FLEURS DE LIBRAIRIE NOUVELLEMENT ECLOSES
E n'est qu'un cri dans les vignobles (le France : — Tout a gelé ! De même celui qui s'égare le long des plates-bandes de nos jardins littéraires, ne peut que répéter, mélancolique et frissonnant : — Tout est gelé! Le Aent du nord souffle partout son humidité froide; les nuages bas et gris pèsent sur la terre; au lieu de la chaleur et de l'éclat du soleil, on a les éclats de la dynamite ; en ce temps de renouveau, ce qui se fait jour et seTpropage, c'est l'idée de la destruction. Aussi sont-ils rares les germes qui poussent leurs tiges, les bourgeons qui s'ouvrent en fleurs. Et encore, parmi ces plantes qu'une sève irrépressible anime et fait croître en
dépit de tout, combien de malingres, dont les boutons s'étiolent à peine formés, ou n'aboutissent qu'à d'insapides et maigres fruits! Toute vie n'est pas éteinte, cependant. On sent l)icn qu'il ne faudrait qu'une volée des llèclics d'or de l'archer Phébus- ApoUon pour déchirer le linceul où la nature et les esprits s'enveloppent, pour que jaillissent, exubérantes en leurs manifestations multiples, la jeunesse et la force. En attendant, voici le mince bouquet que j'ai pu cueillir.
Le rameau autour duquel il est lié vient d'un tronc robuste, puissamment enraciné dans le verger de I'IIistoiue. C'est le sixième volume de Vllistoire des Princes de Condè pendant les XVI"" et xvii" siècles, ce grand et bel ouvrage où le duc d'Aumalc met l'activité créatrice de son esprit toujours jeune, toujours prêt aux poursuites intellectuelles, toujours ouvert aux jouissances de l'art. Ce volume devait être le couronnement du monument que l'héritier des Condés élève encore plus à l'honneur de la France qu'à la gloire de sa maison. ^lais, comme l'auteur prend soin de nous en avertir, pour présenter des tableaux sufhsamment clairs et complets, il a dû développer certaines parties au delà de ce qu'il avait prévu tout d'abord, et, d'autre part, les pièces justificatives, dont il s'accuse pourtant d'avoir écourté la publication, occupent encore, tant elles abondaient, plus de trois cents pages. Il a donc fallu diviser en deux cette dernière partie de Vllistoire des Princes de Cond-é. Cela nous vaudra, à brève échéance, il faut l'espérer, un septième volume, cjui ira de la bataille des Dunes, en iG58, à la mort du héros, en 1G8G.
(( Celui qui parait aujourd'hui prend M. le Prince en prison, et le. suit à travers d'étranges et souvent glorieuses vicissitudes, jusqu'au moment où il va succomber dans sa coupable entreprise. »
Il m'eût été impossible de résumer plus complètement et plus nettement en une phrase, non seulement la matière, mais encore l'esprit de ce volume. Aussi n'ai-je pas hésité à l'emprunter à l'auteur.
On retrouve, dans les neuf chapitres de ce sixième livre, les qualités de narrateur et d'historien auxquelles nous a habitués
l'aulcur de l'Histoire des Princes de Condé : naturel plein de noblesse et d'aisance dans le récit ; exactitude scrupuleuse, qui n'exclut ni l'indcpendancc des appréciations, ni la hardiesse des hypothèses, mais qui donne les choses pour ce qu'elles sont et qui ne se permet d'affirmer que des faits certains ; abondance de documents inédits puisés dans toutes les archives, et surtout dans les archives privées de Chantilly ; entente artistique de la composition qui, tout en se conformant à l'ordre chronologique obligatoire, sait grouper les circonstances, mettre en relief les traits de caractère et les événements décisifs, et faire courir à travers le récit le fil qui rattache logiquement les effets aux causes ; impartialité supérieure, c[ui, sans rien sacrifier des goûts, des préférences, des opinions personnelles, ne colore rien, montre le bien et le mal, les grandeurs et les petitesses, les belles actions et les fautes, là où ils sont et tels qu'ils sont; érudition à la fois sûre et ingénieuse, habile à faire des rapprochements d'où sortent des leçons ; sens pratique qui ne sépare pas de l'histoire du passé les choses d'aujourd'hui et les préoccupations de demain; et, pardessus tout, l'amour de la France et la religion de l'honneur.
S'il n'était pas téméraire de distinguer un morceau plutôt c[u'un autre dans ce magistral tableau, je signalerais tout particulièrement le chapitre iv, pour sa psychologie de Paris assiégé et pour la relation, si dramatique et si émouvante, de l'affaire du faubourg Saint-Antoine.
Deux cartes ou plans, l'une permettant de suivre les péripéties de cette rencontre sous Paris, l'autre consacrée au combat de Bléneau, et un portrait du Grand Condé à trente et un ans, d'après Téniers, ornent et complètent graphiquement ce très remarquable volume (Calmann Lévy ; in-8").
A côté des livres qui enseignent l'histoire du passé, il est naturel de placer, sans rien préjuger d'ailleurs de leur valeur respective, les livres qui apprennent à faire l'histoire du temps présent, c'est-à-dire à vivre de la vie du citoyen dans nos sociétés démocratiques, et ceux qui prédisent, avec plus ou moins de certitude et d'autorité, l'histoire de l'avenir.
C'est à ce titre que je cite le Manuel populaire du conseiller
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municipal, par M. Ferdinand Dreyfus, dont l'ancienne Maison Quantin met en vente la quatrième édition, et le livre du prince Pierre Kropotkine : la Conquête du pain (ïrcssc et Stock; in-i8). Le premier repond à un besoin immédiat, puisqu'il s'ofTrc comme un guide sûr aux électeurs, aux candidats et aux élus. Le second prétend résoudre les jîroblèmes qui se posent, de plus en plus redoutables, dans nos sociétés, et satisfaire aux aspirations (jui couvent et fermentent, — non sans faire explosion parfois, — au sein des multitudes.
Le prince Pierre Kropotkine croit fermement que ce qui assurera à tout être liumain le pain, c'est-à-dire la somme de bien-cire et de jouissances à laquelle il aurait droit suivant une répartition équitable, c'est l'anarchie. Et l'illustre géographe, Elisée Reclus, qui a mis une préface à son livre, a la même foi. Si tout se passe, en effet, comme l'auteur de la Conquête du Pain le suppose, nul doule qu'il n'ait x'aison. Mais est-il besoin de faire remarquer que tous les découvreurs de l'île d'Utopie en sont précisément là? Que la république de Platon se réalise, ou celle qu'inventa Thomas Morus, ou celle que Fénelon met à Salente, et la question sociale est résolue et tout le monde est heureux. Le malheur c'est que tous ces infaillibles calculs se faussent et tous ces savants organismes se déforment, des qu'ils passent de la spéculation dans les faits. Quant à l'anarchie contemporaine proprement dite, la félicité qu'elle a jusqu'à présent réussi à donner aux hommes ne consiste guère qu'à faire sauter ses adversaires et à envoyer ses partisans avix travaux forcés. Le livre du prince Kropotkine n'en présente pas moins un vif intérêt, et n'est certainement pas l'œuvre d'un esprit ignorant ou vulgaire.
Auprès de lui les Romans seront en bon voisinage, et plus d'un, peut-être, restera en deçà de la hardiesse de son imagination et de son ardeur à poursuivre l'idéal.
L'idéal, c'est le grand cheval de bataille de la littérature et de
l'art, en celte fin de siècle empoisonnée par toutes les boucs et
qu'élranglc la soif de l'or. Foin du naturalisme, du réalisme, du
matérialisme, de tous ces miroirs grossissants de nos appétits
charnels et de nos turpitudes ! Que la bêle lamiaine se saoule et se vautre, nous n'en avons cure : ce spectacle nous a lasses, et nous voulons des intermèdes plus délicats. C'est bien assez de patauger des pieds et des mains en pleine fange contemporaine, de se débattre dans le conflit des convoitises, de lutter comme un sauvage pour avoir double et triple part de ces richesses et de ces jouissances cjui sortent de la misère et de la douleur comme le vin sort de la grappe sous le pressoir. Entre temps, on a besoin de repos et de rêve. On vit de ce qui existe, on s'en enrichit et on s'en gorge; mais on le méprise superbement, et on estime, au contraire, ce qui n'existe pas. Je veux dire ce qui n'existe que pour les initiés et les croyants, \e périsprit, la projection psychique, la seconde vue, les apparitions, le commerce plus ou moins constant avec les esprits des morts, dont les légions flotteraient autour de nous. Ces préoccupations trouvent naturellement un écho dans le roman, dont la fonction principale est d'exprimer les « états d'àme » du temps présent, dans la multiplicité de leurs nuances et l'éphéméréité de leur succession. Et il y manquera d'autant moins c[u'en courant après la mode il compte bien attraper des lecteurs.
L'étude de mœurs bretonnes, toute semée de poétiques légendes et de réminiscences des vieux chants armoricains, à laquelle M. Gustave Toudouze se livre dans le nouveau volume qu'il appelle le Vertige de l'Inconnu (Victor Havard) , est fortement dramatisée, avec la recherche d'art et la volonté d'application qui sont si remarquables chez l'auteur. Il a pris à tâche de suivre le processus d'une pensée mystique dans un cerveau de jeune homme moderne. Alain Rerlavoz a des avertissements mystérieux, des visions même, lorsqu'un événement grave pour sa vie aflective se passe au loin ou se prépare dans l'avenir. Il fait entreries réalités qui l'entourent dans le cadre de ses rêves, et se crée ainsi un monde spécial où les choses lui apparaissent sous des aspects qu'elles n'ont point pour les autres, et où surgissent des notions de devoir et de droit au rebours de celles qui règlent le cours ordinaire des relations sociales. Dans cette voie, il arrive au terme fatal, la folie, si ce que nous appelons de ce mot n'est pas une
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sagesse supérieure, inaccessible au commun des Iiommes. M. Gustave ïoudouzc a traité celle donnée avec son grand talent de conteur : il en l'ésultc un livre empoignant, oia l'émotion parcourt toute sa gamme, où s'agitent de hautes et troublantes questions qui, longtemps après la lecture, se posent encore à l'esprit et font mélancoliquement rêver.
Sans s'aventurer hors du monde des faits jusqu'aux bords vertigineux de l'Inconnu, l'écrivain qui signe Jean Bericux étudie l'amour platonique avec une sincérité et une puissance qui donnent un singulier relief à la na\ranle ironie de la conclusion. Je ne suis pas autorisé à dire le vrai nom de Jean Berleux. l'homme de goût et d'esprit dont laclivilé pou commune se partage entre les soins politiques et municipaux, les recherches du muuismate et du bibliophile, elles travaux littéraires les plus variés. J'imagine pourtant que tous mes lecteurs le connaissent, et cela me rend la discrétion plus facile. Quoi qu'il eu soit, l'auteur de la Caricahire poUlhiue en France de 1870 à hSJl montre, dans le Roman de Vldéid (P. Ollondorif), en môme temps qu'un talent littéraire délicat cl souple, des cpialités de psychologue plein de fmesse et de bon sens. Il y a déjà longtemps que Pascal a dit : u Qui veut faire l'ange fait la bêle. » Jean Bci'leux développe cette vérité en une action dramatic[ue où la passion, l'exaltalion, la faiblesse et les chutes s'engendrent dans une implacable logique. On est toujours dévoré par la chimère qu'on a nourrie.
C'est aussi la leçon qui ressort clairement du livre que M. Ernest Benjamin intitule Sincjidarilê (Alph. Lemerre). Un homme s'est fait un renom de scepticisme et de cynisme ; il se marie, par bravade ; il résiste obstinément à l'amour que sa femme lui inspire, et gâte l'existence de tous ceux c[ui l'aiment, plutôt que de secouer le joug de celte singularité qu'il croit avoir conquise et dont il est la triste victime. Et quand, enfin, il ne peut plus nier l'évidence et c|u'il se trouve face à face avec la misère et le vide de sa vanité, il ne trouve de remède, poiu- les autres et pour lui-même, que dans im suicide qu'il aura soin de faire « singulier ». Lu peu pénible à lire par endroits, ce roman n'en est pas moins une étude pénétrante et bien conduite : certains dialogues, par les jours
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qu'ils jettent d'un mot dans les replis du cœur, sont des morceaux qui ne font pas moins d'honneur au penseur qu'à l'écrivain.
Songes creux, de M. Georges ^loussoir (A. Savine), est presque la contre-partie de Singularité. Ici c'est une femme qui, dominée par les idées fausses cju'une mauvaise éducation lui a données, fait de son mieux pour gâcher sa vie et celle d'un mari qui l'aime et qu'elle a grande envie d'aimer. Mais, du moins, si elle croit trop à la perversité du monde, elle n'est point perverse, et la pureté de son cœur finit par l'emporter. Son bonheur, celui de son mari, compromis par sa faute au point de lui paraître à elle-même irrémédiablement perdu ; est pourtant sauvé du naufrage, parce qu'au dernier moment elle a pris conseil de son cœur, en faisant taire sa vanité.
Un jeune écrivain dont le mérite était d'autant plus grand qu'il s'était fait lui-même, sans aucun des secours qu'une instruction libérale fournit à ceux qui la reçoivent dès l'enfance, M. Sutter- Laumann, ne jouira pas du succès de sa dernière œuvre. Il est mort en corrigeant les épreuves de ce livre, dont le titre : l'Ironie du Sort, s'applique à lui si tristement (A. Savine). C'est l'histoire, vraie, paraît-il, d'un amour de Sainte-Périne où l'homme meurt du désespoir de se croire repoussé par celle qu'il aime, et où celle-ci reconnaît dans le vieil amoureux mort le jeune homme qui, le premier, avait, trois quarts de siècle auparavant, fait battre son cœur et au souvenir duquel elle n'avait jamais cessé d'être fidèle. Cette touchante anecdote est encadrée dans le récit d'une existence héroïquement désordonnée, qui prolonge et relève l'intérêt.
Je ne sais si les paysans de M. Anlony Blondel ne sont pas un peu littéraires et si les gens de l'Artois apparaissent exactement avec ces couleurs-là à tous ceux qui les connaissent, mais il a fait, sous le titre de l'Heureux Village (Victor Havard), un livre spirituel, frais et sain, où le bon sens, l'amour sincère, les sentiments familiaux, l'amitié, sont les principaux ressorts de l'action, et où, sans redouter la mort, les personnages considèrent la vie comme un bien qu'il faut savoir ménager pour en mieux jouir. Ce roman sort de la banalité ordinaire. L'auteur y a mis beaucoup de talent, et, par surcroît, il y a mis son cœur.
L'Inespéré, roman de M. Claude Couturier (Bibliollièquc Charpentier), est une étude de gens lieureux, dont leur entourage travaille consciencieusement à empoisonner le bonheur. A force de jeunesse et d'amour, ils triomphent du poison et l'éliminent ; mais on leur en versera d'autre, et d'ailleurs les cures radicales sont rares : presque toujours le germe fatal reste dans l'économie et, quelque jour, à l'improvisle, y exerce d'irréparables ravages. Si ce jeune ménage est longtemps heureux, ce sera vraiment de Vlnespéré. Le volume est complété par une nouvelle intitulé Z'icca, o\x l'on voit une jeune fdle de grande naissance qui se donne à un peintre, sans amour, pour se distraire, et qui, le jour où elle s'aperçoit qu'elle aime celui à qui elle s'est donnée, se prend de dégoût pour elle-même et se tue. Entre temps, on fait la fêle au Folies-Bergère ou aux jMontagnes-Russes, lieux pevqilés de « ducs carrés et musclés... avec des nuques d'hercules de foire et des rires de crécelle », et de u iillcs haut cotées, couvertes de bijoux, hautaines, canailles, hiératiques ». Voilà, sans conteste, des choses étonnantes et dont, pour ma part, je ne me doutais pas.
M. Marcel Prévost, sous le titre de Lettres de femmes (Alph. Lcmerre), et ^I. René IMaizcroy, sous celui de Cas passionnels (P. Ollendorff), ont réuni en volumes un certain nombre des chroniques, contes et fantaisies qu'ils donnent aux journaux. Cela roule uniquement sur l'amour, l'adultère, les aventures sexuelles, avec, dc-ci et de-là, des traits de sentiment pur et de passion légitime ou honnête. Comme l'un et l'autre sont écrivains de talent, les deux livres sont intéressants, mais d'une lecture peu faite pour les pudeurs susceptibles et les ignorances innocentes. M. Maizcroy a mainte fois prouvé ce qu'il pouvait faire en ce genre, et l'on sait à quoi il faut s'attendre avec lui. Povn- M. Prévost, le lecteur est moins blasé; il goûtera, je crois, son ironie à demi voilée et la subtilité de son analyse, dont la bienveillance n'est pas le défaut.
Et maintenant, un paquet de vers. M. Auguste Gaud nous donne les Chansons d'un rustre, « poèmes de jeunesse » (A. Savine). Poèmes de jeunesse, je n'ai pas de peine à le croire; mais quand
l'auteur s'appelle un « rustre », il se flatte; un rustique, tout au plus, et encore est-il fort délicat et mondain. Il y a dans ce mince volume de jolies pièces que M. Gaud ne regrettera pas plus tard d'avoir publiées, quand même il se ferait une vie, comme je crois qu'il se la fera, ailleurs que dans la poésie pure. Que peut-on espérer pouvoir dire de mieux d'un volume où sont recueillis les vers de la dix -huitième ou de la vingtième année ?
Les poètes ont toutes les audaces. En voici un qui ne craintpas d'inscrire sur la couverture de son premier recueil ces deux mots : VAme moderne (Perrin et C''=). Il est vrai qu'en un bout de préface, M. Henry Bérenger reconnaît que « ce livre n'est qu'un miroir fragmentaire des temps tumultueux où nous sommes engagés ». Il est vrai encore que chaque homme est un microcosme et contient en lui, à doses plus ou moins fortes, tout ce que contient l'Humanité. Quoi qu'il en soit, M. Henry Bérenger, qui se réclame, chez les étrangers, d'Elizabeth Browning, de Tennyson et de Walt Whitman, — trio peu homogène, d'ailleurs, — me parait avoir subi parmi nous l'influence de M. Sully-Prudhomme et se rattacher au groupe des jeunes poètes philosophes comme Haraucourt. Que son ambition soit vaste et haute, rien ne sied mieux à la jeunesse. Ni l'élan ni le souffle ne lui manquent. Il y a dans ce volume des morceaux d'une fière allure, et partout le vers est à la fois facile, ferme et sonore, comme on le remarque chez les poètes de race. Il n'a pas encore, je le crois du moins, réalisé complètement son rêve
D'éterniser l'aspect de la modcrnitc ;
mais il a écrit de beaux vers, en une langue solide et vibrante ; et ceux qui tentent de le faire sont plus nombreux que ceux c|ui y réussissent. M. Henry Bérenger a la pensée et l'instrument. Il est de ceux dont on doit attendre de belles œuvres, sans qu'on puisse prévoir où ils s'arrêteront.
M. Pierre Gauthiez donne une suite à son premier recueil de poésies, les Voix errantes. Il intitule celui-ci les Herbes folles (Alph. Lemerre). Ce sont des plantes délicates et fines, pleines de
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sève clans leur joliesse un peu mièvre, aux feuilles artislement dentelées, aux fleurs nuancées doucement, d'un parfum à la fois pénétrant et discret. M. Pierre Gautliiez, qui est un critiqued'art et un prosateur dont j'ai eu plus d'une fois l'occasion de louer les œvivres, a, comme poète, une note bien personnelle. Ses vers, qui sont d'un fin lettré, sont aussi d'un lionuue qui sent vivement et qui sait communiquer ses sentiments et ses sensations.
Les Chants du divorce, poésies (P. Ollcndorff), voilà ce qui, suivant ^I. Henri Ner, l'auteur, symbolise la société contemporaine. C'est possible ; il est même possible que ce qu'il dit, il soit venu le dire « à l'heure opportune », comme il l'affirme courageusement. Mais pourquoi le dit-il en des vers comme ceux que je transcris?
La sage-femme a dit : « Monsieur, c'est une fille I » Les commères ont dit : u (^ommo elle vous ressemble! » Et j'ai dit : « Me voilà donc père de famille ! » Et j'ai baisé, joyeux, la pauvre chair qui tremble.
Il n'y a pas de symbolisme qui tienne contre le ridicule.
M. J. Gardet publie un troisième volume de a poésies françaises suivies de chants félibriens en dialecte salardais » (Dclalain frères). Je signale avec plaisir ces Fleurs d'amitié. Ce sont des « vers de société n spirituellement tournés et dans lesquels on aime à retrouver parfois (juelque chose de la gaillardise et de la naïveté de nos vieux conteurs.
Les éditeurs Tresse et Stock viennent de mettre en vente une nouvelle série des critiques théâtrales de J. Barbey d'Aurevillv, sous ce titre : Théâtre contemporain, 1870-1883. La plupart de ces articles ont paru dans le Triboulet. Ils ont conservé toute l'àpreté de leur saveur, et plus d'un contemporain sera médiocrccnt réjoui de les voir exhumés et réunis dans un volume. Mais si c'est tant pis pour ceux que les dents du vieux critique ont durement mordus, c'est tant mieux pour l'histoire de l'art dramatique contemporain. On peut ne pas souscrire à tous les jugements de Barbey d'Aurevilly, penser que sa sévérité pour certains
fait fâcheusement ressortir son indulgence excessive pour d'autres ; mais il est impossible de ne pas tenir compte de l'opinion de ce maître dont la parole acerbe et franche passe à travers les préjugés et les conventions comme une serpe dans des broussailles.
Un critique d'art, qui est en même temps un dessinateur plein d'esprit et un graveur délicat, M. Jules Adeline, pviblie, dans un coquet volume orné par lui d'eaux-fortes sur la couverture et au frontispice, des discours qu'il a prononcés comme président de l'Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Rouen (Rouen ; imprimerie Cogniard). Les sujets traités sont scrupuleusement indiqués dans le titre, dont la disposition typographique ingénieuse dissimule la longueur : Peintres de musées et peintres d'oiseaux; silhouettes du Palais de Justice et croquis d'intérieurs. A chaque page y éclate une érudition et un sentiment artistique tout à fait charmants. J'ai surtout remarqué une étude sur Géricault, qu'illustre un beau portrait à l'eau-forte entouré d'attributs pittoresquement groupés et heureusement choisis dans l'œuvre même du maître.
J'aurais voulu parler au long du nouveau volume que M. Léon Palustre ajoute à « la Bibliothèque de l'enseignement des Beaux- Arts » , publiée par l'Ancienne Maison Quantin ; mais j'ai à peine le temps et la place de signaler cette étude, à la fois sommaire et complète, sur l'Architecture de la Renaissance. L'auteur de la Renaissance en France a fait quelque chose de plus difficile qu'un grand ouvrage, en condensant en un seul volume la matière de plusieurs. Quant aux gravures, exécutées d'après des photographies de l'auteur, elles reproduisent des types absolument nouveaux.
En bibliographie, j'ai sous les yeux le quatorzième fascicule du Répertoire général de bio-hihliographie bretonne, que publie avec une persévérance infatigable M. René Kerviler. Il conduit cette minutieuse et savante nomenclature de la famille des du Bourg à celle des de Bray.
B.-H. Gausseron.
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