxures eurent-ils donc à étouffer en eux, ces austères qui n'ont vu qu'une complice d'abjections en la créature née pour l'enfantement? On ne saurait trop l'affirmer, mépris de la chair n'implique pas mépris de la femme, l'Église ne l'enseigne pas et l'ascète de la chasteté ne l'exige point; il suffit pour s'en convaincre de parcourir la vie des purs mystiques.
La misogynie ne complémente pas l'austérité, ce n'est qu'une affection particulière à ceux qui ne possèdent point l'art de charmer la femme. Ou ils ne perçoivent celle-ci qu'à travers la mérétrice, ou ils lui gardent rancune de passions insatisfaites; dans les deux cas, c'est la salacité qu'ils réprouvent et alors ils sont injustes en la symbolisant en un sexe. Tout être a en soi quelque sensualité; celui qui succombe à ses tentations ne doit mépriser que son moi, son moi seul,
Fortunat nous ramène à un art plus riant, tout d'enluminures naïves et fraîches, d'un salve, Jeslia dies qu'autrefois on chantait à Pâques :
Tempora Jîorigero rutilant distincte sereno, Et majore poli lamine porta palet. . .
Mollia purpureum pingunt violaria campum, Prata virent herbis et micat herba comis. Paulatim subeunt stellantia lumina jlorum, Floribus arrident gramina cuncta suis ' ...
Autre imagier, d'un genre plus luxueux, un peu surebargé d'ornements, lourd d'oreries, Adbelmc entasse les formules glorificalriccs de la Virginité. Enfin surgit, révélé vraiment, un poète de grande envergure, l'évèque llaban Maur, dont le Veni creator serait à citer tout entier.
Veni, creator spirilus, Mentes luorum visita.
Impie superna grati i Quse tu creasti pectora...
M. de Gourmont expose ensuite les origines des séquences et des litanies, nous initie à leurs rythmes, à la transformation de l'hymne en séquence régulière. L'une d'elles, Sanetorum meritis (x* siècle), lui parait offrir, « riebe de tous ses éléments », notre définitif alexandrin. En ces chapitres, alternent avec les docu-
i. Floraisons de sourires à chaque brin de gazon, traduit par M. de Gourmont ; au vers précédent, Stellantia lumina sont les jeux étoiles des fleurs, ailleurs ut sa- Uuncula inchoata devient sous sa plume pareille à un brin de lavande en fleur. Interprétation d'artiste. C'est faire aimer un texte que le divulguer ainsi.
menls de nombreux extraits des séquentiaires (les Notker, les deux Ekkchard, Berno le superstitieux, Godeschalk le presque ignore, l'incertain "NYipo, Contractus, Albert le Grand, sainte Hildegarde la voyante). Parmi les litanies deux charment particulièrement, celles découvertes en un vieux bréviaire sans titre, suave aussi le luxuriant Hortulus, de Conrad de Haimbourg.
Je me borne à signaler les vers de Pierre Damien, un communiant avec le Mystère, le Livre des gemmes de Marbodc, le chercheur d'analogies, et autres curieuses Symboliques des pierres précieuses, ayant hâte d'arriver à ces exquises, ces séraphiques figures, ces âmes radieuses d'amour divin, saint Bernard et saint Thomas d'Aquin. M. de Gourmont leur consacre de très belles pages. J'y prélève sur l'abbé de Clairvaux : « A le considérer seulement comme poète, il se dresse dans sa robe de moine, parmi les plus grands. ÎVe le voit-on pas, de même qu'en la transparence d'un vitrail, la tète un peu penchée sur le Souffle, la main sur la Bègle, sans laquelle toute vie choit au bon plaisir des sens, une main d'acier trempée ainsi qu'un braquemart, mais gantée d'amour ; et de l'autre main les doigts s'allongent sur la mince plume de corbeau qui grave de si fins alphabets. » Saint Bernard fut des élus qu'inspire le Saint-Esprit. Combien auguste et délicieux ce Lœtabundus qui se chantait à ?>oël et que l'Église devrait bien nous restituer!
Lœtabundus exalte tjîdelis chorus. Alléluia. Regem Regum intaclse profitait thorus, res mironda. Angélus consilii natus est de Virgine, Sol de Stella.
Sol occasum nesciens, Stella semper rutilans, semper clara. Sicut sidus radium, profert Yirgo fdium, pari forma. Ne que sidus radio, neque Virgo filio fit corrupta. . .
Et cette tendre adoration de la Vierge :
Tua fama Thymiama Balsamumque superat ; Dam fragrescit Mentes pascit Et a morte libérât.
Et ce gémissement à propos de Jésus :
Tuinbain perfundam Jletibus Locum replcns gemitibus.
Quant à saint Thomas d'Aquin, « celui-ci » — je cite toujours M. de Gourmont — « est un homme de génie et, comme son maître (Adam, qui composa maintes séquences régulières), un versificateur d'une indéniahlc science. En ses hymnes comme en ses séquences, le théologien a recours à quelques-uns des procédés du chanoine de Saint-Victor; mais il les transforme en méthode originale, enveloppe sous de larges antithèses une pensée d'une magnifique densité. Continuellement, l'Eglise redit leschants sacrés du grand poète scolastique : le Sacris solemniis, où se trouve le Panis angelicus ; le Verbwn snpernum, dont les deux dernières strophes forment YO Sahdaris ; l'Adoro le, supplex ; le Tantuin ergo, fragment du Pange, lingua, gloriosi ' ; \eLauda, Sion, enfin, ce résumé merveilleux de toute la poésie, de tout le dogme, de tout le symholismc eucharistique. »
Sont ensuite étudiés Innocent III et saint Bonaventurc, hyperdulicns suprêmes. Je m'incline, ravi, devant la prose Ave, mundi spes, que le premier sertit, « ainsi qu'une précieuse gemme en de fines orfèvreries », pour la fète de l'Assomption. Je me prosterne, ému, devant les dolences et les extases du second, Philomena, Laudismus de S. Cruce, et son glorieux Psalteriuin bealœ Maria? Virgtnis.
Dans le cycle anonyme de la Vierge, je cueille au passage de candides efflorescences, un Ave, Virgo gratiosa, un Salve, Mater Salvatoris, une Inviolata aux assonances monophones. Mais le
i . En voici le début :
Fange, lingua, gloriosi Corpori* mysterium, Sunguinisque pretiosi (luem in mundi pretium, Fructut vcntris'generosi, Rex effudit genlium.
Que d'autres strophes adorables ! mais nous devons borner nos citations.
choix de certains détails entraîna maintes fois les hymnaires de ces temps à de singulières locutions. M. de Gourmont fait remarquer à ce propos que ces simplistes cherchaient le mot juste, non pas l'image, et il ajoute : u D'ailleurs, le moyen âge, énorme et délicat , ignora ce qui est pour notre hypocrisie la suprême délicatesse, la pudeur. Il ne comprit jamais en quoi il pouvait hien être indécent de parler librement de l'œuvre de chair ; il concevait que la chasteté était l'abstention réelle et non la pudibonderie des périphrases. »
L'ouvrage se termine par l'histoire du Dies irse, du Stabat Mater, du Bréviaire romain, et des notes à consulter sur Thomas A Kern pi s.
De ce latin ingénument barbare, de cette parleure à grâce de fleur sauvage, M. de Gourmont s'est attaché à traduire l'esprit. Je ne suis pas de ceux qui l'en blâmeront. Il a rendu plus attrayante ainsi pour les profanes la lecture de ses poètes aimés.
Ce qui ne contribuera pas peu à la réalisation de ce désir exprimé en tète du volume : « Il s'agit moins de détruire les vieilles admirations que d'en créer d'autres... » Il ne m'appartenait pas de critiquer ce livre, tout au plus pouvais -je en tenter quelque croquis fidèle. D'une telle œuvre qui classe son auteur parmi les très rares érudits doués de sens esthétique, d'une telle œuvre, qui est mieux qu'une anthologie, d'autres que les épris d'art goûteront la lecture et diront la valeur.
En une nerveuse et amère préface, M. Huysmans s'indigne avec raison contre quelques-uns qui se servent du mysticisme comme d'un moyen commercial ; mais il conclut de ces tentatives illusoires que la littérature mystique n'a aucune chance d'éclore. C'est vaticiner bien complaisamment. Plus loin, M. Huysmans, examinant le latin médiéviste, assemble de judicieuses remarques, desquelles je détache le passage suivant : « Eh bien , de même qu'elle laissa se jouer de fantasques sculptures sur le porche de ses cathédrales, l'Église admit aussi quelques-uns des mots de la langue parlée, dans ses proses. Avec un tact imperturbable, avec un art indéfectible, elle fouille dans le pèle-mèle de ces rogatons et en sort d'indispensables termes. Avec eux, avec les néolo-
gismes qu'elle Invente, avec les emprunts qu'elle fait aux dialectes des pays voisins et qu'elle sème dans le latin reprise de la vieille Rome, elle se forge le verbe magnifique et qui dit tout. Elle seule a atteint le style grandiose et simple, définitif, dans la Vulgate et, lorsque, lasse de planer, elle vient se mettre à la portée des humbles, elle invente des tendresses, des pitiés d'expressions, joue, maternelle, avec la série des diminutifs, trouve ces caresses de mots : « angelulus », « angelolus », le petit ange, « animola », l'âme des nouveau-nés, crée même dans les Actes des Saints un « Jcsulus » pour manifester les grâces enfantines
du petit Jésus
a On peut le dire, nous sommes, dès la première heure, très loin avec le latin ecclésiastique du verbe rampant du Paganisme, du langage subalterne balbutié pendant tant d'années à Rome ! »
Alphonse Germain.
L'abondance des matières (vieux cliché rarement usité ici) nous force à remettre à décembre, hélas! les notes nombreuses que nous avions à fournir sous cette rubrique sur nombre de questions à l'ordre <lu jour et plus particulièrement sur d'excellents ouvrages de luxe dont il nous eût été agréable de parler avant la date des étrennes. C'est ainsi que nous devons négliger de verser sur A. Robida le flot d'éloges assemblés en nous par la vue de son beau livre fraîchement paru, la Vie électrique, série nouvelle du Vingtième siècle dont l'esprit, l'humour, l'imagination, sont incomparables. De même pour le second Album Mariant, si coquet, si abondamment illustré d'icônes eau-fortisés d'hommes et <le femmes du jour et qu'il nous eût été agréable de passer en revue.
Puis, quelques livres de bibliophiles sont là qui seraient faits pour être discutés. Enfin, au Cercle de la librairie, vient de s'ouvrir une Exposition de la Reliure qui offre un intérêt de premier ordre en ce sens que les spécimens d'un goût et d'un art nouveau y sont en nombre curieux. Parmi les relieurs encore trop peu connus du public, je ne puis que signaler, en passant, Charles Meunier, dont l'exposition est hors ligne et qui, je crois, gagnera la tète de la colonne avant qu'il soit longtemps.
Mais il faut s'arrêter et n'inscrire sur cette page que des souvenirs et regrets pour toutes les questions que nous ne pouvons développer aujourd'hui à notre convenance et habitude.
-Mtô35-
:.:::.: es