‹ L'Art et l'idée [serial]Chapitre 48 sur 90 · MAURICE ROLLINAT · texte numérisé non relu

MAURICE ROLLINAT

aime avant même qu'il eût recueilli la moindre noloricté, tous ceux qui ont suivi l'èlrc fantomatique illuminé d'arl, et le diseur surprenant qu'il fui à ses débuts ne peuvent plus rallumer leur entliousiasiuc à d'autre foyer que celui du souvenir.

MAURICE n O I. I. I X A T

chantant au piano, d'aiiros une a([uarelle inédite de Gaston Bclliune.

Le chantre des Brnndes et de r Abîme est cependant revenu du Berry parmi nous ; il a récemment publié un nouveau recueil de poésies intitulé la Nature, et beaucoup de ses dévoués s'efforcent de remettre dans les rayons lumineux de l'actualité cette physionomie naguère si saisissante et si diabolique dont l'évocation devient presque de la hantise. Toutefois Rollinat reste un dispara ; ses dix années de vie rurale, qui ont ramené sur son visage les solides couleurs, la quiétude et la robuste santé, ont effacé à

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jamais la silhouette du pi'cmicr homme que nous aimions si fort dans les ballades noctambules du quartier latin, quand, sur le piano du plus infnne caboulot, ce poète à mine cmacice et fatale, qui rappelait à la fois Baudelaire, Beethoven et Paganini, chantait de sa belle voix si douloureusement vibrante les plus humaines, c'cst-à-dirc les plus funèbres stances des Fleurs du mal si superbement mélodices par sa musique incomparable.

La Revue illustrée, récemment, nous présentait une série de portraits-croquis de Rollinat dans toutes les attitudes, qui, malgré l'art et le talent de Paul Renouard, n'ont qu'une expression terne, morne et peu roUinalesque, dans le sens que nous prêtions autrefois à ce qualificatif, synonyme à la fois d'étrange, d'hirsute, de démoniaque, de sardonlque, de furieusement poétique. C'est pourquoi, à titre de document supérieur, nous avons fait reproduire, d'après vine magistrale aquarelle de Gaston Béthune faite il y a dix ou quinze ans, une tète Gorgonescjue et saisissante du poète-musicien de la Nuit tombante, du Soir cVautomne, de Vldiot et du Cimetière aux violettes.

C'est là le véritable portrait de Rollinat, celui qui vaut d'être consacré et qu'aucun ami des anciens jours ne saurait désavouer. Gaston Béthune, dans les larges indications de cette ac|uarelle, a emprisonné la vie et l'expression du poète au piano quand, au milieu d'une tabagie d'ax'rière-estaminet, il chantait sans façon pour ses camarades, donnant de la A'oix à pleine gueule, heureux de sentir les joies intimes dont il était enveloppé. — Quelles heures délicieuses nous lui devons à ce délicieux mélodiste dont la musique ne ressemblant à aucune autre sait faire vibrer chez les littéraires des notes spéciales ignorées jusque-là! — Dans sa petite chambre de la rue Saint-Jacques, aux Hydropathes, dans le bas et étroit entre-pont du restaurant Larousse, rue Monsieur-le-Prince, puis plus tard rue de Condé, ce musicien, divinisé par une beauté supérieure qui lui venait de son art et de sa foi, a créé en un instant bien des admirations et bien des fanatismes.

Le portrait de Gaston Béthune suffit à évoquer ce Rollinat d'antan, alors qu'il plaquait des accords pour accompagner l'air macabre du Mort joyeux ou les mélodies exquises des Blanchis-

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sensés du Paradis. On retrouve surtout dans ce portrait, l'être falot, à l'œil pervers, au masque tragique, au geste pittoresque, à l'esprit prime-sautier avec lequel on s'attardait de longues heures nocturnes pour le plaisir d'entendre, secoué par un singulier frisson sépulcral, ses plus récentes compositions funèbres qui! aimait à dire, campé sous un réverbère, avec des accents d'un lugubre inoubliable, des manièi'cs à la Taillade, et un amour de la reprise des dernières stances, quatrains ou tercets difTéremment exprimés sur ces intonations, pour mieux faire valoir ce dont il était satisfait cl l'ancrer davantage dans rcsjMil de son aTidileur.

Dans land^iance calme des nuits de vagabondage, c'était une bonne fortune (pie de rencontrer Ilollinat solitaire, de vajiier avec lui et de lui faire dire ses plus belles pièces des Spectres; le SoliliKjiic de Troppmann, le Fou, le liasoir, la Dame en cire, le Meneur de luups, le Mauvais ceil, VElnng, l'Enterré vif ou le Magasin aux suicides, sauf encore à le laisser déclamer ses sinistres poésies du livre des Ténèbres : les .[(jonics lentes, la B(dladedu cadavre ouïe noiideandu (juillotiné. — Parfois, lorsque sa verve erotique s'aiguisait dans une causerie qui ne tardait guère à évoquer des outrances vénériennes, le poète sortait ses compositions Arétines, son musée des horreurs ; c'était alors une manière d'Aristide Bruant, habile à l'argot, mais plus sadique, plus torture par des concupiscences vertigineuses et dont la puissance de vision poétique atteignait souvent au lyrisme considérable de VOde à Priape.

Que sont devenues ces Tihériades, ces Phalliques, ces Fleurs lascives de son bagage inédit? Uollinat le sage, le croyant, le nalurislc qu'il est aujourd'hui, a dû condamner au feu ces débauches d'autrefois.

Devant le puissant portrait que Béthune a fait du poète, la

silhouette lumineuse de l'auteur des Névroses a passe dans la

chambre noire de nos souvenirs, c'est pourquoi nous avons tracé

ces quelques lignes en vue d'encadrer l'expression de cette tète

élégiaque qui hurle des plaintes infinies de possesseur de nuées

dans une musique diabolique et divine.

Octave Uzaxne.

LE

REVUE nin BIOGRAPHIQUE

des Nouveautés du mois

C'est à un mort que l'on doit ce livre de vieillard : <( Feuilles détachées, faisant suite aux Souvenirs cV enfance et de jeunesse, par Ernest Renan, membre de l'Institut (Académie française et Académie des Inscriptions). » L'auteur, en le publiant, a cédé aux sollicitations de son ami très cher et très digne, icu l'éditeui Calmann Lévy. M. Renan 'y apparaît tel que ses léccnts discours à la Pomme ou au Dîner celtique, ou adleurs, et certaines lettres i-endues publiques en ces dci iiiers temps l'ont montré aux liseurs de journaux, c'est-à-dire à tout le monde. Ce sont ces liagments, en effet, qui, avec quelques ^

morceaux de récit ou de critique philoso- ' V^-^^

phique et lllléraire, composent ce volume. De plus en plus, qui ne l'a remarque? — la subtililé de pensée de M. Hcnan, sa finesse d'esprit, se diluent dans une bonhomie souriante, composée avec tant d'art qu'elle donne du charme à ce qui, chez tout autre, paraîtrait éparpillemcnt d'idées efrabàchage. Il a longtemps vécu, la vie lui a été bonne, et, sans s'allligcr que la fin s'en rapproche, il n'en est point las; et il la raconte à la grande famille luunaine, — la sienne, — d'ini fonde patriarche indidgcnl, aimant toujours les illusions dont il est désabusé; il raconte ce qu'il a fait, ce (pi'il a vu, surtout ce qu'il a pensé, se plaisant singulièrement aux nuances fugitives, changeantes, à peine saislssablcs, aux hvpothcses simultanées et contradictoires, à l'éphéméréité des créations de son cerveau de dilettante spéculatif. La causerie est délicieuse, même lorsqu'elle languit ou se répète; on y trouve comme une saveur d'huile et de miel, tout imprégnée qu'elle est, jusqu'en ses malices, d'une épiscopale onction.

Outre les études sur Cousin, II. -F. Amiel, M'"*" Cornu et quelques autres, les deux morceaux ([ui présenteront le plus de nouveauté à la plupart des lecteurs sont l'histoire idyllique, si pénétrante et si pieuse, d'Emma Kosilis et YExamen de conscience philosophique. Celui-ci clôt le livre; c'est comme un inventaire de l'état d'âme de l'auteur. Il en ressort qu'il ne croit à la réalité de rien, mais qu'il est persuadé de la possibilité de tout ; que, pour le reste, il admire les progrès de la science, auxquels il ne voit pas de bornes assignables dans l'avenir, et que, dans leur conduite, les hommes qui ont reconnu le néant des théogonies, des révélations et des cultes n'ont rien de mieux à faire qu'à s'y conformer en suivant le troupeau. Avec cela, un ardent amour de la vérité, et la conviction que l'erreur tombe pièce à pièce; mais il ne faudrait pas beaucoup le pousser, j'imagine, pour lui faire dire qu'en même temps elle se reconstitue morceau par morceau. La Préface est aussi fort curieuse : il y revient sur sa conception de l'amour, qui fait, dans le corps du volume, le sujet d'une assez longue lettre à M. Périvicr, insérée naguère dans le supplément littéraire du Figaro.

Des savantes et clcllcates variations que M. Renan aime à exécuter sur ces thèmes éternels : Dieu, immortalité de l'àme, causes finales, — nous passons à un travail didactique sur l'ylcynosticisme, « Essai sur quelques théories pessimistes de la connaissance, « par M. E. de Roberty (F. Alcan, in-i8). Ceux que ne rebute pas l'appareil dont les philosophes aiment à envelopper la discussion de ces grands problèmes trouveront, dans ce mince volume, une critique nette et tranchante en même temps qu'une ar2;umentation puissamment cimentée de logique. Mais ces traitements rigoureusement scientifiques de l'Idée sortent de notre programme d'Art, et je ne peux m'y attarder. Il est intéressant toutefois de noter l'opinion de l'auteur sur le movivcment de réaction contre le scepticisme et le sensualisme qui s'aiTirme plus fortement de jour en jour : il l'appelle un pseudo-mysticisme, et se défend de lui accorder le titre de néo-mysticisme parce que « ce serait méconnaître la forte part de simulation qui caractérise les élans de l'âme moderne vers l'infini ».

Cela peut nous servir de transition pour arriver au nouveau volume de Joséphin Peladan, le Panthée (E. Dentu). C'est le dixième de son « éthopée « sur « la décadence latine ». Je me hâte de dire qu'il est, à mon sens, le meilleur. La thèse est cjue « l'amour dans le mariage ne peut être tenté que par les riches ou les simples », et qu'il y a « impossibilité d'être pour l'amour parfait, sans la propicité de l'or ». Le développement est l'histoire navrante de deux êtres épris d'idéal, qui s'aiment uniquement et à qui la misère impose la prostitution comme une loi fatalement inéluctable. Ils s'y soustraient cependant : la femme se tue et l'homme devient fou. Le récit, où se meuvent des personnages épisodic|ues, vivants et raisonnables, est coupé, à intervalles calculés, par des morceaux en prose lyrique qui sont comme des chœurs impersonnels annonçant, explicj[uant ou résumant l'action, et où l'idée, généralement simple, se déploie en une eurhythmie éclatante et suave : l'art de l'écrivain y apparaît, magistral. Mais ce cjue je loue par-dessus tout dans ce livre, c'est l'enchaînement logique des événements, l'humanité des carac-

tèrcs, la clarté progrcssaiilc du style, et enfin labscncc de l'élcment nieiveilleux qui, dans les volumes précédents, fait qu'on se demande si l'auteur est un mystificateur des autres ou un automystifié. Une figure symbolique, d'une beauté douloureuse, par Alexandre Séon, orne la couverture, et Knopfl' a exécuté au vernis mou un frontispice où des sphinx bizarres et suggestifs traversent les espaces d'une nuit stellée.

Moins inquiétantes , mais non moins chimériques sont les figures ({uc M. Pierre Loti, de l'Académie française, évoque de la cendre du passé et des nuages du souvenir dans son Fantôme iVOrienl (Calinann Lévy, in-i8). Est-il besoin de dire que ces ombres cllacées, ces sensations galvanisées, ces sentiments morts ressuscites pour une heure, ces paysages décrits en partie double, — tels qu'ils parurent jadis et tels que les mêmes yeux vieillis de vingt ans les voient, — sont autant d'effluves, subjectifs ou objectifs, d'une personnalité unique, qui est M. Pici-re Loti? Quant au fond, c'est le commentaire, le développement et la rectification du premier fragment d'autobiographie amoureuse qu'ait public M. Pierre Loti, sous le titre à'Aziyadé. Je ne parle pas de la forme, (pii ne varie guère : toujours le même sirop, avec, chaque fois, un peu plus d'eau dedans. Cette nouvelle production n'est pas pour accroître notre impatience d'entendre M. Julien \ iaud prononcer le discours de réception de l'académicien Pierre Loti.

Un qui n'est pas des Quarante, mais qui les connaît assez pour y avoir recueilli les traits d'un tvpe caricatural et répugnant, M. Alphonse Daudet continue la série de ses avatars d'écrivain. Ce n'est pas lui qu'on pourrait comparer à ce marchand de coco qui, à force de remplir sa fontaine sans y renouveler la réglisse, finit par ne plus débiter que de l'eau sale. Il sait que qui n'avance pas recule et que la répétition d'une chose quelconque, fùt-clle bonne, fùt-clle, en son genre, parfaite, n'est pas le progrès. On fait des faux pas, sans doute, et parfois des chutes. (Qu'importe? Le véritable artiste se relève et se met en marche vers le mieux. Je n'avais pas encore lu de ^L Alphonse Daudet un roman aussi simple dans sa structure, aussi net et dégage dans son style, et de plus haute portée sociale que Rose

et iMnetle : « mœurs du jour » (Collection Guillaume, E. Flammarion, in-i8). C'est vraiment le drame du divoi'cc , non pas avant, où le divorce apparaît comme une délivrance et une solution, — mais après, où l'homme de cœur, qui a des enfants, s'aperçoit qu'il s'est mis, par le divorce, dans une situation plus cruelle et désormais sans issue. L'amour profond du père, le naïf égoïsme des deux filles, les odieux calculs d'une mère affolée de mondanité, peut-être inconsciente, mais à coup sûr perfidement féroce, l'implacable fatalité qui ne permet même pas au malheureux homme de se reprendre à un amour nouveau, digne de lui cette lois, et qui, du môme coup, scelle le sort déplorable d'une femme, exquise et sublime dans sa maternité, allant jusqu'au sacrifice de tout, voilà ce que M. Daudet nous montre avec les mille détails vivants c|ue son extrême acuité d'observation lui fournit. Une émotion franche et saine y palpite d'un bout à l'autre, communicative, pénétrante, et, par places, d'une poignante âpreté. Rose et Ninette a sa place clans l'œuvre du maître à côté — puis-je dire au-dessus? — de Jack et de Sapho.

Dans Ermel'me (Bibliothèque Charpentier), INI. Abel Hermant fait une curieuse restitution des mœurs amoureuses à l'époque du Directoire. Le décor est parfait, costume, ameublement, paysage. Mais cela n'est rien à côté de la description fouillée, nuancée, poussée jusqu'au fini extrême, des états d'âme de ces hommes et de ces femmes, amants et amantes, tendres, sensuels, ardents, jaloux, naïfs ou vaniteux. Il y a là une finesse et une sagacité d'analyse, une psychologie rétrospective tout à fait précieuses et délicates. La seconde partie se passe à l'armée d'Italie et la façon dont sont traités les récits de bataille fait invinciblement songer à Stendhal. Non pas que la Chartreuse de Parme y soit en rien imitée. Mais, comme dans la Chartreuse de Parme, les acteurs ne racontent cjue ce qu'ils ont vu, tel cju'ils l'ont vu au travers de leurs préoccupations personnelles : de là cet air de famille dans les tableaux des deux écrivains, qui n'enlève rien à l'originalité et à l'invention du second.

Quelque éloigné que soit de nous l'an IV de la première République française, Une et Indivisible, MM. J.-H. Rosny remon-

tent encore un peu plus haut. « C'était il y a vingt mille ans, » ainsi débute leur u roman des temps primitifs », Vamireh (Ernest Rolb, in-i8). Les grands Dolichocéphales occidentaux, les petits Brachicéphalcs sacerdotaux de l'Orient, les Tardigrades mangeurs de vers, les Hommes des Arbres qui sont les singes anthropoïdes, la faune de l'époque quaternaire, ses fleuves, ses forêts, ses plaines nues, ses cavernes, tout cela v revit avec une singulière puissance de relief et de covdcur, traversé et agité par les aventures du héros Yamirch, qui enlève une fenune aux tribus orientales et est ainsi le premier trait d'union entre les deux races. Je ne l'echercherai point la valeur scientifique de ces descriptions de choses et d'êtres préhistoriques, et je les tiens pour aussi exactes qu'il se peut. Elles sont, en tout cas, vigoureuses et chaudes, d'une réalité littéraire que nul ne saurait contester. Les personnages qui évoluent dans ce cadre sont bien des hommes, — primitifs et quaternaires, — tant que ABL Rosny voudront, — mais en somme mus par les mêmes besoins et les mêmes passions (jne nos civilisés fm-dc-siècle, avec moins de veulerie pourtant. Le récit, oîi se succèdent les scènes héroïques d'une lutte incessante de l'homme contre les fauves ou des hommes entre eux, adoucies par les lueurs idylliques d'un amour de femme, est entraînant et véritablement émeut. Je sais bien cju'il y a dans cet attrait et cette émotion le même élément qui a fait le succès des romans indiens de Fenimore Cooper et de ses imitateurs. Il n'en est pas moins vrai qu'on est fortement empoigné, et c|ue les auteurs n'ont pu obtenir ce résultat sans beaucoup d'art. Je voudrais pouvoir citer un long passage de « la nuit bellicjueuse », au début du livre, et tout le dernier chapitre, intitulé Retour. Ces pages, comme beaucoup d'autres dans le volume, sont grandiosement belles. Je fais mes réserves quant à certains procédés de style et à l'usage de certains vocables comme le k pleuvotement des ombres et des clairs » ; mais, en fin de compte, j'ai lu ce livre avec un intérêt croissant et en remarquant partout l'ampleur et la richesse de la forme : je suis heureux de pouvoir rendre ce témoignage d'un livre de MM. J.-H. Rosny.

UÉcornifleur, de M. Jules Renard (Paul Ollendorlf, in-i8),

nous ramène à la société contemporaine, où le rallinement s'exaspère jusqu'à imaginer toutes les vilenies et à en commencer l'exécution, sauf, au moment de les accomplir, à tourner bride précipitamment, pour se réfugier dans les vieux principes, cent fois raillés, d'une honnêteté démodée, parce qu'on ne peut aller plus loin sans s'exposer aux critiques d'un monde qui vous a fait ce que vous êtes, et qu'en réalité on a peur. C'est l'écornifleur qui raconte lui-même son aventure; et comme, s'il est menteur avec tout le monde, il est à peu près franc avec lui-même, il apprécie ses actes d'un ton d'cgoïsme candide qui ajoute du ragoût au plaisir évident qu'il prend à dépiauter les âmes des autres. Le talent très personnel de M. Jules Renard, où les Anglais reconnaîtraient quelque chose de leur humour et où nous distinguons une ironie froide qu'alimente sans cesse la vue nette des ridicules et des malpropretés de la vie courante, a trouvé là un cadre à souhait pour se développer. Le style est comme la pensée, lucide, tranchant, volontiers cruel. Mais on aurait tort de croire à de la sécheresse et à de l'insensibilité. Ce sarcastique sait émouvoir, et j'imagine que la dureté de son ironie est en raison directe de son effort à refouler en lui les mouvements de l'enthousiasme ou de l'indignation.

Ce ne sont pas les passions atténuées, tenues en bride par le calcul ou la peur, aboutissant au demi-adultère, au demi-viol, au mariage promis et esquivé, écorniflant tout sans dévorer rien, que M. Gustave Gviiches aime à peindre. L'auteur de Céleste Prudhomat a créé dans Philippe Destal ÇTie&se et Stock, in-i8), le type peu ordinaire de l'homme dont un amour prend toute la vie. Celle c|u'il aime meurt, il croit étouffer ses regrets dans les plaisirs faciles, et le jour où il rencontre une jeune fille dont la voix et les traits lui rappellent la morte, il l'épouse. Mais Laure n'est pas Adrienne et l'illusion n'est pas possible longtemps. Dès lors, il n'aime plus que son souvenir, s'enferme et s'immobilise en lui, s'en laisse lentement et voluptueusement consumer, et le jour où, surprenant sa femme et son ancien ami qu'elle a pris pour amant, souhaiter sa mort et se partager d'avance ses dépouilles, il est frappé d'une attaque de paralysie et se sent mou-

rir ; il appelle à son chevet les deux indignes et, dans un dernier soufTlc, leur dit : Merci.

Que de volumes encore, qui demanderaient mieux qu'une sèche analyse, et que je peux à peine signaler! C'est un nouveau récit de Henry Grévillc, Le Mari dWuretle, aimahle à lire comme tout ce qui sort de la plume de cet écrivain (E. Pion, Nourrit et C"'") ; c'est Mer sauvage, par Pierre ^laël, — dont les éditions se multiplient; c'est Chaîne dorée (E. Flammarion), où M. Pierre Sales étudie les déformations que la passion de l'argent peut faire subir à la conscience; La Vie d'artiste (Pion, Noiu-ril et C'"), dont l'auleur, M. Ch. IMoreau-Vauthicr, a, lui aussi, « un joli brin de plume à son pinceau, » les « tableautins » si variés et si agréables à voir (pie lo. baron Arnold de Woelmont nous envoie de Bruxelles, Vllahil d\Arh'(imn (Bruxelles, Oscar Schepens), les héroïques récits que INI. ^larguerltte intitule le Cuirassier blanc, et tant d'autres encore que je dois laisser de côlé, quitte à y revenir le mois prochain, pour faire une place, si petite qu'elle soit, aux produdions des poètes.

Je ne ferai que rappeler les beaux vers, pleins de fougue, de passion, d'iiarmonic, de lumière, el, (piand il le faut, de tendresse et de gaieté, dont Jean Bichepin a tissu son grand drame : Par le Glaive (G. Charpentier et E. Fasquelle), où vibrent les héroïques vertus qui, depuis des années semblaient bannies du ihéàlre, et qui seules, pourtant, font battre haut le cœur.

M. Francis Yielé-Griffin, un des jeunes poètes les plus en vue, donne, sous un titre déjà choisi par lui pour un premier recueil : Les Cyfjnes, de nouvcavix poèmes (Léon ^ anier), construits, comme les autres, selon les prosodies innovées et vagues, où le son et la couleur, — deux termes synonymes ou tout au moins complémentaires, — jouent un rôle mystérieux, et qui me semblent, à moi, profane, avoir l'harmonie d'une prose cadencée dans le mouvement monotone (ju'un traducteur habile obtient en transposant dans sa langue, ligne par ligne, des vers étrangers. Encore M. Yiclé-Griflin conservc-t-il un peu de la rime, dont beaucoup de ses émules font fi tout à fait. L'inspiration de ces poèmes est toute personnelle, rcmembrances d'amour c\và se

nouent en symboles, et traversent l'esprit du lyrique comme de grandes ombres sur un mur où clialoic le soleil. En la jeunesse des autres, qui fleurit, j'aime ma propre jeunesse, où il n'est plus guère, hélas ! de fleurs à cclore, et nul plus que moi n'a les yeux tendus vers l'avenir. Mais quoi ! est-ce donc là œuvre de jeunes? Et faut-il croire vraiment que de ces tentatives — curieuses sans doute, et méritoires puisqu'elles impliquent l'inquiétude et la recherche de l'esprit — sortira la formule de la littérature de demain ? Je ne savu'ais me le persviader. Au déclin des civilisations tout comme à leur origine, la littérature, la poésie, surtout, est la synthèse du sentiment et de la pensée des foules; ce cj^ui fait c|ue, plus tard, on dit qu'elle en est l'expression. Or, dans les œuvres de ces nouvelles écoles, est-il possible de Aoir autre chose que la contcmj^lation du moi extériorisée en verbe? Et cjui, hors ceux d'une coterie d'initiés, ou, si l'on veut, d'une aristie cjue d'autres aristies contestent ou condamnent, se sentira ému, soulevé, entraîné jDar les mélopées languissantes dont le son plus encore cjue le sens doit, d'après le poète, initier le lecteur à des états d'âme simultanés ou successifs ? A ce point de vue, les Chansons de Bruant sont plus représentatives d'un des aspects de la société moderne que les Cygnes et autres « écrits pour l'Art». Je pense pourtant que tant d'cflbrls d'intelligences supérieures ne resteront pas stériles. Plus de liberté dans l'expression, plus de largeur dans la compréhension des choses artistiques, me semblent en devoir résulter, et j'y applaudis d'avance avec joie. Mais, je le répète, les idées générales, les passions communes à tous, voilà la véritable matière de l'Art, et encore plus dans ce qu'elles ont d'universel que dans les caractères d'exception qu'elles peuvent présenter ; parce que cela seul a la puissance d'ébranler sympa thiquement les cerveaux, et d'émouAoir affectivement le cœur de nos semblables.

Sous le pseudonyme de François Casale, une jeune fdle, doublement française puisqiie c'est une Parisienne d'Alsace, fait des vers harmonieux et doux, tout pénétrés de grâce et de fraîcheur. Neiges d'avril (Fischbacher ; in-iG), tel est le titre de ce petit volume, pour lequel le poète universitaire Eugène Manuel a

écrit une leltrc-préface où il proclame, avec une autorité que je suis heureux de reconnaître, que les vers de François Casale sont charmants, ingénieux et naturels et que ce serait « tant pis pour ceux qui ne goûteraient pas cette jeune et printanière poésie, ou qui lui marchanderaient la s\mpathie et le icspcct ».

Le Monde aimé, de JM. Ernest Praiond (Alphonse Lemerre), c'est la France, avec ses provinces, ses aspects, ses coutumes, ses mœurs, avec aussi sa u tache noire », l'Alsace et la Lorraine arracliécs et faisant plaie à son flanc. Il chante ces grondes choses en hons vers nerveux, pleins, sonores, un peu pléthoriques, peutêtre ; mais qui s'en apercevrait s'il n'y en avait tant d'autres lymphatiques et anémiés?

^i. Sextlus-Michel, Provençal émigré à Paris où il est devenu maire et président des Félibres parisiens, a mis en vers ses impressions au cours des visites qu'il a faites le Long du Rhône et de la Mer avec les Félibres et les Cigaliers (Paris, E. Flammarion ; Avignon, \ vc Roumanille). Ce sont naturellement des vers du cru... du Rhône, « en prouvençau linde beliiguet », connue dit Mistral dans une Causerie piéfacièrc. Mais, pour la commodité du très grand nombre d'amateurs qui sont enthovisiastes de la langue d'oc tout en n'en comprenant pas un mot, la prévovance expérimentée de l'auteur a pris soin de mettre en regard une version en vulgaire prose d'oil. C'est un charmant souvenir que tiendront à avoir tous ccvix qui ont pris part aux fêtes et excursions du Félibrige, et tous ceux qui regrettent d'en avoir été absents.

Le Livre d'un Forestier, cjue M. Léon Duvaucliel publie chez Savine, est mi-partie prose et vers. Le goût vif des plaisirs de la chasse, l'amour de la campagne sylvestre se manifestent dans l'une comme dans les autres. Quoi qu'il en soit, les autres ne sont pas ce que je préfère : vers spirituels d'amateur, et rien de plus. Ils sont, d'ailleurs, en faible minorité, et la bonne prose, naturelle, alerte, parfumée des senteurs forestières, animée par les récits de chasse et les descriptions d'auberges et de maisons de garde, est d'une lecture délicieuse et saine. Cinq reproductions photofypiques assez bien venues de fusains joliment dessinés par

l'auteur, qui ne se contente pas d'être écrivain sous les deux modes, ornent agréablement cet attrayant volume.

Ces impressions de chasseur cl d'excursionniste sont, après tout, des fragments d'autobiographie. C'est aussi ce cjue nous offre, dans un autre ordre d'idées, M. Francisque Sarcey avec ses Souvenirs d'âge mûr (Paul Ollcndorff). On se rappelle les Souvenirs de Jeunesse. C'est la même bonhomie et le même charme, avec un attrait de métier en plus. Le volume est exclusivement consacré à la carrière conférencière de Sarcey, et il se plaît à y analyser les causes de ses succès et de ses chutes ; il trace même les règles générales que doit observer un aspirant conférencier pour avoir chance de gagner l'oreille du public. Le bon sens, qui n'est un peu gros que par une malice de l'auteur, l'esprit qui pétille au travers, la bonne humeur que les fours n'aigrissent point non plus que les ovations ne la gonflent en orgueil, les vues libres sur les choses littéraires, sur les littérateurs et sur les cabotins de ce temps, les innombrables anecdotes semées partout, fout de ce volume un des livres les plus amusants qui aient depuis longtemps paru. Ajoutons que, pour plus d'un, les sages conseils qui y sont donnés en souriant et les leçons cjui en découlent le rendent un des plus utiles.

Le sixième volume du Journal des Concourt, le dernier qvii doive être publié du vivant de l'auteur et jusqu'à la vingtième année cjui suivra sa mort, présente, plus fragmenté peut-être, mais non moins vif, l'intérêt de ceux qui l'ont précédé. Il va de 1878 à 1884, et contient les plus curieux détails sur les livres et les auteurs qui ont marqué dans cet intervalle. 11 est bien inutile d'insister ici sur la valeur documentaire et artistique d'un livre que tout le monde lira et à propos duquel je ne pourrais, forcé que je suis de me borner aux jugements d'ensemble, que répéter ce que j'ai eu à dire de ses aînés.

Il y a dans les lettres, dans la philosophie, dans l'histoire, des thèmes éternels, toujours traités, jamais épuisés. Jeanne d'Arc est de ceux-là. Un homme qui a fait de la littérature anglaise son domaine particulier, l'audacieux et patient traducteur deShelley, M. Félix Rabbc, a eu l'idée de rechercher les traces que le souvenir de Jeanne d'Arc avait pu laisser dans les monuments litté-

raii'cs de rAnglclcrrc depuis Holinshed, le chroniqueur, et ^larlow, le dramaturge, jusqu'aux écrivains de ce temps-ci. Il en est résulté un livre de près de quatre cents pages, tout à la gloire de la Pucelle (Jeanne d'Arc en Angleterre ; Albert Savine). Notre patriotisme, non moins que la vérité historique, y trouve son conq)tc. Mais il faut encore savoir gré à M. Kabbc d'avoir, en faisant un corps de tous ces témoignages épars, mis en pleine lumière la bonne foi et l'impartialité de nos voisins sur cette question, et contribué ainsi à dissiper les malentendus et les notions fausses, si tenaces dans certains esprits.

La collection les Artistes célèbres, que publie la librairie de l'Art, vient de s'enrichir d'une biographie d'Abraham Bosse où M. Anlony Valabrègue a avivé sa science spéciale de la grâce de son esprit. Le volume, un in-4" de ii6 pages, ne contient pas moins de 42 reproductions. Il est terminé par un catalogue détaillé, que les amateurs et les marchands d'estampes eux-mêmes pourront consulter avec fruit.

J'ai à signaler la continviation de deux beaux et grands ouvrages, l'un où la compilation — éclairée, il est vrai, par une judicieuse et savante critique — a la plus forle part : Le recueil des documents pour l'histoire du club des Jacobins de Paris, dont M. F. -A. Aulard publie le troisième volume, qui va de juillet 1791 à juin 1792 (Jouausl; Noblet; maison Quantin; in-S"), et l'autre, de qualités historiques plus hautes, dans lequel M. Albert Sorcl expose lumineusement et en détails l'histoire de l'Europe dans ses rapports avec la Révolution (L'Europe et la Révolution française ; E. Pion, Nourrit et C"; in-8"). L'auteur vient d'en donner la quatrième partie ( 1794-1790). Il y traite plus particulièrement la question des limites naturelles de la France, sujet qui n'a malheureusement rien perdu de son intérêt d'actualité.

Les livres de M. Edouard Drumont serviront, sans doute, à l'histoire, mais ils sont loin de la sérénité qu'on demande aux œuvres de l'historien. Ce sont des livres de combat et d'attaque, à ce point que l'auteur doit venir en personne à la rescousse et les défendre l'épéc à la main. Ce n'est pas le rôle de l'Art et l'Idée de rechercher si, dans son dernier volume, M. Edouard Drumont a

réellement découvert et révélé le Secret de Fourmies (Albert Savine). La vérité, qui n'est pas la même quand on passe d'une frontière à l'autre, ne change pas moins avec les partis. Ce qui est incontestable évidence dans un camp est odieuse calomnie dans l'autre ; quant aux indifférents, à quoi bon s'adresser à eux? Ils n'y apportent qu'un intérêt de curiosité, et pour peu que leur tranquillité risque d'en être troublée, ils préféreront de beaucoup se passionner pour César contre Pompée, ou pour Vercingétorix contre César. Donc, en attendant que les événements lugubres qui se passèrent à Fourmies l'an dernier soient, pour povivoir être jugés impartialement, devenus de l'histoire ancienne, il ne me reste qu'à constater que l'anti-sémite Edouard Drumont n'a rien perdu de sa fougue, de l'ardeur de ses convictions ni de sa vigueur à les soutenir.

Les chroniques des tribunaux que fait M. Maurice Talmeyr ont toujours une allure dramaticjue saisissante, et il y ajoute souvent une enquête personnelle qui lui permet de montrer à ses lecteurs bien des dessous pittoresques, tragiques ou lamentables, de la vie du peuple à Paris. Ce sont donc de véritables études de mœurs, et il faut lui savoir gré d'en réunir les principales en une série de volumes, dont le second vient de paraître {Sur le Banc; 2^ série. Pion).

Sur ce banc, où M. Talmeyr prend des types si variés de vicieux et de criminels, viennent souvent s'asseoir de pauvres créatures qui ont perdu le sens moral en dés lieux reconnus, surveillés et protégés par la police, sous le nom officiel de maisons de tolérance. Le docteur Louis Fiaux, qui a déjà écrit plusieurs ouvrages sur la police des mœurs et sur la prostitution, publie, chez l'éditeur Georges Carre, une étude très fouillée et d'une austère, mais comjilète, franchise, sur ces maisons, les traitements auxquels les femmes y sont soumises, et l'insuffisance des garanties sanitaires qu'elles peuvent présenter. Il conclut nettement et fortement à leur abolition. On comprend que nous ne nous arrêtions pas à un tel sujet; mais il fallait mentionner ce travail consciencieux et hardi, qui touche aux plus délicats problèmes d'hygiène et de moralité.

Pour revenir à de plus innocents tableaux, nous n'avons qu'à prendre les Récits de nos Elèves, recueillis et rcvvis par M. Auguste Bourgoin, professeur au lycée Michelet, et illustres par le maître dessinateur Gustave Fraipart(E. Flammarion). Ces compositions, de tons très divers, ont toutes de l'intérêt et quelques-unes témoignent d'un véritable sens littéraire. Elles forment, dans leur ensemble, un cliarmant et utile complément à l'ouvrage si bien composé, si plein, si pratique, mais plus didactique, de MM. Lhommc et Petit, que je signalais le mois dernier : La Composition française aux examens (Noury et C'"'; in-8"). C'est le livre de lecture à côté du livre d'étude. D'une exécution matérielle soignée, artistique même, et ne coûtant pas plus cher qu'un in-i8 ordinaire, c'est un volume à mettre dans la case de tout élève de seconde et de rhétorique : ce n'est pas à dire qu'il ne soit pas bon à récréer et à instruire des lecteurs plus âgés.

Notre morceau bibliographique de la fin, celui qu'il convient à un bibliophile de garder pour la bonne bouche, est aujourd'hui un morceau de taille et de choix. Il ne s'agit de rien de moins que d'une bibliographie sportive, dressée par M. le comte G. de Contades sous le titre : Les Courses de chevaux en France (i65i- 1890). On se rappelle peut-être un curieux article, donné jadis par le comte de Contades au Livre, sur les sportsmen bibliophiles et particulièrement sur certaines reliures à emblèmes équestres. L'auteur préparait-il déjà le travail considérable que j'enregistre aujourd'hui? Rien n'est plus pi'obablc. Quoi qu'il en soit, ce volume est .le très bien venu. Préface agréablement érudite et spirituellement anecdotière, catalogue aussi complet et détaillé qu'on pouvait l'espérer, où la plupart des articles sont suivis de notes curieusement documentées, tirage restreint exécuté sous la direction de Rouquctte, rien ne manque à ce bel in-octavo pour en faire un de ces livres de chevet que les bibliophiles se plaisent à consulter.

B.-H. G.WSSEKO.N.

X^KS KCRITS DE^S J-E^XJI^KS

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