‹ L'art et la beautéChapitre 9 sur 13 · ARE FA · texte numérisé non relu

ARE FA

C'est nous même ! c'est notr€ âme, et pourtant ce n'est plus notre âme. Afin de jouer elle a changé sa nature; elle s'est faite aussi difiFérente d'elle-même qu'il est possible. Condamnée à vivre sa vie, c'est une joie pour elle et très vive de s'échapper d'elle-même et de vivre toutes les vies que l'art des poètes fait se dérouler devant elle. Ai-je compris tps paroles, maître?

PLATON

On ne saurait les mieux comprendre, ma chère enfant.

KALLIKLÈS

Je te veux aussi adresser des éloges, ô chorègelJe ne suis pas éloigné de croire que les drames de nos poètes sont une parfaite imitation de la vie.

PLATON

Plus qu'une imitation, ô mon très cher ! une création et, si j'osais dire, une révélation de la vie. Les personnages qu'ils nous présentent ne sont pas réels, mais ils sont vrais. S'ils ont existé, ils n'ont pas accompli tous les exploits ou perpétré tous les crimes dont le poète a chargé leur mémoire; mais nous sommes persuadés qu'ils auraient pu les accomplir. C'est en cela qu'ils sont vrais, en cela encore qu'ils sont des créations du génie poétique. Serais-tu d'un avis opposé, Kalliklès?

KALLIKLÈS

J'hésite à me prononcer. Si je te donne raison sur ce

point, accorderas* tu, du moins, qu'il est des artistes aussi, les peintres quelquefois et, plus souvent, les architectes et les sculpteurs, qui, dédaigneux de la Vérité, sont préoccupés surtout de réaliser des œuvres belles?

PLATON

Tu as entendu, ma chère fille ; Kalliklès nous demande à consentir que les peintres, les architectes et les sculpteurs soient le plus souvent des ouvriers de beauté. Convient-il, dis-moi, de faire bon accueil à sa demande?

ARÉTA

Pourquoi non, Platon, si sa demande est légitime.

PLATON

Je crains un peu qu'elle ne le soit pas complètement. Que Ton puisse séparer la Vérité de la Beauté, l'expérience nous l'apprend, puisqu'il existe, sur notre terre, des choses, des animaux et des personnes qui ne sont pas beaux. Mais, la Beauté se peut-elle séparer de la Vérité ? c'est ce que je préférerais ne pas croire, fille d'Aristippos. Je n'aimerais pas à convenir qu'il existe des choses belles qui ne sont pas vraies.

KALLIKLÈS

Mais, par tous les dieux, Platon, la fantaisie de Tarlisle ne peut-elle créer des images belles qui ne sont pas vraies : je veux dire qui ne représentent aucune réalité. N'affirmais-tu pas, il n'y a qu'un moment, que la véritable beauté s'était enfuie de la terre. Comment pourrions-nous la connaître si elle nous a quittés, et comment pouvons-nous savoir

qu'elle a existé autrefois si nous ne savons pas ce qu'elle était. Pourtant, parmi les images que le génie des artistes suscite à nos yeux, il en est de très belles. Le Discours te contraindrait-il d'avouer, ô chorègel que leur beauté est illusoire?

PLATON

C'est une grave difficulté, Kalliklès, que tu viens d'opposer au Discours. Je ne pense pas que nous puissions la lever ; à moins, peut-être, que nous n'ayons l'audace de vouloir définir la Beauté.

KALLIKLÈS

Mais, puisqu'elle s'est enfuie, Platon?

PLATON

Essayons tout de même, Kalliklès, les dieux secourables nous permettront peut-être de découvrir sa retraite.

Si je te disais, ami très cher, que la Beauté est l'harmonie du divers, que penserais-tu de cette définition?

KALLIKLÈS

Je voudrais d'abord la comprendre, ô chorège!

PLATON

Ecoute, dirons-nous qu'Aréta, fille d'Aristippos, est belle?

KALLIKLÈS

Nous dirons même qu'elle est très belle, Platon,

Prends garde à celte question, Kalliklès : si les mains L. Prat. — Vart et la beauté, 15

d'Aréla étaient plus grandes qu'elles ne sont ou plus petites, si son nez était plus court ou plus gros, oserais- tu proclamer encore qu'Aréta est belle entre toutes les femmes ?

KALLIKLÈS

Il me semble qu'elle serait moins belle, Platon.

ARÉTA

J'aurais préféré, maître, que tu choisisses un autre exemple pour démontrer ta thèse.

PLATON

C'est que tu es près de nous, mon enfant, exemple vivant de la beauté de la femme.

Ne dirons-nous pas qu'Aréta est belle, Kalliklès, parce que chacune des parties de son corps s'harmonise parfaitement avec son corps tout entier, qu'elle est, par rapport à l'ensemble, ce qu'elle doit être, ni trop grande, ni trop petite?

KALLIKLÈS

Nous le dirons Platon, mais où veux-tu en venir?

PLATON

Je veux démontrer seulement, ô mon très cher, que la beauté de la femme, ou de l'homme, ou de n'importe quel objet, résulte toujours de ce que chacune des parties est exactement ce qu'elle doit être pour qu'elle s'adapte aux autres de manière à constituer un ensemble harmonieux. Si l'harmonie est rompue, la beauté disparaît : la femme est toujours une femme, mais elle n'est plus une femme belle, il n'y a plus d'unité dans les diverses parties qui la consti-

tuent. Acceples-tu maintenant la définition que je te proposais tout à l'heure de la Beauté, ou bien conviendra-t-il d'en .^^ chercher une autre? .i|

KALLIKLÈS #

Je l'accepterais peut-être, Platon, mais je suis, une fois ?

de plus, enfermé dans le labyrinthe; je fais, pour en trouver . ?

l'issue, de vains efforts. Tu as dit que la Beauté n'existait -^^

pas sur la terre, et tu viens de définir la Beauté; tu prends |J

même en exemple la beauté d'Aréla qui est là, assise près l|

de nous, sous le platane d'Akadémos. Donne-moi le fil de j|

Théseus, ô chorège! si tu veux que je te suive. ?|

PLATON CE

Quand j'affirme que la Beauté n'existe pas sur la terre, ^^

j'entends, ami très cher, la beauté parfaite qui régnait dans ^5|

le monde que le Démiurge a créé. Mais parmi les choses et tî

les êtres qui vivent sur la terre, les uns moins que les vg

antres, sont éloignés de leur type de beauté tel que le génie ^31

de l'artiste divin l'avait réalisé à l'origine. Quelques -^

hommes, très rares, en approchent; aucun ne le représente absolument. Mais, parce que nous avons vécu autrefois dans le monde de Beauté, nous en conservons tous au plus profond de notre âme le souvenir, vague sans doute, impar- i;;

fait, suffisant toutefois pour que nous puissions reconnaître cette beauté partielle, dès qu'elle apparaît k nos yeux. Bien plus, parmi les hommes, quelques-uns, ceux qui sont plus aimés des dieux immortels, ont reçu d'eux ce privilège très rare de parachever, dans la représentation qu'ils nous en donnent, l'incomplète beauté qu'ils aper-

çoivent dans les objels ou dans les êtres naturels. Au delà de ce qui est, leur génie eplrevoit ce qui devrait être et le réalise. C'est en ce sens que TArt est plus vrai que la Nature, je veux dire qu'il s'approche plus qu'elle ne fait de la vérité belle, telle qu'elle a été instituée parle Démiurge. Quand il est créateur de beauté, l'Art est divin, Kalliklès, puisqu'il nous rapproche de la création divine. Quand tu regardes la fille d'Aristippos, tu te dis : elle est belle comme Athéna protectrice de la cité, ton œil ne sait découvrir aucune imperfection dans l'eurythmie de son corps. Sois assuré cependant que Phidias, ou Praxitélès, ou ton ami Skopas, s'ils se proposaient de nous représenter non pas Aréta elle-même, mais la beauté d'Aréta, sauraient découvrir tous les petits défauts qui ont échappé à ton regard. Et leur génie les corrigerait. Ainsi l'image d'Aréta, représentée par un véritable artiste, serait moins réelle, je l'accorde, mais plus vraie, car la Vérité, Kalliklès, ce n'est pas ce qui est, c'est ce que le Dieu a créé, c'est ce qui devrait être!

Il ne faut pas dire, ami très cher, que la Beauté est indépendante de la Vérité; elle est au contraire la vérité telle qu'elle a été conçue par Tâme du Dieu. Du point de vue divin, — c'est de ce point de vue qu'il convient de regarder les hommes et les choses, — la Vérité, la Beauté et la Justice se confondent. Sans doute, nous les distinguons sur la terre, mais c'est parce que nous avons perdu le sens du divin, que, restant des hommes, Kalliklès, nous ne sommes plus les fils du Démiurge. Mais, il n'en faut pas douter, la création divine était harmonieuse en tous sens; elle était la Vérité, la Justice, la Beauté; sinon elle n'eût pas été digne de la perfection et de la souveraine bonté du Créateur!

C'est pour cette raison que les artistes sont particulièrement aimés des dieux, qui leur ont donné le génie grâce auquel ils se peuvent élever, par moments, jusqu'à la conception de la pure Beauté !

KALLIRLÈS

Je ne suis pas de ces hommes, Platon, qui n'aperçoivent aucune différence entre la Vérité et la Beauté. Je comprends moins encore, s'il est possible, que la Beauté soit la même chose que la Justice.

PLATON

C'est peut-être parce que tu méprises la Justice, ô mon très cher! Veux-tu que nous fassions un nouvel effort pour pénétrer jusqu'à Tâme de la doctrine ?

KALLIRLÈS

Je ferai cet effort, si tu l'exiges; mais je crains, ô chorègel de ne pouvoir te suivre.

PLATON

Tu suivras le Discours, ami, si tu le veux :

J'ai dit l'eurythmie des corps que le Démiurge a créés : elle constitue la beauté extérieure et comme la figure des choses. Mais il est une autre beauté, Kalliklès, plus intime et plus profonde, dont la beauté des choses n'est que le reflet : c'est la beauté des âmes. Les âmes, n'est-il pas vrai, telles qu'elles se sont montrées les unes aux autres, au moment de la création, avaient nécessairement chacune leur propre eurythmie. Je veux dire que, dans chacune des âmes, l'harmonie était parfaite entre l'Intelligence, la Passion et le

Vouloir. Elles aimaient ce qu'elles comprenaient, elles comprenaient pourquoi elles aimaient; et, comme il y avait harmonie entre leur intelligence et leur amour, spontanément aussi la volonté, en elles, donnait son assentissement à rintelligence etàTamour. Et ces âmes, chacune différente des autres, mais chacune s'harmonisant à la beauté de toutes afin de participer de la vie universelle, n'étaient-elles pas de belles âmes? Et quel nom conviendra-t-il de donner à leur beauté ? Les âmes que le Démiurge a créées sont ce qui doit être; elles sont selon la Justice, Kalliklès. Et la Justice est belle, plus belle encore que ton doux sourire, Aréta, ma chère fille !

KALLIKLÈS

J'ai vu, Platon, beaucoup de femmes dans la Hellas et chez les barbares, j'en ai vu de très belles. J'ai admiré, comme il convient, leur beauté, mais je n'oserais pas affirmer que, de toutes ces femmes, une seule ait pris jamais une exacte notion de ce que tu appelles la Justice. Deviens raisonnable, ô chorège 1 et songe que dans la cité d'Athéna il n'est pas un homme de bon sens qui voulût affirmer avec toi qu'un corps harmonieux et beau est nécessairement l'enveloppe d'une âme juste.

PLATON

C'est que le bon sens ne suffît pas, Kalliklès, pour résoudre le problème que nous agitons maintenait sous le platane.

Dis-moi, Platon, penses-tu qu' Aréta cesserait d'être belle si elle cessait vd'être juste ?

PLATON

Elle serait moins belle, ami, si elle était moins juste.

KALLIKLÈS

Je sais des hommes, ils sont nombreux, pour qui la coquetterie, la ruse, le mensonge, Fart de séduire, en un mot, sont autant d'attraits qui les excitent à l'amour : la coquetterie, le mensonge et la ruse sont donc, pour ceux-là, des beautés de Fàme ?

PLATON

Certes, Kalliklès, ils sont très nombreux, tous ceux qui prennent je ne sais quel fantôme de beauté pour la Beauté pure. Ce sont ceux-là mêmes qui méprisent la Justice et qui ne savent pas aimer la Beauté.

Si je te disais que le corps est comme le symbole de Tâme, refuserais-tu d'en convenir ?

KALLIKLÈS

Avant d'en convenir, je voudrais d'abord être assuré, Platon, de comprendre tes paroles.

PLATON

Le Dieu a voulu, Kalliklès, le dieu souverainement artiste et très bon, que le corps fût comme la figure sensible de l'âme. Dans le monde qu'il avait créé, le corps n'était autre chose que la représentation des désirs, des sentimenis, des passions et même des idées et des volitions de l'âme. Chacune des âmes était belle d'une beauté qui lui appartenait en propre ; le corps qui la révélait avait pour objet de

rendre apparente, pour les autres âmes, et de traduire au dehors cette beauté. La beauté du. corps n*élait que Tinnage de la beauté de l'âme. Et la beauté de chacun des corps s'harmonisait avec la beauté de tous les autres, de même que, dans chaque corps, la beauté des parties s'harmonisait avec la beauté de l'ensemble que formait leur concours. Toutes ces harmonies extérieures et sensibles, toutes ces images d'âmes étaient comme les symboles de ces beautés intérieures dont le Démiurge avait doué chacune des âmes, et toutes ces beautés à leur tour étaient comme les modes divers que prend la Justice dans ses diverses applications à une cité belle de tous points. Le monde du Démiurge est le monde de la Beauté, parce qu'il est le monde des harmonies, harmonies des corps, harmonies, des âmes : d'une part, les diverses formes de la Beauté, d'une autre part, les divers modes de la Justice. Dans la cité du Dieu, chacun des hommes avait un rôle à jouer, le rôle pour lequel il avait été créé, et ce rôle était beau. Son âme en comprenait la beauté, en aimait la beauté. Elle savait que la loi du Dieu devait être obéie. Pour quelle raison tous reconnaissaientils qu'ils lui devaient obéissance, sinon parce qu'elle était la Justice, pourquoi laimaient-ils, sinon parce qu'elle était la Beauté ?

Il faut s'élever à ces hauteurs, ô mon très cher ! si l'on veut prendre une exacte notion de ce qu'est la pure Beauté. Elle n'est ni coquette ni perfide, elle ne cherche pas à séduire par des artifices ou des mensonges; elle se suffit à ellemême. Comme la Justice, elle est ce qui doit être.

Mais depuis que les hommes vivent dans l'Injustice, la Beauté s'est enfuie de la terre ; ou si tu le préfères, Kal-

liklès, elle n'existe plus qu'à Tçtat imparfait et parliel, toujours mêlée de laideur. Après la ruine du monde, quand, sous les regards bienfaisants d'Hélios, notre terre s'est constituée péniblement, le désordre a remplacé l'Ordre, l'erreur la Vérité, l'injustice la Justice, la laideur la Beauté. Les hommes ne ressemblent plus aujourd'hui aux fils du Démiurge. L'harmonie ne soutient plus les parties constitutives des âmes : elles ne savent plus être justes, et les corps, eux aussi, ont désappris la Beauté. L'expérience nous enseigne que la Nature est une erreur vivante ; les corps ne sont plus les symboles des âmes; tous les jours nous pouvons constater que tel corps contrefait et misérable est la demeure indigne d'une âme belle, ou bien que telle âme perverse, injuste et laide ne mérite pas d'être représentée au dehors par un corps aux proportions harmonieuses. L'âme de Sokratès était belle, et son visage était plutôt d'un satyre que d'un homme. C'est une preuve, Kalliklès, que l'harmonie qui reliait entre elles et qui soutenait, à l'origine, les diverses parties du vaste univers est rompue maintenant. Il ne se peut pas que le monde où nous vivons soit le monde créé par le Dieu.

Si déchus pourtant que nous soyons de la splendeur première, nous ne cessons pas de chercher la Vérité et d'aimer la Beauté. Nous avons comme un pressentiment que le Dieu veille toujours sur nous, et cette espérance nous soutient, cette espérance de reconquérir un jour la beauté que par notre faute nous avons perdue.

ARÉTA

Si la Justice est la raison de la Beauté, ne dirons-nous pas

à bon droit, maître, que rinjustice est la raison de la Laideur, et que la Laideur est le symbole de Flnjustice?

I»LATON

C'est la seule définition, ô ma très belle! qui convient à la Laideur.

ARÉTA

Autrefois, Platon, quand j'étais petite fille, la vue d'une laideur m'épouvantait à la fois et révoltait mon cœur. J'avais comme un vague sentiment que la Laideur n'aurait pas dû exister, et, quand le hasard me mettait en présence d'un de ces êtres difformes, qui errent parfois dans les rues d'Athènes, ou des nègres hideux que l'on rencontre si communément sur les côtes de Lybie, je pleurais. Maître, je n'aurais pas voulu être laide.

KALLIKLÈS

Aréta, ma chère enfant, j'aurais préféré naître beau, semblable à Apollon porte-lyre ou à Hermès le divin messager. Si tu savais combien de fois il m'est arrivé de me plaindre de ma laideur I Je suis résigné maintenant. Et toi Antis- Ihénès, n'es-tu pas résigné aussi ?

ANTISTUÉNÈS

Pourquoi ne consentirait-on pas à ce que les dieux ont voulu ?

PLATON

Il ne faut pas se résigner à la Laideur, amis très chers ; par une lutte de tous les instants, il faut se raidir contre elle comme on se raidit contre l'Injustice.

KALLIKLÈS

Il y a si longtemps que je suis laid, ô Platon î

PLATON

Sokratès, lui aussi, était laid. Le premier, tu t'en souviens, il plaisantait sur sa laideur; mais, les jours où son âme éclairait son visage, nous oubliions, n'est-il pas vrai, son nez camard, ses gros yeux ronds à fleur de tête et sa carrure épaisse ; nous ne voyions plus que son sourire, qui était beau, et, ravis par les harmonies diverses qui formaient la beauté de son âme, nous Taimions. Quand une beauté nous apparaît que nous n'attendions pas, quand elle se dégage d'une laideur, elle nous surprend un peu d'abord, mais bientôt après elle enchante notre âme; elle nous semble surnaturelle. Nous en voulons à la Nature d'avoir donné à Sokratès un corps qui ne répondait pas à son âme; c'est une faute qu'elle a commise et notre raison proteste; elle proteste encore quand le bel Alkibiadès commet des crimes; ses crimes sont une souillure à sa beauté. Nous ne lui pardonnons pas : il n'a pas respecté la beauté de son corps; nous nous refusons à l'aimer. Mais quand la laideur traduit au dehors les vices de l'âme, quand elle est le signe et l'image de la colère, de l'envie, de la luxure, de la cruauté, ou encore de l'hypocrisie ou de la bassesse, elle est bien alors le symbole exact de l'injustice et, en présence de ces êtres difformes, comme tu dis, Aréta, nous sommes épouvantés; nous songeons à fuir! Comprends ma pensée tout entière, ma chère enfant; quand la laideur nous semble imméritée, nous la plaignons, nous pouvons n'y prendre pas

garde, nous pouvons même aimer celui qui en est affligé, si son âme est belle.

J'ai oui conter, en Egypte je crois, une ancienne fable. Une jeune fille très belle était, par Fart de magiciens puissants, condamnée à vivre dans une île, en compagnie d'un bomme dont le visage ressemblait au groin d'un porc immonde. Mais Tàme de Fhomme était belle; il sut plaire, il fut aimé. Son groin s*évanouit alors, et l'homme apparut à la femme sous les traits d'un dieu : Tamour avait vaincu la laideur !

Le Discours nous enseigne, Aréla, que la Justice et la Beauté, symbole de la Justice, sont la vérité où nous devons tendre; que l'Injustice, au contraire, et la Laideur, symbole de l'Injustice, sont les conséquences de nos erreurs et de nos fautes. Elles sont de l'homme, tandis que id Justice et la Beauté sont du Dieu. Les artistes très rares auxquels les dieux bienfaisants ont donné le génie qui permet de deviner €t de faire éclore la beauté à travers la laideur, et d'entrevoir, si peu que ce soit, cette loi d'harmonie qui soutenait, en tous sens, le premier univers que le démiurge a créé, ne sont pas des artisans d'illusions belles, mais des créateurs de vérités. Ils sont les plus vrais des artistes et les plus -grands.

KALLIKLÈS

Antisthénès, mon très cher, nous avons été beaux tous deux dans le premier monde. Qu'avons-nous fait, dieux bons, pour perdre notre beauté ? Quels crimes avons-nous commis? 11 ne se peut pas que nous n'ayions commis des

crimes, s'il est vrai que la laideur soit, comme l'affirme Platon, le symbole d'une âme vicieuse et perverse?

ANTISTflÉNÈS

Que t'importe ma laideur, sophiste; penses-tu que j'ignore que la Loi n'attache pas la beauté à mon âge ? Le moment n'est pas de plaisanter. Suis le Discours d'une âme attentive et sérieuse : il est nécessaire de savoir où il nous conduit avant de le juger.

ARÉTA

Antisthénès, mon vieil ami, Kalliklès est injuste à ton égard, tu n'es pas laid. Pour moi, j'aime ton visage austère et réfléchi.

maître ! nous diras-tu à quelle fin tend le Discours ?

PLATON

Elle se dégagera bientôt d'elle-même, ma chère fille, à moins que les plaisanteries de Kalliklès n'arrêtent son essor.

KALLIKLÈS

Mais, par tous les dieux, Platon, je ne songe pas à plaisanter.

Par tous les dieux, je t'en prie, Kalliklès, tais-toi, n'interromps pas le chorège; sinon la nuit viendra avant que le Discours soit achevé.

KALLIKLÈS

Aréta, ma chère enfant, tu n'aimes plus le vieux Kalliklès.^

238 L ART ET Lk BEAUTÉ

ARÉTA

Je n'aime pas ses plaisanteries.

Que le Discours reprenne sa marche, ô chorège ! pour nous conduire vers la Beauté.

PLATON

Vers la Beauté» Aréla, vers la Vérité, vers la Justice !

Ecoule-moi : ne dirons-nous pas que Tàme de Thomme est capable de se souvenir, et qu'elle est, aussi, capable de prévoir?

ARÉTA

Nous le dirons.

PLATON

Il en résulte, fille d'Aristippos, que, pour chacun de nous, il est deux sortes de vie, la vie que nous vivons, la vie que nous voudrions vivre. Nous appellerons la première, si lu le veux bien, la vie des hommes; la seconde, la vie divine. Nous sommes tous mécontents de la vie que nous sommes condamnés à vivre. Notre âme, dans la recherche d'ellemême, hésite, le plus souvent, et balbutie, incapable de se trouver. Aveuglée par les passions, l'intérêt, la cupidité, la vanité, l'orgueil et toutes les autres que je ne nomme pas, elle va, à tâtons, incapable de voir les précipices qui s'ouvrent sous ses pas. Elle est esclave, elle a perdu la maîtrise d'elle-même. Elle sait pourtant que sa vie est faite d'incertitudes, d'erreurs et de souffrances; elle ne cesS"e de gémir et de se plaindre. Elle voudrait vivre en paix avec elle-même et avec les autres âmes; hélas! pour elle, la lutte est de tous les instants; elle ne sait pas commander à ses passions, elle

ne sait pas se dépouiller de ses laideurs. Ce n'est pas tout à fait sa faute, ma chère enfant : elle estignorante. A chaque moment de la vie, dans l'enfance comme dans Tâge mûr, comme dans la vieillesse, elle est séduite par des apparences. Enfermée dans la caverne, elle prend- pour des vérités les illusions qui passent, elle est entraînée vers de faux biens, vers des plaisirs impurs. N'est-il pas vrai qu'il est de toute nécessité pour elle de s'instruire, de prendre une exacte aotion de sa condition misérable sur la terre. C'est seulement alors qu'elle pourra penser à se délier de ses chaînes, à se laver de ses souillures, aspirer à la vie divine qui est la véritable vie ?

Et quels sont les hommes aimés des dieux, que les Immortels ont envoyés parmi nous, pour représenter comme dans un miroir fidèle, la vie telle qu'elle est, avec ses souffrances et ses laideurs, avec ses vertus aussi, — car toutes les âmes ne sont pas également perverses et criminelles, — ne dirons-nous pas que ce sont les artistes ? Us sont les éducateurs des âmes, les messagers de vérité. Ce n'est pas qu'ils nous donnent des conseils ou des ordres; leur mission ne s'étend pas si loin : ils représentent la vie telle qu'elle est, telle que nous la vivons, et cette vie n'est pas belle. Mais il suffit qu'elle nous soit représentée dans sa laideur, pour que, faisant un retour sur elle-même, notre âme prenne conscience de ses misères et de ses vices. C'est en jouant, ô ma très belle ! et pour ainsi dire sans le vouloir, que les artistes instruisent notre âme et la corrigent.

« Mon intention, dirait chacun d'eux, s'il savait exactement lui-même où son génie le conduit, n'est pas de vous enseigner la Justice, je laisse ce soin aux philosophes; ce

240 L^ART ET Lk BEAUTÉ

que je veux, ce qui me plaît, c'est de vous représenter les choses telles que je les vois, avec probité, c'est de vous représenter à vos propres yeux tels que vous éles. Ne vous plaignez pas si le tableau vous déplaît; il est fait d'après nature, il est vivant, il est vrai. Je suis envoyé vers vous pour révéler la vie des choses et des hommes; c'est ma joie de la représenter telle que je la vois, telle qu'elle est. Quant à Tobjet que je recrée devant vous, il m'importe peu que ce soit un homme, ou un animal, ou une montagne ou une forêt. Mon unique souci est de traduire au dehors les vérités qui vivent en moi. Les dieux m'ont donné une âme qui communie avec toutes les âmes, avec lésâmes des choses et avec les âmes des hommes. Ce sont ces âmes que je veux vous montrer à travers les corps que je décris, que je modèle ou que je dessine, palpitantes de vérité et de vie!

ARÉTA

Les choses sont-elles donc vivantes, maître ; peux-tu dire qu'elles aient une âme?

PLATON

Elles en ont une du moins pour l'artiste, Aréta, ma chère enfant. Si les oiseaux, trompés par Fart du peintre, venaient picorer les raisins que Zeuxis avait peints, c'est que ces raisins étaient vivants, c'est qu'ils avaient une âme. Le propre du génie de l'artiste est de nous mettre en communication avec les âmes des choses ou des personnes que leur art fait revivre. C'est en cela qu'il n'est pas seulement un imitateur de la vie, mais un créateur. Comment les choses n'auraientelles pas des âmes, Aréta, s'il est vrai que les choses sont

vivanles, et comment la représentation des choses pourraitelle nous intéresser, si elles ne vivaient .pas?- Les diverses formes de la vie peuvent seules intéresser des vivants.

ARÉTA

Ne disais-tu pas, maître, que, parmi les artistes, quelquesuns, aimés des dieux, avaient su retrouver, en partie du moins, cette beauté perdue par la faute des premiers hommes et que nous n'avons pas cessé d'aimer et de poursuivre?

PLATON

Nous devons le croire, ma chère fille. Quand Iktinos a dressé, dans leur harmonieuse simplicité, les colonnes de marbre du Parlhénon, comment ne pas penser que pour avoir une demeure digne de sa pureté et de sa beauté, la déesse vierge, protectrice de la cité, est venue visiter l'artiste et lui a montré, dans un songe, la glorieuse image du Parthénon. Sinon, comment pourrions-nous expliquer qu'il existe une harmonie dont nous ne saurions nous rendre compte entre l'idée que nous prenons de la déesse et la beauté du temple qui lui sert de demeure sur la terre? Il nous semble que le Parthénon est exactement tel qu'il devait être; nous ne pouvons le concevoir autrement. S'il était autre, il ne serait plus la demeure d'Athéna, de la vierge que le ciseau de Phidias a créée, la 1res pure, la très sage, la toujours victorieuse !

Il ne s'est pas contenté, l'artiste divin, de faire revivre à nos yeux l'image fidèle de la beauté d'Athéna, il a emprunté, comme Ta dit Kalliklès, à nos jeunes filles, leur grâce et leur pureté, et à nos éphèbes la mâle prestance et L. Prat. — Uart et la beauté. 16

la beauté pour en faire offrande à la déesse très vénérable. La beauté .de ses personnages s'harmonise avec la beauté de la déesse. C'est la beauté de la Hellas que chantent les métopes, de même que le Parthénon chante la beauté d'Athéna! Et toutes ces beautés, si diverses pourtant, se font valoir les unes les autres, pour former, dans leurs groupements harmonieux, la beauté et la pureté de la race d'Hellen ! Et toutes ces beautés sont vraies, Kalliklès, d'une vérité qu'on ne saurait nier. Ces chevaux sont nos chevaux, les visages des cavaliers sont ceux de nos éphèbes; vrais aussi, les jeux des physionomies, les attitudes, les mouvements et les gestes. Nos jeunes filles ont vraiment l'élégance naïve de celles qui portent le Voile de la déesse. C'est ainsi que nous les voyons marcher, de nos jours, timides un peu, mais souriantes. Penses-tu qu'il serait difficile de citer des noms de vierges qui ressemblent exactement aux vierges que Phidias a sculptées? Peut-être même que, parmi les éphèbes qui nous écoutent, il en est . dont les traits sont reproduits sur les métopes ou sur la cella. Mais ces beautés que l'artiste a empruntées à la Nature, son génie les restitue dans leur noblesse et dans leur pureté primitives, il nous les représente dégagées de toute laideur, de toute impureté, non pas telles qu'elles sont, telles que je je me plais à imaginer qu'elles ont été dans le monde créé par le démiurge, telles qu'elles devraient être. C'est en ce sens, Kalliklès, que l'art de Phidias me semble plus vrai que la Nature.

Des siècles passeront, des races elles-mêmes disparaîtront de la terre, il se peut, — veuille notre Athéna écarter ce funeste présage! — que des barbares viennent conquérir la

cité qu'elle protège, et qu'ils osent, dans leur cruelle stupidité, mutiler et détruire Tœuvre divine d'iktinos et de Phidias ; ce serait là, Zeus Soter,le plus épouvantable des crimesl Pourtant les ruines d'une telle beauté seraient belles encore, témoignage précieux de la noblesse, dé la grandeur, de la pureté de notre race. Ceux qui viendraient après nous, les fils des barbares eux-mêmes, en contemplant ces ruines, croiraient trouver la Vérité, la Raison, la Beauté !

AHÉTA

Tes craintes sont exagérées, maître. Quel barbare ne s'inclinerait avec respect devant la beauté du Parthénon?

PLATON

Qu'Athéna nous protège, ma chère enjPant! Mon âme inquiète ne veut pas oublier qu'autrefois les bandes de Xercès ont foulé le sol d'Athènes.

Pourrais-tu me dire, Aréta, pour quelle raison Kalliklès, depuis un moment, serre ses lèvres comme s!il voulait empêcher les paroles de sortir?

ARÉTA

Il boude, maître, je crains qu'il ne soit fâché.

EALLIELÉS

Je devrais l'être. Aréta, ma chère enfant, pourquoi me méprises-tu?

Je ne te méprise pas, Kalliklès. Voyons, ami très cher, il n'est pas beau de bouder, ni de se fâcher contre une femme.

De grâce, souris à Are la et réponds à Platon I Le chorège serait heureux si tu louais ses paroles.

KALLIKLÈS

J'affirme qulktinos et Phidias ne sont pas les seuls ouvrier^ de la Beauté qu'ait enfantés la Hellas.

PLATON

Non pas les seuls, Kalliklès, mais ceux qui méritent le premier rang. Certes, Praxitélès, Alkaménès et ce Skopas, que tu aimes, sont grands, mais Phidias est un artiste divin. Ils nous ont donné à contempler des beautés partielles : la beauté d'un homme ou d'une femme, d'un héros, d'une déesse ou d'un dieu. Le génie de Phidias s'est élevé plus haut; c'est la beauté de la Hellas que son âme pieuse a offert à la déesse qui nous protège.

Pourtant, cette beauté que nous admirons, que son âme a conçue, et qui semble miraculeusement jaillie des blocs de marbre de Paros, n'est pas encore la pure Beauté ! La création de l'artiste est faible en regard de la création du Dieu. Phidias n'est pas le Démiurge.

Que votre âme s'élève, amis très chers, afin de comprendre quelle a dû être la beauté du premier monde créé! Elle était l'universelle harmonie des âmes dont la beauté des corps était le symbole! Et cette harmonie s'étendait en tous sens! C'est elle qui soutenait les parties diverses du vaste monde, si nombreuses que le plus habile de nos arithméticiens ne saurait les nombrer. Elle nous apparaîtra, si notre âme parvient à la concevoir, comme une image de lî^ puissance et de la beauté du divin créateur l

KALLIKLES

J'ai beau m'appliquer, ô chorège I à suivre le Discours, -mon esprit, comme un cheval rétif, se cabre et refuse d'avancer. Prends garde, me dit-il, attends, pour donner ton adhésion à la doctrine, que Platon ait démontré l'existence du De'miurge. Demande-lui pour quelle raison, s'il est vrai que le Démiurge existe et s'il est tout-puissant, il ne se montre pas à nous. Pourquoi n'apparaît-il pas aux hommes? Pourquoi ne leur dit-il pas : vous êtes toujours mes fils bien-aimés? Tous, aussitôt, se mettraient joyeusement à l'œuvre pour conquérir cette justice qui les doit délivrer de leurs souffrances. Mais le Démiurge ne se révèle pas à nos yeux, nous n'avons même pas le droit de conjecturer qu'il existe. Peut-être nous a-t-il abandonnés, ô Platon?

PLATON

Sans doute, Kalliklès, le Dieu pourrait, s'il le jugeait à propos, nous apparaître : Je suis venu, dirait-il, et je vous tends, afin de vous élever jusqu'à moi, une main secourable. Pour la seconde fois je vous enseigne la loi de Vérité,

de Justice et de Beauté. Pourtant le Dieu ne nous apparaît pas; il reste loin de nous, enveloppé dans Tinsondable Éther. Est-ce à dire qu'il a cessé de nous aimer, lui dont le cœur est bon et exempt d'envie? Ce serait lui faire injure, ô mon très cherl Ce n'est pas à lui à venir vers nous, c'est à nous qu'il convient d'aller à lui. Il est selon la Justice que nous, qui avons failli, nous reconnaissions notre faute. Le jour où purifiée de ses souillures et délivrée de ses erreurs notre âme sera de nouveau digne de vivre dans la société du Dieu, ce jour-là, seront terminées les épreuves que nous avons à subir sur la terre, et nous aurons conquis la vie immortelle, la véritable vie. Cette vie, le Dieu juste ne doit pas nous la donner, il nous appartient de la mériter, de la conquérir. Ainsi le veut la. Loi gui doit. ètr^ accomplie.

KALLIKLÈS

Mais nous sommes si faibles, PlatDu, etie Démiurge est tout-puiâsanti

FLXTOTî

Ge^ont nos fautes,, et nos crimes, et .nos désirs impurs qui sont la cause, ami très cher, de notre impuissance et de notre faiblesse. L'orgueil de commander, la vanité, le mensonge, l'envie, la luxure, tous ces maux qui se sont envolés du coffret de Pandora emplissent notre âme et l'alourdissent, et Tavilissent. Nous sommes maintenant des esclaves sur la terre. Mais l'espérance nous reste. Peut-être que les efforts de notre volonté tendant vers la justice pourront nous délivrer un jour de ces chaînes que notre volonté méchante a forgées.

KALLIELÈS

Une vérité sensible, si petite fût-elle, Platon, vaudrait mieux que la plus belle des espérances.

PLATON

Je ne puis que t' offrir une espérance, Kalliklès : l'espérance de la vie immortelle I Tu sais bien qu'il est impossible à l'homme de démontrer quoi que ce soit de science certaine; tu réclames la vérité, ô sophiste I et tu es convaincu qu'on ne peut te la donner. Je te dirai du moins pourquoi la vie immortelle ne peut être qu'une espérance.

Une des conséquences les plus funestes de la ruine du premier monde créé est la perte de la Loi du Dieu. En résistant à la Loi, les hommes ont désappris la Vérité. Et maintenant ils cherchent la Vérité, sans pouvoir assurer seulement qu'elle existe. C'est là peut-être la plus grave de nos misères, mais c'est là ce qui fait notre grandeur et notre noblesse, de chercher quand même, sans savoir si nous trouverons. Cette recherche elle aussi fait partie de l'épreuve qu'il faut subir. Mais je le répète, Kalliklès, l'espérance nous reste. Souviens-toi qu'elle est demeurée prisonnière dans le coffret de Pandora, je veux dire dans notre àme.

C'est elle qui nous dit : « Tu cherches la Vérité, ô àme ! tu veux réaliser la Justice et tu aimes la Beauté; lors même que tout dans le monde tendrait à te démontrer que ni la Vérité n'existe, ni la Justice, ni la Beauté, ne perds pas courage, n'abandonne jamais ta recherche, dis-toi seulement qu'il est impossible que des âmes qui désirent, qui veulent et qui aiment viennent du Chaos pour aller

sombrer dans le Néant! Ne te décourage pas, cherche! Délivre-toi de tes erreurs et de tes impuretés, que tu connais bien, applique-toi à réaliser cet être qui transparaît au delà de ton être, corrige, autant que cela dépend de toi, tes défauts et tes vices ; espère que tu pourras alors devenir Têtre que tu voudrais être. Le Dieu que tu poursuis, ô âme, n'est peut-être pas loin de toi. Peut-être que c'est son souffle qui t'anime quand tu veux découvrir la Vérité et réaliser la Justice.

Tu dois devenir l'ouvrière de toi-même ; le Dieu veut sans aucun doute que tu sculptes ta propre statue. »

Telle est mon espérance, ô Kalliklès!

Elle est belle, maître. Mais les hommes sont méchants, je crains qu'ils ne soient pas dignes de vivre cette vie heureuse que tu te plais à rêver pour eux.

PLATON

Je le crains aussi, ma chère fille; nous dirons du moins que la plupart en sont indignes.

KALLIKLÈS

Je ne serais pas éloigné de croire que tu fusses le seul, ô chorège! à le préoccuper de sculpter ta statue. Prends garde je te prie, Aréta, que tous les hommes, s'il faut en croire Platon, sont également les fils du Démiurge. Il ne faut en excepter aucun, ni les pieds-poudreux de nos bourgs, ni les pâtres Ihessaliens, ni les plus obtus de nos esclaves. Penserais-tu vraiment, ami très cher, que ces êtres se soient

jamais inquiétés de chercher la Vérité, de réaliser la Justice, ou de conquérir la Beauté?

PLATON

Tu ne sauras jamais oublier, Kalliklès, que tu es né de la race des Eupatrides ; tu resteras toujours convaincu que ton âme est plus noble et plus belle que Tâme d'un géomore ou d*un esclave.

KALLIKLÈS

De grâce, Platon, ne détourne pas, je te prie, la question. Je dis seulement et je veux dire que les géomores et les esclaves, pour la plupart, vivent à la façon des animaux. Jamais cette idée ne s'est implantée dans leur âme qu'ils pourraient, s'ils le voulaient, devenir autres qu'ils ne sont.

PLATON

Voudrais-tu nier qu'ils sont capables de soufTrir?

Non, par tous les dieux, j'affirme seulement que, plus que les autres, ils sont résignés à la souflFrance.

PLATON

C'est qu'il faut bien, Kalliklès, se résigner aux maux qu'on ne peut pas éviter.

KALLIKLÈS.

Mais, Platon, ils ne savent pas même cela, qu'ils ont une âme; je t'assure qu'ils ne se sont jamais demandé s'ils étaient capables de penser autre chose que ce qu'ils pensent.

PLATON

J'espère que tu te trompes, Kalliklès. Les géomores ont une âme, et les esclaves. Il est vrai qu'elle ne s'embarrasse, guère de toutes ces subtilités qui servent aux sopbistes à tromper les autres et à se tromper eux-mêmes. Est-ce une raison pour affirmer qu'ils sont, plus que toi, Kalliklès, éloignés de la sagesse? Si nous vivons, comme tu le prétends, dans un monde illusoire, ta sagesse, 6 mon très cher! ne peut être qu'une illusion.

La vérité est que les géomores, les artisans, les esclaves, même ceux qui travaillent aux mines sous la menace du fouet aux sept lanières, tous ont été, au même titre que loi, les fils du Démiurge. Comme ton âme, leur âme avait été créée en vue de réaliser la Justice et d'aimer la Beauté. Il n'y avait pas d'esclaves dans la cité du Dieu I

KALUKLÈS

Penserais-tu, Platon, que le devoir du maître serait d'affranchir ses esclaves?

Pourquoi non, Kalliklès, si l'esclavage est une injustice?

PLATON

Il est une injustice, il est une laideur. Prends garde, ma chère enfant, qu'il n'y a pas que les esclaves qui soient esclaves. Tous nous sommes esclaves, plus encore peut-être ceux qui commandent que ceux qui obéissent, et tous nous devons faire effort pour nous délivrer de nos chaînes. Sois assurée que le jour où les hommes seront redevenus leurs

propres maîtres, quand ils ne seront plus eux-mêmes les esclaves de leurs passions et de leurs vices, il n'y aura plus . alors à Athènes ou chez les barbares ni maîtres, ni esclaves, mais seulement^ des citoyens, tous égaux en dignité, parce qu'ils obéiront tous à la loi du Dieu. Il faut tuer le vieil homme en nous, Kalliklès, afin que le fils du Démiurge puisse renaître. Corrige-toi de tes vices, ô âme, tu dois te défaire pour te refaire. Refais-toi semblable à cette àme belle qui est ton âme véritable, que le Dieu, une première fois, a créée et que ta méchanceté a perdue I

KALLIKLÈS

Platon I comment se pourrait-il que nous, qui ne nous • sommes pas faits, nous ayons ce pouvoir de nous défaire pour nous refaire? Sais- tu qu'il n'est pas beau de renier son père et sa mère.

PLATON

Tîous sommes à la fois, Kalliklès, notre père et notre mère.

Toilà qui est merveilleux, ô chorègel

PLATON

Écoute, ami, cette parole de Sokratès; elle est digne d'être méditée :

Kriton, je iri'en souviens très exactement, était, ce jourlà, près de nous, et mon frère Glaucon, et Phédon d'Elëe. Phédon était le plus jeune des disciples. Sokratès l'aimait particulièrement pour sa beauté. Tout à coup, se tournant

vers lui : ô beau Phédon, dit le maître, qui est ton père?

— Je suis fils de Ménédèmos, le riche marchand d'Elée.

— Fort bien. J'incline à penser, cependant, que tu as eu, ô Phédon ! un autre père que Ménédèmos. Il t'a transmis la vie, mais la vie n'est pas la même chose que l'existence. Disant ces mots, Sokratès nous regardait tour à tour en souriant. Nous souriions aussi, ainsi que font les disciples quand ils admirent sans comprendre. Et nous pensions en nous-mêmes : l'esprit de Phédon n'est pas des plus subtils; le maître, sans doute, plaisante à ses dépens.

Sokratès ne plaisantait pas. « Je veux vous apprendre, enfants, reprit-il bientôt, une belle et rare vérité : vous êtes à la fois les pères et les fils de vous-mêmes. Chacun de vos désirs, à tous les instants de voire vie, et chacune de vos pensées, et chacune de vos actions, modifie votre âme et laisse en elle une trace difficile à eflFacer. De ce que vous faites aujourd'hui dépend, en grande partie, ce que vous ferez demain. C'est pourquoi, il est de toute nécessité que votre âme pèse avec soin toutes les décisions qu'elle est appelée à prendre; sinon elle ira, de-ci, de-là, marchant à l'aveuglette, incapable, au milieu de tous ces sentiers qui s'offrent à elle, qui s'entre-croisent et qui se mêlent, de rencontrer la voie droite qui doit la conduire au but. L'homme est semblable au semeur qui lance à pleine volée, sur la terre préparée à la recevoir, la semence qui, plus lard, germera. S'il sème de l'ivraie, il n'a pas le droit d'espérer une moisson de pur froment. Plus tard, quand l'âme voudra se ressaisir, il est à craindre que ce ne soit trop tard. L'ivraie aura envahi le champ : je veux dire que l'âme, esclave des habitudes vicieuses qu'elle aura prises, n'aura plus le cou-

rage de se corriger. Rien n'est plus difficile, enfants, que de façonner son âme de manière à ce qu'elle puisse réaliser sa fin, qui est d'être belle. A chaque instant la nature lui tend des pièges. De tous côtés, de brillantes mais trompeuses apparences l'attirent et la fascinent. Si elle ne trouve, en sa libre volonté, la force de réagir, elle lardera pas, allant de vertiges en vertiges, à s'abandonner à tous ces faux biens, qui l'ont séduite. Elle est, dès lors, esclave à jamais!

Une âme noble et généreuse, ô fils de Ménédémos, lutte contre les tentations d'où qu'elles viennent : du dehors ou du dedans. Elle aie courage de se regarder en face, et, s'interrogeant sincèrement : ô mon âme, dis-moi que dois-tu faire pour devenir ce que tu as décidé d'être ? Où est la vérité que tu cherches? Et l'âme sans hésitation répondra • la Vérité est où est la Justice !

Si ton âme ressemble à cette âme, ô beau Phédon, tu la verras, de progrès en progrès, de victoire en victoire, se réaliser sous tes yeux. Ne dirons-nous pas, à bon droit alors que Phédon fils de Ménédémos, est aussi, et plus encore, le fils de Phédon et, comme être moral, son propre père ? »

Ainsi parla, Kalliklès, le maître que nous aimions.

KALLIKLÈS

C'est fort bien, ô chorège ! Je persiste à penser que la plupart des hommes, à ce compte; sont les fils de plusieurs pères. Ce qui, chaque jour, informe notre âme, ce sont des préjugés, des habitudes que nous prenons sans nous en apercevoir, et encore ce que nous voyons, ce que nous entendons, ce qu'on nous enseigne. Ceux-là qui réfléchis-

sent, qui dominent leurs idées et qui discutent avec euxmêmes, Platon, sont peu nombreux.

PLATON

Très peu nombreux, en effet, mon très cher. La plupart des hommes restent enchaînés dans la Caverne : ils se refusent à contempler la pure lumière d'Hélios. Mais la question que je pose, après mon maître, est de savoir s'il n'est pas possible à tous les hommes de conquérir une âme libre, dégagée de tous ces préjugés qui faussent Tintelligence, uniquement éprise de Vérité, de Beauté, de Justice. Il suffit qu'ils aient la bonne fortune de trouver sar leur route celui qui les conduira, et les hommes, Kalliklès, tous les hommes, en arriveront peu à peu à pouvoir se dire : je ne veux pas être le flls de toutes ces choses qui m'environnent; je veux être mon fils véritable, je veux devenir ce que j'ai décidé d'être. Bientôt après, dès qu'elle aura appliqué à cette fin toute son énergie, l'âme sera émerveillée d'ellemême. Quel prodige! dira-t-elle, voici donc que j'existe, je suis Moil Je vais, seule, à travers le vaste monde. Toutes sortes de choses m'entourent : des plantes, des animaux, des hommes. De toutes ces choses, la plupart sont indifférentes, quelques-unes peut-être me viendront en aide, d'autres voudront me nuire. Je vais, cherchant ma voie, il m'appartient de choisir !

Ne dirons-nous pas, Kalliklès, qu'une âme de cette nature est vraiment noble et généreuse? Elle poursuivra, cette âme, cette ouvrière d'elle-même :

« Prends garde, se dira-t-elle; il ne s'agit pas seulement pour toi, ô âme I de te dégager du mx)nde pour le juger, tu

dois encore te dégager de toi-même. Tous tes ennemis ne sont pas au dehors; tu nourris, en toi, les plus dangereux et les plus cruels. N'oublie pas que tu es née avec des défauts, des vices héréditaires. Examine- toi avec une attention scrupuleuse, afin de bien te connaître, d'être pour toi-même un juge impartial, et tu prendras le parti de te délivrer de tes impuretés. Les vices, vois-tu, sont comme des branches gourmandes qui t'envahiraient toute, comprimant tes vertus , les empêchant d'éclore ou de prendre leur essor. Émonde l'arbre sans pitié, ô âme! ne laisse que les bonnes branches, celles qui porteront des fruits. » Alors, spectatrice attentive d'elle-même, l'âme assistera au plus rare des spectacles. Etonnée et ravie, elle se verra peu à peu éclore, puis se développer et grandir. Elle se dira, à bon droit orgueilleu:je et fière de sa beauté conquise : C'est pourtant moi qui ai fait cette chose qui est si belle! Je suis maintenant ce que je devais être, je suis devenue l'ouvrière de moi-même!

Ainsi les âmes, Kalliklès, comprenant la nécessité de se défaire pour se refaire, deviendraient toutes des artistes : elles modèleraient leur propre image; de nouveau elles seraient dignes de l'amour du divin Démiurge.

Ces paroles sont étonnantes, ô chorègel elles ne sauraient pourtant me persuader. Nous défaire! Nous refaire! Je sais bien que nous devenons à chaque instant différents de nous-mêmes ; ce n'est pas à dire que nous devenions meilleurs. Mais quelle audace est la tienne, Platon, de penser qu'il dépend de nous de devenir ce que nous voulons être ! N'est-il pas plus simple et plus conforme à la nature de

256 L'ART ET Lk BEAUTÉ

rhomme, telle qu'elle nous est donnée, telle que nous la connaissons, d'imaginer que nous voguons au hasard, selon les caprices des venls, sur Tocéan des choses. Où allons nous? Partout et nulle part. Ce n'est pas nous qui faisons les choses. Ce sont, j'en ai peur, les choses qui nous font : c'est une folle tentative que de leur résister. Elles sont plus fortes que nous, elles nous entraînent, Platon.

PLATON

Elles nous entraînent si nous ne résistons pas, mais nous pouvons résister. Tu ignores, Kalliklès, l'étendue des pouvoirs de l'âme de l'homme. Ne sais-tu pas que nous pouvons même nous refuser à vouloir ce que nous désirons? Il arrive parfois dans une âme qui veut conserver la direction d'ellemême que la volonté se retourne contre le désir et lui dit : je ne veux pas. Quand le désir proteste encore et demande pourquoi la volonté refuse de vouloir, la volonté répond : je ne dois pas vouloir !

ANTISTHÉNÈS

Mais, Platon...

PLATON

De grâce, Antisthénès, n'interromps pas en ce moment le chorège. Tu nous démontreras, quand le moment sera venu, que les choses ne peuvent être autres, ni autrement qu'elles ne sont. La nuit bientôt nous enveloppera de ses voiles, et je voudrais, avant de nous séparer, achever le Discours.

ANTISTHÉNÈS

Qu'il soit fait selon ton désir, 6 chorège!

PLATON

Je crois, ami très cher, qu'il appartient à chacune des âmes de pouvoir devenir ce qu'elle doit être. C'est en ce sens qu'on peut dire de toutes les âmes qu'elles sont artistes et capables de sculpter leur propre statue. Sans doute, je n'ignore pas qu'il n'existe que peu d'âmes qui aient le courage nécessaire pour mener à sa fin une telle entreprise. Peut-être n'y en a-t-il vraiment aucune? Mais toutes pourraient y prétendre; toutes même, à vrai dire, y prétendent plus ou moins. Hélas! le plus souvent elles manquent de constance, leur audace s'éteint; bientôt elles retombept lourdement sur la terre.

Ce serait pourtant un jeu très beau et très noble, le plus intéressant des jeux, Kalliklès, que de se voir éclore soimême, sous l'efifort de sa volonté.

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