‹ L'Art et l'idée [serial]Chapitre 65 sur 90 · PROPOS DE TABLE DE VICTOR HUGO A GUERNESEY · texte numérisé non relu

PROPOS DE TABLE DE VICTOR HUGO A GUERNESEY

E dois à la revue lillôrairc JiclKloinadairc anglaise VAtlienœiun la leclurc de rinlormalioii curieuse que voici :

(( M. Samuel Davey nous annonce (|u'il a fall l'acquisition d'un jovuMial in lime de Yiclor Ilumi, le Journal (le rE.ril, consistant en 3,000 pages environ d'vuie écriliue serrée, ainsi que d'un millier de lettres adressées au poète. Ces lettres étaient contenues dans six forts paquets de j)apicrs divers que le fds de M. Davey acheta, il y a quelques années, et qui semblent avoir été vendues par des gens do Ilauleville-House comme papiers de rebut. Le journal commence en juillet i853et vajuscju'en iSôfi. C'est une relation minutieuse des conversations de Victor Hugo avec sa famille, ses amis et des visiteurs distingués, qui semble avoir été rédigée jour par jour ; Victor Hugo doit avoir revu luimême ce journal avec soin; il y a fait de sa propre main des corrections et des additions. La correspondance s'étend à une

période de près de cinquante années. Elle comprend des lettres d'un grand nombre de gens célèbres, écrivains, artistes, musiciens, acteurs, politiciens et réfugiés politiques de toutes les parties du globe. »

Cette note était alléchante, et, comme je me trouvais à Londres au moment où elle paraissait, je courus aussitôt chez le maître expert et vendeur d'autographes, l'honorable Samuel Davey, dont la maison s'ouvre Great Russel Street, vis-à-vis le Brilish Muséum.

L'excellent M. Davey m'accueillit avec une exc^uise urbanité et, loin de me faire un mystère de sa découverte, il s'empressa au contraire de me communiquer son trésor et de me conter comment, il y a deux années environ, son fils — depuis lors décédé — fut mis en possession de ces papiers par une personne dont la famille avait été établie quelque temps à Ilauteville-IIouse . L'histoire qu'il me narra était fort simple et honnête : des papiers vendus en lots avec des vieux livres, peu de temps après la mort de Victor Hugo et en vue de débarrasser le cabinet de travail du poète... Il ne m'appartenait pas d'ailleurs de faire une enquête à ce sujet : MM. Meurice et Vacquerie ne manqueront pas probablement de tirer l'affaire au clair, et peut-être pourront-ils examiner les pièces à Paris, car, d'après une lettre de M. Léopold Delisle cjue me montra M. Davey, notre Bibliothèque nationale se proposerait d'acquérir ces précieux documents.

Je demandai à parcourir les trois gros volumes grand in-S" que l'archiviste avait alignés devant moi dans leur reliure de demi-maroquin bleu avec ce titre flamboyant : Journal de l'exil.

L'écriture de ces manuscrits n'est pas celle de \ ictor Hugo ; les papiers sont inégaux de format, mais intelligemment mis en ordre; c'est, à vrai dire, un ramassis de paperasses cj[u'on a su coordonner et qui forment une suite très curieuse et d'un rare intérêt. De-ci, dc-là, dans la monotonie graphique de ces pages, de larges corrections apparaissent, indéniablement de la main du grand poète, elles traversent les lignes, elles s'envolent dans les marges, elles mettent un sceau officiel à toutes les causeries consignées.

Après lecture d'un demi-volume, je pus me convaincre que le

titre Journal de l'exil n'était que relativement exact. — A mon sentiment, il s'agit ici d'un Diarium de Franrois-Mctor Hmjo qui se serait plu ù noter chaque soir les menues conversations littéraires, artistiques, politiques, économiques, esthétiques et di-amatiques qui se tenaient tous les jours pendant les repas du titan en exil. Le titre véritable de ces manuscrits me parait donc devoir cire les Propos de table de Vidor Ilurjo à Gnernesey.

Il serait difllcilc de résumer les étourdissants dialogues qui sont exprimés dans ces trois lourds volumes manuscrits, ils représentent une période de cinq années après le coup d'Étal et l'on peut juger de l'extraordinaire universalité de choses qui y sont débattues ! Tous les hommes du temps y sont appréciés, depuis Louis Bonaparte, Granier de Cassagnac, les généraux Bugeaud, Lamoricière, Changarnier, Magnan et Saint-Arnaud, jusqu'à Emile de Girardin, Lamennais, Montalembert, Lamartine, Chateaubriand, Dupin, Louis Veuillot et Frédéric Lcmaîtrc.

Cha(|ue dîner met en scène tour à tour chaque convive, maïs l'auteur des Châtiments tient souvent le crachoir et pontiGe selon l'état de son esprit, mais toujours avec ampleur et magnificence.

Le dialogue est familier et souvent mal écrit ; on sent que le rédacteur, François-\ ictor Hugo, ne prétendait faire là qu'un mémento personnel, une maquette pour l'avenir, et qu'il eût développé plus lard littérairement et dcijnnchi la forme primitive de son mémorandum. Je n'en veux pour preuve que ce fragment que j'ai pu copier et qui donne assez la physionomie de la littérature spéciale contenue dans ces recueils :

J'extrais ce dialogue qui débute sur le suicide. — Sont présents : Victor Ilugo, ses fils, M. Auguste — (M. Vacqucrie, sans aucun doute).

CO.NVERS.VTION SUH LE SIÈCLE DE LOUIS XIV

Point de départ : Le suicide

Chaules. — L'excès de la douleur peut excuser le suicide. Victor Hugo. — Moi, je dirai excuser, mais non pas absoudre. Je regarde le suicide comme une chose très grave ; personne n'a I. 41

le droit de briser ses fers et de sortir de la vie, d'abandonner la maison que Dieu nous adonnée en nous mettant dans ce monde.

Je crois que le crime du suicidé doit avoir pour châtiment une pvinition derrière ce monde-ci, surtout lorsque le suicidé a quitté la Aie sans raison dominante, sans douleur extrême. Je crois qu'alors Dieu lui fait recommencer dans des conditions plus dures cette existence qu'il a volontairement brisée.

M. AuGLSTK. — Gérard de Xerval, remplaçant un lundi Théophile Gautier, absent de son feuilleton de théâtre, a lait paraître dans la Presse un article sur le suicide.

A ce propos Gérard de Nerval analysait une pièce dont le titre était le Mort vivant, et dont le sujet était celui-ci : un homme qui, désespérant de la femme qu'il aimait, et s'ennuyant d'être pauvre et dégoûté de la vie, finissait par se brûler la cervelle ; à peine était-il mort et enterré que son âme assistait à la vie qu'il aurait menée s'il avait eu le courage de la continuer. Le suicidé voyait une lettre qui lui aurait donné un héritage considérable; il voyait la femme qu'il avait aimée l'oublier pour d'autres, divers accidents arrivaient, et, mort, il* assistait à la vie.

Charles. — L'idée est très belle!

Victor Hugo. — Oui, c'est une idée belle et neuve, on pourrait tirer un grand parti de ce sujet. En i838, j'avais proposé à Anténor Jolly de faire un Théâtre fantastique, la chose a échoué par la bêtise des directeurs, mais rien n'est plus beau que le fantastique mêlé au drame luimain ; par exemple, qu'y a-t-il de plus étonnant cjue l'apparition du commandeur dans le Don Juan de Molière? Seulement Molière a eu tort d'appeler sa pièce le Festin de Pierre; il aurait dû l'appeler le Convive de Pierre, ce cjui est traduit littéralement de l'espagnol. Le Convive de Pierre est autrement terrible que le Festin de Pierre, titre dont on ne comprend pas beaucoup le sens. Tout ceci n'empêche pas Molière d'être le plus grand poète du siècle de Louis XIV ; ce qui laissait à Boileau le soin de lui trouver du talent seulement comme rimeur et aux grands seigneurs de son temps de le traiter seulement comme un poète comlcjue.

Du reste, le propre du siècle de Louis XIV, — et ici je vais étonner les bonnets de coton classiques, — c'est le Romantisme.

Qu'y a-t-il de plus romantique que ce siècle où l'on créait Versailles, ce palais, ces fontaines où l'eau se tordant en sortant

de la pierre alliait tout à la fois ce qu'il y a tic plus solide ù ce qu'il y a de plus liquide, temps singulier où l'on coupait ses cheveux pour s'en faire une perruque, où l'on jouait des tragédies de Racine mi-partie a\ec le costume grec, mi-parlie avec le costume Louis XIV, tragédies que M'"^ de Sévigné traitait dans ses lettres, le sourire aux lèvres, car elle estimait peu cette littérature à écliasscs.

Le siècle de Louis XH est un siècle de fantaisie dominé par la figure sombre et sévère de Molière, et le pauvi'e Molière, obligé de rire avec son temps, a fait un théâtre bouffon dont le fond est vraiment sinistre. Et, comme il y a mis à la fois l'éclat de rire des marquises poudrées et les sanglots éternels du cœur humain, il a fait une œuvre prodigieuse qui participe du siècle de. Louis XIV cl de tous les siècles.

M. Alglste. — Il y a un point de vue nouveau au théâtre de Molière et, à mon avis, on [Miurrail lexploiler, c'est le côté infernal par letjuel Molière voit l'humanité ; aussi son théâtre est-il le plus sinistre que l'on n'ait jamais créé, car non seulement il es! Irislc par la soulfrance, mais il est triste par l'infamie, et les personnages de son théâtre ne sont pas seulement une collection de malheureux, mais encore une sériedc canailles. Le vice y est complet, la vertu n'y est pas, le sublime n'y est jamais.

Molière est le démonde cet enfer qui est son théâtre; c'est à peine si l'on y entrevoit les côtés honnêtes de l'humanité, et si le vice est splendidement développé dans Tartuffe et dans Célimène, c'est à peine si la vertu se fait jour dans Elmire et dans Henriette, et l'on n'y trouve jamais le sublime personnifié comme Shakespeare l'a fait dans Juliette et dans Dcsdémone.

Shakespeare est le Dieu de son ciel, il a entrevu un idéal supérieur à l'humanité dont Molière a peint les fonds, et c'est tout au plus si le plafond de son théâtre touche aux planètes du cœur luunain. »

On Aoit que ce dialogue n'est ici qu'à l'état de inonslre, comme on dit en argot de lettres; si le traducteur de Shakespeare avait eu le loisir de reprendre ces Propos de table de Victor Hmjo et de les mettre au point, peut-être aurions-nous un supplément au Bampiel de Platon. Toutclbis, en tel état que se présentent les manuscrits que M. Davcy intitule Joiî/via/ de Vcxil de Vidor Hugo,

ceux-ci sont d'un extraordinaire intérêt et j'ajouterai peut-être cjue leur manque d'apprêt, leur façon d'impromptu ajoutent à leur valevir documentaire. En dehors de ces volumes inédits, M. Davey possède également à peu près mille lettres écrites par Victor Hugo et à lui adressées, et qui comprennent une période de cinquante années. Il me semble impossible d'estimer la valeur de celte remarquable correspondance dont le seul catalogue occupe deux forts cahiers manuscrits. Que de lettres émanent d'écrivains célèbres, d'artistes applaudis, de musiciens fameux, d'acteurs en renom, d'hommes politiques et de réfugiés; toutes les illustrations de tous les pays du globe semblent avoir envoyé des épitres au poète-soleil de Guernesey.

Parmi cette volumineuse correspondance qui défie la curiosité passagère, je n'ai pu remarcjuer qu'une lettre écrite à A ictor Hugo en juillet i85o par un nommé Dineux, l'un des survivants des combattants de la prise de la Bastille et le témoin oculaire des principaux événements de la Révolution. Cette lettre fournit d'étonnantes révélations sur les choses de ce temps, et sa publication serait une bonne fortune pour une revue historique. Victor Hugo, frappé de cette communication, de sa plume magistrale a écrit en marge : conserver soigneusement ces détails.

Le Journal de Vexil et la Correspondance dont je viens de parler viendront sans doute bientôt en France, et il est à espérer que ces hautes curiosités littéraires ne soient point acquises par quelque vaniteux ploutocrate étranger. Je n'ai pu faire ici que d'en signaler la valeur sans même pouvoir traduire le long extrait-sommaire cjue M. Samuel Davey est en train de faire imprimer. Il est permis de croire que cette publication ferait sensation le jour où on l'entreprendrait. MM. Meurice et Vacquerie prendront sans doute à cœur de rappeler ces papiers exilés et ce m'est un plaisir de pouvoir le premier attirer l'attention des lettrés sur cette œuvre imprévue et qui paraît même ignorée des héritiers de Victor Hugo.

Octave Uza>ne.

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