‹ L'Art et l'idée [serial]Chapitre 72 sur 90 · PETITS ECHOS UU JOUU · texte numérisé non relu

PETITS ECHOS UU JOUU

LES livres, n'en parlons pas ce mois-ci; nous en avons quelcjucs-uns, de superbes dans leur genre, à signaler, tels que les Raffet de la Maison Quanlin et de la Librairie illustrée, la Tonraine de llobida, et V Amph'dryon illuslré par Lcloir, dans le Molière de Leman-ïestard ; mais nous retrouverons le loisir de parler de deux au moins de ces publications. Tout nous sollicite à la fois dans les arts et dans les lettres, et si nous devions mettre à profit toutes nos notes, non compris celles que nous rapportons d'un séjour de quinzaine à Londres, il nous faudrait faire appel à dix feuilles d'impression, soit cent soixante pages. Le difficile est de se borner, aussi avons-nous glane ^les menus faits les plus légers et les plus succincts de nos dossiers, pour ne pas charger outre mesure cette livraison. Les échos des ventes seraient encombrants, si l'on se plaisait

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à les écouter et mentionner : 11 en arrive de tous les points du monde et un journal spécial n'y suffirait pas.

Les livres ont peu fourni ce mois-ci, aucune vente importante ; c'est à peine si l'on commence la dispersion de la seconde partie de la bibliothèque de M. Ricardo Hérédia, dont nous parlerons bientôt. De même dans les tableaux, la fameuse collection Dumas vient d'être close trop tard pour que nous en puissions donner les prix aujourd'hui ; mentionnons donc des enchères plus modestes, mais encore curieuses à consigner.

Ventes. — La vente de la collection de feu M. A. Hulot a eu lieu à la galerie de la rue de Sèze, au début de ce mois.

Voici les principaux prix obtenus :

Boilly : l'Exposition du tableau de David, le Sacre, i3,ooofr.; Boucher : V Intérieur d'un artiste, 25,ooo fr. ; Chardin, l'Écolier, i3,ooo fr. ; Reynolds : Portrait de jeune Jemme, 8,000 fr. ; Wattcau : le Concert, 22,5oo fr. ; Watteau : l'Escarpolette, 7,200 fr. ; Hoin : la Promenade dans le parc (gouache), 3,3 10 fr. ; Latour : Portrait de M""" de Pompadour, 6,25ofr. ; Delacroix: Ophélie, 49,000 fr. ; Diaz : Scène d'incantation, 6,900 fr. ; Meissonier : l'Amateur d'estampes, Zio,ooo fr. ; Pettenkoffen : Rentrée de la moisson, 6,000 fr. ; Troyon : la Rentrée du troupeau, 33,5oo fr.

Hobbcma : le Vivier, i5,ooofr. ; Quentin Metsys : le Calvaire, ii,3oo fr. ; Ruysdaël : le Château de Brederod, i2,4oo fr.; Jan Stecn ; Moise frappant le rocher, 7,400 fr. ; Ténicrs : la Galerie de l'archiduc Albert à Bruxelles, 18,000 fr. ; du même : le Château de Téniers, 7,100 fr, ; Terburg (attribué à) : le Verre de limonade, 7,100 fr. ; Vohlgemuth : la Vierge aux anges, 10,000 fr.

Le total de la vente s'élève à 5oG, i4o fr.

A l'hôtel Drouot, au cours d'une vente intéressante qui s'est continuée pendant plusieurs jours, on a vendu un petit tableau par Ziem, représentant une Vue de Venise éblouissante de lumière et enveloppée d'une vapeur dorée, au prix de 24,000 fr.;

un dessin colorié à l'aquarelle, la Bergère, par J.-F. Millet, 1 5,000 fr.

Voici quelques prix obtenus à la vente faite à l'hôtel Drouot, par suite du décès de M""" X..., le 0 mai, et qui a produit 38o,ooo fr.

Une pendule du temps de Louis XV, de Joseph Bouillerot, à cadran tournant et avec thermomètre en bronze doré et bronze noir ; elle est formée d'une colonnette cannelée, surmontée du mouvement; çà et là voltigent des amours, au bas les armes de France et de Navarre, et le chiffre de Louis XV : io,5oo fr. ; deux vases ovoïdes, en ancien céladon fleuri de la Chine à dessins de fleurs et oiseaux en couleur sur fond bleu ; monture du xvni° siècle en bronze doré : i3.5oo fr. ; secrétaire du temps de Louis XVI en marqueterie de bois de couleur, avec encadrements et galerie en bronze : iCooo fr. ; meuble du temps de Louis XV, à hauteur d'appui de forme contournée, en marqueterie de bois à fleurs, avec garnitures en bronze : ii,5oo fr. ; petit paravent à deux feuilles en noyer sculpté, avec feuilles en tapisserie du XYur siècle ù scènes champêtres d'après Ténicrs : l\,koo fr. ; tapisserie de Bruxelles, aux armes et devises de Guillaume IIL roi d'Angleterre, commencement dvi xviii" siècle : 8,000 fr. ; trois tapisseries des Gobelins, présentant au centre un écusson armorié, timbré d'une couronne de duc et supporté par deux cygnes, sur fond de draperies marron; de chaque côté, une corbeille de fleurs sur fonds de parcs, xvn* siècle ; 10,000 fr. ; suite de quatre tapisseries des Flandres du xv" siècle, scènes de chasses au cerf et au sanglier à nombreux personnages: 12,000 fr.; grande tapisserie des Gobelins, d'après Van Orley, scène de chasses à nombreux personnages; ce sujet fait partie de la série dite des chasses de Alaximilien, époque Louis XIV : 16,600 fr.

Cette vente était dirigée par MM. Chevallier et Mannheim.

Musées. — Le musée du Louvre. — On se rappelle que la Commission supérieure des bâtiments civils et des palais nationaux a I. 46

ctc saisie de l'examen des opérations qui doivent être entreprises au Louvre et aux Tuileries pour assurer la conservation de ces palais, et surtout pour permettre aux divers services des musées de recevoir leur développement normal. La Commission a terminé son enquête et elle a chargé un de ses membres les plus distingués, M. Bardoux, de faire un rapport sur la question. Ce rapport est aujourd'hui terminé et il ne tardera pas à être publié. Voici quelle en est l'économie générale :

M. Bardoux divise les travaux à exécuter en trois catégories : travaux urgents 481.000 fr., travaux nécessaires i,i38,ooo fr., travaux d'avenir i, 168,000 fr., soit au total 2,787,000 fr. Dans les travaux urgents figurent la réfection des façades, la réparation des grilles du jardin du Carrousel, la réparation des toitures, la construction de calorifères, etc. Cette catégorie de travaux, dont l'urgence est manifeste, ne donne lieu à aucune observation.

Toutes les personnes qui s'intéressent à notre collection nationale apprendront avec satisfaction que, parmi les travaux les plus urgents, la Commission propose l'achèvement immédiat de la coupole dite de l'antiquité, qui, depuis plusieurs années, est devenue la proie des mosaïstes, et la disparition des échafaudages qui empêchent de voir la Victoire de Samothrace et constituent pour un des chefs-d'œuvre de la sculptvire antique un perpétuel danger. Cette malencontreuse décoration en mosaïque a son histoire. C'est le 27 novembre i883 que le ministre des beaux-arts décida que le grand escalier du Louvre ou escalier Daru serait décoré en mosaïque dans les voûtes et de revêtement de marbre svir les piliers et sur les murs. On sait que les voûtes se composent de six coupoles elliptiques de diverses grandeurs. En dépit de l'opposition de M. Ravaisson, qui s'éleva contre le système d'une décoration aussi éclatante, on livra l'escalier aux mosaïstes qui y établirent de formidables échafaudages dans lesquels ils ont élu domicile. Voilà huit ans que dure cet état de choses ; une coupole est terminée ; l'autre est fort avancée. Avec beaucoup de raison, M. Bardoux propose de faire la part du feu. On ne saurait songer à faire disparaître ces prétendues décorations; on gardera donc la coupole terminée et on se hâtera d'achever celle

qui est commencée. Puis, les échafaudages enlevés et les mosaïstes dispersés, « on examinera de nouveau la question de savoir si la décoration de l'escalier Daru doit être continuée dans les mêmes conditions ». La question ne nous paraît pas douteuse. On n'a qu'à jeter un couj) d'œil sur ce qui a été fait pour être assuré qu'il ne se trouvera ni un ministre ni une commission povu- accepter la responsabilité d'autoriser la continuation d'une œuvre néfaste.

Mais, en laissant de côté la question de la mosaïque, il est nécessaire de compléter la construction proprement dite de l'escalier Daru. La Commission pro])Ose de consacrer Goo.ooo fr. par annuité à ces travaux (pii n'ont pas un caractère d'urgence.

Enfin, dans les travaux d'avenir, la Commission fait figurer la réfection de la salle des Etats, pour laquelle l'arcliiteclc du Louvre a présenté trois projets dont la dépense s'élève respectivement à 1,800,000 fr., ()3o,ooo fr. et 900,000 fr. La Commission est d'avis de réduire les devis à /|()o,ooo l'r., sonmic sulïisanle pour établir, suivant l'expression même de l'architecte, la carcasse des nouveaux locaux, et qui permelira de placer sous les yeux du public toutes les richesses que possède le Louvre.

De nouvelles œuvres, dont quelques-unes de premier ordre, viennent d'être exposées dans la salle des Lcsueur par l'administration du musée du Louvre.

D'abord un très remar(|uable portrait ou pied peint par Belloc, mort en iSGO à l'âge de quatre-vingts ans, après avoir rempli une carrière qui ne fut pas sans gloire, quoiqu'il n'ait jamais brillé au premier rang.

Ce portrait est celui de la femme de l'auteur. Elle est représentée assise, en costume de soirée. Les épaules nues émergent d'une collerette où transperce le satin noir du costume. A côté d'elle, sa petite lille se pressant sur ses genoux, dans un mouvement de caresse d'une grâce charmante. La tète de l'enfant, peinte dans une tonalité très fraîche, est le morceau supérieur de l'œuvre.

Cette peinture a été donnée par M"" Rcdelsperger, née BçUoc.

Autro portrait de Champflcury, par Courbet, intéressant bien plus par le personnage qu'il représente que par l'exécution sourde et molle. Sur le même panneau est exposée une très brillante esquisse de Doyen, mort en 180G, la Sainte-Geneviève des Ardents, peinte par l'artiste pour l'cgliso Saint-Roch, où elle est encore, niais déplorablement éclairée.

Auguste Gain, le sculpteur, a donné un Soldat de la première riépublique, de Raffct, une des rares peintures à l'huile du maître. Elle est signée, cas très peu fréquent dans les tableaux de Raflet. C'est un don inappréciable pour le musée du Louvre, qui ne possédait rien de l'auteur de la Grande Revue.

Citons encore un tableau de l'école hollandaise, du xvni" siècle, exposé dans la même salle. L'artiste a groupé autour d'une table plusieurs personnages mi-gentilshommes, mi-bourgeois, discutant comme il convient à des gens graves, soit sans gesticulation exagérée. Titre du tableau : Une chambre de rhétorique.

C'est un morceau de peinture digne du Louvre, certaines tètes sont admirablement traitées.

M. Léon Morcaux, de Versailles, a légué, il y a un an, au musée du Louvre six superbes tableaux des maîtres de l'école flamande qui vont enfin prendre place dans une salle de notre galerie nationale.

Il est à souhaiter que l'exemple de M. Moreaux soit suivi, à souhaiter surtout que les collectionneurs lèguent au Louvre des toiles qui comble ses vides. En peintres italiens des xvi" et xvii" siècles, on peut dire que le Louvre est trop riche; il est pauvre, par contre, et d'une pauvreté qui frise la pénurie, en peintures de l'école française primitive, et des écoles espagnole et anglaise.

A quand le généreux donateur qui nous apportera ses Clouet, ses grands Velazquez, ses Goya, ses Reynolds, ses Constable, et qui ramènera chez nous, d'Amérique, les grands contemporains dédaignés ou injurieusement éconduits, jadis, pay l'État?

Nous lisons dans le Guide de Vamalenr :

({ Les dons au musée du Louvre deviennent de plus en plus fréquents. M. Gerspach, directeur des Gobelins, vient d'ofli'ir à la section du moyen âge une mosaïque vénitienne du xii" siècle : les objets de cette époque conservés dans les collections sont très rares.

« Les amateurs français n'ont pas encore pris l'habitude, fréquente en Angleterre, de remettre des objets d'art dans les musées à titre de dépôt ; mais il sulTit dans notre pays de fournir l'occasion d'une générosité pour voir les dons arriver. En province, par exemple, on ouvre un musée; que le Conseil municipal vote une faible subvention annuelle de 2,000 francs, et aussitôt les donateurs apparaissent ; les uns ont sulfisamment joui de la vue d'un tableau, d'autres sont flattés de voir leur nom sur un cartouche ; il en est qui n'ont pas d'héritiers ou qui en ayant ne les aiment pas ; d'autres enfin ont le désir de contribuer au développcnîent du govit et de l'instruction d'art de leurs concitoyens. Evidemment tout dans ces dons n'est pas d'ordre supérieur, mais le conservateur doit prendre ce qui est acceptable. Plus lard, lorsque le musée sera bien pourvu, il mettra les objets secondaires dans les places les moins favorables.

Legs. — M"'" veuve Louis-Joseph-Gabriel de Chénier, née Frémiaux, nièce par alliance d'André et Joseph de Chénier, décédée à Paris le 2 avril 1892, a légué à la Bibliothèque nationale, conformément à la volonté de son mari, les manuscrits d'André et Joseph de Chénier. Ces manuscrits devront être conservés dans l'ordre où ils se trouvent actuellement et ne devront être communiqués à personne avant un délai de sept années.

M. Clemenceau, député de la Seine, vient d'olTrir au musée du Louvre un curieux portrait au crayon de la princesse de Lamballe.

L'œuvre est d'un artiste nomme Gabriel, qui, perdu dans la foule au moment où l'on extrayait de la prison de la Force la

princesse, quelques heures avant qu'on l'cgorgeàt, prit d'elle à la hâte un croquis avec un peu de mine de plomh qu'il avait écrasée dans sa main.

De retour en son atelier, il reprit l'escjuisse et la retoucha en quelques traits rapides au crayon sans rien lui enlever de sa spontanéité ni de son charme.

On pourra voir au Louvi-e avant peu, en bonne place, cette œuvre, aussi intéressante pour l'historien que pour l'artiste, dont M. Clemenceau s'est si généreusement dessaisi pour l'Ëtat.

Nous avons parlé récemment de deux statues japonaises anciennes en bois sculpté acquises par le ministre de l'instruction publique pour le Louvre.

Un troisième objet de même nature va prochainement prendre place dans les galeries du musée.

Il s'agit d'une statue de Bouddha, travail en bois doré et laqué du xin" ou du xiv" siècle, que M. Bourgeois a charge le directeur des Beaux-Arts d'acquérir.

Au MUSÉE DU Luxembourg, on placera bientôt la statuette en bronze que Rodin exposait au dernier Salon du Champ-de-Mars, et que le ministre des Beaux-Arts vient d'acquérir. Cette statuette, cjui figure une vieille femme nue, décharnée, avec ses mamelles desséchées et flasques, la tète penchée en avant dans l'attitude de la désespérance, une main passée derrière le dos, cette statuette, dis-je, porte ce titre énigmatique : la Belle Haulmière.

Renseignements uttéraires et artistiques. — Une intéressante personnalité artistic^uc vient de disparaître. Le docteur Camus, dont les bronzes sont bien connus du monde des grands amateurs, vient de mourir, succombant aux suites d'une courte maladie

Le docteur Camus, fort estimé comme médecin, avait renoncé complètement à sa clientèle pour se consacrer à un art qu'il aimait avec passion. Savant ornemaniste, il avait le rare don de

composer, sans le moindre emprunt, des flambeaux, des gerbes, des surtouts qu'on eût pris pour des objets exécutes au xviii° siècle. Il produisait presque involontairement des œuvres qui, sans imitation, paraissaient dater du siècle dernier, et « les bronzes du docteur », comme on les appelle, occasionneront un jour bien des méprises pour les amateurs.

C'est à Caliban et à M. Octave Mirbcau, deux esprits ingénieux et amoureux du paradoxe, originaux chacun dans leur genre, et ayant sur les arts des idées qui ne sont point vieux jeu et poncivcs comme celles du déjà oublié Albert WollT, que nous devons la critique d'art cette année au Figaro.

Caliban a parlé de l'Exposition des Champs-Elysées et M. Mirbcau de celle du Cliamp-de-Mars. Tous deux, dans leur manière, ont enfin donné à celte vieille critique généralement si mal comprise et si banale de la presse quotidienne, iin accent de vérité et d'élévation agréable à sentir.

Un nouveau coup asséné à la librairie. On vient d'inaugurer en Amérique le magazine non imprimé, sous la dénomination de Uncnt Lcnvcs, « Feuillets non coupés ». Les souscripteurs se réunissent chaque mois à date fixe, et les collaborateurs lisent ou font lire leurs articles. De New- York, où cette idée a pris naissance sous les auspices de M. Luther Lincoln, les articles vont en tournée, visitant Boston, Philadelphie, Washington et les autres villes où le magazine a des souscripteurs. C'est, parait-il, un vrai succès.

L'éditeur anglais Walter Scott annonce, dans sa collection des grands écrivains (Grcat Wrilers), une vie de A oltaire par Mr. F. Espinasse.

Le grand et étrange poète de la démocratie américaine et de la fraternité humaine, Wolt Whitman, qui vient de mourir à Camden, New- Jersey, aux Etats-Unis, sera le sujet du prochain volume de la Dilettante Séries, et aura pour biographe et critique Mr. William Clarke.

Les éditeurs Kegan, Paul et C''' ont en préparation toute une série de « livres sur les livres » . Elle se composera tout au moins de six volumes : i" Livres manuscrits: 2" Incunables; 3" Reliures; k" La décoration des livres; 5° Les grands collectionneurs de livres; G" Ex-libris. La collection sera éditée sous la direction de Mr. Alfred Pollard, du British Muséum.

La bibliophilie fait de vrais ravages en Angleterre. Ainsi, en même temps que les Kegan, Paul et C'% MM. Bell et fils préparent deux volumes sur les ex-libris français, qui formeront la tète d'une série de monographies à l'usage des collectionneurs.

Le grand éditeur anglais, John Murray, vient de mourir, récemment à Londres, dans sa quatre-vingt-quatrième année. Pendant près d'un demi-siècle, il avait été intimement associé au mouvement littéraire et scientifique de l'Angleterre comme chef de la célèbre maison qui, sous la direction de son père, avait édité les œuvres de Walter Scott et de Byron.

Parmi tant d'oeuvres fameuses qu'il publia, rappelons les voyages du D"" Livingstone, dont il était l'ami personnel; les nombreux dictionnaires de Smith, et les guides Murray bien connus.

Un autre éditeur bien connu de tous ceux qui s'intéressent aux publications d'art, Mr. J. S. Virtue, est mort subitement d'une maladie de cœur, le 29 mars, dans sa soixante-troisième année.

La maison d'édition Cotta sviccesseurs, à Stuttgart, vient de commencer la publication de la première édition complète, historique-critique, des discours politiques du prince de Bismarck. L'édition doit comprendre dix gros volumes; chaque discours aura une préface par Horst Kohi expliquant toutes les relations.

CAUSERIE A l'ROPOS DE LA TRANSFORMATION DE I. IMMEIBLE DES COMMISSAIRES-PRISEl'RS

Ce qu'il est et sera — Ce qu'il devrait être

E bruit a couru, et la presse en a consigné les échos, que du mois de juin au mois de novembre de celte année, pendant la période d'accalmie des ventes publiques, de grands travaux d'amélioration allaient être exécutés à l'hôtel Drouot. D'après ces rumeurs qui semblent autorisées, la Société des commissaires-priseurs, ne pouvant aucunement augmenter la superficie de son étroit immeuble, s'ingénierait à en accroître la contenance et espérerait y parvenir de la façon suivante : tout d'abord, le sous-sol serait aménagé en salles de vente perpétuellement éclairées à l'électricité,

et c'est là que seraient mises à l'encan les marchandises de peu de valeur, les débarras qu'on adjuge actuellement au rez-de-chaussée. La cour intérieure se trouverait du même coup rendue libre et réservée exclusivement au va-et-vient des voitures de déménagement. Au rez-de-chaussée, les plans nouveaux ne comportent pas de modifications bien notables ; mais, au premier étage, les salles seraient élargies de six mètres et celles qui portent les numéros 2, /j et 6 communiqueraient par des cloisons mobiles pouvant, en cas de besoin, former une seule enceinte d'une capacité égale à la salle Petit. Enfin, tout le coté droit de l'immeuble serait démoli et la terrasse donnant sur la rue Grange-Batelière détruite pour faire place à une construction plus élevée.

On espère qu'en agissant ainsi, l'hiver prochain, l'hôtel Drouot pourrait accueillir plus aisément ses nombreux clients. Faut-il prendre au pied de la lettre ce médiocre programme d'architecte, et peut-on espérer seulement l'assainissement complet de l'immeuble de MM. les commissaires-priseurs, aujourd'hui si sale et si mal aéré qu'on peut le considérer comme un véritable foyer d'infection élevé en plein Paris ? — Je n'apporte à ces plans qu'une médiocre croyance, car rilùtel des \ entes n'est pas encore fermé, et les petits travaux qu'on paraît y exécuter Semblent devoir être trop insignifiants pour balayer à fond ce foyer de culture microbienne qui a déjà causé la mort de tant de gens honnêtes et sans défiance.

Cependant, vis-à-vis de ce petit effort vers un premier replâtrage, qui indique de la part des commissaires-priseurs une hypocrite envie de donner quelque satisfaction au public, il devient d'actualité de parler de ces messieurs et de la maison oii ils exercent contre le droit des gens, car il est curieux de faire remarquer cpi' aucun décret n'est jamais venu autoriser la création de l'hôtel Drouot et que, régulièrement, toute vente publique doit avoir lieu à domicile, exception faite toutefois

des ventes par autorité de justice que la loi désigne comme devant être faites sur la voie publique.

Je fournirai donc quelques notes rapides sur les métamorphoses des ventes à la criée à Paris, laissant à mon illustrateur Pierre A idal le soin déplacer dans mou texte quelques types contemporains cueillis sur place et de montrer, d'après des documents du département des Estampes à la lîihliothcque nationale, divers tableaux d'ensemble des ventes aux enchères d'autrefois.

Il serait diflicilc de déterminer de quelle faf;on exacte on procédait aux ventes au \n" ou au xv'" siècle. Le document le plus ancien est un édit de i55G, créant les huissiers-priseurs et formulant les devoirs et les prérogatives de ces nouveaux fonctionnaires.

Ils feront, y est-il dit, « privativement à tous autres, toutes et chacune prisées et estimations de biens meubles délaissés par décès et trépas, ou prisées par exécution, ventes publiques desdils meubles à l'enquant et plus offrant, pour nos deniers, ou à la requesle et instance des particuliers » .

On ferait tout un livre pour reconstituer, d'après les mwn- (aircs et les anciennes chroniques, la physionomie pittoresque et le caractère des adjudications publiques des xvi" et xvu*" siècles, en metlanten lumière les fonctions assez complexes des anciens jurés-crieurs. Les emplacements des ventes à l'encan faites à Paris furent tour à tour le pont Notre-Dame, le quai de la Ferraille ou de la Mégisserie, qui s'étendait jusqu'à l'ancienne Vallée de Misère, près le Ghàtelet ; puis vinrent les salles couvertes au xvni" siècle, la salle des Grands- Augustins, celle des Grands-Cordeliers, rue du Battoir, enfin la salle de l'Hôtel d'Espagne, rue Dauphine. Les experts ouvraient également, sur tous les points de Paris, des salles privées pour ventes publiques ; les plus célèbres furent celle de l'expert Pierre Remy , rue Poupée, près la rue Ilautefeuille ;

L'Aboveur

celle de Paillet, marchand de tableaux à l'hôtel d'Aligre ; et encore la salle du sieur Lebrun, à l'hôtel Lubert, rue de Cléry. Je ne parle que des plus connues.

Ce ne fut guère qu'en 1 780 que s'ouvrit le fameux hôtel BuUion, rue Plàtrière, dans le vaste immeuble que Claude de Bullion, surintendant des finances, avait bâti en i63o et dont les galeries avaient été décorées par Simon Vouet, Blanchard et Sarrasin. En 18 17, on y centralisa les principales ventes parisiennes ; la rue de la Plàtrière s'appelait alors rue Jean-Jacques- Bousseau. Boilly a laissé sur cet hôtel Bullion un document précieux ; son tableau, très bien mis en scène, représente un soir de vente à ce fameux hôtel : le commissaire-priseur occupe son haut siège, en façon de chaire; les amateurs, nombreux et heureusement groupés, se passent de main en main une peinture mise en adjudication ; l'expert chauffe l'enthousiasme, le crieur guette et répète l'enchère. C'est fort réussi.

Malheureusement, de tels documents sont rares et il serait assez difficile de rétablir l'esprit du lieu, le mouvement du public, le geste des acteurs, marchands, amateurs et curieux grouillant dans ces -petites salles, qui virent adjuger, }v«i^\ pour quelques centaines d'écus, des ta- '^ ' ^ bleaux incomparables que les premiers musées du monde se disputeraient aujourd'hui au prix du demi-million. i L'Histoire de la curiosité est toujours à faire ; celui qui l'entreprendra avec méthode et concision risquera de faire une œuvre d'un intérêt considérable. Le seul écrivain qui ait laissé une page mouvementée et vraiment vivante sur l'aspect

Un

près La Samaritaune (16 90)

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des anciennes criées parisiennes est Sebastien Mercier, dans ce Tableau de Paris qui nous a rendu de si importants services pour l'étude des mœurs de la veille. Considérez son chapitre de l'huissier-priseur, rien n'y manque; lisez plutôt:

« La charge d'huissier-priseur — car tout est charge : qu'est-ce que les rois n'ont pas vendu ?

— devient de jour en jour plus lucrative. Plus il y

Le Public dans une Salle du haut.

a de luxe, plus il y a de nécessiteux; le combat sourd de l'aisance et de la pauvreté occasionne une multitude de ventes et d'achats. Les pertes, les banqueroutes, les décès, tout est favorable aux huissiers-priscurs, en ce que les revers, les variations de la fortune, les changements de lieu et d'état se terminent par des ventes forcées ou volontaires. Il y a ensuite les petites ruses du métier. Tel huissier-priseur est souvent

marchand tacite ou bien associé avec des marchands ; et dans les adjudications, il sait conséquemment couper la broche à tout propos, c'est-à-dire adjuger suivant qu'il lui plaît, d'après ses vues secrètes ou celles de ses commellants cachés.

« L'adjudication est un prononcé irrévocable ; mais que de clameurs avant le mot définitif! L'huissier-priseur est obligé d'avoir un crieur à ses gages, un Sicnlor. On n'entend que cette répétition éternelle des acheteurs : Un sol ! un sol! tandis que l'huissier, de son côté, crie : Une fois, deux fois, trois fois ! — On dirait que l'objet crié va être adjugé sur-le-champ, car l'huissier dit toujours : Pour la dernière fois, en voulez-vous 1' n'en voulez-vous pas!* — Un sol ! un sol! répète l'assemblée, et voilà l'objet qui, de sol en sol, remonte subitement à mille livres au-dessus du premier prix. Un sol a fait pencher la balance, un sol l'a fixée invariablement.

u L'huissier en habit noir, avec sa voix flûtée, et le crieur déguenillé, mais gorgé d'eau-de-vie, dont le timbre fait trembler les vitres, usent leurs poumons à parler au public, comme dit le poète Rousseau dans sa plaisante épigramme. L'oreille est fatiguée par cette répétition continuelle, assommante. Les Paix là ! du Stentor enroué surmontent à peine le bruit confus de la multitude, qui se passe de main en main les objets, les regardant, les dédaignant selon l'envie ou le besoin .

« Quand vous avez assisté à l'une de ces ventes tumultueuses, vous en avez les cris monotones et le bourdonnement dans l'oreille pendant quinze jours ; on adjuge de cette manière depuis un tableau de Rubens jusqu'à un vieux justaucorps percé par les coudes.

« Dans les ventes après décès, les chaudronniers à cheveux plats ouvrent toujours la séance, car on commence toujours par la batterie de cuisine, le mort n'en ayant plus

besoin ; ils se trouvent dans la salle du défunt avec tous ceux qui viennent pour acheter ses diamants, ses meubles de Boule et ses dentelles. »

A part quelques expressions désusitées, on sent que le tableau est presque moderne d'alhue et de vérité; mais Mercier, dans une autre partie de son Tableau de Paris, à propos des ventes par arrêt de cour, a tenu à nous ])résenter un échantillon de la bande noire au xviu'' siècle, et ici encore on ne peut s'empêcher de faire la diiïérence d'avant et d'après la révolution, — elle est nulle :

(( Il y a dans ces ventes, dit-il, une considération secrète dont on doit perpétuellement se délier ; elle s'appelle la (jraffinadc. C'est une compagnie de marchands qui n'enchérissent point les uns sur les autres dans les ventes, parce que tous ceux qui sont jnéscnls à l'achat y ont part; mais cpiand ils voient un particulier qui a envie d'un objet, ils en haussent le prix et siqiportent la perte, qui, considérable pour ime seule personne, devient légère dès qu'elle se répartit sur tous les membres de la ligue.

(( Ces marchands aigrefins se rendent donc maîtres des prix, parce qu'ils font en sorte qu'aucun autre acheteur n'aille au-dessus de celui qu'un membre de la graffinade aura offert. Quand un objet a été poussé assez haut pour écarter du bénéfice tous ceux qui ne sont pas de la cli(/ne, alors dans une assemblée particulière, ils adjugent l'objet entre eux ; voilà pourquoi tel homme expérimenté s'étonne de trouver tel objet si cher dans les ventes : la graffinade veut qu'il n'y remette plus les pieds, afin que les marchandises tombent au bas prix auquel ils prétendent les acquérir.

« Cette conspiration contre la bourse des gens a chassé de la salle des ventes un nombre infini d'acheteurs, qui aiment mieux être rançonnés par un membre de la fjrafjinade

cpe par la ffraffinade entière, qui, selon l'expression popu- ^ lairc, a les reins forts et joute de manière à

écarter les plus intrépides. »

Les époques se suivent et se ressem- ])lent toujours plus qu'on ne croit, car les ficelles de l'humanilé sont ^J:.'. :. inusables et servent à faire mou- !!^^. -', voir les mêmes passions nobles ^^ et basses de l'espèce. Les trucs, 1%^^' que nous pensons être un produit de civilisation corrompue, ont été mis en pratique aussi bien bier qu'avant-bier, et ce ne serait 2:)as l'un des moindres attraits de l'histoire des ventes dont je me suis ingénié, à. tisser le canevas, que cette démonstration de la filouterie marcbande à travers les siècles, toujours mise en é\ed et toujours basée sur les mêmes cbausse-trapes et la même revision.

Ah ! certes, plus je m'y attache par la pensée, plus je trouve qu'elle serait prodigieusement bondée d'in- v;.;^:; térêt, de faits, d'anecdotes et de philosophie sereine, cette monographie historique de nos ventes mobilières. Ce serait, à vrai dire, toute l'histoire de la curiosité.

— Vous figurez-vous ce que produirait la recherche consciencieuse du brocantage ou plutôt du lessivage sous la Révolution et la Terreur, à cette heure où l'art.

— Nous vendons , messieurs, un Titien, provenant de la famille Vécelli même :

nous demandons 1 5,000 fr.

— Voyons, fuates un priX, messieurs ! à 3 francs, marchand, 3 fr. 5o... suivons l'enchère.

U.NE VENTE A l' HOTEL DHOUOT EN 1892

cet aristocrate, était devenu si suspect qu'il était contraint ^^^A d'émigrer à l'étranger '} Imaginons ini peu le tableau des encans à l'époque du Consulat et de l'Empire, en pleine transition de goût et d'idées !' — Quelles enchères dérisoires pour tout ce qui provenait du wiii"^ ! — Quel engouement pour le style pompier! quelle fureur pour le /-â^î^.<^^^^ i '\ '^^^^-M néo-Grec et l'académicien ! — Puis, ^ ^^^-^^^S^% -''^^r^ lorsque nous arrivons à la Restau-

ration, un peu elTarés par les secousses successives de la veille, "^^/ quelle accalmie apparente qui cache une reprise générale, une reconslilulion physiologique de l'amateur, lerfuel revient aux beaux

— /i fr. 2 0... ce n'csl pas par nous à droite ; examinez, messieurs, on demande à A"oir à gauche.

livres, aux tableaux, aux miniatures, à toutes les jolies me-

nues clioses

3ses d'art que la pas-. -::.,-<-.-^'' ^'^v-"^^^^^ sion populaire n'avait que trop 'Z'î^^:*^'A ^-^---^'^'^i^-v^^^ê rejetées au début du siècle ! J -^^"^ fr^

Le bel ouvrage à faire avec la psychologie changeante du collectionneur, le profit des commissaires-priscurs successifs qui ont acquis un renom, les milieux divers depuis l'hôtel des Fermes, rue du Bouloi, jusqu'à l'hùtel de la place de la Bourse, démoli au coup d'État !

A coté du pittoresque, le document viendrait ici apporter

— .'i fr. yj... une fois, deux fois... ce n'est pas même la valeur du cadre !

Soyons raisonnables !

les longues doléances du commerce parisien et tous les factums, les observations, les remontrances au parlement contre les abus et les fraudes commises sous la régie des marteaux d'ivoire! — Ces plaintes, exposant que les ventes aux hôtels favorisent les faillites, enlèvent aux créanciers les gages de leurs créances et facilitent la disparition des objets provenant de source illicite ; les rapports des commissions parlementaires sur ces pétitions couvertes de signatures seraient

dignes d'être publiés, et la conclusion offrirait à l'esprit cette réflexion attristante que tant d'efforts, de cris de détresse, de protestations, n'ont abouti à aucun résultat équitable , alors même qu'aucune disposition légale n'ait jamais autorisé k création de l'hôtel des ventes publiques et que le temps seul en a pu consacrer la toute-puissante autorité.

En dehors de ces curieux chapitres historiques, ce livre, entrevu par mon imagination vagabonde, aurait encore l'extrême mérite de .prouver que les enchères ont toujours été dans la généralité la pierre de touche - de la valeur réelle des artistes et des écrivains ; là apparaîtrait le point philosophique de l'œuvre, car d'après tous

— Dépêchons, messieiirs, 5 francs le Titien ! Je vais adjuger !

Personne ne dit mot?

— Adjugé... à 5 fr. 5o à M. le comte ***.

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au 18* Siècle

les tableaux d'adjudications de différentes époques, mis en regard et analysés par l'historien, il ressortirait cette moralité consolante, que le mérite n'y a jamais été trop aisément confondu avec le succès et la réputation, que les surenchères les plus folles ne se sont pas élevées sur les œuvres des peintres gorgés d'honneurs, de décorations et de fauteuils académiques, tandis qu'au contraire elles ont atteint le plus souvent les productions des modestes, des sincères et des vivants, mis, sans qu'ils s'en soient souciés, hors la loi des Instituts.

Mais je dois revenir, sans plus m'attarder à l'Hôtel Bullion, dont je parle plus haut, et qui resta ouvert rue Jcan- Jacques-Rousseau jusqu'à la fin de i833. A cette date, l'Hôtel Bullion (car le nom resta attaché à l'immeuble des commissaires-priseurs en dépit de ses déplacements) fut transféré place de la Bourse, à l'angle de la rue Notrc-Dame-des-Victoires. Pendant près de vingt ans on fit grandes et petites ventes dans cet endroit inconfortable, vieillot et décrépit, où l'on était fort à l'étroit, malgré l'annexion de nouvelles salles prises dans les maisons voisines. La vente la plus célèbre qui ait eu lieu dans ce vilain palais de la brocante fut celle de la galerie de la duchesse d'Orléans, en i852, qui ouvrit ime phase nouvelle dans l'appréciation marchande des œuvres des peintres contemporains, tels que Eugène Delacroix, Decamps. Ingres, Paul Delaroche, Ary Scheffer, qui, pour la première fois, atteignirent des prix estimables jusqu'alors réservés aux maîtres étrangers.

Ce fut au printemps de i852 que MM, les commissairespriseurs prirent possession du nouvel immeuble qu'ils avaient fait construire sur les terrains vagues de l'ancien Opéra, aujourd'hui rueDrouot. Je n'ai pas à insister sur la lourdeur, la laideur d'aspect et l'incommodité de cette bâtisse, qui depuis quarante ans n'a jamais été agrandie, nettoyée, ni améliorée.

En 1 85 2, on n'était guère exigeant et les journaux décla-

rèrent somptueuse cette demeure qu'on jugeait fort en harmonie avec l'importance grandissante des magistrats de la criée ; on nomma le nouvel hôtel le Temple du bric-à-brac, et l'on eut un moment la pensée de le décorer à l'intérieur avec les portraits des commissaires-priseurs les plus illustres, et de place r M dans différentes niches les statues ou les bustes des grands collectionneurs et des marchands de curiosités fameux dans l'histoire. On dut y renoncer.

Toutefois l'enthousiasme ne dura cfue peu de temps ; dix ou quinze ans après sa construction, tout le monde se rendit compte de l'insuffisance, de la laideur et de la malpropreté de ce local.

>sous méritons, mieux que ce petiot bazar inconfortable, Aéritable kermesse de la pouillerie et des microbes, où la bronchite attend ses victimes dans le vent coulis des portes ouvertes et où le typhus règne à l'état ambiant dans la nauséabonde tiédeur de l'atmosphère. — Puis, quelle infâme et singulière promiscuité ! quelles sordides accointances dans ce courant d'iiumanité I — On a beau se oindre d'amour démocratique et cuirasser sa délicatesse de charité sociale, encore faut-il n'être obligé d'appeler à soi la prophylaxie des lotions phéniquées et se sentir assuré contre les caresses cutanées des innombrables parasites aux instincts émigrants.

Parlerai-je des demoiselles qui

viennent s'offrir aux vieux messieurs, cocodettes, froleuses ou trottins ! — Glissons sur ce sujet que mon collaborateur Vidal souligne d'un ou deux croquis amusants et sincères.

Il serait à désirer, pour le succès de la réforme que l'on annonce comme devant être faite, qu'elle ne se bornât pas à des aménagements matériels. — Le public accueillerait avec faveur les facilités qui lui seraient offertes pour pouvoir contrôler l'état des objets mis en vente ; il apprécierait l'exclusion des articles provenant des boutiques de marchands interlopes et la répression des agissements de la bande noire, dont le contact seul sulFu-ait à éloigner les plus intrépides amateurs.

Il Y a aussi, surtout en ce qui concerne les ventes après décès, une question d'hygiène qui demanderait à être définitivement résolue avant la future inauguration. On s'étonne, à juste titre, qu'à une ép()(|ue où l'antisepsie est poussée parfois jusqu'à la manie, on puisse ennnagasiner et disperser aux vents des enchères des étoffes et des linges n'ayant subi aucune épuration et provenant souvent de chambres de malades.

Mais, hélas! MM. les commissaires priscurs, dont la fortune sociale est si considérable, ne donneront au public qu'une dérisoire satisfaction ; nous allons retrouver en octobre l'hôtel Drouot dans son étroit corset de pierres de taille ; on aura replâtré par-ci, démoli par-là, mais le rafistolage ne sera apparemment que très économique et le grand desideratum de tous les amateurs n'en subsistera qu'avec plus d'intensité, car comment concevoir après cela des espérances de rénovation absolue, si quelques intelligents anarchistes ne ■^^~" viennent pas à notre aide?

Depuis vingt ans, il est indis-

cutable que les conditions de la vie parisienne se sont largement transformées et améliorées ; des quartiers nouveaux se sont élevés à l'ouest et au sud de la ville, et la propriété bâtie a si bien mangé la lèpre des terrains incultes que les petits hôtels se sont mis à foisonner ; les logements ont été conçus plus vastes ; l'aisance, en quelque sorte, s'est accrue et, peu à peu, subissant la loi indéfinie des modes et du goût, le Parisien a senti germer en soi les premiers symptômes du confortable, l'amour de l'art décoratif et le vague sentiment de l'agio bibelotier. Les femmes et les artistes ont donné l'impulsion, et la statistique pourrait démontrer que les marchands d'antiquités, les bazars d'extrême Orient, les brocanteurs d'objets précieux et de livres rares ont plus que doublé chez nous depuis l'Année terrible.

D'autre part, on doit constater que les fortunes ont été plus rapides et les dégringolades plus accélérées ; il s'en est logiquement suivi un mouvement considérable et parfois même inquiétant dans les trafics de l'Hôtel des ventes mobilières qui, exécuté à son origine pour suivre le doux petit traintrain du règne Louis-Philippique, est devenu ridiculement en arrière de tout progrès et pratiquement aussi démodé que la gare de Sceaux ou l'ancienne halle au blé.

Il nous faudrait aujourd'hui un vaste immeuble, mis au concours et propre à satisfaire toutes les exigences modernes ; un monument de nobles lignes et d'immenses proportions, tel qu'il en existe dans les principales villes des Etats-Unis, notamment à Philadelphie. Ce nouvel Hôtel des ventes ouvert à l'air et à la lumière, ingénieusement distribué, aisé à purifier, d'un accès aimable, d'une installation ample, élégante et confortable, serait régi par des ordonnances vraiment égalitaires qui mettraient l'amateur sur la même ligne que le marchand, sans permettre l'accaparement des bandes noires et l'étouffement des curieux de second plan.

Chaque salle de vente aurait son hémicycle formé de hauts gradins laissant à chacun la vue et la possibilité d'accès à la table d'exposition ; des places payantes, mises à la disposition des collectionneurs sérieux, s'étageraient auprès de la tribune du commissairc-priseur, laissant la liberté du mouvement aux porteurs, aux aboycurs et à l'expert, sans encombrer les magasins par l'incroyable empilade de curieux que l'on voit maintenant, piétinant sur place et recevant les bourrades féroces des garçons déménageurs.

Bien plus, dans l'ordre et la hbre allure de ces salles de vente, je voudrais des petits boys, allant, venant, portant les cartes et la monnaie des acquéreurs, s'entremettant à tous propos entre les vendeurs et l'adjudicataire, passant les menus objets, prenant les notes de dépôt, retenant les places momentanément inoccupées, olTrant en outre les catalogues et les crayons annotateurs, facilitant pour tout dire aux gens du monde la possibilité de lutter sans dégoût à armes propres avec la goujaterie de la bande noire.

Des salles d'exposition, lors des grandes ventes dans cet hôtel rêvé, s'ouvriraient plusieurs jours et soirs de suite, avec un aménagement de galerie, donnant ainsi à Paris son véritable Musée des Arts décoratifs sans cesse renouvelé, permettant l'étude aux amateurs et aux critiques dans un local muni de chaises et de divans, loin des cohues des autres salles. — Les ventes par autorité de justice et les déballages misérables du Mazas actuel seraient isolés dans des pavillons où le populaire se verrait accueilli en lieux propres et soigneusement purgés chaque jour de tous les microbes accumulés pendant les enchères précédentes.

Enfin, puisque je fais tant ici que de tracer un programme qui risque assurément de n'être jamais adopté, je réclamerais, au centre du nouvel hôtel, une cour vitrée pour les voitures des visiteurs, des cabinets d'ablution avec dépen-

dances, un poste de chasseurs-commissionnaires, un bureau télégraphique et téléphonique, un salon de correspondance payant, un refreshmcnt room, en un mot tout ce qui constitue l'art de vivre sans fatigue et tout ce qu'exigent les nécessités d'un endroit oii l'on séjourne, où l'on se ruine, où l'on s'émotionne, où l'on se salit, où l'on s'encombre, où l'on s'échauITe, où l'on passe, pour tout dire, par autant de sensations que dans les vastes halls de Monte-Carlo, et parfois par autant de déboires que dans les tripots les mieux achalandés en philosophes attiques.

Telle est la réforme totale que je souhaite, que j'implore et qu'impose le bon sens le plus élémentaire en dépit de l'épargne et de la routine de MM. les tenanciers du marteau d'ivoire. Mais ce cri de détresse restera sans écho et Parisamateur vivra longtemps encore, je puis l'aflirmer, dans la promiscuité et l'insalubrité du misérable Hôtel de la rue

Drouot.

Octave Uzaxne.

CIîJLRXvKS IvIOIISKXvî:T

J/OTES ET SOUVEJ^KkS à propos d'un livre récent

— ©ee —

m'est un plaisir d'évoquer celle figure jguère si épanouie de Charles Monselet à propos d'un livre sur sa vie.

son œuvre, sa correspondance, que André Monselet vientd'ériger ^; à la mémoire de son père, clic/ l'éditeur Testard, et dont la plu- ./L» part des bibliophiles possèdent, sans doute, déjà un exemplaire ^ La jeune génération montante se préoccupe peu évidemment de ce que fut Monselet; insoucieuse, sinon irrespectueuse des gloires d'hier, attachée à des formes et à des ambitions littéraires nouvelles, elle ne parail guère être en goût d'esprit rétrospectif et se confine volontiers dans la vague mysticité d'une alchimie littéraire qui n'a jusqu'ici

%. 1 . Charles Monselet, sa vie, son œuvre, par André Monselet. Préface par Jules Clarelic, de l'Académie française. Paris, Emile ïest:ird, éditeur, i vol. iii-8" raisin. Tiraijo à Goo oscmplaires numérotés.

rien produit d'absolu ; mais il n'est pas un lettré quadragénaire, pas un bibliophile cclos à la vie intellectuelle vers 1875, qui ne ressente, à ce seul nom de Monselet, comme un délicat frisson de plaisir, et qui ne se souvienne aussitôt d'une longue série délivres exquis, légers, malicieux, tous conçus dans la tradition du siècle dernier, avec un terrible piment de modernité. Rien qu'à l'énoncé de ces titres : les Oubliés et les dédaignés, les Tréteaux, la Lorgnette littéraire, Monsieur de Cupidon, la Cuisinière poétique, le Musée secret de Paris, on revit toute une série d'heures de lectures délicieuses dont la vlbrancc et l'acuité de la sensation n'ont point encore disparu.

C'est que Monselet fut un charmeur, un amoureux des lettres qu'il cultiva, comme un Hollandais ses tulipes, avec bonheur et passion ; il a touché un peu à tout avec un esprit subtil et léger d'enjoliveur de riens, et, avec une grande finesse de pénétration, il a, dans une lumière d'ironie, mieux montré les mœurs de ce temps que tous les psychologues prétentieux ou académifiés, et ses dialogues prestement enlevés, à la façon mordante et légèrement sceptique de Crébillon fils, dureront plus longtemps dans l'estime de la postérité que bien des comédies célèbres classées comme des chefs-d'œuvre de notre Théâtre contemporain.

« Cet homme aimable, que tout le monde appelait Monselet tout court, dans mie chaleureuse et flatteuse sympathie et parce qu'il plaisait à tout le monde, ce nonchalant de mœurs, fait, à ce qu'il semblait, pour se cbaufFer, lazzarone d'esprit, au soleil de tous les printemps et au feu de toutes les cuisines, cette gloire de tout festin et que la terre qui fait dîner eût voulu à sa table, hospitalité intéressée! n'a pas toujours été de près ce qu'il paraissait à distance, à travers ses livres faciles et légers. Il était comme nous tous, — écrivait, à la fin de sa vie, Barbey d'Aurevilly ; — les attitudes naturelles de son esprit faisaient illusion sur son existence. Cet être de joie et de plaisir était, comme nous tous, un forçat de la littérature, un homme de travail et de peine. Obligé au labeur de chaque jour, puisc|u'il était journaliste, il fut l'esclave et la victime de cette publicité cjui dévore le temps et ne permet pas de l'employer, comme nous le voudrions, dans nos rêves et nos caprices.

(( Ce fut un béncdictin du journalisme, car le journalisme a ses bcncdiclins, qui font des in-folio dont le public ne se doute pas, et qui ont sur les in-folio la supériorité de ne se trouver jamais dans aucune bibliollièque, emportés qu'ils sont par la circonstance et bientôt oubliés comme elle. Monselet, ce bénédictin trompeur, à air de chanoine, n'a pas toujours eu le temps d'être poète, largement, longuement, à pleine coupe, à bouche que veuxtu. Il ne l'a été que par \eincs rares ; il ne l'a été que par ijouttes et par goullclctlcs retrouvées au fond de ce verre étroit qu'il a appelé ses Poésies complètes. Mais ce soupeur de la liaison d'Or, qui s'enivrait de son esprit comme on s'enivre de poudre, et qui le brûlait connue la poudre au milieu de toutes les luries, retrouvait parfois ce soupir de flûte, celte note triste et irrésistible, qui est la note fondamentale du poète. »

André Monselet, dans le livre assez volumineux qu'il vient de publier sur son père, ne s'applique point à dégager la philosophie de cette existence à la fois laborieuse et décousue, il ne recherche pas davantage la pénible analyse psycbologitpie, la notation angoissante des luttes qu'eut à subir cet esprit si éminemment distingué, fourvoyé par des nécessités cjuotidienncs, en des besognes d'amuseur de foules, peut-être indignes de son talent. Il n'appartenait point à un fils de se livrer à cette cruelle autopsie morale, aussi n'a-t-il voulu ici que mettre en œuvre d'abondants documents pour établir, aussi minutieusement que possible, la biographie de l'auteur des Femmes qui font des scènes. Il V est parvenu dans toute la mesure qu'il pouvait ambitionner, et l'ouvrage que vient de nous donner l'éditeur Tcslard ne laisse rien à désirer aux blbliopliilcs, tant par le zèle pieux de son rédacteur que par l'agréable illustration dans le texte et hors texte qui y abonde. — Biographiquement et blbliographiquement, Charles Monselet se retrouve bien tout entier dans ce livre filial, et les derniers dévots de cet écrivain à physionomie d'abbé galant n'auront plus de desideratum, car cette Monograplde Monseletienne forme aujourd'hui la clef de voûte de l'œuvre d'ensemble; elle synthétise l'esprit de ce poète épicurien qui sema son ingéniosité à tous les vents de la presse quotidienne et son érudition dans tant

fie livres et opuscules aujourd'hui sinon rares, du moins iort malaises à rencontrer.

J'aurais aimé cependant à voir cette bio-bibliographie anecdotique terminée par un index intelligemment compris. Il m'eût été non moins agréable de trouver, avi début de chaque chapitre, des sommaires analytiques en résumant Icsprit et l'essence. Des livres comme ceux-ci sont encore plus consultés que lus d'affilée ; le document cherché doit y sauter aux yeux d'emblée, et l'esprit de l'investigateur ne doit pas se fatiguer dans les longues pages du volume, sans rencontrer de références suffisantes ni de sommaires résumés. Dans toute œuvre faite pour guider, il faut des poteaux indicateurs : il est nécessaire de les mvdtiplicr par des tables faites judicieusement et des divisions méthodiques. C'est ce cpi manque un peu à celuici. Je crois que les ouvrages offrant les plus grandes facilités de consultation seront les plus ardemment conservés dans les bibliothèques de l'avenir. Il arrivera un jour où les lettrés n'auront plus cjue des livres de références ; ce jour-là on comprendra l'inutilité de conserver des œuvres de fiction sur ses tablettes, on ne donnera l'hospitalité qu'aux indicateurs littéraires, on les lira comme on lit des guides avant de se mettre en route pour telle ou telle destination, et l'on visitera les bibliothèques comme on visite aujourd'hui les

GiiAKi. Ks ^1o>si;i,i;ï à l'âge de 19 ans, d'après un croquis au crayon.

musées pour admirer les ficlious qui y seront cataloguées et mises en réserve pour l'instruction des curieux.

Si André Monselel donne plus tard une nouvelle édition de la monographie de son pore, je lui conseillerai de diviser tout autrement son travail et de faire jaillir davantage les muscles de ses documents. Dans cet ouvrage, non seulement l'arrangement du texte suppose trop de loisir, d'attention cl d'ingéniosité avi lecteur, mais l'illustration elle-même est dépourvue de légendes et il faut recourir à une table pour être iixé sm* la nature des pièces gravées cpi'on trouve sous son regard. Pourquoi ne pas s'elTorccr — ainsi que je le fais ici, dans la série des portraits de Charles Alonselct, exposés dans ces pages — d'exprimer l'origine, la dateou l'âge de l'icône pour éviter un précieux temps perdu, grâce à doux lignes de texte en légende.

J'appellerai l'attention d'André Monselet également sur certains chapitres spéciaux qui aiu'aicnt grand intérêt, tels que : Monselet et ses éditeurs, Monselet bibliophile , Monselet et la bohème. Ce sont là trois chapitres importants, bien qu'un peu mélancoliques, à envisager avec la distance de notre point de vue contemporain, si dilîérent des âges lointains d'avant la guerre où les mœurs littéraires étaient si éloignées des nôtres. — Je m'explique.

Lorsque Charles Monselet se sentit frappé physiquement vers 1887, il avait déjà subi une cruelle atteinte morale, celle de se 'voir, non pas encore oublié, mais dépaysé dans une génération

l'(!rl|-;iil (le M<in<i:leTj d'iipros lin ilagiicnéolype de iSjo.

nouvelle qui n'avait plus ni les coutumes, ni rinsouciancc, ni le laisser-aller d'autrefois ; lui qui avait vécu avec les Baudelaire, les Gautier, les Glaligny, les Delvau, les Charles Bataille et les Amédée Rolland, lui qui avait connu ces heures d'incertitude et d'impécunlosité qui réunissaient les écrivains d'alors dans une même bohème gaiement dépendante d'une tâche quotidienne, se sentait un retardataire dans le monde littéraire nouveau qui fit son apparition dès 1875 ; l'esprit du boulevard et des Échos parisiens s'était transformé, l'information primait déjà dans le journalisme l'anecdote précieusement narrée, le Rivarolisme passait de mode pour faire place à un réalisme implacable et à des besoins de commérages entretenus par le reportage à la façon américaine; aussi, lorsque Monselet dut abandonner l'Événement vers 1882, il se sentit désarçonné et vaincu, malgré sa réputation, ses amis; son courage et le terrain fuyaient sous lui.

Je le connus beaucoup vers cette époque, le cher et excjuis bonhomme, et je me souviendrai toujours de certain souper masqué que nous fimes ensemble chez ^I""= Adam, au boulevard Bonne-Nouvelle, et au sortir duquel il se révéla à moi sous un jour terriblement poignant.

Monselet était, cette nuit-là, costumé en Enfant du devoir, dans un travesti que lui avait prêté Lucco, l'acteur des Folies- Dramatiques ; il était plaisant à voir avec ses lunettes et sa mine pouparde sous le grand chapeau de compagnon duquel s'échappait un flot de rubans multicolores. Toute la soirée il avait été radieux, et à l'une des petites tables de cette fête villageoise où la sympathie nous avait réunis, nous avions longuement parlé de nos chers amis d'autrefois, des Chevaliers de La Morlière et de Mouhy, de Fougeret de Montbron, de la Popelinière, de Boufflers et de tous les petits poètes musards et tisseurs de frivolités du siècle des grâces. Je sentais que, malicieusement, il me posait des colles, feignant d'ignorer des détails et invoquant ma mémoire plus jeune que la sienne ; aussi puis-je dire qu'à ce jeu il me trouva suffisamment préparé pour obtenir toutes les boules blanches de son savoir bibliographique. A l'aube nous revînmes ensemble parmi les balayeurs, dans la lumière d'améthyste des

premières lueurs matinales ; Monselet, sous ses joyeux habits de faraud de village, était triste et affectueux ; il s'adressait à moi, je le devinais, comme à l'un des représentants d'une génération qui allait succéder à la sienne et de laquelle il serait justiciable ; il avait perdu son bon rire de prélat de Yibert, et, sans être autrement pocliprd, il me priait, si jamais j'avais à le juger, d'oublier certaines de ses œuvres de cabinet de lecture et de n'ai tacher du crédit qu'à tel ou tel de ses livres qu'il me signalait, bien qu'imparfaits, ajoulait-il. — Alors il me parla de sa vie gâchée dans le journalisme, eulrainée vers des camaraderies de café, prostituée parfois dans des fréquentations de cabots, prompts à la familiarité et au tutoiement; les larmes aux yeux, la voix profondément émue, il me dit ses souffrances de n'avoir pu sortir de certains milieux et de n'avoir su aborder cl se maintenir dans la rédaction des grandes revues! — Oh! combien il avait raison! u J'étais né, me criait-il douloureusement, pour èlre un fidèle de la maison Buloz, pour lalre des œuvres mûries et délicates, pour être accueilli et fêlé à l'Académie, où j'eusse fait un si aimable discours ; j'avais en moi l'esprit de causerie des derniers salons où se reflète encore l'enjouement intellectuel du xvin" siècle, et au lieu de ça, la facilité des amitiés dans tous les milieux parisiens où j'ai successivement fréquenté m'a si vivement dévoyé que ma vie n'a été qu'un long contresens. »

Le pauvre Monselet pleurait vraiment en me montrant l'exislence idéale rêvée, le paradis perdu, et je ne pouvais m'empccher de compatir à sa peine sans parvenir à le consoler, en lui affirmant cjue la place qu'il rêvait dans les lettres, il l'avait largement conquise à côté et au-dessus des Académies et des Revues académiques, une place durable et plus haute que les vanités.

ïouteibis, je vis s'ouvrir ce jour-là une lucarne bien personnelle sur la psychologie de Monselet, et je devinai par quel suint d'amertiune était poli ce masque de bon vivant éternellement rieur, sceptique et prompt à lancer l'épigramme légère. Je connus aussi combien geignait et peinait ce formidable producteur de copie dont le travail paraissait si aisé à ses lecteurs. La vérité, c'est que le fin et gracieux prosateur des Tréteaux avait le travail

pesant et lent comme celui d'un bœuf; il lui fallait près d'une heure pour produire la page d'allure la plus prime-sautière, et après qualre heures de pupitre, il avait le sang aux veux et le feu aux pommelles, quelque chose calme qu'il écrivit.

J'ai là sous la main un dossier de lettres inédites qu'il adressait à Poulet-Malassis, son édilcur, vers i85y , et qui le font voir poussif

et harassé par la mise en œuvre de ces diverses critiques, œuvres exquises ou subtiles comme l'esprit qu'elles contiennent, dont Malassis faisait alors l'impression à Alençon.

« \ous me dites, écrit-il, que mon inexactitude générale rebute votre beau-frère et associé De Broise.

Ne l'avez -vous donc pas prévenu que la profession à laquelle CuARtEs MoNoLLLi .1 l'cSj^o clc 23 ans, vous l'avez associé n'a

d'après un porlrait au daguerréotype. que des demi-ra|)pOrls

avec les autres professions, exactes et marchandes? Les livraisons d'auteurs sont subordonnées à plus d'éventualités morales que n'en comportent les livraisons des fabricants de papier. Entrer en relations avec des hommes d'imagination, c'est s'exposer, malgré toute leur bonne volonté et leur bonne foi, à des déceptions prévues, relatives cependant. Parmi eux, ce sont les plus mauvais qui sont les plus ponctuels.

(( Nos préoccupations, notre inquiétude courante, notre désir du mieux, tout ce que vous nommez retard et que nous appelons souffrance, tâchez donc, non pas de nous en savoir gré, mais au moins de ne pas nous en faire un reproche. En ce qui me concerne, je n'ai rien à me reprocher vis-à vis de vous; si peu de

valeur qu'ait mon travail, je n'aime pas à l'abandonner sans chrêmes ni prières. Je crois agir autant dans votre intérêt que dans le mien, Mon zèle peut vous impatienter, mais ce n'en est pas moins du zèle. «

Pauvre Monsclct! Pauvre Sisyphe d'une coquette bulle de savon diaprée d'azur et de rose, légère en apparence et plus lourde en réalité que les plus lourds blocs de marbre! — Que d'écrivains dissimulent ainsi sous la grâce aisée d'un Aramis la puissance musculaire d'un Porlhos!

Elle est navrante, celle correspondance ébauchée avec ^lalassis à propos de la publication de la Lorfjnelte lUléraire, qui devait s'appeler la Fosse coininiine. Monselet envoie sa copie par fragments à cet ogre de Malassis, qui lui met le composteur sur la gorge ; on sent que le malicieux biographe et portraitiste de la plupart de d'après une photographie de Carjat.

ses contemJDorains est à bout de

force, mais il travaille quand même avec acharnement et Malassis implacable ne délivre quelques louis à son auteur qu'en échange d'une forte portion du manuscrit attendu :

Cu ARLES Mon S EL ET à 38 ans,

« Jetez cela à vos monstres de compositeurs, lui écrit Monselet. Il y a des lacunes que je comblerai sur épreuves, car, hélas! des épreuves sont indispensables pour tant de gens nommés cl vivants. Je n'ose plus vous faire de promesses d'activité! Cependant j'ai les meilleures et les plus fortes intentions du monde.

« Ce livre étant une débauche d'esprit, je verrai avec plaisir que vous en fissiez un volume billot, enfin qu'il fût une exception.

u Pour vos calculs typographiques comptez sur six cents lignes que j'ai encore à livrer, au moins. — Si quatre ou cinq cents lignes de plus vous étaient indispensables, je puis aisément les I. 50

fournir, à l'aide de portraits coupes dans mes récents feuilletons de critic^ue. Faites vos plans et prévenez-moi.

« La Fosse commune!... vous ne sauriez croire la grimace unanime — mais unanime ! — qui accueille ce titre 1

« Pourquoi pas tranquillement la Lorgnette littéraire?

« Pensez-v bien! comme dit le livre catholique. »

Tout ce travail pénible de Charles Monselet, ces soumissions à Malassis, son éditeur tyran, ces angoisses journalières de la ponte de plusieurs pages, eussent mérité d'être payées d'une forte monnaie ; mais je suis stupéfait de devoir dire que Monselet gagnait à peine deux écus par jour à ce labeur qui lui fut payé — le traité original est entre mes mains — la somme de trois cents francs pour un tirage à 3, 200 exemplaires et la propriété de l'ouvrage demeurant à l'éditeur durant trois années consécutives.

Ce sont ces cruautés de la vie d'homme de lettres avant la guerre cjui seraient curieuses à développer, ne serait-ce que pour faire connaître au public, dont le jugement est si facilement faussé sur la profession d'écrivain, de quels petits martyres certaines existences d'hommes célèbres ont été faites, et combien il convient d'honorer cette génération de i85o qui, en dépit des plus constantes privations, eut le stoïque courage d'une inaltérable belle humeur et d'un esprit plutôt galvaudé que vendu.

La génération actuelle est, à tous points de vue, moins prodigue et en réalité plus commerçante; elle ne se dépense qu'à propos et économise son esj^rit avec une prudence souvent énervante; elle sent peut-être non moins vivement, mais elle est partisan du libre échange et ne se livre que contre argent sonnant. L'homme de lettres contemporain sait écouter, observer, amasser avec circonspection ; il se garde de laisser échapper ses richesses par la conversation, il sait que toute idée est monnayable et que toute pensée originale peut être cueillie au vol par un confrère c[ui ira la vendre chez l'éditeur ou le journaliste du coin.

De là un grand changement dans nos mœurs littéraires c|ui comportent moins de large camaraderie et moins d'abandon que jadis. La concurrence étant acharnée, chacun s'observe, s'épie, se

muscle, chacun se garde et se verrouille comme un cofTre-forl, c'est à qui n'aura plus d'esprit en dehors de la cojne.

Il est une tradition qui montre Charles Monselel en bruyant viveur, faisant un dieu de son ventre, qui le présente comme un écrivain épris de débauche ou un mousquetaire de la fourchette, passant ses jours à lunner le piol et ses nuits à agiter les grelots de la folie; il est bon de dire aujourd'luii que si ce piocheur sans relâche acquit un petit bedon, ce ne fut pas qu'il ne se soit très fréquemment serré le ventre, et si l'on songe qu'au milieu des déboires d'une existence parfois précaire, il a su élever deux fds et deux fdles qu'il aima passionnément en honnête homme, dans toute l'étendue et la profondeur du mot, on conviendra que Monselct a non seulement droit à notre admiration pour ses brillantes qualités d'écrivain, mais (pi'il est redevable aussi de notre estime pour ses vertus privées.

«... Un jour, Monselel disait, non sans une pointe de mélancolie : — Ou me traite de paresseux, et tout le monde croit à ma paresse légendaire. La vérité est que j'ai à moi tout seul écrit beaucoup plus que ^ oltaire et Diderot, et qu'on emplirait une bibliothèque avec mes articles, n

llien n'est plus vrai ! On regardait Monselet souvent le soir dans l'éclat lumineux des cafés et des restaurants, on le voyait llàner dans un noctambulismo régulier, mais on ne s'inquiétait guère de son labeur journalier (pii fut considérable.

Dans son petit logis du quai Voltaire, il alignait le plus souvent sans trêve de la copie le matin et, après un déjeuner de Spartiate, — une simple tasse de chocolat à midi — ce roi des gourmands passait presque toutes ses journées à la salle de travail de la liibliolhèque nationale, au milieu des curiosités bibliographiques dont il se plaisait si fréquemment à relever l'esprit inattendu et les singularités diverses.

Qu'on lise du reste sa bibliographie dressée si honnêtement par son fils, on verra ce que ce faux épicurien a entassé de livres et quel fut l'éclectisme de son talent, la rare souplesse de son intelligence, la richesse de son ingéniosité.

André Monselct a discrètement indique ce noble côté du

caractère de son père ; mais, comme je l'indique plus haut, il y aurait à ajouter à sa monographie, déjà si précieuse, trois ou quatre chapitres spéciaux qui en compléteraient l'esprit.

L'auteur de Monsieur de Cupidon a, du reste, écrit sur luimême une fort belle page cj^ue je suis heureux de rappeler ici :

« ... Aux oisifs qui sei'aient tentés plus lard de recueillir

Charles Monselet d'après un portrait à la plume par Gaston Vuillier.

c[uelques traits pour ma biographie, je recommande ce passage de la préface de mon premier livre, qui ne manque pas d'une certaine crânerie :

« ... Le lecteur est prévenu qu'ayant vendu mon corps et mon âme à la littérature, il doit s'attendre de ma part à une série non interrompue de productions. Révolution calme, gaie humeur, mon passeport est en l'ègle. J'irai de la sorte jusqu'au bout. Quel sera ce bout? Peu importe ; ma vie est là, et avec ma vie mon bonheur. Le bonheur des écrivains est dans leur pensée ; ils portent leur paradis dans leur tète.

(( Du fond de leur pau>Teté, ils peuvent encore braver les riches et les plus riches. Ils souffrent, mais ils ne s'ennuient jamais. Pour une secouée d'arbre rpii leur envoie des odeurs au visage, ils ont des délices dont l'intensité ne sera jamais comprise par les hommes qui vont à la Bourse. Je vous le dis, une vie de poêle vaut une mort de poète. Des extases telles que les nôtres ne peuvent s'acheter trop cher.

« Amis, soyons bons envers ceux qui n'ont pas la pensée ;

Charles Monselet à k>i ans, d'après un portrait grave vers 1869.

ne leur envions rien de ce qu'ils possèdent. Au fond, voyezvous, ils ne possèdent rien ; ce sont des castors, nous sommes des oiseaux. Ils se construisent de petites huttes avec leur queue qui leur sert de truelle ; nous suspendons nos nids aux branches des chênes. Ils barbotent, qu'est-ce que cela nous fait? »

N'est-elle pas superbe, cette profession de foi? Platon n'eût pas aussi bien dit; c'est mieux que de la philosophie, c'est de la ferveur, du dilettantisme, dvi fanatisme littéraire.

Aux derniers moments de sa vie, Monselet m'avait désigné comme son exécuteur testamentaire, mais ses affaires se liqui-

dèrorit de son vivant; car, les ressources manquant, il dut pour la seconde fois se séparer de sa bibliotlièque, et je n'eus pas à remplir le rôle qu'il m'avait confié. En raison de ce vœu, il m'était resté le désir de lui consacrer une longue et importante notice et je devais préfacer le livre qui vient de paraître, mais si le cœur est prompt à battre au souvenir d'un ami disparu, si l'esprit tôt s'enflamme pour une œuvre à faire dans une vision gBandc et généreuse, le temps, froid comme un notaire, entasse ses minutes dans les archives du rêve, et la réalisation de nos projets est le plus souvent dérisoire en raison du manque de proportion qvii existe toujours entre l'ampleur de la conception et la lamentable mesquinerie de l'exécution.

J'ai dû abandonner la préface, rêvant de prendre ma revanche grandement, et je n'ai pu donner à l'ami parti, non pas même un livre ou une étude importante, mais ces quelques pages de journaliste sur un journaliste.

Oue son ombre légère me soit indukente !

Octave Uzanne.

Ti/tî

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