‹ L'art et la beautéChapitre 11 sur 13 · ARB-TA · texte numérisé non relu

ARB-TA

Il est très beau, maître; il ne faudrait pas cependant qu'il nous fît oublier que nous sommes des hommes et que nous vivons sur la terre.

PLATON

Ce danger n'est pas à craindre, ma chère fille. L'homme n'est que trop forcé de se souvenir qu'il est homme et qu'il vit sur la terre.

Le philosophe ne doit jamais perdre de vue le m^nde, où il est, coonne les autres hx»mmed, conrâaittsiié à vivre. Il ne crée pas seulamant die la beautév naais^ atidai de la laideur.

AHÉTA

Que v6Qx>^tu dive, maître, je crains dis na plue suivre le Discours.

PLATON

ËcQute : Le philosophe ne peut deviner la Vérité et aimer la Justice et conquérir la Beauté qu'à cette condition seulement qu'il saura très exactement apercevoir les causes de rigiKoranee de Thomme, de son injustice, de sa laideur. Cela fait partie de son art, ma chère fille. Il doit montrer Thomme à rhonune. 11 ne parviendra à comprendre la pure beaaté de la création du dieu qu'après s'être rendu compte de la déchéabce de Thomme, qu'après avoir mis à nu sa perversité et ses misères. Il faut qu'à travers le discours du philosophe, l'homme se voie tel qu'il est, orgueilleux et vain, travaillé par des passions injustes, par le désir d'amasser des richesses, par l'envie de porter une couronne. Alors seulemeiit le philosophe est psychologue. Il sera capable de jouer, deyaut les hommes, le drame de Thumanité. Quel drame pourrait être comparé à ce drame? 11 ne s'agit plus ici des personnages de la fable, nous n'avons plus aucan effiort à faire pour nous mettre à la place des acteurs. Nous sommjes nous-mêmes les acteurs du drame. Vois! cet être qui est devan^t tes yeux, ne le reconnais-tu pas, c'est toi-même ! Chose admirable, voici que tu es la victime et voilà que tu es le bourreau I Examine bien, considère tout ce que tu as fait, tout ce que tu aurais dû ne pas faire ! N'es-tu pas le plus mîsB^rable des êtres? Ne détourne pas les yeux, aie le Compaq de te reconnaître. C'est bien toi. Tu vas, agité en tout seiKS, comme un vaisseau qui n'a plus de pilote, tu as perdu la msltcisa de toi-même I Ce sont tes passions qui te gouvernent ; elles te mordent comme des bêtes furieuses ; elles t'excitent contre les autres hommes, contre loi.

Ce n'est pas par esprit de méchanceté ou de vengeance, Aréta, que le philosophe adresse des reproches à ceux qui se sont écartés de la voie juste. Il décrit simplement le spectacle de la vie, telle que son âme la lui montre; ici encore il est un artiste, il joue. Ce n'est pas sa faute si la vertu est rare et si les vices sont nombreux sur la terre. Bien plus, quand il aperçoit le cœur humain si misérable, prompt à tromper les autres et si prompt à se tromper luimême, il aime les hommes malgré leurs fautes, malgré leurs crimes. C'est alors que la pitié, comme une fleur divine, éclôt dans son cœur. C'est elle qui lui dicte les paroles qui relèvent et qui consolent, les paroles de vie !

KALLIKLÈS

Je ne te reconnais plus, ô chorègel Le fils d'Ariston, dont les déesses Kharites vantaient l'aimable sourire, a emprunté au vieil Œschylès son masque le plus tragique.

Tu te trompes, ami très cher; par tous les dieux, les hommes ne sont pas tels que tu les décris. Crois-en ma vieille expérience : la vie n'est pas un drame, elle est plutôt une comédie. Il est vrai que nous pleurons quelquefois, mais, le plus souvent, nous pleurons au sujet de choses dont il serait préférable de rire. Somme toute, la vie n'est pas désagréable à vivre; si elle n'est pas tout à fait bonne, c'est que nous nous appliquons à la gâter. Ce sont les philosophes qui troublent à chaque instant notte repos. Ils promettent le bonheur à ceux qui veulent les suivre, mais ce bonheur ne peut être atteint qu'à la condition d'imposer silence à toutes les tendances naturelles qui, satisfaites, sont les ouvrières de nos joies les plus réelles et les plus sûres. Que les

hommes vivent à leur guise, Platon; aide-les plutôt à se procurer les plaisirs qu'ils préfèrent; tu leur seras ulile et ils t'aimeront; mais ne te préoccupe pas de les rendre semblables à toi-même. Sois assuré qu'ils ne pensent ni à se défaire ni à se refaire ; ils veulent simplement rester tels que la Nature les a faits.

PLATON

Kalliklès! ami très cher, de tous les ennemis de la sagesse, tu es à coup sûr le plus dangereux.

ARÉTA

Maître, je voudrais à mon tour t'adresser un reproche.

PLATON

Toi! ma chère enfant. Ta voix tremble; on dirait que tu as peur. Parle sans crainte, ne sais-tu pas que je suis ton ami?

ARÉTA

C'est que je crains de me tromper, ô chorège ! Tu sais combien je t'aime et combien je serais malheureuse si mes paroles étaient interprétées par toi comme une offense. Ta doctrine est la vraie, maître, si elle n'est pas la Vérité tout entière. Le philosophe est, comme tu nous l'as dit, Tarliste créateur de beauté dont le génie s'élève jusqu'à concevoir, au delà de cette terre où règne l'Injustice, le monde de la Justice et de la pure Beauté! De toutes les doctrines que les sages ont proposées aux hommes, celle que Platon nous a

révélée aujourd'hui sous le platane d'Akadémôs est sàtè$ contredit la plus noble et la plus belle. Le philosophe, je* le crois, a reçu des dieuit cette mission d'opposer la vie divine, telle qu'il la conçoit, à la vie réelle qui lui apparaît avec ses injustices et ses laideurs. 11 est psychologue. Son regard aigu scrute les âmes; il voit naître et se développer les pensées vicieuses ou méchantes qui se traduiront dans le monde par des injustices ou des laideurs. Son âme est la scène où Se joue le plus tragique des drames : le drame de l'humanité. Mais le philosophe est artiste. Ses créations, qu'elles soient selon la Beauté ou selon la Laideur, sont un jeu. Il vit de la vie contemplative : il est désintéresse', il joue.

Et tu penses, maître, qu'il n'est pas besoin d'autre chose pour que le philosophe soit appelé à bon droit le guide et le véritable ami des hommes. Eh bien, non, cela ne suffit pas! Il ne suffit pas de rêver la cité juste; il faut travailler à la réaliser. Il ne suffît pas de stigmatiser les vices des hommes et leurs passions honteuses, il faut les combattre! philosophe! descends de ces sommets où se complaît la pensée pure, entre dans la mêlée, vis la vie véritable. Surgis dans l'arène ainsi qu'un bon athlète. Semblable à Héraklès, le dompteur de monstres, apparais pour écraser les vices sous le poids de ta massue !

maître, à Athènes, dans les cités voisines, dans la Hellas tout entière et sans doute aussi chez les Barbares, il est des êtres qui soulirent et qu'il faut secourir, non pas par des discours, mais par des actes. Il n'y a pas un seul instant à perdre, il faut lutter de toutes nos forces contre le mal envahisseur. Certes, le combat sera long et pénible. H

est des hocniueâv parmi ceux qu'on réputé les plus habiles et les meilleu-ts, qui proclamant que Tinjustice est nécessaire et menue qu'elle est belle. N'as-tu pas entendu Kaln lijrlès affirmer qu'il était selon la Beauté que le bétail humain se- regarda heureux de servir d'instrument et de marchepied à quelques pi'ivilégiés de la vie, aux représeutauts, comme il Les appelle, de la vie supérieure?

PLATON

Peut-être dis-tu vrai ma chère fille : il serait beau de lutter contre l'injustice. Par les traits du visage, et par la sagesse, et encore par l'amour des combats, tu ressembles à Athéna protectrice de la cité. Moi, je suis vieux, Aréta; je dois laisser à de plus vigoureux les soucis de la lutte et les joies du triomphe; toi, tu es jeune et l'arène est ouverte.

ARETA

Je suis une femme, Platon, une jeune femme, comme dit Kalliklès, et je suis étrangère; les citoyens d'Athènes refuseraient d'écouter la fille d'Aristippos.

Pourtant j'ai souflFert, j'ai subi l'injustice de la part des hommes, et, pendant ces longues heures de tristesse où mon âme était lasse de vivre, j'ai médité souvent sur les causes de la souffrance. Bien des fois, je me suis demandée s'il serait impossible de réaliser,'SUP la terre, non pas certes une vie heureuse et belle de tous points, mais, simplement, la vie où les hommes ne seraient pas partout et toujours occupés à se faire souffrir. Et moi aussi j'ai fait un rêve.

Je voudrais, maître, vivre dans une cité où tous les

hommes seraient vraiment des citoyens conscients de leur dignité d'homme ; où les femmes seraient les égales des hommes et non plus des pupilles insignifiantes qu'on enferme dans les gynécées, ou des hétaïres qu'on méprise. Ce serait la cité des hommes libres, des hommes qui seraient tous libres, la cité sans esclaves ! L'esclavage me semble la pire des injustices : il est peut-être la source de toutes les douleurs qui accablent les hommes.

Ce rêve que j'ai fait, ô chorège ! est peut-être de ceux que l'homme, s'il le voulait, pourrait réaliser.

PLATON

Il faut nous dire ton rêve, Aréta.

ARÉTA

Non pas maintenant, maître, — la nuit vient vers nous à grands pas, — mais demain ; à moins que tu ne me juges indigne d'exposer, sous le platane vénérable, quelques idées, qui ne forment même pas une doctrine, qui ne sont que le rêve d'Are ta.

PLATON

Nous t'écoulerons avec joie, ma chère enfant.

Kalliklès ! si, demain, nous étions contraints tous deux d'avouer que nous avons été vaincus par une femme !

LA RENTRÉE D'AGLAOPHAMOS

ANTISTllENES

Ne m'adresse pas des reproches, ô chorège ! si j'interromps, une fois encore, le Discours. Depuis un moment, j'aperçois, vers le milieu de l'allée, sur la droite, tout près du buste en pierre d'Hermès le messager, quelque chose, homme ou animal blessé, — je ne saurais dire au juste, — qui semble ramper péniblement vers nous. Mes yeux ne sont plus jeunes et la nuit bientôt nous enveloppera de ses voiles. Peut-être serait- il bon d'aviser, ô chorège !

Page 1