‹ L'art et la beautéChapitre 5 sur 13 · UN TROISIÈME DISCIPLE · texte numérisé non relu

UN TROISIÈME DISCIPLE

J'ai entendu dire, maître, que ce matin, à l'Agora, le prêtre d'Orpheas avait été injurié par les marchands et par les artisans. Des enfants l'ont poursuivi longtemps de leurs huées et de leurs railleries ; ils tournaient en ridicule sa vieillesse et lançaient des ordures sur ses vêtements.

PLATON

Que les dieux immortels protègent l'hôte qu'ils m'ont envoyé î Que la bienfaisante Athéna veille sur la vie d'Aglaophamos ! populace d'Athènes, ton esprit sera donc tou jours le mêmel Incapable de reconnaître le génie, tu ne sauras même pas respecter un vieillard !

KALLIKLÈS

Le dieu dont il est le représentant sur la terre prolégera ton hôle, Platon.

Bientôt, je l'espère, Aglaophamos nous sera rendu.

PLATON

Je veux l'espérer aussi, Kalliklès.

ARÉTA

Platon, se peut-il que des hommes d'Athènes prennent du plaisir à tourmenter un vieux théologue ?

PLATON

Cela n'est que trop possible, ma chère enfant.

Laissons aux dieux le soin de protéger mon hôte. Nous sommes assis sous le platane afin d'écouter Kalliklès.

Tu nous a promis, ami très cher, de nous démontrer que TArt était l'unique ouvrier du bonheur des hommes. Je m'attends certes, à ce que, sur une telle question, tu nous proposes des idées nouvelles, ingénieuses, inattendues et subtiles, dignes du plus joli diseur d'Athènes ; mais je te supplie, Kalliklès, de prendre garde que le Discours ne s'écarte de la voie qui lui a été marquée.

KALLIKLÈS

Par Zeus-Père, Platon, je te promets de prendre garde.

PLATON

Choisis, pour arriver au but, le chemin qui te paraîtra le

plus agréable, mais, par Mhéna, le chorège te supplie de ne pas oublier que le Discours tend vers un but. L'âme de l'homme est-elle ou non immortelle? C'est le problème à discuter, c'est ce problème qu'il serait beau de résoudre.

Tu as connu mon divin maître, Kalliklès. Son ironie te fut souvent redoutable ; mais il savait trouver dans son cœur des paroles consolantes pour panser les blessures que son amour pour la vérité faisait à Tamour-propre des hommes. Il n'était pas possible de le connaître sans Taimer, et tu l'aimais. Souviens-toi que c'est sa mémoire que le Discours doit honorer. L'Église socratique a été instituée en vue de réparer l'injustice et la méchanceté de ceux qui ont fait mourir le plus juste des hommes et le meilleur !

maître, quel crime épouvantable les fils d'Àthéna ont commis en te condamnant à la mort ignominieuse réservée par les lois, aux ennemis des dieux! Ils t'ont présenté comme un impie, ils t'ont accusé d'avoir introduit à Athènes des dieux nouveaux, de faux dieux, toi dont l'âme était d'essence divine et vivait en étroite communion avec le Divin ! Ils t'ont accusé d'avoir voulu corrompre la jeunesse! Ils t'ont fait mourir ! Blessés de ton calme fier, de Ion refus d'en appeler à leur indulgence, toi, digne de tous les honneurs civiques, toi, qui restas jusqu'à ton dernier souffle fidèle aux lois de la patrie I fis pleurent ta mort, maintenant, ils vouent, aux divinités de l'Hadès, Mélétos, Lycon et Anytos, eux, leurs complices î

Quelques années après la mort de Sokratès, le jour où

fut reprise, sur le théâtre d'Iakkhos, la tragédie de Palamé-

dès, on peut dire que, poète vengeur, Euripidès sortit de la

tombe pour reprocher durement aux Athéniens le crime

qu'ils avaient commis. Eukléïdos de Mégare était au nombre des spectateurs. C/est de lui que je tiens ce fait inoubliable. Au moment où le Chœur, se tournant vers les gradins, lançait à pleine voix ces vers du plus tragique de nos poètes, ces vers qui arrivèrent droit à la conscience de ceux que le remords tourmentait déjà :

« Vous avez tué, vous avez tué L'oiseau sagn par excellence, 6 Danaens, L'oiseau qui ne fait de mal à personne, Le rossipiol des Muses ; »

les vieillards aussitôt éclatèrent en lamentations ; les jeunes gens pleuraient aussi, gagnés qu'ils étaient par Témotion des vieillards.

Les Athéniens comprenaient enfin qu'ils avaient sacrifié méchamment le gardien de la cité.

Tel a été l'homme, Kalliklès, que ton discours doit honorer. Se peut-il, dis-moi, que tant de sagesse soit perdue à jamais et tant de bonté, et tant d'éloquence? Le rossignol des Muses n'est-il pas quelque part où il chante encore sa divine chanson ?

C'est la question que le chorège te pose, ô Kalliklès ?

KALLIELÊS

KALLIKJLES

Il ne serait pas beau que le Discours laissât sans réponse la question que tu as posée, ô chorège. Je répondrai donc que parmi les âmes des hommes, quelques-unes seulement me paraissent dignes de jouir de la vie qui ne finira pas. Les autres, les plus nombreuses, n'ont que faire de l'immortalité. Elles végètent un temps sur la terre, ont Tair de vivre, puis, quand leur corps usé ne les peut plus soutenir, elles s'évanouissent et disparaissent à jamais, comme s'évanouissent dans les airs les fumées de Tâtre. Seules d'entre les âmes, les meilleures persistent, et les plus nobles.

L'âme de Sokratès est de ce nombre, du moins je l'espère et le veux croire. J'aime à me la représenter, aux aguets, tout près de la trappe du ciel que décrit le vieil aède, écoutant les paroles qui s'élèvent, portées par l'air subtil , du tronc de ce platane vénérable jusqu'aux plaines de Téther. Elle est là, attentive et curieuse. Je l'imagine souriante et joyeuse le plus souvent, parfois courroucée, selon que le Discours approche de la vérité qu'elle doit maintenant connaître ou s'en éloigne.

C'est là, Platon, tout ce que je veux te dire en ce moment,

de rimmortalité. C'est peu sans doute, une simple opinion qui se présente sans accompagnement de preuves, suffisante toutefois pour te montrer que la mémoire de Sokratès m'est toujours chère et que je veux honorer, par le discours, cet adversaire qui fut mon ami. Quant au problème, il apparaît très redoutable à ceux qui ont Taudace de le regarder en face. Il ne peut être abordé qu'en dernier lieu, après que d'autres problèmes ont reçu leur solution. Je l'étudierai pourtant, si tu l'exiges, Platon, mais à son heure. Auparavant je tiendrai la promesse que je vous ai faite, peut-être inconsidérément. J'ai promis, Aréta, de montrer aujourd'hui, sous le platane d'Akadémos, que l'Art est la source de nos plaisirs les plus purs et les plus durables, et que ces artistes que Platon appelle, en son mépris, des artisans d'illusions et de mensonges, sont les véritables bienfaiteurs des hommes.

Il est juste que tu tiennes ta promesse, Kalliklès. Mais pourquoi, Platon, méprises-tu les artistes ?

PLATON

Je n'ai jamais méprisé les arts, fille d'Aristippos, ni les artistes; du moins les artistes véritables.

KALLIKLÈS

Tu as méprisé des artistes que j'aime, Platon; tu les as même appelés les pires ennemis de la cité.

PLATON

Quand donc, Kalliklès, et en quels termes? Est-ce dans

KALLIKLÈS 37

uû de mes livres, ou bien à TAcadémie, en discutant avec les disciples? C'est en vain que je fais des efforts pour me souvenir.

KALLIKLÈS

Par Zeus-Père, c'est dans Tun de tes livres. Je ne dirai pas qu'il est celui qui me plaît le plus : c'est dans l'État.

PLATON

Je croyais, mon cher Kalliklès, avoir fait dans ce livre l'éloge de l'art véritable et des vrais artistes.

KALLIKLÈS

Et tu as mis au-dessous de rien, nos poètes, nos peintres et nos musiciens! Quel livre étrange, ô Platon, que ton dialogue de VEtal\ Si tu étais comme je le suis moi-même, disciple de Gorgias, je l'admirerais sans réserve. Je me dirais : Platon a voulu jouer; son imagination s'est amusée à forger des chimères. Peut-être s'est-il proposé seulement d'étonner ses frères Glaucon et Adimantès? Mais tu déclares si souvent que tu es l'ami de Ja Vérité^et de la Justice, que je n'ose jamais insinuer que tu as eu l'intention de plaisanter. Comment croire pourtant que c'est au nom de la seule justice que Sokratès soutient cette thèse, dans l'Etat : Dans une société où régnerait l'harmonie, les femmes devraient être communes à tous les hommes. Voyons, ami très cher, il ne se peut pas que ce discours de ton maître vénéré ne «oit pas un jeu.

PLATON

Sokratès a dit, dans VÉtat, et son discours est conforme à

ïï-

ce que je crois être la Vérité et la Justice, qu'il serait avantageux pour la cité que, dans la classe des soldats, la com- ^^^^ munauté des femmes fut établie .

KALLIKLÈS

Mais, Platon, si ta exceptes les esclaves et les vieillards, tous les hommes dans la cité d'Athéna sont soldats ou peuvent Têtre. Oublies-tu que Sokratès a combattu courageusement à Mantinée. Mais je ne veux pas, en ce moment, examiner cette question. Elle m'entraînerait loin du but. Par le Grand-Chien I j'affirme cependant que s'il était donné à Sokratès de revenir parmi nous et de lire les discours que tu lui prêtes, il serait étonné d'abord autant qu'un homme peut Têtre ; ensuite, posant, comme il avait coutume de faire, sa main droite sur ton épaule gauche, il te dirait, cachant les reproches sous un sourire : « mon disciple très cher, que de choses tu me fais dire auxquelles jamais mon âme n'a pensé. N'est-ce pas assez pour un homme, Platon, de nourrir une femme et de surveiller sa conduite, de la diriger dans la voie du bien? Tu connais Xantippa. Je n'ai pas de raisons pour douter de son amour; pourtant, les dieux qu'elle invoque, hors de propos, quand elle est en colère, et les déesses aussi, savent qu'elle m'accable continuellement sous le poids de son humeur acariâtre. Comment aurais-je pu vivre, dieux bons, si j'avais été commun k plusieurs femmes? Elles m'eussent égorgé sans doute, ainsi que les Ménades égorgèrent autrefois, à ce que dit la fable, le poète Orpheus. » Telles seraient, j'imagine, les paroles de ton maître, Platon, si ton maître revenait parmi nous.

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PLATON

Mais toutes les femmes, Kalliklès, ne sont pas acariâtres comme était Xantippa.

KALLIELÈS

Pas toutes peut-être, Platon, mais le plus grand nombre. J'ai beaucoup aimé les femmes autrefois; maintenant, quoique très vieux, je n'ose pas dire que je ne les aime plus. Toutefois le culte que j'ai, de tout temps, voué à la beauté de la femme, ne m'a pas empêché d'ouvrir les yeux et de découvrir ses défauts ou ses vices : ils sont nombreux. Je ne sais pas de quelle femme on ne pourrait pas dire qu'elle est égoïste toujours, vaniteuse le plus souvent, et quelquefois cruelle.

ARÉTA

Kalliklès, oses-tu parler ainsi des femmes devant une femme?

KALLIKLÈS

Mais toi, mon enfant, tu n'es pas une femme, tu es la fille d'Aristippos et tu es philosophe.

ARÉTA

Je suis la fille d'Aristippos, Kalliklès, je suis une femme.

PLATON

Pourquoi cet air indigné, Aréta? Sois assurée que Kalliklès ne méprise pas les femmes: il ne pense pas d'elles tout le mal qu'il en dit. Notre ami aime à jongler avec les mots et avec les idées» il développe de préférence celles qui sont

de nature à étonner ceux qui Técoutent. Penses-tu qu'il ignore que ma doctrine sur la communauté des femmes n'est pas telle qu'il Ta présentée? Son génie Fenlraîne et l'oblige, en quelque sorle, à jouer à cache cache avec la Vérité. Ceux qui connaissent son âme, ne s'étonnent plus et se contentent de sourire. Pourquoi me facherais-je contre Kalliklès? Il sait mieux que personne que je ne mérite pas les reproches qu'il m'adresse, il sait en outre que d'autres, avant lui, me les ont adressés.

KALLIKLÈS

Tu veux parler d'Aristophanès, de son Assemblée des femmes?

PLATON

Sans aucun doute, ami très cher. La verve grossière du poète a fait rire la foule à mes dépens.

KALLIKLÈS

Je n'approuve pas Aristophanès ; la plupart de ses plaisanteries manquent de finesse. Je redoute aussi de déplaire à ma chère Aréla; c'est pourquoi je prendrai dorénavant, pour discuter, l'air sérieux et attristé de notre ami Antisthénès. Je veux m'interdire toute espèce de jeu. Je laisserai aux jeunes hommes le soin de tenir aux femmes les discours qui leur plaisent. Je veux toutefois leur donner un conseil : femmes, vivez en paix avec vos maris. Si les dieux vous ont donné la beauté, appliquez-vous à vous conserver belles le plus longtemps possible. Soyez bonnes du moins, ne rendez pas la vie trop dure aux citoyens d'Athènes. Nous déciderons plus tard — aussitôt que Platon aura découvert

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le philosophe bon tyran capable d'imposer à la cité ces nouvelles lois qui la doivent rendre heureuse entre toutes — si l'on doit vous permettre d'aller, à l'Agora, discuter des affaires publiques, de vivre comme vivent les hommes. En attendant rentrez dans le gynécée. Nulle part vous ne serez mieux pour rêver aux joies que vous réserve dans l'avenir la cité belle de Platon. Platon vous aime et se préoccupe de votre bonheur, ô femmes, il ne méprise que les artistes. Il lui suffira pour réaliser l'harmonieuse cité, d'exiler d'Athènes son ami Kalliklès.

PLATON

Athènes, sans Kalliklès, ne serait plus Athènes, ami très cher. Comment celte idée me serait-elle venue, d'exiler Kalliklès?

KALLIKLÈS

Je remarque, Platon, que chaque fois que je porte contre toi une accusation, tu te récries et tu prétends qu'elle est sans fondements. Un philosophe ne peut cependant nier l'évidence, à moins qu'il ne soit un disciple de Gorgias. Écoute ces paroles, Platon, et dis moi si tu ne connais pas le philosophe qui les a écrites. « Si un homme se présentait devant nous^ habile dans l'art de prendre divers rôles^ capable de se prêter à toutes sortes d'imitations^ s'il venait dans l'Etat pour nous faille entendre ses poèmes, nous lui rendrions hommage comme à un être sacré, merveilleux, plein de charmes, mais nous lui dirions qu'il n'y a pas d'hommes comme lui dans notre Etat, qu'il ne peut y en avoir, et nous le congédierions après avoir répandu des parfums sur sa tête et l'avoir couronné de bandelettes. Nous nous contenterions d'un poète, et

d'un faiseur de fables plus austère et moins agréable^ mais plus utile, et dont le ton imiterait le langage de la vertu. » Reconnais-tu ces paroles, Platon, ou bien faut-il que Kalliklès t'en désigne l'auteur?

PLATON

Je les reconnais certainement, ô mon très cher; mais jamais je n'aurais supposé que le portrait tracé par Sokratès s'appliquât avec exactitude à Kalliklès. Il est vrai que, mieux que moi, tu es à même de décider si tu ressembles à un homme capable de se prêter à toutes sortes d'imitations.

KALLIKLÈS

Je veux bien que ce ne soit pas Kalliklès que tu as voulu désigner, Platon, mais je sais bien que je suis cet homme dont on peut dire qu'il est habile dans l'art de prendre divers rôles. Sans doute je n'ai pas écrit des poèmes; je ne pense pas qu'il soit indispensable d'être poète pour être chassé de la cité que tu rêves d'édiGer. Il suffit d'être sophiste. Je suis sophiste, hélas ! depuis que Sokratès a affirmé que je l'étais, quoique je n'ai jamais vendu la sagesse pour gagner ma vie. La sagesse ne peut être vendue, Platon, puisque la sagesse n'existe pas.

Quelle chose étrange est la philosophie! Quels hommes rares et précieux entre tous sont les philosophes I Toutes les discussions, où se complaît leur génie, démontrent on ne peut mieux qu'il est impossible à deux hommes qui discutent de se persuader. Mais ni l'un ni l'autre ne veut en convenir, chacun des deux s'applique à persuader l'autre et, chose entre toutes remarquables, ce sont le plus

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souvent les mêmes accusations qu'ils se lancent à la face, même s'ils discutent d'un point de vue opposé. Hier, ton ancien disciple, Eudoxos, qui, lui aussi, veut constituer une cité selon rhaitnonie : la cité selon la Science, prétendait te condamner à Texil, sous ce prétexte, Platon, que tu es un de ces faiseurs de fables qui empêchent la vérité vraie d'éclore et de briller. Il t'adressait exactement ces mêmes reproches que tu adresses, chorège, aux artistes, aux poètes et aux philosophes dont le génie te déplaît. Quant à Aglaophamos, ton hôte, ses exigences étaient plus grandes encore; il se proposait simplement de retrancher de l'humanité tous ceux qui refuseraient d'obéir à ses commandements, qu'il appelle, afin de mieux se persuader lui-même qu'ils doivent êtrs obéis, les commandements du Divin. Ne serait-il pas plus simple de supporter les opinions qui diffèrent des nôtres, de s'appliquer à les entendre et à les aimer tour à tour? N'es-tu pas de mon avis, Aréta?

ARÉTA

Je n'ose te répondre, Kalliklès; il me semble toutefois que ce que tu dis est raisonnable.

KALLIKLÈS

C'est la raison même. C'est du moins ma raison, ma raison d'aujourd'hui, qui n'est peut-être pas ma raison d'hier, qui sera peut-êtrç demain une raison toute différente.

Platon, ce serait une action méchante et contraire à l'idée que tu te fais de la Justice, que de vouloir m'exiler d'Athènes, même après m'avoir couronné de bandelettes, dans le cas où tu ne me jugerais pas indigne d'un tel

honneur. J'ai mes habitudes à Athènes et je suis vieux. A rentrée de l'Agora, se dresse ma maison, la maison où je suis né, où j'espère mourir, où j'ai patiemment amassé de nombreuses choses belles dont la vue chaque jour amuse mes yeux. Il faudrait quitter tout cela et m'en aller bien loin, à Mégare par exemple, ou dans l'une des Kyklades, en un lieu d'où je ne pourrais voir, à mon réveil, les marbres du Parthénon éclatants sous les rayons d'Hélios. et l'image d'Athéna prolectrice de la cité ! Aréta les philosophes sont des hommes redoutables.

Moi qui ne suis pas philosophe, je ne prétends exiler personne. Mon intelligence s'élève seulement à comprendre la prestigieuse habileté des penseurs de la Hellas.

Ils ont su voir, et ensuite nous montrer, dans le cosmos, des spectacles inattendus et si divers : je les admire! Les inventions de leur génie m'enchantent et je les aimerais, Aréta, s'ils avaient le courage d'avouer que leurs doctrines ne sont que des jeux de la raison. Mais tous ont la prétention de connaître la Vérité : c'est là ce qu'ils appellent la sagesse! Tous méprisent ceux qui l'entendent autrement qu'ils ne l'entendent eux-mêmes; c'est pourquoi ils se méprisent entre eux, quand ils ne s'injurient pas. Pourtant la Vérité, s'il y a une Vérité, est triste peut-être et décourageante. Autant vaut ne pas la connaître.

A mon sens, la seule sagesse à la portée des hommes est d'affirmer que nous ne pouvons rien savoir de science certaine : l'erreur d'aujourd'hui sera peut-être regardée demain comme une vérité. Il n'y a pas de vérité! C'est la seule vérité que l'on puisse atteindre, et la seule sagesse. Mais notre terre, si vieille, mourra, j'en ai peur, avant d'avoir connu la sa-

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gesse. Les hommes se feront souffrir les uns les autres au nom de cette Vérité qu'ils cherchent, qu'ils chercheront en vain, puisqu'elle n'est pas.

PLATON

Je ne sais que te répondre, Kalliklès. Comment discuter avec un adversaire qui se dérobe sans cesse? Quand j'affirme que tu n'as pas compris ma pensée ou que tu la rapportes inexactement, ton visage moqueur accentue les reproches que tu m'adresses, c'est en vain dès lors que je cherche des arguments nouveaux pour te persuader. Je ne puis, ami très cher, que te redire ce que j'ai dit : tu n'as pas entendu le sens des paroles que tu incrimines; je crains même que tu ne te sois appliqué quelque peu à ne pas l'entendre. Voici que tu souris de nouveau! Souvienstoi de ce mot de ton maître Gorgias : un homme ne peut jamais comprendre exactement ce que dit un autre homme, parce que la parole, de même que l'écriture, est impuissante à représenter la pensée. Quand Platon parle, Kalliklès ne comprend pas Platon.

ARÉTA

maître, si je comprenais moi-même ta pensée, je Texpliquerais à Kalliklès, il la comprendrait alors peut-être.

PLATON

Kalliklès ne comprendrait pas tes explications, ma chère enfant; Gorgias le lui défend. Notre ami n'oserait jamais désobéir à son maître.

KALLIKLÈS

Explique tout de même, Platon, et remarque, je te prie, que je ne t'adresse pas du moins ce reproche d'emprunter à ton adversaire des armes pour le combattre.

PLATON

Je t'en sais gré. Ëcoutenaioi, Aréta: As-tu remarqué que les hommes, les uns plus, les autres moins, ont tous uue propension à rêver les yeux ouverts?

ARÉTA

Certes, Platon, et c'est une remarque facile à faire.

Les femmes aussi, les jeunes filles surtout s'abandonnent aisément à la rêverie. Leur fantaisie les enlève loin du monde réel, elles donnent congé à la raison : elles chevauchent la chimère. Elles se persuadent aisément qu'elles aiment un héros ou qu'elles en sont aimées; elles parent toujours des qualités les plus rares l'objet de leur amour.

ARÉTA

J'en conviens, Platon, mais je ne vois pas encore quel rapport existe entre ce que tu dis maintenant et le sujet en discussion.

PLATON

Attends encore un peu, ma chère enfant. Les hommes aussi font des rêves d'amour, mais non pas uniquement. Les uns rêvent qu'ils sont tyrans ou stratèges, les autres qu'ils possèdent mille talents d'or. Ces derniers, à Tàme

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vulgaire et méprisable, se disent : si j'avais de grandes richesses, je ferais bâtir un palais magnifique, j'aurais de nombreux esclaves et je jouirais de tous les plaisirs qu'il est possible à un homme riche de se procurer. Mais, par Athéna! tous les hommes n'ont pas l'âme vulgaire. Et maintenant, Aréta, oserons-nous interdire aux philosophes, qui sont des hommes, les joies de la rêverie?

ARÉTA

Ce serait contraire à la Justice, Platon.

PLATON

Mais la rêverie du philosophe, ma chère enfant, de rhomme qui se dit à bon droit l'ami des hommes, est d'une autre nature. Il imagine des Uchronies. Il suppose que sa doctrine doit rendre les hommes bons et justes, et sa fantaisie se propose aussitôt d'édifier, 'en vue de présenter à ceux qu'il aime une image de la vie heureuse et belle, la cité sainte, la cité selon la Justice, en laquelle chacun est traité selon son mérite. Le philosophe, Aréla, rêve les yeux tournés vers le ciel ; il semble ne pas prendre garde aux petitesses, aux méchancetés, à la scélératesse des hommes; il voit le monde non plus tel qu'il est, mais tel qu'il devrait être; sa rêverie est une sorte de jeu sublime qjue les dieux immortels lui ont inspiré. Elle semble prévoir ce que deviendra le monde le jour où, lassés de souffrir et de nous faire souffrir, nous comprendrons qu'il ne peut y ayoir de bonheur pour nous que dans le culte de la Justice. La rêverie du philosophe est le jeu du devenir. Comprends maintenant, fille d'Aristippos, que le philosophe doit

défendre contre les méchants du dehors ou du dedans cette cité aue son âme a construite, et qu'il doit se préoccuper aussi que des hommes dont le cœur est bon, mais dont l'esprit est gâté, ne viennent, par des sortilèges, compromettre son œuvre. Et ces hommes seront d'autant plus dangereux pour la cité selon la Justice, qu'ils auront appris, soit de leur propre génie, soit de maîtres illustres, à manier des arguments captieux, afin de prouver, par exemple, que la Justice n'existe pas, que c'est une pure sottise de s'imposer des lois gênantes pour nos instincts et pour nos appétits. N'est-il pas vrai, Aréla, que de tels arguments seraient de nature à jeter le trouble dans l'âme de la plupart des citoyens et qu'il serait dès lors du devoir du gardien de la cité de conduire hors des murs cet homme dont parle Sokratès, dans mon livre de VElal^ habile à prendre divers rôles, sauf le rôle de la Justice? Comment pourrait-il se plaindre d'être chassé de la cité juste, lui qui prétend que la Justice ne saurait exister? Nous rendrons hommage à ses qualités, s'il a des qualités, car cela aussi est conforme à la Justice ; nous dirons que son esprit est plein de charmes et nous déposerons sur son front la couronne du poêle, mais nous l'exilerons tout de même parce qu'il est selon la Justice qu'un tel homme ne soit pas un citoyen de la cité sainte. Telle est ma rêverie, Aréla; lu dois entendre maintenant le sens de mes paroles.

ARÉTA

Ton intention, n'est-il pas vrai, maître, ne fut jamais d'exiler ton ami. La cité sainte où Kalliklès ne doit pas trouver place est loin d'être réalisée encore; elle n'est que

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le rêve d'un philosophe. Ton âme, ô Kalliklès, n'a aucune raison de s'inquiéter; Platon, en eût-il le pouvoir, ne veut pas te bannir d'Athènes.

KALLIKLÈS

Me voici de tous points rassuré, Aréta. Si Platon attend de sa doctrine la conversion des fils d'Hellen au culte de la Justice, il est à croire que nous serons tous morts avant que les hommes n'obéissent à ces lois nouvelles que sa fantaisie de philosophe voudrait leur imposer, Ce n'est pas la Justice que les hommes aiment et recherchent, c'est le bonheur, c'est la joie.

PLATON

Le culte de la Justice peut seul donner aux hommes le . bonheur et la joie véritables.

KALLIKLÈS

J'espère que tu te trompes, ami très cher. On mourrait d'ennui dans la cité juste; du moins un honnête homme, un Athénien ne saurait y vivre. Plus de poètes, ni épiques, ni lyriques, ni dramatiques, ni comiques; plus d'artistes. Tu chasserais d'Athènes les peintres, les sculpteurs, les musiciens, les orateurs et les sophistes. Parmi les philosophes tu ne garderais près de toi que les seuls disciples. Ne prends pas, de grâce, cet air irrité. Certes, tu exilerais les artistes puisqu'ils ne vivent pas selon la Justice. Aiguillonnés qu'ils sont par leur génie, ils n'ont pas le temps de se préoccuper du règne de la Justice sur la terre ; ils obéissent uniquement à l'inspiration que les Immortels ont suscitée dans leur âme; la passion les excite et les pousse. La L. PftAT. — Vart et la beauté. 4

froide raison est incapable de les maîtriser; ils sont les organes des dieux! Athènes, sans les artistes, ne serait plus la cité divine. On ne verrait plus dans les rues ou sur r Agora que les visages moroses de marchands ne se reconnaissant pas eux-mêmes depuis qu*ils ne vendraient plus à faux poids, ou de philosophes cyniques, immobiles, muets, drapés dans leur manteau, en des poses de statue. Et c'est au nom d'une justice que personne ne connaît et qui peutêtre n'existe que dans tes livres, que tu bannirais les artistes qui sont la vie de la cité ! Platon , laisse-nous notre patrie telle que les dieux nous l'ont faite, que nous connaissons et que nous aimons!

Qu'importe qu'il y ait, de nos jours, à Athènes, des marchands voleurs et des hoplites grossiers capables de tous les crimes? Qui t'assure que les voleurs ne jouent pas un rôle utile dans la cité? Pour moi je pardonne au crime s'il est de nature à inspirer un beau poème ou un beau discours.

Mais je ne pardonne pas à ton rêve qui veut, ami très cher, supprimer la musique. Supprimer la musique, grands dieux! interdire aux hommes la pectis et la cithare, sous ce prétexte que les modes lydiens et ioniens sont de nature à efféminer les hommes et à démoraliser les femmes ! Prends-garde que ces modes, Platon, sont, de tous, les plus beaux. Des musiciens, aimés des dieux, les inventèrent pour notre joie. Ils sont une caresse pour les sens, ils préparent la volupté. Ce n'est pas tout, tu voudrais nous refuser tout plaisir, tu condamnes la gaieté, tu ne fais même pas grâce au rire. Voilà que tu reproches au vieil Homéros d'avoir inventé ce trait que j'aime entre tous : le rire itiex-

CT

tinguible éclata parmi les habitants de V Olympe, Pourquoi les Immortels ne s'abandonneraient-ils pas, de temps à autre, au fou rire? Le rire est bon, qui nous délivre pour un moment de nos soucis ; et, plus que nous, sans doute^ les dieux ont des soucis, eux qui gouvernent à la fois le Ciel et la Terre.

Et les tragiques, Platon, tu les exilerais sans doute aussi, puisque les exemples qu'ils nous offrent au théâtre sont loin d'être conformes à l'idée que lu te fais du juste. Il serait défendu, dans ta cité sainte, à la fois de rire et de pleurer, on n'aurait que la ressource de s'ennuyer en honorant la Justice. Que serait la cité que tu protèges, Athéna, sans le théâtre d'iakkhos, où la foule , à l'époque des Panathénées, applaudit les acteurs. Il faudrait oublier ces noms antiques et vénérables des héros, pères de notre race, qui réveillent en nos cœurs les souvenirs et les deuils d'autrefois. Nous ne verrions plus, enchaîné sur le rocher, le Prométheus du vieil Eschylès, atrocement puni pour avoir ravi aux dieux, afin de l'offrir aux hommes, le feu sacré. Aucun poète ne viendrait plus nous dire la destinée tragique d'Orestès, coupable à la fois et innocent, poussé au crime par le devoir de venger le crime. Tu empêcherais sans doute aussi qu'on nous montrât, sur la scène, les drames de l'artiste divin entre tous : Antigona noble et triste, la douce vierge ! conduisant vers ce bourg de Kolona, son père misérable poussé par le destin vers des forfaits : Oïdipous, innocent à la fois et coupable, levant ses mains vers le ciel, accusant les dieux! Peut-être ferais-tu grâce àEuripidès, en souvenir de Sokratès ton maître, dont il fut, comme toi, le disciple et l'ami. C'est pourtant lui, le plus tragique de nos poètes,

qui nous a monlré sur la scène le cœur et la raison de rhomme aux prises dans un combat où la raison ne triomphe pas toujours : la magicienne Médéa emportée par la jalousie à des crimes que sa raison condamne, Phédra incapable de vaincre un incestueux amour, et celte pure Alkestis qui s'arrache volontairement aux joies de la vie, qui meurt pour son époux !

Ces poètes, Platon, ne sont, je te Taccorde et je leur en fais gloire, que des artisans d'illusions et de mensonges, mais ces illusions et ces mensonges enchantent Tâme des hommes. Ils les préfèrent à l'ennuyeuse et commune vérité. Eux seuls donnent du prix à la vie. Que serions-nous, dieux bons! si nous étions privés des prestiges de Tart. N'as-tu pas craint, ô le plus téméraire des philosophes, que la déesse vierge, protectrice de la cité, ne te punît d'avoir voulu arracher de son front sa précieuse couronne de poètes, de peintres, de sculpteurs, de musiciens, d'orateurs et de sophistes. Elle ne saurait aimer qui méprise les arts, et tu les méprises, Platon, loi qui reproches à Skopas la grâce sensuelle qui se dégage de tous ses chefs-d'œuvre. Comment n'as-tu pas compris qu'un artiste véritable ne peut représenter la déesse de la beauté et de l'amour que dans la perfection pleinement révélée de ses charmes.

Skopas, artiste incomparable, ami très cher, si j'étais Apollon porte-lyre, je supplierais Zeus, roi des dieux, de t'accorder comme seule récompense digne de ton génie une place dans la société des Immortels. N'aurais-tu sculpté que la bacchante couronnée de pampres et de lierres qui s'étale, le torse nu, la tête renversée et les cheveux épars,' au comble de l'extase et de l'ivresse divines, que je tè pro-

KALLIKLÈS 53

clamerais encore le plus rare de nos artistes, le meilleur des fils d'Athéna! Et Phidias, et Praxit^élès, et le peintre Zeuxis, et tant d aulres créateurs de formes harmonieuses, tu les exilerais sans doute aussi comme indignes d'être les citoyens de la cité juste! Il n'y aurait plus d'Athéniens à Athènes, on ne distinguerait plus la cité d'Athèna des aulres cités, ni les fils d'Hellen de la race des Barbares. Que les dieux nous préservent, Platon, de la réalisation de ton rêve I

Tu as parlé comme il convient, Kalliklès, de l'Art et des artistes. Si j'étais Athéna, fille de Zeus, je te donnerais la récompense que mérite ton beau discours.

KALLIKLÈS

Quelle récompense, Aréla, donnerais-tu au vieux Kalliklès?

ARÉTA

La couronne royale I Le roi Kalliklès ferait d'Athènes la plus belle des cités et peut-être la plus heureuse.

KALLIKLÈS

Peut-être ? Hélas I fille d'Aristippos, tu n'es pas Athéna; nul ne connaîtra jamais les intentions de la déesse. Pourtant, comme la fille de Zeus, tu es belle. Je t'aime encore davantage, si c'est possible, depuis que je sais que mes paroles ne t'ont pas déplu.

PLATON

Sois heureux, Kalliklès, ton discours a conquis Tàme d'Aréta.

Ainsi te voilà persuadée, fille d'Aristippos, par les paroles du plus habile des sophistes ; tu penses comme lui que les artistes n*ont rien de mieux à faire que de nous tromper, que les dieux leur ont donné la mission de bercer la vie des hommes, à l'aide d'illusions amusantes et d'agréables mensonges. Tu t'éloignes de ton vieux maître, Aréta, tu fuis la Vérité. Comme la plupart des femmes, tu préfères à la Vérité la séduisante erreur.

ARÉTA

Ne te fâche pas, je t'en prie, Platon, je n'oublierai jamais que le premier tu m'as initiée à la vie supérieure. Je crains seulement que ton amour pour la Justice ne t'entraîne plus ?K loin qu'il ne convient. Je me demande pourquoi, toi, un

^ artiste, le plus séduisant des artistes d'Athènes, tu refuses

^^ de faire une place aux artistes, dans cette cité selon la

? ' Justice, que ta fantaisie d'artiste se plaît à rêver I

k^ PLATON

\l-; Ma chère enfant, je n'ai jamais méprisé les artistes ; je les

aime, au contraire, comme il est juste d'aimer les bienfaiteurs des hommes.

Écoute-moi, Aréta, ma chère fille; applique ta pensée à suivre le Discours et à l'entendre. Il n'est pas vrai d'affirmer que Platon est l'ennemi des artistes ; c'est plutôt Kalliklès qui ne les aime pas, lui qui les condamne à jouer un rôle

KALLIKLÈS 55

indigne du génie que leur ont donné les Immortels. Le véritable artiste n'est pas un séducteur d'âmes ; il est probe par nature ; il ne ment ni aux autres, ni à lui-même. Sa tâche, sur la terre, n'est pas de faire luire aux regards des hommes je ne sais quel fantôme de beauté, c'est la Beauté véritable qu'il poursuit et qu'il veut saisir dans sa pureté, telle que son âme la lui représente. Ce n'est pas un imitateur, c'est un démiurge, il crée de la vérité ou de la beauté.

Mais beaucoup d'hommes, Aréla, à Athènes et ailleurs, sous ce prétexte qu'ils ont appris, de maîtres habiles, à manier le pinceau, l'ébauchoiroule stile, se persuadent très aisément qu'un dieu a suscité dans leur âme le génie créateur. Ils s'étudient à prendre des airs inspirés, ils s'appliquent à se distinguer du commun des hommes par des attitudes étranges ou par des vêtements d'étoffes aux couleurs éclatantes qui les désignent de loin. A tout propos ils se proclament grands artistes. Les badauds les admirent, la foule parfois les applaudit quand elle ne les tourne pas en ridicule. Ces hommes, Aréta, ne sont pas des artistes. Prends garde, d'ailleurs, que les vrais artistes ne sont pas nombreux. J'irais même jusqu'à affirmer qu'un artiste vraiment pur de tout alliage, un pur amant de la Beauté, n'a jamais vécu dans la Hellas, ni, à plus forte raison, chez les Barbares. Les artistes qui vivent près de nous obéissent trop souvent à des passions injustes, violentes ou brutales, incapables qu'ils sont de maîtriser leurs instincts. Presque tous sont vaniteux; ils aiment ce qu'ils appellent la gloire; plus rarement, j'en conviens, ils recherchent l'argent, ce qui est le propre des âmes viles; du moins, ils vont, désirant les honneurs, portant haut le front à la façon des

enfants qui ont obtenu à l'école la première place, et, oublieux de leur génie, ils dédaignent la pure Beauté, préoccupés trop souvent de satisfaire le goût médiocre de ceux dont ils réclament des applaudissements. L'artiste aimé de la foule, Aréta, n'est pas celui que les dieux préfèrent. Ils savent, les Immortels, que la mission qu'ils ont confiée aux artistes est de conduire les hommes à la Vérité, à la Justice, à la Beauté, et non pas de présenter à l'âme des foules je ne sais quelle apparence de beauté qui la trompe et la séduit.

Mais si l'âme des foules, Platon, aime à être trompée, si elle préfère, à la Vérité, une illusion agréable? C'est la foule qui applaudit Arislophanès quand ses vers tournent en ridicule Sokratès et Platon, son disciple.

PLATON

Arislophanès était un poète. Mais sa muse, que les dieux avaient créée belle, prend trop souvent ses ébats au milieu d'images ordurières, licencieuses ou grossières, afin de provoquer le rire des artisans, des marchands et surtout des esclaves. Et cela n'est pas beau, Kalliklès. Il sait, ce poète que tu admires, que l'âme des foules est envieuse et qu'elle méprise la sagesse ; c'est pourquoi, afin de lui plaire, il contraint son génie à calomnier des hommes qui sont l'honneur de la cité. Et cela n'est ni beau, ni digne d'éloges, ô Kalliklès.

KALLIKLÈS

Tu ne pardonnes pas au poète, Platon, d'avoir écrit r (' Assemblée des femmes ».

KALLIKLÉS 57

PLATON

Je ne lui pardonne pas surtout d avoir calomnié Sokratès. Zeus m'est encore témoin, Kalliklès, et sa fille Athéna, dont la claire intelligence sait scruter les intentions des hommes, que j'aime, entre tous les poètes, le grand aède aveugle père de la poésie. Les chants harmonieux coulent de ses lèvres comme jaillit, d'une source intarissable, l'eau pure et salutaire qui guérit les hommes de la soif. Qu'il chante les exploits d'Akilleus aux pieds agiles, ou le génie fertile en ruses d'Odysseus errant sur les flots ennemis, à la recherche de la patrie qu'il aime et qui semble le fuir, celui-là est grand parmi les grands, dont les vers évoquent et font revivre les mœurs d'autrefois. Il nous a dit la vie de nos pères, leurs combats, leurs festins, leurs haines violentes: c'est un peintre incomparable, il est vrai I Cependant, au moment où il nous représente les dieux, dans l'Olympe, secoués par un fou rire, à la vue de l'infirmité d'Héphaistos, le poète se montre injuste à l'égard des Immortels. L'aspect d'une infirmité qui est la conséquence d'un crime ne peut pas être, pour les dieux, une occasion de gaieté. N'est-ce pas faire injure aux dieux, Aréla, que de les imaginer semblables à ces enfants d'Athènes qui s'égaient aux dépens des boiteux, des vieillards retombés en enfance et ,de ces hommes qui errent par les rues cherchant la raison qui les a abandonnés?

ARÈTA

Tu parles, maître, selon la Vérité.

PLATON

C'est que je parle selon la Justice, ma chère fille. Le Dis-

rVS L'ART ET LA BEAUTE

cours m'interdit de passer en revue Tœufre de nos poètes; ce serait s'éloigner du but. Kalliklès sait bien que je les aime tout autant qu'il les aime lui-même, quoique d'un autre amour. Moi aussi je dirai d'eux qu'ils sont la gloire de la cité, mais c'est quand ils nous représentent des vérités belles ou utiles qu'ils ont droit à notre admiration, non pas quand leur génie s'abaisse à glorifier des mensonges ou à forger des illusions. Il leur appartient de nous montrer l'âme des hommes en proie aux passions, cherchant péniblement dans les ténèbres à deviner l'énigme de la vie, s'arrétant parfois, indécise et prise d'effroi, devant les mystères qui angoissent le cœur, qui accablent la raison. Qu'ils accomplissent la sainte mission que leur ont confiée les dieux immortels, ils font œuvre de vérité, et la Vérité, elle aussi, est belle pour qui sait la regarder en face. Mais il est peu d'hommes, Aréla, capables de regarder la Vérité, séduits presque tous qu'ils sont déjà par le Mensonge.

Que veux-tu dire Platon?

PLATON

Ecoute, ma chère enfant.

Conservés par la mémoire fidèle des hommes, des mythes très anciens sont venus jusqu'à nous. Parmi ces fables, il en est de belles et de touchantes, qu'il faut pieusement conserver. Elles excitent la fantaisie des poètes et des enfants qui s'éveillent à la vie. J'aime parfois à les redire moimême, je me suis souvent appliqué à en pénélrer le sens profond. Mais tout n'est pas également précieux dans ce

KALUKLÈS 59

trésor que nous ont légué les âges disparus. Il est des fables qui attribuent à des héros primitifs, à des dieux, dans leurs rapports avec des hommes ou avec d'autres dieux, des actes insensés ou criminels. Il ne se peut pas que les dieux soient tels que se plaisent à nous les montrer les mythographes : menteurs, parricides, cruels, ne tenant jamais les promesses solennelles qu'ils ont faites à des hommes ou à des dieux, incestueux, voleurs, en un mot plus méchants que le plus méchant des hommes. Ces mythes seraient depuis longtemps oubliés, si des artistes ne s'étaient complus à les ressusciter. Les poètes les ont chantés, les peintres en ont composé des tableaux, les sculpteurs en ont fait revivre la forme dans le marbre ou sur des métaux précieux. La foule, incapable par elle-même de distinguer la vérité de Terreur, a applaudi les artistes, et, peu à peu, cette idée s'est établie dans la conscience des hommes, que le mensonge, l'inceste, la débauche étaient dignes de notre admiration. Pour moi, Aréta, quand on me fait de ces fables sur les dieux, je ne les écoute qu'avec peine. Quand les peintres, par exemple, nous représentent les querelles, les discordes et les crimes des dieux, je me demande avec tristesse pourquoi des fils d'Hellen souillent, par de telles peintures, le voile mystérieux porté en procession à l'Akropolis pendant les grandes Panathénées. Si les dieux ont commis de tels crimes, ils ne méritent pas que les hommes leur élèvent des temples et leur adressent des prières. Mais ces actes monstrueux, dont la sottise humaine fait gloire aux dieux, sont de l'homme, qui, pour s'excuser, à ses propres yeux, des faiblesses et des hontes qu'il découvre en son âme, a fait les dieux à son image. Les dieux ne sont

pas des hommes, Aréta, nous devons les concevoir comme des exemplaires de justice et de beauté, tels que nous les montre Tidée sainte inscrite dans notre àme. N'est-il pas vrai, dis-moi, fille d'Aristippos, que des magistrats soucieux du bon renom de la cité devraient interdire Fétalage dans les temples ou dans les théâtres de ces fictions monstrueuses qui calomnient la majesté des dieux? Ne serait-ce pas leur droit encore d'interdire dans les écoles l'enseignement de ces fables qui ne peiPvent qu'oblitérer, dans l'âme des enfants, âme indécise encore, tâtonnante et cherchant sa voie, le sens de la Justice et de la Beauté ? Penserais-tu, ma chère enfant, que les artistes ne seraient plus des artistes, c'est-à-dire des démiurges, s'ils s'appliquaient à représenter l'homme à l'homme avec ses qualités et ses défauts, ses vertus et ses vices : ses vertus qui parfois rélèvent au-dessus de l'humanité, ses vices qui le rabaissent au-dessous de la bête, au lieu de glorifier le mensonge, le crime et la laideur morale? Tel est le reproche que j'adresse, Aréta, à la plupart de nos artistes et, encore, à notre cher Kalliklès. Ils glorifient l'Injustice et la Laideur; ils nous recommandent d'aimer des dieux coupables de tous les crimes. Quel est le dieu, en effet, qui ne nous est pas représenté comme plus odieux que le plus odieux des hommes, depuis Zeus, père de la justice, hélas! qui mutile son père Kronos pour régner à sa place, jusqu'à Hermès, dieu des voleurs et voleur lui-même !

Que ces fables soient peut-être des symboles profonds, d'après lesquels l'imagination puissante et naïve de nos pères se représentait les grands phénomènes de la Nature, je ne suis pas éloigné de le croire. Je ne veux pas interdire aux philo-

sophes de les étudier et de les approfondir. Mais ces mythes, tu ne l'ignores pas, Kalliklès, sont pris au pied de la lettre. Le peuple les accepte, non pas comme des symboles, mais comme des vérités très vénérables. Cela n'est pas beau. Vénérer des dieux injustes, c'est s'accoutumer à ne plus aimer la Justice.

Pourtant, si demain, fille d'Aristippos, un ami de la vraie sagesse montait hardiment à la tribune du Pnix'et s'écriait : « Hommes d'Athènes, ce n'est pas à des dieux que vous avez voué un culte, mais à de monstrueuses idoles », un citoyen se lèverait — peut-être plusieurs — n'en doute pas, Kalliklès, furieux, le poing tourné vers le $age qui oserait faire entendre au peuple assemblé des paroles de justice. Il l'injurierait devant tous, l'appelant criminel et impie. Il ferait plus encore ; il porterait plainte aux magistrats, accusant l'homme, qui ne veut pas qu'on attribue à des dieux les crimes des hommes, d'insulter à la majesté divine et de , corrompre, par ses doctrines, le cœur des éphèbes. Ce dénonciateur, autrefois, s'appelait Mélétos; il avait le bec crochu et le regard cruel du vautour. J'ignore son nom aujourd'hui, mais je sais qu'il existe, et, je le dis lout bas, je crains qu'il n'y ait encore à Athènes des juges capables de condamner un nouveau Sokratès à boire la ciguë.

KALLIKLÈS

Tes craintes sont vaines, Platon; Mélétos est mort, et aussi Anytos.

De nos jours les citoyens d'Athènes dédaignent simplement la philosophie et méprisent les philosophes. Je ne suis pas très éloigné de leur donner raison. Les fables des

mythographes me semblent plus ingénieuses et plus amusantes.

PLATON

Voici donc, Aréta, à quelle fin le Discours voudrait nous conduire :

La mission de Tartiste n'est pas d'amuser les hommes; il n'est pas un jongleur, il n'est pas un faiseur de tours, il est celui qui cherche la Vérité, qui prépare le règne de la Justice ; il est un amoureux fervent de la Beauté. Fidèle aux enseignements de mon maître, je n'ai pas voulu dire autre chose, au moment où je traçais le plan et Torganisation de la cité sainte. Mais la cité sainte n'est pas celle où nous vivons.

Je sais quelle dislance sépare la réalité du plan qu'un philosophe a tracé. Je connais les hommes, je suis un homme; je me sens capable d'erreur, je n'ai pas le droit de dire que jamais je n'ai commis d'injustice. 11 se peut qu'un censeur à l'esprit avisé découvre, dans mon livre, des erreurs et même des opinions contraires à la Justice; du moins il n'a pas le droit d'affirmer que Platon n'aime pas la Justice. Si ce censeur venait au milieu de nous, je lui dirais : « Relève mes erreurs, ami, corrige mes fautes ; je t'en saurai un gré infini. Il n'est pas, pour une âme noble, de pire condition que de vivre dans l'erreur, dans l'injustice, dans la laideur. Mais, si tu rencontres, en déroulant le volume, une pensée qui soit belle et selon la Justice, ne te demande pas, je t'en prie, si elle est de Platon ou de tout autre, distoi seulement qu'il faut l'aimer parce qu'elle est juste et belle. Applique-toi encore, par de douces paroles, à per-

KALLIKLÈS 63

soader mon âme de la nécessité qu'il y aurait pour elle à purger son ouvrage de toutes les erreurs qu'il contient et des injustices. C'est là ton droit, ô censeur sévère; tu seras, en l'exeroant, utile aux hommes; tu leur apprendras à s'écarter de l'Erreur et de l'Injustice comme on s'écarte d'un objet impur. Mais si tu osais insinuer que Platon se trompe, quand il soutient qu'il faut chercher la Vérité, et qu'on la découvrira seulement si l'on aime la Justice, alors, ô censeur à l'artificieux langage, je te dirais : si nous vivions dans la cité juste et belle, ta place ne seraij, pas au milieu de nous; si j'étais le gardien de la cité, je te ferais conduire au delà des portes. »

KALLIKLÈS

Platon! je suis depuis longtemps persuadé de cette vérité que la Vérité n'existe pas, ou que, du moins, si elle existe, elle est hors de notre atteinte. Par tous les dieux, je ne veux pas t'empêcher de la chercher, mais tu n'as pas le droit, ce me semble, tant que tu ne nous l'as pas rendue évidente, de m'interdire de nier son existence. Cherche la Vérité, Platon, cherche-la de toute ton âme; le jour où tu la tiendras captive en tes mains, tu me la montreras; aussitôt le vieux Kalliklès abjurera toutes ses erreurs.

Tu prétends nous conduire à la Vérité par la Justice que tu appelles aussi la Beauté; mais mon âme ne s'inquiète ni de la Vérité qu'elle ne connaît pas, ni de la Justice qui, telle que tu la conçois, ne lui semble pas exister sur la terre. J'ai fait un autre rêve, ami, il est différent du tien, peut-être n'est-il pas moins beau?

Ces formes diverses de beauté que la divine fantaisie des

artistes a su concevoir et ensuite réaliser séduisent mon esprit. Je sais bien que ce ne sont que des illusions, mais ce qui n'est pas une illusion, c'est que j'éprouve de la joie à contempler ces beautés. Elles sont belles puisqu'elles me semblent belles, et cela me suffit qu'elles soient belles, si elles ravissent mon âme. La mission de l'artiste est de nous faire comprendre la Beauté et encore de nous la faire aimer. Je lui laisse, pour atteindre ce but, le choix des procédés à employer. Je l'applaudirai s'il nous fait voir la Beauté dans ce que tu appelles des injustices et des crimes. 11 est de belles injustices, Platon, et de beaux crimes, et la Beauté mérite d'être aimée partout où on la rencontre, uniquement parce qu'elle est belle. Sache encore, ô chorège, que c'est par la contemplation du beau que l'homme deviendra plus qu'un homme et jouira dans son orgueil pleinement satisfait. La Beauté conduit au bonheur; c'est elle qui, jusqu'à ce jour, a procuré à mon âme les joies les plus rares : je serais un ingrat, si je ne lui avais voué un culte.

Le rêve que j'ai fait, amis très chers, je voudrais aujourd'hui l'exposer sous le platane d'Akadémos. La fille d'Aristippos, si tu le veux bien, ô chorège, sera notre arbitre. Elle nous dira lequel elle préfère du rêve de Platon ou du rêve de Kalliklès. Je sais qu'elle t'aime, peut-être a-t-elle subi déjà le charme de tes paroles? permets qu'à mon tour je m'applique à la persuader. Je serais le plus heureux des hommes si elle consentait à avouer qu'elle est devenue mon disciple; mais je te demande cette grâce, 6 Platon, — je te la demande aussi, Antisthénès, — de ne pas interrompre le Discours, qui sera long peut-être, tant que

KALLIKLES 65

je n'aurai pas achevé de raconter mon rêve. C'est le rêve de mes vieux ans, je Taime de cet amour que les vieillards portent à leur dernier né.

Aréta me confiait ce malin que, peu à peu, son esprit et son cœur s'étaient détachés de tes enseignements, ô chorège. Si tes idées, autrefois, ont su la séduire, la triste et dure réalité lui a appris maintenant qu'il est parfois dangereux de prendre pour des vérités les paroles d'un philosophe. J'ai bien vu que tu t'appliquais tout à l'heure à reconquérir son âme, et je sais ton habileté. Je voudrais pourtant essayer de rompre le charme qui pourrait la captiver, et j'espère, ami, que tu te dessaisiras pour quelque temps, en ma faveur, des privilèges du chorège. Tu permettras, n'est-il pas vrai, à Kalliklès de diriger le Discours et d'interroger Aréta, fille d'Aristippos?

PLATON

J'aurais mauvaise grâce à te refuser, ami. Interroge Aréta, si elle y consent, et supplie le subtil Hermès de faire couler de tes lèvres les paroles qui persuadent.

KALLIKLÈS.

Je supplierai Athéna, ami très cher. Elle est la vierge qui protège la cité; il ne serait ni beau ni convenable à nous de l'oublier.

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