‹ L'Art et l'idée [serial]Chapitre 62 sur 90 · MONOGRAPHIES D'ARTISTES · texte numérisé non relu

MONOGRAPHIES D'ARTISTES

lui. vJOSE^FK CHènKX

E qui exaspère au plus haut degré les sincères amateurs d'art et les sensitifs contemporains, c'est la pauvreté lamentable du goût décoratif de ce temps, surtout au point de vue de l'architecture et de l'ornementation générale extérieure et intérieure de ^^ nos habitations. Alors que les artistes peintres et sculpteurs fourmillent et encombrent les expositions jusqu'à donner la nausée de la médiocrité et à inspirer l'accablement des éternels mêmes sujets vainement recommencés, l'art décoratif se traîne dans les plus vilaines, les plus insigni liantes, les plus ressassées des formules.

Le Français qui se pique de goût peut être humilié à bon droit de l'abominable manque de style de nos immeubles, de I. 39

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l'incroyable banalité des décorations architecturales courantes et surtout de la platitude et de l'horrible confection de tout ce qui concourt à l'aménagement d'un appartement moderne. Partout on ne rencontre que le laid, l'inconfortable, le mesquin et le genre pacotille; et, tandis que nos voisins, Belges, Anglais, Suisses, Alleniands, élèvent silencieusement des portions de villes nouvelles d'une variété charmante de reliefs et de couleurs comme architecture de maisons, tandis qu'ils inventent des aspects inconnus, des profds curieux, des distributions ingénieuses avec l^eaucoup moins d'art, si l'on veut, que nous pourrions en prodiguer, nous demeurons dans une imbécile routine, dans une béate satisfaction vis-à-vis de nos monuments nouveaux, édifices municipaux ou privés, qui nous déshonoreront irrémédiablement aux yeux des siècles futurs. Dans le mobilier, le mal est encore pire et la laideur d'autant plus affreuse à tolérer qu'elle a plus de prétentions au style. A chaque exposition industrielle nouvelle, c'est à crier de détresse à la vue des infamies hurlantes de mauvais goût sorties de chez les maîtres de l'ébénisterie et de la tapisserie du jour ; aucun effort vers la recherche d'un art moderne toujours les mêmes copies des cinq à six styles historiques convenus : le Henri II, le Louis XIII, le Louis XIY , et le grimaçant Louis XV, estropiéet alourdi : rien autre. Il ne se trouve pas un chercheur capable de marier, comme font les Anglais, la miroiterie ou la faïence au bois d'érable ou à l'acajou, si joli à l'état naturel ; on ne voit pas poindre celui qui sortira de son affreuse forme le piano à mâchoire apparente, qui fera des sièges simples, commodes, gracieux, aptes à épouser tous lesmouvemenls du corps; on ne devine pasl'homme au goût subtil qui cherchera la fantaisie mobilière dans des bois primitifs blancs et bruns, tendres et durs, enrichis de dessins pyrogravés ou incrustés de métaux sans prix, tels que le zinc, le cuivre ou l'étain, préalablement mordus à l'acide. L'art mobi-

lier français actuel aussi bien que l'art architectural d'ensemble, c\'sl le néant, le plus désolant qu'on ait jamais vu.

Cependant nous possédons ou croyons posséder des écoles d'art décoratif ; mais ces écoles aggravent le mal en étouflfant dans l'œuf les initiatives et les tendances individuelles; elles endiguent la routine, elles veillent avec soin à la conservation d'un goût bâtard et traditionnaire, elles émasculent toutes les originalités et font le vide dans la vision de ceux qui pouvaient peut-être avoir une rétine absolument personnelle.

A l'Kcole des arts décoratifs, l'élève gaspille son intelligence et ses eflbrts de jeunesse à imiter les vieilles gi'avures, à modeler la Aénérable feuille d'acanthe ou la même tête de lion en mascaron ; tout y est pour la main, rien pour le cerveau ; au lieu de former l'esprit des disciples à l'élude de la nalme, seule inspiratrice des plus merveilleuses décorations, on abrutit ces jeunes gens dans l'étude de styles qui n'ont plus de raison d'être et qu'on devrait leur ordonner d'oublier. Ainsi dressés par tles professeurs sans élévation de jicnsée, sans passion ardente pour l'art, les élèves patentés des arts décoratifs ne forment le plus souvent que d'impuissants industriels, aptes pour les trucages et les falsifications, mais vraiment inhabiles à la plus légère confection originale.

Les véritables artistes, d'ailleurs, se sont généralement constitués en dehors des gouvernements et des écoles ; ils ont toujours puisé leur force dans leur intuition et nourri leur foi dans le beau qui se sent et ne se dicte pas. — L'étude des styles, nécessaire tout au début de l'initiation, ne peut être qu'illusoire dès que l'artiste est en possession de sa personnalité, et il convient de répéter un mot de Voltaire disant que ceux qui persistent en art à étudier les anciens sont des enfants qui ne veulent jamais parler qu'à leur nourrice.

Le mal que je signale, la triste situation de tout ce qui est du ressort du goût décoratif en France, provient donc à

L'ART ET LIDÉE.

la fois de l'éducation idiote fournie par les écoles et aussi, peutêtre, du défaut de nombreux amateurs éclairés pouvant guider et encourager les nouveaux venus vers les voies inexplorées. Pour peu que des amateurs riches et délicats sur la question, comme il en existe chez certains peuples du Nord, donnent le mouvement, il sortirait bientôt de tous côtés des artistes indépendants, originaux, désireux de laisser des œuvres; bien mieux, l'art industriel décoratif attirerait peu à peu en son sein tous les maîtres de la statuaire et de la peinture contemporaine ; les peintres brosseraient volontiers des panneaux pour un lit, des motifs faits pour s'encadrer dans les boiseries des portes, de petits sujets en fronton de glaces, et même des décorations générales selon les dispositions d'un home. — Les sculpteurs comprendraient vite que leur idéal n'est pas d'obtenir la commande d'une statue de quelque gros personnage politique privé de toute ligne esthétique ou de s'évertuer

à refaire sans cesse des Léda, des Vénus ou des Phryné; ils viendraient vite à des conceptions d'artistes florentins ou vénitiens, et ils aimeraient à pratiquer un art intime, menu , gracieux , mis en harmonie avec un ensemble général ; ils feraient des décorations de fontaines de vestibule, des groupes pour hottes de cheminées, des frises et des rosaces

Fragment d'une frise décorative.

qui rcmplaceraienl avantageusement les navrantes pâtisseries actuelles ; ils étudieraient les moindres détails d'une inslallalion, et il n'est pas jusqu'au bouton de porte qu'ils ne voudraient modeler, alin de répandre parloul.

dans l'intérieur doni ils auraient pris la direction , l'expression pénétrante de leur personnalité et l'harmonie de leur goût délicat.

M. Joseph Chéret est im inconscient précurseur de ces statuaires-ornemanistes , qui, tous, espérons-le, viendront de plus en plus à la décoration industrielle; c'est une des physionomies les plus modestes et les plus originales de ce moment, et son caractère aussi bien que son œuvre m'ont porté spontanément à parler de ce grand travailleur fort peu connu du public, mais qui vaut d'être très largement apprécié d'une élite de connaissetu's.

Joseph Chéret est le frère de Jules Chéret, dont la réputation s'est si vivement exaspérée ces dernières années, grâce à la nerveuse allure de ses féministes et lumineuses alTiches

Vase décoratif, modelé par Joseph Chéret.

d'un dessin et d'une coloration si extraordinaires. Les deux frères ont, du reste, une «jurande parenté d'art; chez eux, quoi qu'ils fassent, ils apportent la vie, le mouvement intense, jusqu'à la frénésie voluptueuse des corps dessinés ou modelés ; ils conduisent un sabbat charnel fougueux, entraînant, diabolique, et ils rendent palpitant tout ce qu'ils créent.

Joseph Ghéret a dépassé aujourd'hui la cinquantaine : son œuvre est énorme et très diverse; cependant, on doit dire qu'elle n'est véritablement suggestive que dans sa dernière manière. — Depuis une quinzaine d'années environ, Ghéret qui, dès l'âge de treize ans, entrait en apprentissage chez Gallois, sculpteur- décorateur-ornemaniste, fut tout d'abord victime de cette éducation professionnelle annihilante dont je parlais tout à l'heure. Forcé de se créer les ressources les plus élémentaires, il étudiait en dehors de ses heures de travail pratique et s'entraînait aux concours scolaires avec assiduité. Gomment lit-il pour décrocher à vingt-quatre ans un prix de cinq cents francs à l'Exposition des arts décoratifs ? Je me le demande! — Ghéret dut alors confectionner quelque décoration d'un style formidablement pompier pour arriver à séduire l'aréopage de ses professeurs ; mais ne troublons point ce passé ténébreux et félicitons l'artiste d'avoir pu, à force de goût et de talent, se soustraire aux dépressions chinoises de cette néfaste initiation professionnelle.

Il y fut aidé, à vrai dire, par Garrier-Belleuse, dont il devint le collaborateur vers 1866 pour des travaux exposés en 1867 au premier Ghamp-de-Mars ; à ce moment, Ghéret rêva de joindre la ligure symbolique et expressive à ses jolies ornementations; il réussit vite dans cette voie, et, avec l'habile direction de Garrier-Belleuse, il exécuta de nombreux travaux pour les maisons Grohé, Sormani, Royer, Lemerle, Christofle, Huby, Rimmel, etc.

C'est alors que, très remarqué par les étrangers, Ghéret

reçut des commandes fort importantes d'Angleterre, de lielgique et d'Allemagne , dont les premières maisons de céramique ou d'orfèvrerie eurent le bon goùl de deviner sa puissance et son originalité créatrice.

La guerre de 1870 interrompit forcément le labeur de Chéret; mais, peu après, dès le mois de mai 187 1, celui-ci allait à Anvers, puis à Cologne, jnéparer de véritables triomplies aux industriels pour lesquels il inventait des modèles d'un genre jusqu'alors inconnu. Après un labeur acharné, ce maître ornemaniste, non satisfait de son anivrc et rêvant de refaire et compléter son éducation, devint un des fervents de l'atelier-académie Donnât, où il travailla longtemps d'après nature, tandis que, conseillé par son maître, Carrier-Bellcuse, devenu son beau-père, il acquérait dans l'art du modelé d'un corps une prodigieuse souplesse de talent et une incomparable facture dans le bas-relief.

Ces sommaires détails biographiques montrent par quelles séries d'efforts et de recommencements l'intéressant statuaireornemaniste, que nous admirons aujourd'hui dans les dernières manifestations de son art, est parvenu à pouvoir dégager son entière personnalité. Evidemment je n'affirmerais pas que, dans ses productions successives, tout soit d'un égal mérite et que Chéret, pour complaire aux industriels dont il tenait les moyens d'être, n'ait pas souvent sacrifié à un vague poncif et à un style parfois équivoque. Dans l'album que j'ai sous les yeux et qui donne l'ensemble successif de ses travaux, il y a des inégalités surprenantes, comme un méli-mélo singulier, et certaines pièces médiocres y sont apparentées à des chefs-d'œuvre. Cependant , il ne convient de s'occuper que des travaux derniers de Joseph Chéret, de ceux qu'il a exécutés en ces derniers temps et dont quelques-uns sont exposés aujourd'hui au Champ-de-Mars. Ici. il n'y a pas à barguigner, on se trouve devant un artiste de premier ordre.

Les vases de Ghéret, par exemple, les cratères, les coupes, les ampliores élégantes, les jarres ventrues qu'il a décorées, ou, pour mieux dire, enguirlandées de femmes mythologiques, d'amours folâtres ou de babys exquis, sont des

Fragment décoratif d'une cheminée de salle à manger, exécutée par Josept Chéret.

productions sans équivalent. Joseph Chéret a apJ3orté dans cette manière un frisson nouveau, ce frisson de chair palpitante que donnait Glodion à toutes les nymphes que touchait son doigt amoureux; on reconnaît dans l'arrangement de ces vases, dans l'ensemble de ces décorations charmantes, ce sentiment profond, inné, païen de la femme, que les artistes du xvm" siècle portaient si bien hors d'eux. — Sur le flanc des

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