LES DISCIPLES DE PLATON
{Au jardin d'Akadémos,)
Ne me fais pas voir, je t'en prie, Platon, un visage irrité. Par Athéna! j'avais grand souci d'arriver sous le platane au moment convenu. Adresse ta réprimande à mon esclave Damon; il est le vrai coupable. J'aurais été près de toi, à l'heure dite, s'il ne m'eût désobéi.
PLATON
Je ne suis pas en colère, ami; je ne veux réprimander personne.
KALLIKLÈS
Il mériterait pourtant plus qu'une réprimande, PJaton. Je ne lui avais pas laissé ignorer que tu serais mécontent si nous arrivions en retard, et tout de même, malgré mon ordre, il s'est refusé à presser le pas.
DAMON
Un homme ne doit pas marcher plus vite que ne le veulent ses jambes.
KALLIKLÈS
Voilà comme il répond! Il cherche dans sa mémoire, afin d'expliquer ses actes, un antique proverbe, et, s'il n'en trouve pas, sa fantaisie ne tarde pas à en forger un nouveau. Il n'est pas dans l'Attique un esclave plus désagréable. Sous prétexte qu'il a de l'amitié pour moi, il ne me laisse ' pas un instant de repos; il me tourmente nuit et jour par ses conseils, qui ressemblent à des ordres. Si je résiste, Damon, pour me punir, reste plusieurs jours sans me parler : son visage s'allonge, il prend un air sévère, il boude tout comme s'il était un homme libre. Par le Grand Chien! amis très chers, Kalliklès est devenu l'esclave de son esclave.
ANTISTHÉNÈS
Si tu n'avais pas un esclave, Kalliklès, tu ne serais pas son esclave.
KALLIKLÈS
Si j'ai un esclave I Antisthénès, hélas! j'en ai plusieurs! — c*est que la divine nécessité, à laquelle, c'est du moins ce . que tu enseignes, personne ne saurait désobéir, a décidé, dans son éternelle sagesse, que j'aurais des esclaves.
ANTISTHÉNÈS
Elle a donc décidé que tu obéirais à un esclave.
DAMON
Pourquoi le maître se refuserait-il à suivre les conseils de Tesclave, quand ces conseils n'ont en vue que le bien ou l'intérêt du maître?
KALLIKLÈS
Damon, comme je regrette de t'avoir conduit au Mystèrel N'es -tu pas honteux de parler, sans être interrogé? Vois ! tu fais rire Aréta à mes dépens.
DAMON
Laisse-la rire, maître, elle est jeune; son tour viendra de pleurer.
ARÉTA
Son tour est déjà venu, Damon. — Kalliklès, les dieux me sont témoins que je riais de ton visage qui voudrait être courroucé et qui n'est que plaisant.
Ris, mon enfant, le rire convient à ton âge et à ta beauté. Kalliklès ne se plaindra jamais de ton rire, même si c'est lui
qui le provoque. Et toi, Damon, demande à Platon s'il veut le permettre d'assister au Mystère, et trouve en ce cas, en dehors du cercle, une place d'où tu puisses écouter. Mais, par les dieux immortels I je t'en prie, fais-nous grâce de ton bavardage ; ne parle pas, à moins que Platon ne t'ordonne de parler.
DAMON
Platon, voudras -tu autoriser un humble esclave qui admire en toi le génie le plus pur que la Hellas ait enfanté, à suivre le Discours ?
PLATON
Tu es, pour moi, non pas un esclave mais Tami de Kalliklès. Je n'oublie pas, Damon, que j'ai été vendu moi-même comme esclave.
{Aux disciples). Enfants, faites près de vous une place à Damon. Il est l'ami de Kalliklès, mon ami.
KALLIKLÈS
Je te remercie, ô chorège.
PLATON
L'heure est venue, de rendre à la mémoire de Sokratès le culte qui lui est dû.
Mais, Platon, je n'aperçois pas ton hôte. Peut-être s'est-il rendu invisible? Il nous a dit hier qu'il en avait le pouvoir ; ou bien Aglaophamos nous aurait-il quittés cette nuit afin
de regagner ces îles Fortunées où commandent les prêtres ? S'il était parti j'en serais désolé.
PLATON
■J'ignore où est mon hôte, Kalliklès; il est sorti ce matin, de très bonne heure. Je ne l'ai pas revu depuis.