‹ L'Art et l'idée [serial]Chapitre 34 sur 90 · REVUES ET IDEES NOUVELLES · texte numérisé non relu

REVUES ET IDEES NOUVELLES

PRÈS d'assez longs errements parmi les déserts du procédé et de la facture, les symbolistes, pénétrant au cœur même de leur système, aperçoivent enfin nettement le but vers lequel beaucoup ne tendaient qu'inconsciemment. L'esprit moderne appliqvic à la syn- ^*^ thèse toutes les intelligences, et, par suite, les pousse à reclicrclicr surtout les causes premières, éternelles des faits ou des sentiments humains, et les idées prototypes des formes, plans selon lesquels sont établis les objets d'une même série, identiques par l'ensemble, différents seulement par les détails. Ce sont donc les causes, principes d'action, et les idées, mèi'es de formes, que veulent exprimer et combiner en symphonies tout intellectuelles, — drames ou idylles, — les symbolistes et les magnifiques.

Ces théories, formulées en juillet dernier dans VErmitage,

nous sont rappelées par M. Saint-Pol Roux (Mercurej et M. A. Gide (Entreliens).

« Dans VArl mmjnifiqne, dit celui-là, la forme est le ravonncmcnt de l'essence. La beauté, c'est l'idée visible, la forme de Dieu, et la vérité est celte beauté soumise dans de certaines conditions aux. sens et à l'esprit de l'iiommc. » Attachées à la nature même des choses, beauté et vérité demeurent, malgré les changements que le temps et la mode imposent à la forme. (( L'écrivain Modiste exprime l'accident » (c'est le peintre des passions de convention : Sandeau) : « le Maijnifuiue exprime l'éternel » (c'est le poète des passions fondamentales, mères de l'humanité: Shakespeare). La vérité Modiste est superficielle, la vérité Magnifique est essentielle, elle est toujours existante, quoique endormie sous la cendre des siècles éternels. )>

Pour l'exprimer, cette vérité Magnifique , pour révéler, par évocation, les idées, (( ces enterrées vives », il faut, dit Saint-Pol Roux, combiner les impressions des cinq sens en une seule svmplionic, — ce que l'on peut traduire, en passant, par un exemple, du royaume de l'abstraction dans celui de la réalité: pour exprimer la gaieté, il faut évoquer à l'esprit du lecteur les sensations correspondantes à cette idée : la vue de la lumière solaire, l'ouïe de joyeuses fanfares, le goût du vin, etc.

Ce rapport existant entre les sensations, les sentiments, et la pensée fut compris, d'après P. Guiguou (Croisade) par Monticelli, le peintre, « auquel un admirable instinct révéla la correspondance cachée qui unit certaines couleurs à certaines émotions, mais auquel manqua la puissance de travail nécessaire pour conquérir la forme et tirer les rêves des limbes de l'ébauche ».

Les idées que Saint-Pol Roux expose, avec trop peu de méthode, sont également le sujet du Traité du Narcisse (Entretiens), dans lequel A. Gide, sous une forme poétique belle, mais peu adé([uatc à un lucide développement, donne la théorie du symbole :

Narcisse sent que son âme est belle ; avide de la voir, 11 lui désire une forme, il veut créer. Il se penche sur le fleuve du temps où il aperçoit les choses transformées sans cesse par les mouve-

menls des flots : elles sont pourtant toujours les mêmes, « détenant, \irtucllcs, l'inlinie harmonie de leur être, comme chaque sel rarchétypc de son cristal » ; mais ce qu'on en voit n'est qu'un essai des idées s'eflbrçant de reconquérir (( une norme première perdue ».

Narcisse, se recueillant, songe, pour le reconstituer, au paradis où fleurissaient les formes parfaites des idées, disposées en une harmonie si complète qu'elle ii-rita l'homme, lequel, brisant un rameau de l'arbre ydragsill, centre de l'Eden, causa une dissonance. « Et ainsi naquit le temps «, par les efforts des essences pour retrouver leur type défruit. Ces ligures éternelles, u cristallines )), qui fleurissaient au paradis, le poète les sait rendre à l'idée, lorsque la contemplation lui a révélé « l'archétype des choses, l'intime nombre harmonieux qui soutient la forme imparfaite ».

On le voit, entre la théorie de Gide le Symboliste et celle de Saint-Pol Roux le Magnifique, il n'y a de différence qu'en la manière de l'exposer.

Appliquant ce système avant qu'il fût énoncé, Wagner cacha sous ses poèmes un sens idéal, levir donnant ainsi le véritable caractère de l'œuvre mythique, qui est u de contenir ce cpe la vie a de vraiment humain, d'éternellement compréhensible », d'après M. Plat, de la Revue de l'évolution. Dans Eisa (Art et critique), A. Ernst étudie le symbole essentiel de Lohengrin : Eisa (Vdine humaine), avide de l'idéal mystique (représenté par Lohengrin), l'attire à soi à force de foi. Mais elle veut comprendre, connaître, et, avec la foi passive, s'en va le bonheur.

Cette manière de cacher une idée sous chaque objet ajoute aux œuvres d'art une élévation que Alph. Germain se plaint de ne pas retrouver dans les Peintures de l'Hôtel de Ville (Revue de la littérature moderne) : « Le peuple, dit-il, n'a pas une page propre à élever ses sentiments, à l'abstraire des misères terrestres, à le consoler, à lui donner l'espoir d'un au delà. »

C'est justement pour cela que le public se tourne vers les jeunes et que « les apôtres des idées nouvelles semblent avoir la partie terriblement belle », ainsi que le constate Gorgias (Art et critique).

Ces apôtres, il est vrai, ne sont pas absolument d'accord, MM. Moréas et Maurras, — les néo-romans, — préparent, diton, une levée de boucliers, et M.V. Griffin, A propos de Verhaeren (Entreliens), les raille finement d'avoir fait Shakespeare citoven vénitien, en leur signalant une raison plausible d'annexer Verhaeren et Mœterlink: les Belges furent des Espagnols, donc des romans. Dans le même article, blâmant les comparaisons faites d'un livre à un autre, il demande qu'on juge une œuvre en elle-même par l'impression éprouvée,

M. Yeidaux émet une idée approchante, quand il préconise Vautocrilique (Plume); il voudrait que les écrivains expliquassent, dans une préface, le pourqvioi et le comment de leur œuvre, et que nul ne les commentât. Cependant, des études comme celles de Salandri et de A. Corneau, dans Art et critique, ont leur utilité pour le public et les auteurs; elles montrent les erreurs à éviter, et caractérisent si bien la viduité des pièces de notre moderne théâtre, qu'on se sent tout disposé à accueillir le conseil donné à nos dramaturges par M. Chapoy (Centenaire du vaudeville. Revue d'art dramatique) d'étudier les auteurs étrangers contemporains.

De même, les appréciations de B. Lazare sur Mœterlinck (les Livres, Entretiens) sont jilcines d'intérêt et de justesse : « L'unique personnage, dit-il, le seul vivant (des drames de Mœterlinck), c'est le milieu que le poêle veut évoquer, ou la sensation qu'il veut rendre manifeste. »

On en peut dire autant des poèmes de ^L Viélé-GrifTm, excellent seulement dans les paysages qu'il décrit d'un trait.

La dernière ]]'allonie est toute consacrée au Tombeau d'Hélène de cet écrivain. Au Tombeau d'Hélène est en vers libres, dont le nombre varie de i à I3 pieds, sans transition ni régularité, vers où la rime, parfois manquante, rarement suivie, se fait attendre quelquefois jusqu'au sixième et septième vers, sans mode constant, d'où l'impression que la rime est absente. En outre, V. Griffin s'inquiète peu des hiatus ; aussi ses vers, où l'on ne trouve, à moins de les chercher péniblement, nombre, rime, ni rythme semblent-ils seulement de la prose; — bien cadencée, soit ! — agréable à lire, oui, — mais de la prose.

Ce n'est pourtant pas impuissance à bien versifier, on s'en aperçoit vite lorsque ce poète se soumet à une certaine régularité, ou conserve un rapport de nombres entre les vers courts et les longs :

0 grands doux frênes, qui souriez, Nulle âme au bois, dès mainte année.

N'est venue cueillir les lauriers.

Et nulle âme, dès mainte année.

Prairie, au gué 1 ne t'a moissonnée . . .

Comme tout vrai poète, le chantre du Tombeau cV Hélène aime rinaccessible. A le lire, on ressent l'émotion éprouvée lorsque, dans la plaine, on marche vers les collines lointaines, couvertes d'une brume fine et transparente, les collines derrière lesquelles on suppose de merveilleux pays.

« Nous passons, — Avec vos cris d'appel, inutile volée, — De tout là-bas, à tout là-bas. »

Cette jeune fille du Gué, qui s'avance dans la mer en bandant sa pensée vers Jésus, le mystique époux ; ce poète qui tend vers Hélène, symbole de la femme et aussi des beaux espoirs, des anciens rêves d'amour interrompus, donnent bien cette impression de l'aller vers un bel inconnu.

Jamais V. Griffin ne donne d'autre sensation que celle des nuances : formes, couleurs, pensées, tout est à demi eflacé comme par une vague brume matinale. Ainsi nuancés, les paysages, les tableaux, esquissés d'un trait, sont vite évoqués :

C'était au mail poudreux

Dont les ormes sont gris. —

. . . Sur le sable de la grève Où tout pas s'efTace sous le vent de mer Qui roule ses dunes en grands flots lents...

Ce qui manque à ce chantre des espoirs de bonheur et de beauté : la passion, la fougue, la puissance de vie, fait encore bien plus défaut au très glacial A. Ilérold du Mercure. Ses créations pourraient être fort belles, si un peu de sang passait dans

leur chair de marbre, animait leurs trop froids symboles. Sa Belle au Bois dormant ne s'éveille sous le baiser de l'amant que pour dire :

L'itnpcrissahlc jour de l'extase se lève, Aous moissonnons l'espoir superbe à pleine faux. Nous sommes les clianls et les rytlimes triomphaux, Et nous sommes la joie éternelle et le rcvc.

M. Thonnar, dans la « Fontaine » (Bévue blanche), montre un talent cpii, quoique plus obscur et plus tendre, n'est pas sans rapport avec celui de M. Ilérold. Au contraire, dans les Écrits pour Varl, il v a plus de fougue juvénile. Des vers comme ceux de P. Page : « Oli ! nous allons vers lui dans un char triomphal, — Qu'entourent des guerriers soufflant dans de grands cuivres... » comme ceux de Devoluy : « Quand Jonathan bandait son arc retentissant, — On voyait resplendir une aurore de sang... n; comme ceux enfin de Dclbousquet, de Darzilcs, témoignent de tempéraments vigoureux, encore empreints d'un peu d'influence romantique.

H. Degron, lui, n'a pas de froideur, mais un défaut pire : la facilité. Son vers flucnt n'arrête la pensée par nulle beauté saillante. En condensant ses réelles qualités poétiques, il donnera de bonnes pièces, bien supérieures à « J'ai passé » et aux « Soirs mornes » {Littérature moderne).

La philosophie et l'idéal dominent toujours dans les proses lyriques. Mazel, dans la Croisade, montre cet u- Idéal n symbolisé par Jérusalem, vers laquelle, chevauchant, le bon chevalier combat avec ardeur, et où, arrivant, il meurt. R. Coolus, dans un « Fragment » (Bévue blanche), fait dire à Mahomet : « Les hommes ont besoin qu'on les dote de rèvc et qu'on leur œuvre de la beauté. » Idée fort juste. Le rêve et la beauté ne sont-ils pas les consolateurs qui rendent les hommes semblables à cet « Enfant au soleil » (P. Cehel), qui, « rasséréné à la douce chaleur du réconfortant rayon, rit et tend à l'éternelle vision ses bras confiants ».

Ce besoin d'idéal saint, si bien exprimé dans le Saint-Graal de

Tennyson (excellemment traduit par G. Destréede la Revue générale), a pour pendant un besoin d'idéal maudit dont nous entretiennent J. Bois dans les u Trois Satans » (Croisade), et Rachilde dans la « Parade impie » (Mercure).

Les revues abondent encore en nouvelles intéressantes et d'un stvle parfait ; u le Fantôme » (a"" fragment), de R. de Gourmont, œuvre dont la très belle écriture voile un peu trop la pensée directrice; « le Cœur mangé », de Cbaboseau, et (c le Repentir», de J. Kosny (Revue de révolution); « Dans les Sables», de M. Iloornaert (Revue générale), où l'on retrouve la perfection habituelle de ces auteurs; « l'Irréparable », basé sur un cas de pathologie intime, par l'ironiste P. Veber; et le (( Sonnet » (Mercure), croquis frappant du poète dans le monde, par J. Renard.

Il faut encore citer, pour compléter cette revue, une étude de A^ega sur le « Théâtre en Angleterre » (Revue d'art dramatique); — dans la Plume, l'a Historique de l'institution du musée Carnavalet, par J. Cousin; « Ourga », notes de voyages, par Meignan ; « les Déménagements » , par Lermina ; — dans la Revue de la littérature moderne, des proses lyriques : « Bonheur » , par Tardivaux; « Souvenir de Noël », par Mazel, et d'originaux (( Radotages d'un Yoghi », par P. Masson ; — dans la Revue générale, « le Péril social », considérations d'un esprit chrétien et très élevé sur le socialisme, par M. Winterer; enfin le Saint- Graal, revue mystique, née d'hier, et les derniers numéros de la Plume et de VErmitage , parus trop tardivement pour que

nous puissions les analyser.

Pierre Valin.

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