‹ L'Art et l'idée [serial]Chapitre 49 sur 90 · REVUES ET IDEES NOUVELLES · texte numérisé non relu

REVUES ET IDEES NOUVELLES

E crois que dans ces derniers temps, il avait été question de nouveaux manifestes parmi le monde de la jeune littérature. D'aucuns, même, préparaient déjà des réponses. Les manifestes prédits n'ont pas vu le jour, mais, à leur place, et à propos du romanismc, ont paru trois bons articles : dans ; le Repentir de Pythéas, par M. Maurras, la Romaniié, par St-Antoine; et, dans la Plume, Ecoles, par M. Retté. Malgré le talent de M. Maurras, .il ne semble pas que l'école romane exerce jamais une grande influence sur les écrivains nouveaux, et le terme de symbolistes — selon le mot de Retté et celui de R. de Gourmont — semble devoir rester

VErmilage

« une ctiqucllc dcsignant les poètes idéalistes de notre époque : une épilliète commode, et rien de plus ».

Vouloir à tout prix que l'art n'existe pas hors depavs roman, cela est aussi trop absurde. « Quoi ! il n'y aurait pas d'art persan, d'art hindou? s'écrie St-Antoinc... — Qvic nous avons, ces derniers temps, abusé de l'obscurité germanique ou anglo-celte, et c|u'un régime de clarté et de méthode nous doive cire tonique, il n'y a pas là matière à fondation d'école. »

Il ne faut cependant jamais prendre ou rejeter en bloc, et on doit reconnaître que M. ^laurras a raison de faire dire par Pythéas aux jeinies littérateurs: « Jupiter nous a chargé d'introduire la loi dans la confusion, de proclamer l'harmonie au sein du trouble même... de séparer le doux de l'amer, le ferme de l'instable, et ce qui doit périr des choses immortelles; » « de tirer, selon le mot de Guiguou, nos rêves des limbes de l'ébauche. » « Il faut guider sa fougue, dit encore Alph. Germain (étude sur de Grou.r, Revue de la Littérature Moderne), non se livrer à elle. L'action gagne toujours à être présentée en d'eurvtiuuiques linéalures ; s'en tenir à l'ébauche, c'est gaspiller son talent. » Et M. Séailles, de la Revue Blanche, fait au ^ inci cet éloge, que quelques écrivains, même néo-romans, feraient bien de s'efforcer de mériter : u il a voulu la réalité de ses rêves. »

A ces citations, toutes empreintes du même esprit, on sent qu'il passe dans les arts nouveaux un souffle réformateur. L'exubérante imagination de nos poètes les a conduits parfois à un manque d'ordre et de cohésion qvii enlève à leur production une grande somme de charme et d'effet sans y ajouter aucunement de la valeur artistique. Ils le sentent et se corrigent. C'est cju'en effet, si la forme n'est rien quand elle ne couvre rien, l'idée, cette subtile essence, qui n'est pas enfermée dans un vase adéquat, s'échappe en brume insaisissable. Et si les rêves des déséquilibrés conservent l'incohérence des songes, ceux de l'artiste se concentrent, se condensent de plus en plus jusqu'à se fixer en images, — symboles immuables, — d'une parfaite netteté: alors, évoquée par le sentiment qu'elle doit exprimer, la forme, selon le mot de M. Séailles, n'est que l'esprit visible.

Mais dire qvic les romans atteignirent seuls ce but, c'est n'avoir rien compris aux pures harmonies du Kalewala ni aux Créations des Eddas, qui, bien qu'exubérantes d'une vie intense et profonde, sont cependant formées, et éternellement.

A cette perfection atteinte parfois par l'âme vierge des rapsodes, nous, dont le sens artistique est faussé par la contemplation de trop d'œuvres médiocres, nous n'y pouvons parvenir que par des études techniques et esthétiques. Nombre de bons esprits sont là pour nous diriger. Alph. Germain, dans la Plume, s'occupe de la décoration au théâtre, et, dans V Ermitage, de la décoration de r intérieur. Ici, il conseille au dramaturge de « faire porter par les acteurs les couleurs de sa pensée ; — complémentariser son esthésie passionnelle par la décoration ; — nuancer le décor cxpressivement afin qu'il joue son rôle dans la pièce, et que, le rideau levé, aucune dissonance ne choque l'œil du spectateur». Là, il demande que la fresque intime remplace le tableau de chevalet qui ne s'harmonise que par hasard à l'ameublement, et énonce quelques lois de décoration : « Une toile n'est pas décorative parce que kilométrique... On lie à l'architectonique, on adapte, on incorporise au mur : par l'Eurythmie, l'Unité de composition et d'échelle, l'interprétation synthétique des personnages et de la nature... » et la science de l'arabesque et du rythme des lignes.

M. Ernst, d'Art et Critique, étudie le Silence au théâtre. Il nous le montre, dans les œuvres de Wagner, exprimant : « Le virginal émoi... l'amère volupté des adieux... l'étonnement... l'incompréhension d'une âme très simple... », etc. Enfin, M. Becrbohm Tree, dans une conférence faite à Londres et reproduite par la Revue d'Art Dramatique, combat le culte du laid. Etudiant, avec une trop froide impartialité, la Princesse Maleine, il dit que u le drame doit être littéraire, mais d'abord dramatique » et que « les hommes demanderont toujours à l'art de leur présenter un miroir dans lequel ils se voient en beau ».

A ces excellents enseignements critiques, M. Dubus, par l'exemple qu'il donne, joint quelques conseils aux facteurs des vers libres, à ces poètes cpi sont, idéistement, les plus pénétrants.

les plus subtils d'entre les jeunes, mais .dont la prose bien cadencée ne saurait remplacer le vers qui a sa raison d'être dans le nombre, la durée, l'accent, la rime ou l'assonnance. Ses pièces, publiées par le Mercure et la Plume (Quand les violons sont partis), montrent qu'il a compris que la rime ne sufTit pas à rythmer, et qu'il sait qu'en aucune langue — européenne, au moins (je ne saurais parler des autres) — on ne fit des vers sans conserver quelque rapport de nombre dans les pieds ou dans le mètre ; il a vu (pie le but auquel devait aboutir le disloqucmcnt de l'alexanthin était la création de césures plus nombreuses, mais régulièrement disposées.

Ses vers de neuf pieds sont très harmonieux :

L'or rosé | tic l'auro | rc incendie Les vitraux | du palais | où se danse...

Le grand artiste qu'est II. de Régnier arrive souvent à la même disposition régulière de césures. Tel qu'en songe (Jeune Belgique) renferme des images étrangement nettes, riches et évocalrices d'idées. Le poète chante :

... Les doux vergers de notre songe

Où le passé sommeille, tressaille et se rendort.

Au bruit de ses fruits mûrs qui toniijcnt

A travers l'oubli, dans la mort, Un à un et un encor.

L'art (( étrange et solitaire » du chantre des épisodes a pour compagne, dans le même recuôil, — où se trouvent aussi des Rimes de Gilkin, — la poésie maladivement intense de Verhœren, qui, dans les Cliimèrcs des Rideaux, revoit celles qui blessèrent son âme :

Mon âme est une proie Avec du sang et de grands trous Pour les bêles d'or et de soie.

Aussi intense, à force de vérité montée au style, le Beau roi Charles IX, si humain, de Giraud, est terrible et poignant.

Le Rêve de vivre (Ermitage) de C. Morice, bien qu'obscur

à certains passages, témoigne de moins de force et de plus de

pensée :

Je sais un pays de merveilles, Toute autre patrie est l'exil ; C'est d'y rêver lorsque tu veilles Sur mes rcves qui fait mes cils TremJjlcr au bord de mes paupières.

Les Crépuscules (St-Graal) sont pour M. Morlce un thème à évocations où la sensation est prise comme clément de description. Plus lyrique, Le Cardonnel, dans les crépuscules de son âme lassée (Tentation, Ermitage), entend les tabacs dire :

Reste un chanteur, mais pour toi seul, parmi nous seuls. Va, nous te conduirons à la tombe avec charme. Et si, devant la vie enfin ton cœur désarme, D'avance nous aurons pour toi de doux linceuls.

Ses vers des Deux années sont pleins d'images fraîches et bien expressives : l'année précédente vint a Adorable,... en bondissant sur les collines », et à l'approche de la nouvelle, qu'accompagne l'espoir, il « entend chanter à l'Orient toutes ses futures années ».

Le Mercure aussi publie de bien bonnes poésies : VHortorwn Deus, de Catulle, traduit par Raynaud; la Fée aux Mousselines de J. Court, les Captives, descriptions alertes et nettes d'A. Aurier, et des vers du Rhymers Club de Londres, parmi lesquels il faut citer /es Carinélistes de M, Dowson, mais surtont Beauty Accurst, de M. Richard de Galienne, pièce absolument géniale.

J'aurais tort d'oublier M. Rcdonnel, qui en des Pages Sereines (Ermitage) regarde « Son cœur se pavaner — Avec, au bras, une princesse de son choix » et Boès, dont les vers (Pour Violoncelles), charmants d'ailleurs, sont gâtés par « le bagne obscur de son âme » et u le pesant boulet des avrils d'antan » . Il faut encore citer : dans la Plume, l'Ode à Du Plessys, de M. de la Tailhède ; Nocturne, poésiquctte assez descriptive de la Nuit aux bois, par Degron ; — dans la Revue Indépendante, Turris Eburnea, vers et scènes trop décoratifs, de G. et J. Couturat; le Vœu de Vivre de

R. Ghil ; — dans la Revue de la Lillérature Moderne, des vers de M. Lcgrand, A tel poète symboliste, signalent le défaut communaux jeunes : la prépondérance trop absolue de rùme sur le cœur. Quant aux inédits, très inférieurs, de Baudelaire, la Revue de V Evolution aurait mieux fait de ne pas les publier.

On ne retrouve pas dans les proses lyrirpies les hésitations de facture qui si souvent déparent les vers de nos poètes. Presque toutes, subtiles, pénétrantes, sont inspirées par le plus ardent mysticisme. Sans parler des poèmes du Saint-Graal, revue mystique par principe et par programme, nous voyons dans la Jeune Belgique un grand artiste du style, M. Demolder, conter comment Nazareth devint La Cité morte dans Vor, quand tous ses habitants eurent suivi Jésus (( (]ui s'en allait, magnifiant les foules ». Il y a également une sensualité myslic^ue et vm idéalisme sensuel dans les proses. Vers l'impossible, que M. Tardivaux public dans l'Ermitage, a côté des Dédicaces, de Retté, un peu intime, mais profonde d'expression en même temps rêveuse et passionnée.

Puis, c'est M. Mazel qui nous montre Les trois rois Mages, moins clairvoyants, dans leur science, que les bergers, les simples, dans leur instinct; puis, M. de Govumont qui nous révèle, dans la Plume, les ingénieuses Correspondances c|u'il suppose entre la vie présente et la vie en Dieu. Tous mystiques, aous dis-je, tous... excepté, cependant, J. Renard, du Mercure, dont ]e Poil de Carotte est si vrai, si positif, et J. Rosnv, de la Revue de VEvolution, dont la C/irts/mas est si « photographie instantanée ».

Le voyage du jeune Ililarion par II. de Régnier, et les Inédits de Laforgue dans les Entretiens ; — Le Fantôme, de M. de Gourmont, dans le Mercure; — L'ironique nouvelle: Balagnère de Balaguère, par ^1. Gaulot, et le spirituel Pèlerinage à Bayreuth, par M. de Saint-Auban, dansla France Moderne ; — D'intéressantes études sur Le Théâtre en Allemagne, par AI. AVagnon, et sur la Littérature Scandinave par M. de Casanove, dans la Revue d'Art dramatique ; — • Les Magiciens du style, par M. Riolor, dans la Revue de V Evolution ; et des extraits d'Ibsen dans la Revue Indépendante complètent la série d'articles à signaler.

A voir tant de talent et d'efforts chez les « Jeunes » on s'étonne qu'ils n'aient pas encore fait cette Trouée dont parle M. Corneau dans Art et Critique. Pourtant, leur triomphe importe, sinon à eux, du moins à notre époque, et il serait peut-être bon, selon le Projet exposé par M. Germain dans les Entretiens, (( qu'une société d'écrivains s'entendit avec une Société d'artistes, — celle des Indépendants, par exemple, — pour organiser à frais communs une exposition... On installerait des tables, avec périodiques et livres à la disposition des visiteurs; en une salle réservée des auditions poétiques alterneraient avec des conférences. »

Pourquoi ne pas essayer? C'est peut-être un moyen de faire connaître au public l'art nouveau qu'il ne dédaigne que par ignorance et de préparer le Règne de VEsprit dont Lorenzo Vero nous a parlé, dans Art et Critique, avec tant d'éloquence.

Pierre Valin.

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