SM
Depuis que je me connais, que j'ai appris à regarderies choses, et, aussi, à me regarder un peu moi-même, il m'est arrivé, parfois, d'être étonné de me voir tel que j'étais; jamais, pourtant, je n'ai osé supposer que j'aurais pu être autrement. Certes, ce serait très amusant, de surprendre en notre âme Téclosion de nos vertus et même de nos vices, mais, par tous les dieux, je doute, Platon, que ce soit possible.
PLATON
Peut-être n'as-tu jamais essayé, ô mon très cher! Songe qu'une âme, qui est à la recherche d'elle-même, poursuit la fin la plus haute où l'âme puisse prétendre. Ce L. Prat. — Uart et la beauté. 17
n'est pas sans de douloureux efforts qu'elle arrivera à se dégager de toutes les impuretés qui l'alourdissent. Pourtant, si elle est noble et généreuse, elle n'hésitera pas à sacrifier la plupart de ses désirs, de ses passions, et tous ses instincts égoïstes. Ne souris pas, Kalliklès, je sais que ce n'est pas sans une sorte de déchirement qu'une âme se sépare de ses défauts et même de ses vices. Depuis si longtemps ils vivaient en elle, qu'elle a pris l'habitude de les regarder comme des parties essentielles de sa nature; elle a comme une crainte de se trouver diminuée dès qu'ils auront disparu. Qu'elle n'hésite pas! Aussitôt le sacrifice accompli, l'âme courageuse recevra sa récompense. Elle se sentira plus légère dans ses mouvements, elle aura retrouvé ses ailes. Alors, devenue libre vraiment, elle oubliera toutes ses peines et tous ses travaux d'autrefois, et c'est en jouant qu'elle poursuivra la réalisation d'elle-même.
Le travail, ô chorègel serait-il donc moins nroble que le jeu? 11 faudrait pourtant lui reconnaitre qjxelque utilité. Il est nécessaire que des hommes travaillent, ne serai t-ee que pour permettre à d'autres de se délivrer die tous les soucis mesquins de rexistenrce, et, s'ils le jugeirt à propos, de devenir des artistes et, comme tu dis, de jtmer.
ARÉTA
Autrefois, maître, tu honorais le travail des hommes et tu proclamais son utilité et sa grandeur.
PLATON
Le travail est néeessaire, ma chère frlle. Geinc qui se i^i-
gnent, dans la vie, à remplir une de ces tâches très pénibles à la fois et très humbles, mais très utiles aussi, mérîte*Bt d'étne loués par nous. Pourtant, c'est une vérité dont je voudrais persuader ton âme que la vie de travail, de lutte et de gaerre qui nous est imposée sur la terre est une couséqiieûce de notre déchéance. Les fils du Démiurge, Aréta, n^ travaiftaîent pas, ils jouaient.
RALUKLÈS
Mais tous les hommes, Platon, ne peuvent être des artistes.
Tous Tout été, tous peuvent le redevenir; il n'en est pas un seul dont on ne puisse dire qu'il Test, plus ou moins. Les hoDDimes, Kalliklès, sont nés pour être des créateurs, et tous le sôût, depuis le musicien, le peintre, Tarchitecte, le sculpteW, le poète et le philosophe, jusqu'au plus humble des piBds^poudreux ; tous, plus ou moins imparfaitement, combinent, à certains moments de leur vie, en mille manières, toutes soi*tes d'images qui s'éveillent en leur âme. C'est une joie pour eux, c'est la joie qu'ils préfèrent, que de les projeter au dehors, afin de pouvoir mieux les contempler. Ils ne travaillent pas, ils jouent; ils joueraient plus souvent, s'ils n'étaient si souvent contraints à tt*avàiller.
ARéTA
Et Vm enftBits, mâîlî^e, ne sorit-ite pas, eux aussi, d^s artistes, quaiEid ils iniifcent', dans leurs jeux, les (Mverses fon^liôtts (pïe l'homme dioit remplir? Ils miment tous le& niéfi*et^. Je mfe pteiB st^n^ent à les observer. Les uns sont
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laboureurs, d'autres guerriers; d'autres encore, marins ima ginaires, dirigent, au bord de la mer, des navires construits en écorce de platanes. Et leur petite voix s'enfle pour commander la manœuvre. Ils sont très heureux, ils prennent au sérieux leur rôle; ce n'est pas un amusement, c'est un jeu. Quant aux petites filles, quelle est celle qui n'a souvent bercé, comme pour l'endormir, une poupée d'argile dont elle se dit la mère, qu'elle caresse tantôt, ou qu'elle gronde, comme elle ferait d'un enfant qui bégaie et qui sourit?
PLATON
C'est que les enfants jouent la vie, Aréta, avant qu'ils soient contraints à vivre la vie.
Bien plus, partout où nous observons dans la Nature des signes d'intelligence, nous retrouvons la vie de jeu. Et c'est là ce qui nous permet de comprendre que la vie de jeu est supérieure à la vie de travail, associée qu'est celle-ci à la lutte, à la guerre. Les animaux qui vivent dans nos maisons aiment à jouer : le chien, le chat, le cheval, et l'âne, dont on médit. Ils jouent du moins tant qu'ils sont jeunes. J'ai entendu dire aussi que les éléphants, dans les forêts de Tlnde, et les fauves que nourrit le désert lybien, jouent, tant qu'ils n'ont pas eu à entrer en lutte avec d'autres animaux, soit pour défendre leur proie, soit en vue de la propagation de leur espèce. Aussitôt qu'ils sont adultes, comme s'ils comprenaient la nécessité de la guerre, ils ne jouent plus, ils perdent leur ingénuité. Les animaux domestiques eux-mêmes deviennent alors méfiants, malveillants, méchants, quelquefois cruels. C'est qu'ils travaillent à leur manière, je dirais presque à la manière des hommes; c'est qu'ils sont plus préoccupés
de détruire que de créer; car le travail, Aréta, sur la terre, n'assure la survivance des uns que par la destruction des autres. Les animaux ne quêtent leur vie qu'en se déchirant entre eux, et Thomme, afin de vivre, ne se contente pas de tuer des animaux, il tue des hommes I Les cités ne grandissent qu'en ruinant les cités voisines : la plupart des travaux qu'entreprennent les hommes ont pour unique objet dé détruire afin de conserver I
Et cette vie serait la vie véritable ! Les dieux nous auraient envoyés sur la terre pour nous faire souffrir les uns les autres I Je ne puis me résoudre à le croire, Kalliklès. J'aime mieux espérer que nous supportons maintenant les justes conséquences des crimes que nous avons commis autrefois, en ces temps dont nul ne garde la mémoire ; et, tournant mes regards vers la demeure du Dieu, je m'écrie : ô Dieu! n'est-il pas vrai que parmi les artistes, il en est un qui, plus que les autres, est désigné par ta bouté pour être le guide et le sauveur des âmes?. • - Cet artiste, Kalliklès, c'est le philosophe.
KALLIKLÈS
Et le philosophe, c'est Platon.
PLATON
Platon est un philosophe, ami, il n'est pas le philosophe. La doctrine qu'il vous apporte n'est pas la Vérité, elle est seulement le chemin qui conduit à la Vérité. Et cette doctrine est de toutes la plus simple à concevoir, mais la plus difficile à suivre. Elle dit :
Vous vous trompez, hommes, en cherchant la Vérité au
262 L'ART Er LA BÇAUTÉ
dehors ; elle est en vous, elle esjb vous-même. Cela, vous TigQorez, parce que vous vous ignorez. Appr^ei^ez à vous connaître, cherchez-vous; vous découvrirez en x^éme tei^ps la Vérité et la Vie î Mais n'oubliez pas que rien n'est plus difflr cile qne de se découvrir soirmêpae, que de savoir exactemenlL ce que Ton est et ce que Von veut être. NotPie âme est up monde aussi vaste que la terre, et ipoii^s exploré qioie Les pro^ fondeurs mystérieuses du désert lybien. Il faut nous diriger à travers le dédale infini des images, des idées, des désirs, des sentiments, des passions, afin de reconnaître en nous le meilleur de nous-mêmes.
Mais si la tâche est pénible, elle est de toutes la plus intéressante et la plus belle. Elle est, ô Kalliklès, l'art essentiel et suprême. Il faut connaître notre être véritable pour pouvoir nous aimer, il faut nous aimer pour devenir ce que nous voulons être. C'est le véritable Amour qui nous conduira vers la Justice. Alors seulement Thomme aura rempli sa destinée sur la terre : il se sera fait. Et le Démiurge apparaîtra aux hommes et son visage sera souriant. Il dira : Voici donc que vous êtes redevenus mes fils, ô hommes! Loué soit votre courage ! vous êtes de nouveau semblables à des dieux, vous avez conquis la vie qui ne finit jamais.
J'imagine, Kalliklès, que les âmes belles, les âmes des artistes divins éprises de vérité, qui ont suivi les commandements de la Justice, qui ont aimé la Beauté pour ellemême, attendent, maintenant, auprès du Démiurge, que les autres, je veux dire les âmes faibles ou communes, et encore celles qui sont misérables et perverses, se délivrent peu à peu de leurs chaînes : des illusions, des erreurs, des
préjugés, des passions impures. Je me plais à croire que c'est Sokratès, 1b maître entre tous vénéré, dont nous voulons ici célébrer la mémoire, qui mène le chœurtie ces âmes belles, daoDis la sojciété des dieux.
KALLIKLÈS
Pourquoi Sokratès et non pas Homéros, on Phidias, ou tout autre des grands artistes qui sont morts?
PXATON
Parce que, de tous les artistes, Sokratès, ô mon très cher I a été celui qui, mieux que les autres, a rempli sur la terre sa mission d'artiste. Il a été le guide, le conseiller, le sauveur, le grand accoucheur d'âmes.
KALLIKLÈS
Si le Démiurge a fait de Sokratès le chorège des âmes qui vivent près de lui, je m'en réjouis pour ton maître et pour . toi qui es notre chorège. Je crains toutefois, Platon, que ton amour pour la philosophie et pour les philosophes ne t'entraîne un peu plus loin qu'il ne convient. Les philosophes diffèrent sensiblement des autres hommes par leurs paroles, et quelquefois par leur aspect; ce n'est pas à dire qu'ils l'emportent sur les autres en véritable sagesse. Us sont orgueilleux, souvent, et même vaniteux. Il y a, Platon, quelque vanité à penser que les dieux s'inquiètent particulièrement de nos opinions et de nos actes. Si la philosophie est un art très rare et très précieux, elle est aussi le plus futile des arts et le plus vain dans ce qu'il produit. Que faites-vous, ô philosophes 1 sinon de jouer avec des
idées, et quelquefois, plus souvent» avec des mots? Vos systèmes sont des assemblages ingénieux qui seraient dignes d'admiration, si vous n'aviez cette insupportable prétention de nous les présenter comme des vérités. A chaque instant votre édifice s'écroule, aussi fragile que ces maisons que les enfants bâtissent avec de la terre mouillée et des morceaux d'écorce. Si l'expérience vous donne un démenti, vous niez l'expérience et, confiants en votre génie, vous allez de l'avant. Que vous importe l'expérience et l'opinion des autres? Quand l'expérience te semble gênante, Platon, tu fermes les yeux. Si des adversaires te contredisent, tu te persuades aisément que leurs arguments sont sans valeur. Pour moi, ami très cher, qui ne suis qu'un sophiste et que les philosophes dédaignent, j'incline à croire que la Vérité n'est pas découverte puisqu'on la cherche encore. Ne dis pas non ; toi-même tu la cherches. La seule différence qui nous sépare, c'est que tu es convaincu qu'on la découvrira un jour. Bien plus, avant de savoir au juste si elle existe, tu t'appliques à dire ce qu'elle devrait être, dans le cas où elle existerait, tandis que je me demande encore si elle existe réellement. Quand je te dis : ô Platon, peut-être qu'il n'y a pas de vérité? tu lèves les yeux au ciel et tu prends à témoin les dieux que si nous ne sommes pas sur la terre pour découvrir la Vérité, nous sommes les plus malheureux des êtres créés. Peut-être serions-nous moins malheureux, 6 cborège ! si nous ne nous donnions tant de mal à poursuivre la Vérité qui nous fuit?
Regarde moi, ami très cher, je ne plaisante plus maintenant, je suis aussi sérieux qu'un philosophe peut l'être, et j'affirme que tu t'en fais accroire sur les pouvoirs dé notre
âme. La vérité est qu'elle ne sait rien de science certaine et qu'elle ne fait guère que s'agiter un moment avant de mourir. Sans doute, celte ressource lui reste de rêver, et même de prendre pour la Vérité les rêves qu'elle forme. Elle est habile à se duper elle même et à duper les autres âmes ; mais ses rêves meurent avec elle, ou ne lui survivent que très peu. Je ne veux pas dire qu'au moment de la mort notre âme disparait. Sur une telle question j'hésite à me prononcer; il est certains jours où je ne puis pas croire que Kalliklès doit mourir ; il me semble qu'il ne serait pas beau que ce Kalliklès que j'aime disparût à jamais. Pourtant, même en ces jours de vive croyance, je n'oserais pas engager une grosse somme d'argent sur la probabilité de la survivance de mon âme. C'est là un problème qu'il est préférable de ne pas regarder de trop près.
ARÉTA
Je crains qu'il n'y ait, ô Kalliklès! quelque perversité dans ton esprit.
KALLIKLÈS
Ma chère enfant, je dis ce que je pense; si mon esprit te semble pervers, c'est parce que ma pensée te déplaît, peutêtre encore parce que tu as cessé de m'aimer : ceux-là ne sont pas aimés qui font entendre des vérités désagréables.
Il n'est pas vrai, Platon, que les philosophes aient reçu des dieux cette mission de servir aux hommes de conseillers et de guides. Les philosophes n'enseignent pas à croire; ils apprennent plutôt à douter. Ils cherchent tous la Vérité, je le veux bien, mais chacun d'eux rencontre sur sa route une
vérité différente. Qae de vérités opposées entre elles et qui se nient les philosophes n'ont-ils pas découvertes? On ne tarde pas à s'apercevoir que ces vérités ne peuvent pas vivre ensemble, et Ton se dit en souriant : Peut-être que ces vérité» ne sont pas vraies ?
L'Eau de Thaïes ne fait pas bon ménage avec l'Infini d'Anaximandros, ni avec le Sphairos du vieux Parménidès. Si les atomes de Démokritès se choquent incessamment et éternellement, en tous sens et de toutes les manières, les phénomènes d'Hérakleïlos s'écoulent sans cesse, ce<|Bi n'empêche pas le mage audacieux de Sicile d'affiranej que la Paix et la Guerre se disputent le gouvernement du monde. Les nombres de Pythagoras constituent dans l'univers l'essence des êtres, mais tu nous assures, Platon, que c'est la volonté toute-puissante du bon Démiurge qui a créé un monde parfaitement harmonieux et beau que la méchanceté des hommes devait détruire. Ces imaginations ingénieuses, subtiles et rares sont on ne peut plus divertissantes pour une âme curieuse et qui ne veut pas être dupe. Ce qui est plus divertissant encore, Aréta, c'est le spectacle des philosophes qui renient aujourd'hui la vérité qu'ils avaient découverte hier et qui la remplacent par une autre. Tu es de ce nombre, Platon. Autrefois, tes Idées étaient les types des hommes et des choses ; tes Idées maintenant sont [devenues des hommes et des choses, un monde concret créé par la volonté toute-puissante du Démiurge, S'il t'est donné de vivre longtemps encore, — ce que je souhaite, ôchorège, de tout mon cœur, afm que tu puisses nous étonner encore par la merveilleuse souplesse de ton beau génie, — tu nous présenteras tes Idées sous un nouvel aspect. Par exemple Je
ne saurais dire lequel. Je m serais pas surpris, Platon, si pour la troisième fois tu découvrais la Vérité.
Suppose, maintenant, qu'un éphèbe, non pas des plus jeunes, ni de ceux qui sont nés pour être des disciples, mais de ceux qui ont quelque orgueil dans Tesprit, se dise, un moment séduit par la doctrine que tu viens de nous exposer : Platon ne doit pas se tromper : le philosophe est le guide et le conseiller des hommes. Je vais chercher parmi les doctrines celle qui me semblera la plus prudente, et la plus raisonnable. — Bientôt, son âme, courageuse et fière, en présence de toutes ces prétendues vérités qui luttent entre elles et se disputent, se dira, souriante : Que de temps perdu, dieux bons I à dérouler les écrits des philosophes. Il est si simple de vivre sa vie sans chercher le sens de la vie.
J'aime les philosophes, Platon, je serais tout à fait leur ami, s'ils n'avaient tous cette ridicule prétention de régenter les âmes. 11 ne faut ni régenter les âmes, ni les comprimer, iiaisse-les croître librement comme croissent les asphodèles dans les prairies et les roses dans les jardins : c'est ainsi qu'elles deviendront ce qu'elles doivent devenir.
Ce n'est pas que je veuille l'interdire de rêver; non, mais après nous avoir dit ton beau rêve, j'aurais aimé, 6 chorège 1 que t'adressant à ces enfants qui nous écoutent, tu eusses ajouté ces mots :
« jeunes fils de Içt race d'Hellen, sachez que de toutes les choses étonnantes qui sont sur la terre, la plus éton* nante est la fantaisie des hommes. Elle est la magicienne q|ii touche les objets de sa baguette divine et les transforme en or. Voyez les belles images qu'elle est capable de sus-
citer à nos yeux. Vous avez entendu le rêve de Kalliklès et aussi le rêve de Platon : ils sont beaux l'un et l'autre et pourtant si différents ! Prenez garde, enfants, ce ne sont que des rêves, des illusions charmantes^ propres à égayer un moment Tâme des éphèbes et aussi Tâme des hommes ! » C'est là ce que tu aurais dû nous dire, mais tu as craint sans doute de ressembler « à cet homme plein de charnoe, capable de se prêter à toutes sortes d'imitations et qu'il faul, après avoir répandu des parfums sur sa tête et couronné son front de bandelettes, exiler de la cité juste. » Pourtant, ami, le philosophe n'est qu'un artiste, un ouvrier d'illusions belles, comme sont les artistes, et tu es un artiste, ô philosophe, ô chorège !
ARÉTA
Un artiste et un sage ! ô maître vénéré, mais non pas un sophiste.
PLATON
Il se peut, ô Kalliklès ! que, parmi ces enfants qui nous écoutent, quelques-uns, les plus beaux peut-être et les meilleurs, marchent résolument dans la voie que j'ai tracée. Us se demanderont : pourquoi la Douleur sur la terre, et l'Ignorance, et l'Injustice, et la Laideur? Que le Dieu leur soit secourable et leur permette de déchirer le voile qui recouvre en partie la Vérité. Il se peut encore que, persuadé par tes paroles, l'un d'eux, dès demain, vienne à ma rencontre et me dise : Platon, je veux quitter ton école : de toutes les occupations, la plus vaine et la plus stérile est de chercher une vérité qui peut ne pas exister. Je répondrais ; Va, mon enfant, exerce-toi à la lutte où à la palestre, ou,
plus simplement, joue aux osselets. Ton àme n'est pas encore assez mûre pour examiner avec fruit les problèmes qu'agitent les philosophes. Les choses belles, vois-tu, sont difficiles. Plus tard, s'il plaît aux dieux, tu comprendras qu'il n'est pas de jeu plus beau que d'appliquer son âme à la recherche de la Vérité 1
Le jeu des osselets n'est pas méprisable, ô chorège !
ARÉTA
Eh bien, Kalliklès, joue aux osselets, mais, de grâce, n'interdis pas à Platon le jeu des idées.
maître ! ne dirons-nous pas que le jeu du philosophe diffère essentiellement du jeu des autres artistes?
PLATON
Non, pas essentiellement, ma chère fille, nous dirons seulement, au risque de fâcher Kalliklès, qu'il est de tous les jeux le plus utile et le plus beau : celui qui rapproche le plus l'homme de la divinité.
SouvienS'toi, ô ma très belle! de ce que le Discours a voulu nous enseigner. Le philosophe est semblable au Démiurge ; il est, lui aussi, le créateur d'un monde. Mais ce créateur n'est qu'un homme, hélas ! il n'a pas la puissance de donner la vie à ses idées, et c'est en cela que sa création est incomplète ; elle est imparfaite aussi parce que son âme d'homme est impuissante à concevoir, dans les détails à la fois et dans l'ensemble, toutes les harmonies de la création
divine. La création du philosoplfee est un jea ; elle ei^t le jeu de son génie à la poursuite de ta Vérité, de la Justice, de la Beauté. Ce qize ses discours préaéatoot »nx hosoiffie^, ee n'est pas la réalité, mais une imagîB, qu'il croît fidèle, de la réalité. Cette image, quil apetçoit vivante ùsms son ânofe, il veut, le bon artiste, la projeter an detiors, afiô dfue toi» ceux qui sont capables d'en comprendre la beauté soient séduits par elle comme il a été séduit lui même. Suivez-moi, hommes, dira-t-il, et vous aussi, enfants à Tâme généreuse, suivez-moi. Je vous veux enseigner le jeu de la vie véritable, le jeu qui vous délivrera d'une partie de vous-même, afin que vous puissiez vous retrouver vous-même. N'est-ce pas là, Aréta, de tous les jeux le plus surprenant et le plus beau?