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L. Prat. — L'aiH et la beauté

L'AFFAIRE DE L'HÊKATONTARQUE

ANTISTHÉNÈS

Je croyais, Platon, que nous étions réunis, sous le platane d'Akadémos, afin de rendre un culte à la mémoire d'un maître entre tous vénérable. Or, depuis quelque temps, il n'est plus question de Sokratès. Que ce soit Platon qui parle, ou bien Kalliklès, le Discours semble se proposer uniquement de conquérir l'assentiment de la fille d'Aristippos. Ne crains-tu pas, Platon, que l'âme du maître ne soit, à juste titre, froissée par ce manque d'égards?

PLATON

Son âme sourit en ce moment, ami, s'il est permis à une âme de sourire. Elle se demande peut-être quels enseignements se dégageront du Discours, qu'elle suit attentive et curieuse. De grâce, Antislhénès, laissons Kalliklès jouer à sa fantaisie. Il n'a pas, je l'espère, oublié la promesse qu'il nous a faite. Je n'ai pas le cœur de le blâmer de ce qu'il veut conquérir l'âme d'Aréta. La fille Aristippos est belle, Antisthénès, et elle est sage.

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KALUKLÈS

Voici donc, ami, que tu te réveilles, pour me blâmer, de ta méditation profonde? N'est-ce pas le droit d'un philosophe, Antisthénès, de s'appliquer à persuader ceux qui Técoutent?

ANTISTHÉNÈS

Celui-là n'est pas philosophe qui n'est pas lui-même persuade de la vérité de la doctrine qu'il défend.

RAUIKLÈS

Sois convaincu, ami très cher, qu'au moment où je parle, je crois que mes paroles sont la vérité même. Si les dieux m'ont créé tel, que les choses qui me semblent vraies aujourd'hui m'apparaîtront comme des erreurs demain, tu as, certes, le droit de me plaindre, mais pourquoi m'adresser des reproches? Il ne dépend pas de moi de penser autrement que je ne pense; les dieux le veulent ainsi et tu dois respecter, Antisthénès, la volonté des dieux.

ANTISTUÉNÉS

Les dieux veulent qu'Antisthénès t'adresse des reproches, puisqu'il t'adresse des reproches.

KALLIKLÈS

Les dieux ont décidé peut-être aussi qu'Antisthénès serait jaloux.

ANTISTHÉNÈS

Jaloux! que veux-tu dire, 6 Kalliklès?

KALLIRLÈS

Ne te fâche pas, ami. Il m'a semblé que tu n'étais pas aujourd'hui, comme tu Tétais hier, entièrement plongé dans le bienheureux état d'ataraxie. Je t'observais tout à l'heure pendant que Platon exposait à Aréla sa doctrine sur les rapports que la Justice soutient avec la Beauté. Par Zeus- Père, ce n'était pas le Discours qui préoccupait, à ce moment, ton âme. Tes yeux étaient fixés sur Aréta; tu contemplais, ravi, son fier et doux visage, et je me disais : se pourrait-il que notre Antisthénès, lui aussi, fût amoureux de la fille d'Aristippos? Tu es amoureux, ami très cher, et jaloux, comme tous les amoureux, de la beauté que tu aimes.

ANTISTHÉNÈS

Amoureux! Regarde-moi : je suis flétri par l'âge et mon corps est cassé.

KALLIKLÈS

Ne rougis pas, ami, pourquoi rougirais-lu? Nous sommes tous amoureux d'Aréta, non pas de son corps, notre âge hélas! nous interdit cet amour, mais de son âme, qui est belle aussi, et que nous voudrions conquérir. Cette conquête est légitime. Tu essaieras à ton tour de la persuader; peutêtre te décernera-t-elle la couronne due au vainqueur. Elle sera le berger Paris; nous serons les trois déesses : sa sagesse décidera lequel de nous est le plus éloquent ou le plus sage. Si elle n'a pas de pomme d'or à nous offrir, son approbation, pour celui de nous qui la méritera, sera la meilleure des récompenses. Vois, Antisthénès, mes paroles ont fait éclore sur ses lèvres le plus beau des sourires.

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ARÉTA

C'est que je suis heureuse. Je sais, amis très chers, de quelle nature est Tamour que vous me portez ; moi aussi je vous aime.

KALLIKLÈS

Que les dieux te récompensent, Aréta, pour ta bonté. Regarde-moi, je te prie. Tu as devant les yeux un philosophe sans disciples; ceux d'entre les Athéniens qui me méprisent m'appellent le dernier des sophistes. Comprends-tu maintenant que cetle ambition ait germé dans mon cœur de faire de toi rhéritière de ma pensée? Je mourrais content si le Discours parvenait à te persuader; sinon, la fantaisie philosophique, j'en ai peur, n'aura plus de représentants sur le sol de TAtlique et Kalliklès disparaîtra tout entier.

TLATON

Que dis-tu, Kalliklès? Kurios et Galatès, pour ne citer que les plus renommés, sont tes disciples : ils font de loi les plus grands éloges, et bien souvent, dans leurs écrits, ils t'ont reconnu pour maître.

KALLIKLÈS

Ils m'ont abandonné, Platon.

PLATON

Depuis peu, en ce cas ?

KALLIKLÈS

Depuis cette malheureuse affaire de l'hékatontarque.

PUTON

De quel hékatontarque veux-tu parler, Kalliklès, et de quelle affaire?

EALLTEl^ÈS

Comment, Platon, tu ne connais pas l'Affaire? On voit bien que tu as vécu pendant longtemps en de lointaines contrées . Mais, ami très cher, pendant plus d'un an, les Athéniens n'ont pas eu d'autre préoccupation que de décider si Thékatontarque était innocent ou s'il était coupable. Us se sont divisés en deux camps : les uns prennent Zeus à témoin et jurent que l' hékatontarque a été injustement condamné; les autres jurent par l'Hadès que les stratèges se sont montrés trop cléments.

PJUTON

Mais de quel crime était-il donc accusé?

KALLIKLÈS

Je ne sais pas au juste. On a dit qu'il avait livré aux Lacédémoniens un plan de défense établi par les stratèges; on a dit encore qu'il avait fait connaître à nos ennemis le nombre exact de talents d'or conservés dans l'Akropolis et confiés à la garde du serpent d'Athéna. De plus il était affilié au culte étranger d'Adonaï et je crains que les stratèges n'aient été enclins, à leur insu peut-être, à regarder comme coupable l'adorateur d'un dieu qu'ils n'aiment pas. Adonis est pourtant un dieu très vénérable. Us ont condamné l'hékatontarque à l'exil perpétuel dans cette île de Lemnos où Philoctétès, avant lui, a crié ses douleurs. Est-il innocent? je l'ignore. J'ai entendu affirmer que des pièces fausses avaient

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été apportées airx juges, — cela se pourrait bien, Platon, parmi les stratèges qne je connais, il en est qui ne manquent pas d'imagination, — mais ce malheureux procès est cause que, pendant longtemps, à Athènes, il était impossible de se promener sur FAgora, ou de s'asseoir sur les premiers degrés de TAkropolîs, sans qu'un ami, ou même un importun, tous abordât, Taîr irrité, et, vous prenant par le bras : est-il coupable, dis-moî, ou est-il innocent? Et si votre opinion sur TAffaire différait de la sienne, il vous injuriait aussitôt et vous battait même pour peu qull fût le plus fort. De mes deux disciples, Platon, Vun, Kurios, a pris le parti des stratèges; il soutient que les stratèges, seuls, sont capables d'aimer la patrie et de la défendre, et il va jusqu'à appeler traîtres à la patrie les autres qui affirment à grands cris que les stratèges n'ont pas jugé Thékatontarque selon cette justice qui t'est chère, 6 Platon. Et Galatès est un de ceux qui crient le plus.

Autrefois, mes deux disciples s'aimaient ; ils se poursuivent maintenant d'une haine implacable; et tous deux se méprisent, on dirait vraiment qu'ils sont honteux d'avoir reçu les enseignements de Kalliklès. Kurios, devenu ambitieux en vieillissant, espère peut-être qu'il sera stratège un jour, et, possédé par ce désir de commander, il dédaigne maintenant les belles-lettres, l'éloquence, la poésie et la musique. Il a perdu, je le crains, cet esprit si ingénieux et si subtil que tu lui connaissais, ô Platon! cet esprit qui semblait courir sur les idées, quand il mettait en lumière, soit dans ses causeries, soit dans ses livres, le génie de nos poètes et de nos dramaturges. Sa verve est éteinte, il ne sait plus rire, ni sourire ; il n'est plus qu'un apprenti stratège.

Si du moins Galatès m'était resté, je me consolerais de l'abandon de Kurios; mais Galatès ne ressemble plus à luimême et tu le ne reconnaîtras pas, Platon, le jour où il viendra te présenter ses compliments, à Toccasion de ton heureux retour parmi nous. Tu sais combien je Taimais : ses écrits étaient mon orgueil et ma joie, et je proclamais bien haut que son génie était aussi rare que celui de mon maître Gorgias. Quoi de plus ingénieux que ses thèses sur la vérité et Terreur, le juste et Tinjuste, la vie et la mort; il' riait de la philosophie et des philosophes d'une façon si délicate et si aimable, que ceux-là même, dont il se jouait; étaient les premiers à l'applaudir. Je dirais de lui, si tu n'étais parmi nous, ami très cher, qu'il est le plus grand de nos écrivains, et le plus fin, et le plus pur. Il a composé des poèmes que n'eût pas désavoués Apollon porte-lyre, il a imaginé des fables nombreuses ou revivent les mœurs de l'Egypte ancienne, fière de ses richesses, de la multitude de ses temples, de ses dieux, de ses prêtres, de ses courtisanes. Et maintenant les Muses pleurent la perte de son génie. Depuis qu'il est convaincu de l'innocence de l'hékatontarque, le culte des belles-lettres lui paraît un amusement futile et méprisable ; il dédaigne ses livres et n'a plus d'autre préoccupation que de faire régner la Justice sur la terre. Je lui ai reproché de m'abandonner, je lui ai dit que son rêve de rendre les hommes justes était le plus fou des rêves, que les Athéniens, de tout temps, s'étaient montrés in juste, qu'ils avaient exilé Aristidès et condamné Sokratès à boire la ciguë; il ne m'écoulait seulement pas. Il va parles bourgs et dans les cités voisines, criant son mépris des stratèges, qu'il regarde, à tort, selon moi, comme les plus sots d'entre lès

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hommes et les plus méchants. Les stratèges ne me paraissent pas beaucoup plus sots que le commun des hommes. Us sont puissants et je crains qu'ils ne se vengent. Que te dirais-je, ami, Galalès n'est plus Galatès. Je serais bien étonné, s'il ne venait, un de ces jours, au jardin d'Akadémos, V pour te dire qu'il est ton disciple et pour te demander de

lui enseigner à vivre selon cette Justice, dont, comme toi, il rêve le triomphe sur la terre.

PLATON

Qu'il vienne, ô Kalliklès! c'est avec joie que je l'appellerai mon disciple.

KALLIKLÈS

Tu es heureux, Platon; tu as des disciples; Antisthénès lui même a des disciples; Diogénès, l'homme à la besace, et Kratès, l'ouvreur de portes, ont des disciples. Moi, au déclin de ma vie, je me retrouve seul en présence de moi même, à la fois mon maître et mon disciple, n'ayant plus une âme à qui confier mes pensées les plus chères, réduit à les proposer à mon esclave Damon, qui, je le crains, en fait peu de cas.

ARÉTA

J'essaierai de devenir ton disciple, ô Kalliklès; du moins je te promets de suivre le Discours d'une âme attentive.

KALLIELÈS

Fille d'Arislippos, instruite par ton père et guidée par PlatoQ, ton âme amoureuse de sagesse s'est nourrie de la pensée des philosophes. Tu as lu les écrits des anciens redoutables, tu en as médité les maximes ; il se pourrait même que tu en eusses pénétré le sens profond. Quel profit, dis-moi, ou quels avantageg as-tu retiré de ce long voyage à travers les doctrines des sages ? As-tu retrouvé, pour sortir du labyrinthe où s'enferment les philosophes, le fil de Théseus, héros aimé d'Athéna? As-tu éclairci la grande énigme de la vie ? Peux-tu nous dire pourquoi les hommes s'agitent et se combattent jusqu'au moment où la mort arrive pour les consoler de leurs peines et les mettre d'accord ? Où est la Vérité, Aréta, où l'Erreur? Le sais-tu, l'as-tu appris dans les livres?

ARÉTA

Tu me poses trop de questions à la fois, ami très cher, je ne saurais répondre à toutes.

KALLlKLÈS

Réponds seulement à la dernière et Kalliklès sera satisfait.

ARÉTA

Comment répondre? Tu affirmais à Platon, il n'y a qu'un moment, que la Vérité n'existe pas. Si elle n'est pas, Kalliklès, je ne puis te dire où elle est ; si tu es déjà persuadé de sa non-existence, c'est en vain, que je te la montrerais à tel endroit ou à tel autre.

KALLIKLÈS

Je suis déçu dans mon espérance. Je pensais que tu étais habile et sage et voici que tu te refuses à m'enseigner comment on distingue la Vérité de l'Erreur. Pour moi, livré à mes propres forces, je suis incapable de trouver une vérité, si humble soit-elle. Je suis comme un enfant, j'hésite et je tâtonne. Quand j'examine, dans mon âme, l'idée nouvelle que j'y viens de découvrir, je ne saurais dire si elle est ou non conforme à la Vérité. Toilà pourquoi j'affirmais naguère à Platon, audacieusement peut-être, que la Vérité n'existait pas. La Vérité, fille d'Aristippos, n'est pas une même chose que les vérités. Il existe des vérités. Elles existent justement parce que la Vérité n'existe pas. Mais les philosophes sont orgueilleux et ne veulent rien entendre.

ARÉTA

C'est cependant pour les convaincre que tu discutes, Kalliklès.

KALLIKLÈS .

Comment le Discours pourrait-il les convaincre? Ils m'écoutent en souriant, quand j'expose mes idées. Au lieu

de répondre à mes arguments, ils m'appellent sophiste et faux accoucheur d'âmes.

ARÉTA

Pourquoi, faux accoucheur d'âmes?

KALLIKLÈS

lis prétendent que j'accouche l'âme des jeunes gens, quand par hasard je les interroge, non pas. des vérités dont elle est grosse, mais des erreurs que je m'applique ensuite à leur faire prendre pour des vérités. Tu n'ignores pas que Sokratès, et Platon après lui, affirment que l'âme des hommes est comme le sanctuaire de la Vérité. On dirait que la Vérité gît cachée dans les replis de Fâme et qu'il appartient à l'ironie du philosophe de la dégager de toutes les erreurs qui l'enveloppent, afin que, d'elle-même, elle surgisse au grand jour et vienne s'»mposer à cette âme qui lui a donné naissance. Tu as entendu Platon, Aréta; il est plus adroit, dans l'art difficile de la discussion, que le plus rusé des sophistes. Qu'il interroge des éphèbes ou des hommes, sa méthode ne varie pas. Ce sont d'abord des questions très simples auxquelles un enfant peut répondre sans hésiter. Et aussitôt que l'enfant a répondu, Platon ne manque pas de lui adresser des éloges. C'est fort bien, ditil, continue, mon enfant, et, avec l'aide des dieux, nous ne manquerons pas de découvrir la Vérité. Puis, peu à peu, le problème se complique, il n'est plus aussi facile de répondre. Alors Je Discours devient plus insinuant, il abuse de ces formes de langage : « N'est-il pas vrai qu'on pourrait dire?... Ne serait-il pas beau de dire?... » Et l'interlocuteur,

entraîné, répond, en effet, qu'il serait beau de faire à Platon la réponse qu'il réclame. Aussitôt le philosophe triomphe. Remercions les dieux, dit-il, voilà que nous avons mis au jour celte vérité dont ton âme était grosse. Si par hasard la réponse n'est pas celle que Platon désirait, ne pense pas qu'il va se fâtîher. 11 sourit malicieusement, et aussitôt il dresse les pièges où ne tardera pas à se laisser prendre la maladresse de celui dont il veut faire son disciple. Mis en contradiclion avec lui-même, il hésitera un moment, puis, comme hébété, il avouera que Platon a conquis son âme et l'appellera maître ! Le chorège s'enorgueillit d'un tel succès.

ARÉTA

Mais ne t'appliques-tu pas toi-même, Kalliklès, à persuader ceux qui t'écoutenl? ne cherches-tu pas, en ce moment, à me persuader?

KALLIKLÈS

Sans doute, fille d'Aristippos. Prends garde cependant que je voudrais te persuader surtout de la vérité de cette maxime : la Vérité n'est pas. Il ne faut pas dire à un homme : tu vis dans Terreur, lu es un méchant, tu es un sophiste; la preuve, c'est que tu contestes l'existence des vérités que je te veux enseigner. Une démonstration, si rigoureuse soitelle, n'est jamais une preuve. La démonstration de la thèse contraire pourra s'établir aussi rigoureusement, plus rigoureusement peut-être, selon la vigueur intellectuelle du philosophe qui la conduit. La dialectique est un jeu où le plus habile triomphe. Si Platon triomphe toujours, ce n'est pas que sa doctrine soit plus proche de la Vérité que la doctrine

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de ses adyersaires, c'est, simplement^ que son génie sait tisser toutes sortes de rets où s'embarrassent bientôt et se font prendre ceux qui cherchent à combattre ses idées. Les r opinions des philosophes valent ce que vaut le génie qui les

impose. La doctrine de Platon, soutenue par un sot, nous semblerait ridicide et méprisable*

C'est par ce chemin, Aréta, que le discours nous conduit à cette vérité qui me parait éclatante : l'Erreur n'existe pas!

Comment, Kalliklès, des vérités existent, et Terreur n'existerait pas?

KALLIKLÈS

Entendons-nous, fille d'Aristippos. Certes, c'est une erreur d'affirmer qu'il fait nuit, au moment où Hélios nous éclaire, et encore que Kalliklès est un oiseau, ou Antisthénès une nymphe de nos bois sacrés. L'expérience nous enseigne le contraire, et j'ai foi aux enseignements de l'expérience. Mais, dès qu'il est question des doctrines des philosophes, l'erreur ne se peut plus distinguer de la Vérité. Pourquoi Parménidès se tromperait-il? La vérité qu'il propose n'est pas celle de Kalliklès, qui n'est pas celle de Platon; ce n'est pas à dire que les unes et les autres ne soient des vérités. Pourquoi des vérités, différentes entre elles, parfois même opposées, ne pourraient-elles exister en même temps? Nous voyons bien qu'elles sont, en même temps, défendues par ceux qui les proposent. Protagoras, qui fut mon premier maître, avait coutume de dire : l'homme est la mesure de toutes choses. Cette belle et profonde maxime me semble digne d*être gravée en lettres d'or sur le fronton du temple

d'Athéna. Lorsque Platon soutient que la Vérité existe et qu'elle est belle, et qu'elle est, comme la Beauté, fille de la Justice, je réponds : Ami, tu as rêvé un beau rêve ; je ne dis pas que tu te trompes, je ne dis pas non plus que lu veux me tromper, mais, de grâce, n'aie pas cette prétention de m' imposer des vérités qui t'appartiennent en propre, permets que je conserve des vérités qui me sont chères; elles sont des vérités pour moi, si différentes soienl-elles de celles que tu soutiens. Si tu le permets, nous les mettrons en présence; peut-être se feront-elles valoir réciproquement, en raison de leur opposition même? et, si Athéna nous est secourable, le Discours rencontrera, chemin faisant, des pensées très neuves et très belles dont notre âme se réjouira. De quels progrès, Aréta, la philosophie ne serait-elle pas capable, si les philosophes discutaient, non plus pour se convaincre, mais uniquement pour opposer des idées! On jouerait aux idées comme les enfants jouent aux dés et aux osselets. Ce serait charmant. Pourquoi en effet les idées de Platon seraient-elles plus vraies que celles que je défends? Il est un homme, je suis un homme aussi. J'admire son génie, mais si l'intelligence que les dieux m'ont donnée me suffit pour me conduire, pourquoi Platon s'imposerait-il à mon âme comme un guide nécessaire? Si tu étais venue hier au jardin d'Akadémos, après avoir entendu l'éloquent discours de cet hôte divin que Platon a ramené de Sicile, et encore les paroles vigoureuses et hardies d'Eudoxos, tu aurais compris combien diverses et opposées sont les vérités qui peuvent éclore dans l'âme des philosophes ; tu saurais avec quelle force et quel saisissant relief elles se présentent devant ceux qui les écoutent quand ceux-là qui les affir-

ment s'appellent Aglaophamos, Eudoxos ou Platon! La sagesse, vois-tu, ma chère enfant, n'est pas de repousser orgueilleusement les idées de nos adversaires. C'est une sottise que de prétendre à l'infaillibilité. Il faut comprendre les opinions des autres et les accepter en esprit. Gela nous permet d'étendre notre vie intellectuelle, et nos adversaires deviennent nos amis. Nous aimons leur génie, dont nous proclamons la beauté, et nous ne voulons plus être envieux. Plus de disputes, plus de haines, plus de mépris pour ceux qui pensent autrement que nous, mais seulement des discussions souriantes où les idées se croisent, s'opposent, se font valoir par leurs oppositions. C'est la sagesse, Aréta, c'est ma sagesse. On me méprise à Athènes, on m'appelle sophiste, je suis un citoyen que les magistrats, amis de l'ordre, feraient bien d'exiler de la cité. Voilà ce que l'on dit, Aréta; personne ne veut comprendre que mon âme ingénue est celle d'un enfant qui s'amuse au jeu des idées, de tous les jeux le plus innocent et le plus beau. On ne pardonne pas à Kalliklès d'être un sage.

ARÉTA

Un sage! Platon dirait peut-être, ô Kalliklès, que tune peux être un sage qu'à cette condition que la sagesse n'existe pas.

KALLIKLÈS

C'est de la sagesse de Kalliklès qu'il s'agit, non pas de celle de Platon, ma chère enfant. Ton père avait coutume de dire qu'un homme avisé accommodait à soi les choses afin d'en tirer le parti le meilleur : cette maxime me plaît quoiqu'elle ne représente pas, à mon sens, la sagesse tout

entière. Il n'est pas toujours aisé d'accommoder les choses à son âme. Je préfère rester moi-même en présence des choses qui passent et trouver ma joie à les regarder passer. 11 n'est pas de spectacle plus attrayant pour un fils d'Àthéna, et la vie de Thomme, considérée du point de vue le plus élevé où la pensée puisse atteindre, n'est qu'un spectacle. Nous sommes sur la terre non pas pour y jouer un rôle sérieux, comme le prétendent orgueilleusement les philosophes, mais simplement pour y jouer comme jouent les enfants au sortir de l'école.

ARÉTA

Mais il se peut, ami très cher, que le spectacle nous attriste.

KALLIKLÈS

Comment pourrait-il nous attrister, Aréta, si nous savons que le spectacle n'est qu'un jeu. Il n'est pas autre chose pour moi; de là ma bonne humeur constante et ma gaieté. La vue des choses et des idées qui passent m'a aidé à supporter les prétendues misères de la vie. Si les douleurs ont atteint mon corps, elles n'ont jamais, du moins, attaqué mon âme, dont la seule préoccupation est de jouer. Les philosophes ne me pardonnent pas d'être gai. On ne peut être philosophe si l'on n'a pas, comme Antisthénès, le visage morose, ou si l'on ne cherche pas, comme l'exige Platon, un but sérieux à la vie. 11 ne suffit pas de vivre sa vie, il faut se demander à quoi cela sert de vivre. Et comme ils ne trouvent pas toujours une réponse qui les contente à cette question indiscrète que leur pose leur âme, on les voit errer par les rues d'Athènes, avec un visage pâle et un air lugubre. L. Phat. — Vart et la beauté. 6

Mais si tu les interroges sur la doctrine de Kalliklès, ils te diront : celui-là n'est pas philosophe, puisqu'il est gai. Kurios lui-même, il était encore mon disciple, me demandait, un jour sans doute où son âme était triste, les raisons de ma gaieté : « Vois, disait-il, notre corps est accablé de douleurs et notre âme vit souvent dans Tangoisse. Nous ne savons ni pourquoi nous sommes, ni quelle peut être Futilité des choses que nous faisons en ce monde; il semble que nous soyons le jouet de toutes sortes d'illusions, comme si les dieux nous avaient condamnés en naissante jouer, pendant notre vie, un jeu de dupes. Il n'y a qu'une chose dont nous ne pouvons douter, c'est la souJQTrance. Elle sait nous frapper par des arguments invincibles. Cependant, tu es gai, maître, tu ne cesses pas de sourire. »

Je ne vois pas, lui répondis-je, qu'il soit nécessaire de s'attrister. Je préfère le sourire aux larmes. Tu seras gai, toi aussi, le jour où tu comprendras que les apparences ne sont que des illusions. Dès lors, elles ne se joueront plus de ton âme; au contraire, elles deviendront pour elle un jouet précieux, continuellement renouvelé. Est-il rien de plus amusant que de regarder les choses qui passent? Quand Eudoxos réfute les arguments de Platon sur Timmortalité de l'âme, mon âme est en joie; quand Aglaophamos se propose de faire mourir tous les hommes qui refuseront d'obéir aux ordres qu'il leur impose au nom de son dieu, j'assiste à un spectacle inattendu, et d'autant plus intéressant, et je remercie les dieux d'avoir créé des âmes capables de forger de telles chimères. Autant de penseurs, Aréta, autant de miroirs de l'univers. Je n'ai qu'un regret, c'est que les penseurs soient si rares. Je sais bien qu'on prétend que les

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systèmes qui ont le plus de partisans sont, plus que les autres, rapprochés de la Vérité. Cela prouve simplement qu'il est des âmes crédules auxquelles imppse davantage le génie de tel philosophe. Elles ne sont pas persuadées, elles sont vaincues ; si elles avaient été plus elles-mêmes, indépendantes et fières de leurs pensées propres, elles n'auraient jamais consenti à se laisser séduire par les arguments de Sokratès ou de Platon. C'est contre ces philosophes que mon humeur s'élève; je veux des esprits indépendants, je veux apprendre aux âmes à secouer le joug des philosophies. Je ne reconnais pour l'âme qu'une maîtresse adorable et qu'il faut suivre, à laquelle nous devons tous un culte, c'est la Beauté. Égayons notre âme de toutes les images qui passent, et d'où qu'elles viennent, que ce soit la nature qui les suscite à nos yeux, ou le génie des philosophes; suivons-les, dans ces jeux divers où elles se complaisent, d'un esprit curieux, mais réservons notre amour pour les plus belles, pour celles que les artistes, ce» divins forgeurs d'illusions aimables, assemblent avec soin en vue de nous procurer la joie! L'Art est l'unique ouvrier du bonheur des hommes. Chanter la Beauté, la présenter aux hommes sous tous ses aspects, c'est jouir de la Beauté, c'est vivre d'une vie vraiment heureuse et libre.

ARÉTA

Penserais-tu, ami très cher, que beaucoup d'hommes sont en état d'aimer la Beauté comme il convient et de lui vouer un culte ?

KAILIKLÈS

Ils sont très peu, par Zeus-Père, même dans la Hellas,

Qu'importe leur petit nombre? On ne doit se préoccuper que des Eupatrides et des Aristes ; ceux-là seuls sont des hommes et vivent ; les autres, la foule stupide, gorgée de viandes et alourdie de vin épais, ne vit pas, fille d'Aristippos, elle végète : il faut la laisser aux plaisirs qui la séduisent. Le charme de la Beauté tient essentiellement à ce que quelques hommes seulement peuvent Tapprécier et en jouir. Ce sont les mêmes, Aréta, qui se plaisent à observer le vol capricieux des nuages dans les vastes plaines de FÉther. As-tu jamais observé les nuages, fille d'Aristippos ?

ARÉTA

Jamais, Kalliklès. J'ignorais, jusqu'à ce jour, qu'il existât une science des nuages.

KALLIKLÈS

Ce n'est pas une science, c'est un art, analogue à l'art des aruspices, mais plus sûr. Les aruspices prédisent l'avenir en interprétant le vol des oiseaux : ils ne se trompent pas toujours. La Pythie, à moitié suffoquée par les vapeurs lourdes qui s'élèvent de son antre, profère quelques sons rauques, auxquels ceux qui l'écoutent finissent par trouver un sens; mais l'homme qui se plaît à interroger les nuages ne s'inquiète nullement de ce que l'avenir lui réserve. L'avenir sera ce qu'il sera; il ne faut pas que l'orgueil humain, comme le disait hier l'hôte de Platon, se dresse, en face de la toute-puissance des dieux, dans l'espoir de leur dérober leurs secrets. Par contre, le passé nous appartient en propre. Si nous savons nous représenter et traduire à notre âme les spectacles divers que forment dans le ciel les nuages assem-

blés, nous le verrons aussitôt, ce passé, ressusciter et revivre sous la forme d'images très belles. On dirait que l'im- /mense éther, par la volonté des dieux, est devenu le miroir de la terre.

Aréta, ma très belle, Platon est heureux quand ses disciples le nomment le père des Idées. C'est peut-être parce que, s'il faut l'en croire, le père des Idées, c'est le Bien. Un jour, on donnera à Kalliklès le nom d' Assembleur de nuages^

Mais ce nom, Kalliklès, appartient en propre à Zeus-Père, roi des dieux.

KALLIKLÈS

Il appartiendra aussi à Kalliklès, ma chère enfant, le jour où les hommes voudront le louer comme il le mérite.

Autrefois, au temps de ma jeunesse, il m'arrivaitde monter, avant que ne tombât la nuit, les degrés de l'Akropolis. Là, commodément assis aux pieds de la statue d'Athéna, les yeux tournés vers le couchant, je contemplais le ciel. Quel spectacle I Hélios, le grand enchanteur, fait les frais de la fête ! Diversement colorés, les nuages glissent, les uns lentement et avec majestéj d'autres plus rapides. Ils se mêlent librement, s'entrecroisent, se déforment et se transforment sans cesse, uniquement préoccupés, semblet-il, de jouer, devant les dieux qui les observent, l'histoire si variée et si changeante des actions humaines.

C'est d'abord, à l'horizon, un point incandescent d'un rouge vif : la torche allume l'incendie. Peu à peu, l'incendie gagne et se propage : le ciel tout entier est embrasé. Regarde

avec attention, Aréta, avec une attention dont rien ne pourra te distraire, ni les rumeurs de la ville, ni les désirs qui s'insinuent dans le cœur des jeunes filles; regarde, et tes yeux recevront leur récompense. Tu verras des tours et des remparts qui s'écroulent, des guerriers éperdus cherchant vainement à fuir; la flamme ne tarde pas à les saisir, ils sont enveloppés, ils disparaissent dans le gouffre de feu ! Tu as devant les yeux les ruines d'Ilion I

Le lendemain, le spectacle change, et le décor. Il est autre, il n'est pas moins beau. Examine ce gros nuage qui se déplace lentement. N'est-il pas vrai que tu as devant les yeux l'île de Salamine? Comment pourrais-tu en douter? Les dieux l'ont dessinée très exactement, pour que tu puisses plus facilement la reconnaître. Tu pourrais désigner, les uns après les autres, tous ses promontoires et tous ses golfes. Au-dessus de la grande île, le golfe d'Eleusis pénèlre^ profondément dans les terres; à gauche s'étend le golfe de Mégare. Regarde avec plus d'attention encore s'il est possible. Qu'est-ce donc que tous ces points blancs mobiles rangés des deux côtés du détroit? Ce sont des trirèmes évidemment, ne vois-tu pas que ce sont des trirèmes? Celles qui sont au-dessous, qui entourent l'île de Psyttalia et qui s'étendent au loin dans la mer jusqu'à l'entrée du port du Pirèe, ce sont les vaisseaux plats et lourds des Perses; au Nord sont les nôtres. Admirablement rangés en ordre de combat, ils attendent, immobiles. Us sont moins nombreux mais plus légers et, sans doute, plus rapides. La bataille esrt engagée. Obéissant aux bras nerveux des rameurs, les trirèmes agiles, comme des coursiers qui se cabrent, s'élancent sur les flots. Quel spectacle ! Vois, les navires s'abordent,

Us semblent se ruer les uns sur les autres, ils se pénètrent ; si nos oreilles pouvaient entendre, ainsi que nos yeux peuvent voir, les cris des blessés arriveraient jusqu'à nous et le heurt des vaisseaux qui coulent, fracassés, dans la mer profonde. Victoire! la flotte ennemie s'enfuit dispersée. Alhéna, la déesse guerrière, a protégé ses fils : le ^olfe de Salamine est Touge de sang I

Cotoment te décrire, Aréta, tous les spectacles qu'il m'a été donné de contempler quand j'étudiais le jeu des nuages? J'ai assisté au combat de Méléagros contre les Kurètes, j'ai vu les courses de char ordonnées par Danaos pour le mariage de ses filles, j'ai vu Égistès et Klytemnestra frappés par Orestès; j'ai vu, vivantes sous mes yeux, les phases diverses de l'histoire du passé, dans tous ses actes importants, jouées dans le ciel profond par des nuages qui se poursuivent, se choquent et se dispersent aussitôt, cédant la place à d'autres qui viennent, de l'extrême horizon, comme d'obéissants acteurs chargés par les dieux de représenter un nouveau dranae 1

Si nous redescendions sur la terre, ami très cher; ne crainstu pas qu'il n'y ait quelque danger pour nous à nous élever si haut ?

KALLIKLÈS

Aucun danger, Aréla; d'ailleurs nous n'avons pas quitté le sol. Les pensées des hommes et les actions qui en résultent n'ont pas plus de consistance ni de réalité que les beaux nuages dorés par Hélios qui s'assemblent un moment dans les plaines de l'Éther. C'est en vain que les philosophes

s'appliquent à chercher le stable sous Tinstable, sous ce qui change ce qui ne change pas. S'ils étaient capables de réfléchir à autre chose qu'à la belle ordonnance de leur doctrine, ils verraient, sans nul doute, combien leurs pauvres arrangements de mots reflètent incomplètement la Grande Nature toujours si complexe et si diverse. Mais ils ont des yeux et ne savent pas regarder, persuadés qu'ils sont qu'ils tiennent dans leurs mains la vérité captive. Quelle folie I La Nature se rit de vos efforts, ô sages I Cet ordre et cette harmonie que vous voulez lui imposer vous appartiennent en propre. Votre génie ne fera pas que les nuages ne flottent dans le ciel. La Nature est variée, toujours différente d'ellemême, elle est libre; ne cherchez pas à la soumettre. Cette variété est un amusement pour les yeux, amusez vos yeux en la contemplant. Si, parmi les faotômes qui passent, il en est qui soient une fidèle image de la beauté que vous aimez, saisissez-les au passage, fixez-les, si les dieux vous ont donné le génie créateur, dans le marbre ou dans l'airain, en des strophes ailées ou dans un beau discours. Que les autres s'évanouissent à jamais. Où vont-ils? Vont-ils quelque part? Nous n'en savons rien, nous ne pourrons jamais le savoir. C'est aux dieux qu'il appartient de conduire les choses, et non pas aux hommes. C'est pure sottise que de se quereller au nom d'une vérité que l'on cherche et qui nous leurre toujours. Que nous importe la vérité éternelle? Il est^des vérités qui durent un siècle, d'autres quelques années seulement. Je ne veux pas d'une vérité qui durerait plus que moi. Pourquoi cette prétention de savoir de science certaine ? Nous ne savons jamais qu'à demi, nous ne comprenons jamais qu'à demi. Serions-nous

plus heureux si nous connaissions les raisons des choses, j'en doute. Chacune des vérités d'expérience qu'il a été donné à mon intelligence de constater a été suivie pour mon âme d'une déception.

Il y a des jours où je ne suis pas éloigné de penser que la Nature, si vieille pourtant, est encore en voie de formation. Peut-être a-t-elle un dessein caché et, comme l'affirme Platon, travaille-t-elle en vue d'une fin? Elle semble s'agiter au hasard comme si elle cherchait à s'engager dans une voie difficile. On dirait qu'elle aspire à être de plus en plus. Mais chacun des éléments travaille pour sa propre fin, non en vue de l'harmonie de l'ensemble. Ce n'est pas un ordre qui résulte de cet effort incessant, mais un désordre. Chacun pour soi I De tous côtés poussent des branches gourmandes, au hasard ! Que sortira-t-il de ce prodigieux labeur? Sera-ce le cosmos chanté par les poètes, sera-ce la raison ? Il est permis de le rêver, et moi aussi j'ai fait ce rêve; mais qui oserait prendre un tel rêve pour la réalité ? Peut-être que la terre sera morte avant d'avoir conquis la sagesse !

Nous sommes les fils de la grande Nature, Aréta; nous aussi nous nous agitons en vain et nous cherchons en vain notre voie. Par nos désirs insensés, par nos pensées incohérentes, par nos actes, tantôt commandés par une raison imbécile et ignorante de ses règles, par des passions qui nous mènent, alors que nous imaginons avec orgueil qu'il dépend de nous de les maîtriser, enfin par toutes les activités de notre âme, nous contribuons au désordre universel, et nous nous rendons malheureux à la recherche d'une harmonie qui n'existe peut-être nulle part. Nous sommes, Aréta, les bourreaux de notre

âme. Les dieux pourtant nous Font donnée, non pas pour que nous cherchions à dérober leurs secrets, mais pour jouir du spectacle des choses, qui nous content de si belles fables, et encore, afin de rendre à la Beauté, que ce soit celle que nous présente la Nature, ou celle que les arts ont créée, le culte qui lui est dû.

ARÉTA

Il n'est pas sans doute interdit à l'homme d'amuser son âme à la contemplation des nuages qui se poursuivent dans le ciel. Je veux encore qu il rende un culte à la Beauté, s'il est vrai, comme tu l'affirmes, que la Beauté mérite d'être aimée. Mais sommes-nous sur la terre uniquement pour conquérir la Beauté, ou pour amuser notre âme? J'en doute, ami très cher. Que serait la vie de nos cités, si tous les ^^^ citoyens voulaient être appelés de ce nom d'Assembleur de

P.' nuages que tu disputais tout à l'heure au père des dieux?

p'-. Les artisans, eux aussi, sont des hommes, et les laboureurs.

^\ Le rôle qu'ils jouent me paraît utile; peut-être n'est-il pas

^'■- moins beau que le rôle de l'artiste ou du philosophe? Je

»*/ crains que tu ne les dédaignes plus qu'il ne convient, ô Kal-

C liklès.

f; ■ KALLIKLÈS

J.> Je ne les méprise pas, fille d'Aristippos; je ne suis pas de

i?^ ceux qui prennent plaisir à leurs souffrances. Si j'étais le

^ maître à Athènes, j'appliquerais tous mes soins à les rendre

^> heureux. Leur rôle est utile; je leur ai de la reconnaissance

^' de ce qu'ils font à ma place une besogne que je ne voudrais

pas faire. Mais leur âme vulgaire est amie des plaisirs vulgaires; elle ne sait pas s'élever jusqu'à la contemplation de

ifc

ce qui est beau. Les dieux ont voulu, ma chère enfant, qu'il existât, sur la terre, des serviteurs et des maîtres. Aux esclaves il appartient d'obéir, aux maîtres de commander.

ARÉTA

Es-tu bien sûr, Kalliklès, que les esclaves n'ont pas une âme? Ne sont-ils pas, comme nous, capables de sentir, de penser, de vouloir, d'aimer ou de haïr?

KALLIKLÈS

Sans doute, ma chère enfant; mais prends garde, je te prie, que leurs goûts ne sont pas les nôtres : ils n'aiment pas ce que nous aimons. De tous les esclaves de l'Attique, Damon est peut-être le seul qui s'intéresse au jeu des idées. Les autres obéissent toutes les fois qu'ils ne peuvent pas ne pas obéir: ils sont menteurs, paresseux et ivrognes, au demeurant moins malheureux que la plupart des philosophes qui poursuivent le bonheur. Ils ne méritent d'être plaints que si des maîtres cruels leur imposent des labeurs au-dessus de leurs forces.

Il n'y a pas, d'ailleurs, que les esclaves, Aréta, qui ne vivent pas de la vie supérieure. Combien d'hommes, parmi les citoyens, ne savent même pas s'ils ont une âme. Ils vont, chargés d'honneurs parfois; magistrats du stratèges, ils remplissent, par habitude, leurs fonctions, vivent sans s'en apercevoir, et finissent par mourir sans s'être jamais demandé pourquoi ils ont vécu. Penses-tu qu'il existe beaucoup d'hommes, dans la Hellas ou chez les barbares, qui aient une idée à peu près exacte de la doctrine de Platon? Peut-être sont-ils cent? peut-être cinquante? C'est que,

fille d'Aristippos, Timmense majorité des hommes ne s'inquiète pas de tous ces grands problèmes que les philosophes agitent. Les pensées d'un Platon ou d'un Antisthénès n'arrivent pas jusqu'à leur âme. Ils vivent au jour le jour, ils se plient à des coutumes, à des usages ; ils font, comme des machines, ce qu'on leur a appris à faire. Ce sont toujours les mêmes mots, les mêmes gestes, les mêmes attitudes qui leur imposent et qui les gouvernent. Au moment de mourir, ils ne savent pas encore pourquoi ils ont vécu. Des désirs les poussent tantôt, ou des instincts. Ce sont encore des sentiments et des passions dont ils ne connaissent pas l'origine, qui les entraînent; parfois des idées qu'ils ne peuvent comprendre. Ils vont, faisant leur besogne comme des acteurs appelés à jouer leur rôle dans un drame dont le plan, l'intrigue et le dénouement resteraient hors de leur portée. Semblables à ces nuages dont je parlais, qui glissent dans les plaines de l'Éther, ils forment des assemblages, s'agitent un moment, puis s'évanouissent. D'autres les remplacent; il faut qu'il y ait toujours des personnages en scène, afin d'amuser l'âme curieuse des Immortels.

Tout n'est qu'illusion, sur la terre, et que prestiges. Prendre la vie au sérieux, vouer un culte à la justice, ainsi que le recommande Platon dans ses discours ou dans ses livres, c'est vouloir être dupe. Je ne veux pas, je ne veux plus être dupe. Combien je regrette, Aréta, les belles années de ma jeunesse! Je les ai si sottement employées à méditer les enseignements des prêtres et les systèmes des philosophes. On m'avait dit : tu mépriseras les joies du monde, et, naïvement, je les méprisais. On m'avait dit : l'amour est, de toutes les maladies de l'âme, la plus funeste, et je

me gardais de lever les yeux sur une courtisane ou sur un éphèbe. Que de tenaps perdu dans le commerce des prêtres ou des philosophes! Mais le passé est irrévocable et mes regrets sont vains. Maintenant, je ne sais plus qu'amuser mon âme au spectacle des choses et des hommes. J'aime toujours, la Beauté, mais je n'ai plus de courage pour la conquérir. Hélas ! la Beauté se détourne et s'enfuit à l'approche du vieux Kalliklès!

Par tous les dieux 1 qu'as-tu, fille d'Arislippos? Tu serres les lèvres, tu fais des efforts pour ne pas rire. Mon attitude serait-elle risible, ou mes paroles? Voici maintenant que ton rire éclate. Sais-tu que tu es encore plus belle quand tu ris?

ARÉTA

Je ne devrais pas, je ne voudrais pas rire; c'est malgré moi que je ris.

KALLIKLÈS

Je ne t'adresse aucun reproche. Ris, ma chère enfant. Vois! ton rire fait sourire Platon, et je crois, dieux bons, qu'Antisthénès lui-môme sourit. Zeus-Père m'est témoin que, jusqu'à ce jour, je ne l'avais vu sourire. Voici que ton rire gagne les disciples de Platon, tout le monde rit ou sourit, Éros lui-même est souriant, moi seul je ne ris pas. Je rirais peut-être, Aréta, si je savais pourquoi tu ris.

ARÉTA

Pardonne-moi, ami très cher; je suis maintenant honteuse d'avoir ri.

KALLTKLÈS

Pourquoi serais-tu honteuse, ma chère 'enfant? Tu es

jeane, tu es belle et tu ris : ce sont, n' est-il pas vrai, les regrets du vieux Kalliklès qui te font rire? Quoi de plus naturel? Plus tard, quand tes cheveux commenceront à blanchir, tu regretteras peut-être aussi d'avoir maladroite ment laissé s'échapper les joies que t'offrait la vie ; ta main, aisément, aurait pu les atteindre, mais elles s'en sont allées pour ne plus revenir.

ARÉTA

Serais-tu irrité contre moi, ami très cher?

KALLIKLÈS

Irrité! Ai-je donc le visage d'un homme irrité? Mon âme est joyeuse comme de coutume. Elle voudrait t'adresser une prière.

ARÉTA

Une prière?

KALLIKLÈS

Oui, une prière que tu exaucerai, fille d"'Aristippos, parce que tu es belle entre toutes les femmes. N'interdis pas aux vieillards, le vieux Kalliklès t'en supplie, d'aimer la Beauté. Seuls peut-être ils l'apprécient à sa valeur, comme le don le plus précieux que les Immortels puissent faire aux hommes : ils savent aimer avec bonté. Le' culte que j'ai voué à la Beauté est toute ma philosophie, Aréta, et toute ma sagesse. Il est des jours où je me persuade que la Grande Nature ne travaille qu'afîn de réaliser la Beauté; il est vrai qu'elle ne s'en doute pas. Et je me dis alors que, le plus de chances que l'homme puisse avoir de résoudre le problème de la vie, c'est d'aimer la Beauté 1 II me semble

qu'en aimant tout ce qui est beau, l'homme suit à la fois la

Nature et sa nature. Nous cherchons tous le bonheur et la

joie, la paix de l'âme, et nous ne les trouvons jamais que

dans la contemplation du bçau. Tout le reste n'est rien : ce

sont des funtômes qui passent et qui s'évanouissent après

avoir amusé un moment les yeux de ceux qui, souriants,

les regardent passer. C'est pour cette raison que je combats

de toutes mes forces les arguments de Platon et que je

prends la défense des artistes. Les joies qui nous viennent

de l'Art agrandissent notre âme. Elles la délivrent de ces

sentiments communs ou bas, féroces quelquefois, qui

accompagnent le plus souvent l'amour des richesses ou ' "p

l'orgueil de commander aux hommes. Celui qui crée de la -M

beauté n'a que du dédain pour tout ce qui n'est pas la '|

Beauté. C'est dans le commerce des artistes, Aréta, que j'ai |

appris à aimer la vie, qui est encore belle à vivre, même ;;|

pour les vieillards, tant que leur cœur reste jeune et qu'ils ç|

savent aimer. . t|

ARÉTA ./^*^

Aimer la Beauté ! Mais quelle beauté, ami très cher, con- •:!

vient-il d'aimer de préférence? La beauté d'un poème n'est ^?

pas la beauté d'un temple, ni la beauté d'un temple n'est " ^^

comparable à cette beauté de la fenmie que tu regrettes de , ^^

ne plus pouvoir conquérir. A ne considérer que la beauté -^

des femmes, oserais-tu dire que la grâce nonchalante des £

Milésiennes qui séduit les fils d'Hellen ne diffère pas de la 'A beaulé sévère de ces filles de Péloponèse, dont mon père a si souvent loué la noblesse des altitudes et la fierté du regard ? D'autres femmes, en d'autres contrées, sont belles

sans doule, mais autrement. Qu'est-ce donc que la Beauté, ô Kalliklès? En exisle-t-il une seule espèce, ou plusieurs? Et encore : la beauté créée par la nalure est-elle cette même beauté que la fantaisie des artistes se plaît à nous représenter? Autant de problèmes, autant de difficultés! Le Discours les résoudra, je l'espère; sinon comment pourrait-il prétendre à persuader notre âme? Je voudrais savoir ce qu'est la Beauté, ami, avant de lui faire don démon amour.

KALLIKLÈS

Tu voudrais savoir, mais s'il n'est pas possible de savoir, comment pourras-tu savoir? Tu me demandes de te définir la Beauté comme si la Beauté pouvait être définie. Il est inutile de connaître la Beauté, fille d'Arislippos, pour l'aimer, et il suffit de l'aimer pour être heureux.

Définir la Beauté! Mais tu n'as pas réfléchi sans doute, au moment où tu opposais au Discours cette difficulté, qu'elle était de celles où ne peut atteindre le génie des hommes. Les dieux eux-mêmes. Are la* seraient impuissants à définir la Beauté. Ne souris pas, ne t'imagine pas que je plaisante. Ni Hermès le subtil, ni la sage Athéna ne sauraient te donner les raisons de la Beauté. Je sais bien que Platon ne manquerait pas de te démontrer que la Beauté est, comme la Vérité, fille de la Justice, et que seule la Beauté vraie et juste mérite notre amour. Je suis moins habile que Platon. Quel que soit mon désir de te persuader, je ne puis pas, après avoir dit que la Vérité et la Justice n'existent pas, te démontrer, maintenant, que la Beauté existe, et qu'elle est vraie, et qu'elle est selon la Justice. Je n'aime pas à me contredire dans la même journée.

LE UÊVE DE KALLIKLÈS 97

Peut-être serais-je en droit de te reprocher de n'avoir pas prêté au Discours toute Tattention qu'il mérite ?

ARÉTA

Ce reproche serait injuste, ô Kalliklès! j'ai suivi le Discours d'une âme attentive.

KALLIKLÈS

Prends garde I Le Discours n'affirmait-il pas, il n'y a qu'un moment, que toutes les choses, sur la terre, ne sont qu'illusions et que prestiges?

ARÉTA

Certes, ami très cher, et cette parole est hardie.

KALLIKLÈS

Examine-la de nouveau, je t'en prie, ma chère enfant, avec une bienveillante curiosité.

Après avoir démontré que tout n'est qu'illusions et que prestiges, le Discours n'est-il pas obligé de reconnaître que la Beauté elle même est illusoire?

ARÉTA

. Sans doute, Kalliklès. Mais comment pourrons-nous aimer la Beauté si elle n'existe pas?

C'est ici que le vieux Kalliklès réclame pour le Discours toute Tattention d'Aréta, la sage fille d'Aristippos. Je n'ai pas dit que la Beauté n'existait pas, j'ai dît qu'elle était L. Pbat. — y art et la beauté. 7

illusoire. Les illusions belles existent, du moins pour ceux qui les admirent, qui les contemplent et qui les aiment. Le cœur de Thomme est la mesure du beau, de même que son esprit est la mesure du vrai. Souviens-toi de ces nuages, dont je parlais naguère, qu'Hélios éclaire, en automne, avant que la nuit n'envahisse la terre. Ils s'assemblent capricieusement dans les vastes plaines de l'Éther, se poursuivent, se mêlent et disparaissent. Il en est de même de tout ce qui est. Les choses sont des apparences qui s'agitent un instant devant nos yeux et qui passent. Parmi ces images variées à rinfmi, les unes plus que les autres savent séduire le cœur de ceux qui les regardent passer. Les âmes des hommes sont diverses, diverses aussi les beautés qu'ils poursuivent et qu'ils aiment. A vrai dire, la Beauté n'est pas, mais des beautés existent : la beauté qui séduit l'âme de Platon n'est pas toujours celle qui séduira l'âme de Kalliklès. Platon dira sans doute que la vieille courtisane Archéanassa est belle malgré ses rides, et Platon dira vrai : son cœur est le seul juge de la beauté d' Archéanassa.

PLATON

Il me semble inutile, ami très cher...

KALLIKLÈS

De grâce, Platon, médite en silence, je te prie, les reproches que tu veux sans doute adresser au Discours. N'oublie pas que tu as fait abandon de tes droits de chorège. (à Aréia,) La plupart des hommes, ma chère enfant, ne savent reconnaître qu'une seule espèce de beauté : celle qui les a une première fois séduits. Ils dédaignent tout^ les

r^ RÊVE DE KALLTKLÈS 99

autres et se privent ainsi d'un grand nombre de joies. Leur âme est étroite. L'âme de l'artiste, au contraire, est vaste. Elle admire toutes les beautés, elle les aime tour à tour. Un artiste ne te dira sans doute pas pourquoi telle chose est belle, ou tel cheval, ou tel homme, mais son âme est émue en présence de toutes les beautés, quelles qu'elles soient, qui s'offrent à ses regards. Son âme jouit à la fois de la beauté du poème et de la beauté du temple, de la beauté d'un paysage et de la beauté de la courtisane qui passe. Son âme vit dans un enchantement continuel. Quand elle ne crée pas de la beauté, elle est ravie par toutes les beautés que la Nature lui présente. Bien plus, poussée par un secret instinct, elle va au-devant de la Beauté. Elle est, pour ainsi parler, toujours en quête d'une beauté nouvelle, d'autant plus séduisante qu'elle différera davantage de ces beautés qu'il lui a été jusqu'alors donné de contempler. Elle apprécie, tour à tour, la grâce endormie des Milésiennes, les nobles attitudes des filles du Péloponèse et encore l'élégance de ces vierges pâles de la Thrace, dont les yeux ont la couleur des mers. Mais les femmes sont rares, qui réalisent pleinement leur beauté propre. Tu es de ce nombre, Aréta, les dieux t'ont fait don de la beauté' souveraine, et les vieillards s'inclinent à ton passage, disant : elle' est belle comme Athéna, la vierge guerrière qui protège la cité. D'autres, les unes un peu plus, les autres moins, approchent de leur type de beauté. Agathona, qui fut mon amie, a toujours eu la taille épaisse, mais ses yeux sont grands et profonds comme ceux d'Héra, épouse de Zeus. D autres, les plus nombreuses, hélas I s'en éloignent tout à fait; et, si je parlais de la beauté des hommes, je serais obligé d'avouer que

Kalliklès n'est pas beau. Je le regrette, mais je n'y puis rien. Ainsi Font décidé sans doute les Immortels!

ARÉTA

Kalliklès, lu dois aux Immortels une reconnaissance infinie. S'ils t'ont refusé la beauté du corps, ils t'ont donné, ce qui est préférable et plus rare, une âme joyeuse de vivre. Je comprends que les Athéniens aiment ton esprit souriant et gai. Mais cet esprit embrasse tant de vérités à la fois qu'il ne sait pas en choisir une, afin de l'isoler et de l'aimer d'un amour exclusif. Toutes lui semblent belles et dignes de son choix. Tu es amoureux de toutes ces apparences que ton art subtil, ô magicien, enchanteur, assembleur de nuages! comme tu le nommes toi-même, suscite tour à tour. Ton discours joue avec la variété des phénomènes, il est séduisant à l'égal de toutes ces beautés qu'il réfléchit; mais ces beautés sont illusoires! S'il m'élonne toujours, si je l'admire quelquefois, je ne puis pas dire, ô Kalliklès, qu'il ait encore persuadé mon cœur.

KALLIKLÈS

L'étonnement, Aréta, est le commencement de la sagesse. Je ne sais si ce sont des reproches ou des éloges que tu as voulu m'adresser, mais je crains que lu ne subisses encore, quoique tu t'en défendes, le charme de l'enseignement de Platon, il est, lui aussi, plus que moi peut-être, un enchanteur. Et ses enchantements, autrefois, quand tu n'étais qu'une enfant, ont séduit ton âme.

ARÉTA

Mais je ne suis plus une enfant, ami très cher.

RALLIKLÈS

Tu es une femme, fille d'Aristippos, une jeune femme. Platon l'a affirmé que l'harmonie des formes et la proportion des lignes étaient la raison de la beauté des corps, et aussi qu'une âme belle se reconnaissait à ce qu'elle était amoureuse de la Vérité et de la Justice; et ton cœur a été persuadé. Il l'a démontré que sa doctrine était belle et tu as aimé sa doctrine. S'il t'avait dit que le temple d'Aphrodita qui se dresse sur les hauteurs de Korinthe était le plus beau des temples, tu aurais préféré le temple d'Aphrodita au Parthénon. Quand il a proclamé que le plus beau des éphèbes était Aster, et qu'il voudrait être le Ciel afin de pouvoir le regarder avec autant d'yeux qu'il y a d'étoiles, n'as-tu pas déclaré, avec tous les disciples, que le fils d'Ariston ne se trompait jamais? Moi je viens délivrer ton âme et je te dis : suis l'exemple de Kalliklès, il ne s'est jamais incliné devant l'autorité d'un philosophe, ce philosophe fût-il Platon. Il ne s'incline même pas devant l'autorité de Kalliklès, parce qu'il ne s'en fait pas accroire sur l'infaillibilité de [Kalliklès; son âme ne prétend pas s'imposer aux choses; elle les poursuit et joue avec elles. Elles sont changeantes, elles coulent sans cesse, comme disait le vieil HérakleYtos ; pourquoi l'âme de Kalliklès ne coulerait-elle pas elle aussi?

Les philosophes, Aréta, sont les plus redoutables des tyrans. 11 ne leur suffit pas de vouloir régenter les âmes des hommes, ils voudraient encore se soumettre la Nature et lui imposer des lois. Mais la Grande Nature se rit de tous [les systèmes : elle ne sait pas obéir. Les prétendus sages nous la représentent à travers leur sagesse] comme un cosmos

ordonné par les dieux. Ces sages ont la vue courte. Artiste inconsciente, la Nature crée au hasard, quelquefois des œuvres qui méritent notre admiration, quelquefois des monstres, le plus souvent des choses communes. On dirait qu*elle cherche péniblement sa voie à tâtons comme font les aveugles. Peut-être a-t-elle le désir obscur de s'élever à la Beauté? Mais nous n'en savons rien ; nous ne connaissons pa^ sa vie intérieure, il est probable qu'elle même ne la connaît pas. Je Tai étudiée longtemps, j'ai suivi curieusement ses formes changeantes; je ne crois pas qu'elle existe. Elle se transforme, elle devient; peut-être est-elle en voie de se faire? mais, tant qu'elle ne se sera pas réalisée complulement, elle ne sera pour nous, ses fils, que la mère illusoire de toutes les illusions. Tu vis, Aréta, tu t'agites et tu parles, tu ris; tu adresses même des reproches au vieux Kalliklôs et, consciente de tes pensées et de tes actes, tu te dis orgueilleusement : J'existe, je suis belle, peut-être ajoutes-tu : je suis sage? Ton existence est celle des nuages qui passent, ta beauté résistera quelques années à peine, puis les rides viendront et la vieillesse, enfin la mort! Ouant à ta sagesse, elle consiste à prendre pour des réalités toutes ces illusions de la vie, et c'est là ce qui empêche ton âme dYlre heureuse. Pauvre sagesse! Tu n'es qu'une œuvre d'art, fille d'Aristippos, très rare et très belle sans doute, mais dont la beauté durera moins que celle de la statue d'Éros qui se dresse devant nous. Le chef-d'œuvre de Praxitélès traversera les siècles; les races à venir, à leur tour, se laisseront séduire par le sourire moqueur de l'éphèbe divin, et cependant il ne restera plus rien de la belle et sage Arétal Qu'as-tu, ma chère enfant? tes lèvres sont serrées, on

dirait que tu boudes. Se pourrait-il que mes paroles Valent offensé? Réponds-moi, je te prie.

ARÉTA

A quoi bon te répondre; si je ne réponds pas que ton discours a persuadé mon âme, tu m'accuseras encore d'être l'esclave de Platon. Aréta ne veut être Tesclave de personne, Kalliklès.

KALLIKLÈS

Ne vois-tu pas que tous mes efforts tendent à délivrer ton âme? Je la voudrais souriante et planant sur les choses, n'étant la dupe ni des mots, ni des raisonnements, ni des doctrines. De grâce, souris, mon enfant; ton visage est moins beau quand il ne sourit pas.

Si j'étais, ainsi que tu l'affirmais naguère, un magicien très puissant ou un enchanteur, ou encore un de ces vieux prêtres chaldéens qui suscitent des prodiges, j'ordonnerais à la Nature de comparaître devant nous. Elle prendrait tour à tour, selon les moments du Discours, tantôt la forme séduisante d'une de ces naïades aux blonds cheveux qui habitent, si nous en croyons nos poètes, les sources fraîches de l'Ilissos, tantôt l'apparence d'un satyre aux pieds de bouc, ou d'un faune hirsute ; tantôt enfin, elle aurait l'aspect effrayant d'OEgéoQ, le vieillard immense qui court sur les mers, le vieillard aux cent bras et aux cent jambes I

Et la Nature dirait : « Je suis la Terre et le Ciel, je suis encore les flots qui se brisent les uns contre les autres dans la mer profonde : je suis tout ce qui est, et pourtant je ne sais pas si je suis. Je suis tant de choses à la fois que je ne

puis me connaître. Je suis les contrées sauvages de la Thessalie, hérissées de ronces, dont les seules bêtes fauves peuplent les solitudes, et aussi cette région heureuse que Ton peut voir du haut de l'Akropolis, et qui, baignée par la douce lumière d'Hélios, forme un concert divin dont Tâme des hommes saisit rharmonie. Je suis la mère toujours féconde qui ne cesse jamais d'enfanter. Je produis tout : le beau et le laid, ce qui est commun et ce qui est rare. Je me retrouve dans le porc immonde et dans le poète sublime. Il existe une parenté entre tous les êtres et toutes les choses puisque je suis la mère de tout ce qui est. Je me renouvelle sans cesse, je n'enfante que pour détruire. Il ne faut pas m'accuser de cruauté, puisque jMgnore moi-même comment je crée et pourquoi. J'obéis sans doute à des génies très mystérieux et très puissants. Je sens continuellement sourdre en moi des poussées de vie, mes flancs tressaillent et je crée au hasard; mais je n'ai pas ce que les hommes appellent une âme. Pourtant les hommes sont mes fils et les hommes ont chacun leur âme. C'est en eux que je vis surtout, et par eux que je prends conscience de mes créations. C'est par leurs yeux que je peux me voir, par leur âme que je peux me connaître. Les visions que je prends de moimême sont si diverses, et les pensées qui s'agilent dans toutes mes âmes sont si incohérentes, que je ne puis pas dire que je me vois ou que je me connais. Peut-être un jour viendra où l'ordre et l'harmonie régneront dans les âmes des hommes? Ce jour, j'aurai une âme et je me connaîtrai. Alors, si tu m'interroges, Kalliklès, je te dirai qui je suis; pour le moment je ne suis pas, je deviens. Je soupçonne que ceux-là se trompent qui me prêtent toutes sortes d'idées que je ne

puis avoir et de projets que j'ignore : il est prudent de ne pas trop me prendre au sérieux. »

Ainsi parlerait la Grande Nature, Aréta, sMl lui était donné de s'expliquer?

ARÉTA

Ne te semble-t-il pas, ami 1res cher, qu'elle parlerait beaucoup pour nous dire qu'elle ne sait ni qui elle est, ni même si elle existe ?

KALLIKLÈS

Peut-être existera-t-elle un jour? C'est du moins ce que nous croyons; c'est sans doute aussi ce qu'elle espère. Veuxtu que nous l'inlerrogions de nouveau, Aréta? Nous lui demanderons sur quoi ou sur qui elle fonde cet espoir de posséder une âme grâce à laquelle elle prendrait conscience de ses^pensées et de ses actes?

ARÉTA

Nous devons l'interroger, Kalliklès, puisqu'elle consent à nous répondre. Sous quelle forme, dis-moi, nous apparaitra-t-elle maintenant?

Sous la forme, ô ma très chère, de la plus jeune des Océanides : celle-là même dont la bonté sut consoler Prométheus lié sur le rocher par la colère des dieux.

Elle nous dira de douces paroles : « Les artistes divins sont de tous mes fils ceux que je préfère. Ils m'aiment d'un amour profond. C'est seulement quand je me vois par leurs yeux que je me trouve belle : ils corrigent mes défauts, ils s'appliquent à cacher mes laideurs ; leur génie me trans-

forme et me donne la beauté. Des rochers de marbre que je produis et qui sont monstrueux, le ciseau des sculpteurs fait surgir comme par enchantement les temples et les statues qui chantent, sur la terre des fils d'Hellen, la gloire, la puissance et la beauté des dieux! Je suis la plainte des vents qui hurlent, quand vient Thiver, à travers les hautes branches des platanes, mais Orpheu^ est venu, il a inventé la grande lyre aux trois cordes qui, suspendue dans les airs, a transformé mes gémissements en une musique que les dieux et les hommes ne se lassent pas d'écouter I Si j'ai produit les oiseaux chanteurs, vous a%'ez créé la cithare aux doux accords et la flûte aux neuf trous, la flûte amoureuse des Lydiens, dont le chant est, pour vo.i sens, une caresse. Et les chansons, joyeuses le plus souvent, tristes quelquefois, car votre art subtil, ô musiciens, s';ipplique encore à chanter la douleur, égaient tour à tour notre ârae ou la consolent. J'ai créé la parole qui balbtilie, vous en avez fait la langue des dieux, la poésie qui est comme la musique de l'âme, et, de plus, vous avez inventé Téloquence qui enchaîne les cœurs. J'ai créé la passion sexuelle, violente, brutale et laide; votre génie, ô poètes, Ta transformée : elle est devenue le séduisant amour! Que les artistes poursuivent leur tâche; je deviens plus belle toutes les fois qu'ils créent de la beauté.

« J'espère qu'un jour viendra où, grâce à leurs efforts, la laideur disparaîtra du monde : il n'y aura plus que des choses belles et que de belles âmes pour les contempler, >^

ARÉTA

Quel enthousiasme, ô Kalliklès! Ton rêve est séduisant,

mais il n'est qu'un rêve. Je t'en prie, ami très cher, ne perdons pas complètement de vue la triste réalité. Tu ne sais pas si la Nature existe et voici que tu imagines qu'elle se prépare pour être belle. Pourtant la beauté n'est que l'exception : une infinité de choses, ou communes ou laides, envahissent la terre. Si la laideur allait triompher, si la beauté disparaissait à jamais? Ce ne serait pas impossible. Puisque la Nature ignore qu'elle existe, peux-tu raisonnablement supposer qu'elle tend vers une fin et que cette fin est la Beauté?

KALLIKLÈS

Comme tu es sévère, fille d'Aristippos, pour la plus jeune des Océanides : tu discutes contre elle comme si elle avait étudié les doctrines deg philosophes. Elle n'a pas appris la dialectique, ma chère enfant. Je t'en prie, ne fais pas la moue, ne te mets pas en colère; je conviens que mon rêve n'est qu'un rêve; j'ignore ce que sera noire terre dans l'avenir. Peut-être, comme tu le crains, la laideur finira par envahir le monde? Est-ce une raison pour ne pas aimer la Beauté, ne devrions-nous pas au contraire l'aimer davantage, s'il est vrai qu elle doit bientôt nous quitter? Si tout n'est qu'illusions sur la terre, du moins les sensations sont réelles au moment où nous les éprouvons. Quand mon âme est en joie, je sais que Kalliklès est joyeux, et il l'est, Aréta toutes les fois que ses yeux peuvent contempler une beauté. Permets à mon cœur reconnaissant de louer, comme ils le méritent, les artistes divins qui ont fait d'Athènes, la plus noble et la plus belle des cités.

Que serait la cité que tu protèges, fille de Zeus, sans ses

poètes, ses musiciens, ses peintres, ses architectes, ses sculpteurs, j'ajouterai, si tu le veux bien, Aréta, ses orateurs et ses sophistes que les philosophes dédaignent? Sans doute quelque bourgade obscure, peuplée de géomores qui demanderaient péniblement à un sol avare leur maigre nourriture. Mais tu as donné à tes fils, Athéna, non pas seulement Fâme avisée et subtile, le courage et Tesprit d'aven-'* tures, ô guerrière^ grâce auquel se sont fondées ces colonies puissantes qui ont apporté à la mère patrie le tribut de leurs richesses, mais encore tu as accordé à quelques-uns, à ceux que ton cœur aimait, le génie créateur I Ils sont venus vers toi, les artistes divins, ils ont réalisé, pour te rendre plus belle, leur rêve de beauté.

J'ai dit le génie de nos poètes, ils suffiraient à la gloire de la cité. Je voudrais être poète moi-même pour louer, dans la langue des dieux, nos musiciens et nos peintres, nos architectes et nos sculpteurs. Hélas ! je ne suis pas poète, fille d'Aristippos, mais j'admire les artistes et je les aime.

J'aime les musiciens, dont l'âme est souriante ; j'aime Phrynis, le joueur de lyre, etTimothéos, le cithariste, ce sont des enfants joyeux : ils ne cessent pas de chanter. On dirait qu'ils entendent au dedans d'eux-mêmes des mélodies nombreuses qui les charment et qu'ils traduisent aussitôt sur la lyre ou sur la cithare, afin de charmer ceux qui les écoutent. Nos peintres, tu le sais, Aréta, n'ont pas d'admirateur plus fervent que Kalliklès. Ce matin encore, tu as pu voir dans ma maison d'Athènes les grands vases de Korinthe que Damon conserve avec un soin jaloux. Parrhasios et Timantès les ont peints. Je t'ai montré Héraklès filant aux

pieds d'Omphala, les combats des centaures et la Bacchante portée par une panthère marine, et tu as admiré Tune des plus belles peintures de Zeuxis, la centauresse qui allaite ses petits. Je Tai achetée, il n'y a pas longtemps, au plus jeune des fils d'Euphranor le Korinthien. Mais, si j'aime les musiciens et si j'admire les peintres, je leur préfère de beaucoup les architectes et les sculpteurs. Nos temples sont des merveilles, Aréta, ils couronnent tous nos promontoires; ils sont, sur la terre, la digne demeure des Immortels, et le Parthénon est le plus beau des temples !

11 s'élève sur l'Akropolis, afin qu'au moment où ils luttent pour la gloire, les fils, ô guerrière, puissent l'apercevoir de la haute mer, comme l'image sacrée de la patrie ! Et Phidias est venu embellir encore le chef-d'œuvre d'Iktinos. Il a pris l'élégance de nos éphèbes, la grâce de nos jeunes filles, la mâle prestance de nos guerriers, et il t'a fait hommage, ô très sahite, de toutes ces fleurs de beauté ! Sur les frises, sur les quatre-vingt-douze tablettes des métopes se déroule, harmonieusement, la longue procession des personnages graves : les femmes qui portent les objets sacrés, les magistrats qui précèdent les victimes, les vierges qui accompagnent le Voile, enfin ces escadrons de chevaux qui se cabrent et qui hennissent, les flancs pressés par les jambes nerveuses de jeunes héros qui ressemblent à des dieux I Et Phidias a fait plus encore. Afm de te montrer son cœur uni(juement épris de ta pure beauté, ô très pure, son génie a créé ta beauté. Il a donné à ton noble visage une expression de sérénité froide, quelque peu dédaigneuse; et tous les hommes reconnaissent en toi la déesse vierge que jamais ne pourront atteindre les flèches d'Éros. Et tu

portes, dans ta main droite, ô Pallas, la Victoire dont les ailes d'or semblent frissonner!

La déesse qui nous aime, fille d'Aristippos, ne voudra pas que la source de beauté tarisse. Phidias a eu pour continuateur Alkaménès; et Képhisodotos, l'émule d'Alkaménès, est le père de Praxitélès, Tun des plus grands, Platon dirait le plus grand de nos sculpteurs. Mais Platon se trompe. Mon ami Skopas, dont l'inépuisable génie crée toujours des chefsd'œuvre, est plus grand que Phidias et que Praxitélès. Ceux-là seuls lui refuseront le premier rang qui n'ont pas vu ou n'ont pas su regarder l'Aphrodita Anadyoména qui se cache à Mélos', sous le portique du vieux sanctuaire de Poséidon. Après Skopas, d'autres viendront et d'autres encore. Pourquoi n'aurions-nous pas cette espérance? Athéna ne cesse pas de nous être secourable. A aucune époque, la sculpture ne fut plus florissante à Athènes ; bien plus, nos artistes, trop nombreux, sont obligés d'émigrer. Ils s'en vont appelés par les cités voisines, et la beauté éclôt sous leurs pas. A Thèbes, à Mégare, à Korinthe, à Knide, dans les îles, dans nos colonies les plus lointaines, et jusque sur les côtes à demi-barbares de l'Asie partout où la renommée du nom d'Athènes a pu atteindre, on rend à la Beauté le culte qui lui est dû. Depuis bientôt dix ans, à Halikarnasse, Skopas et ses élèves travaillent à édifier le tombeau du roi Mausoléos.

ARÉTA

Tu es un ami précieux, Kalliklès; on ne [dira jamais de toi que tu crains de louer tes amis.

EALLIKLÈS

C'est que Kalliklès est très fier d'être Tami de Skopas. Fille d'Aristippos, je fais toujours Féloge de mes amis, à moins qu'ils ne soient philosophes. Connais-tu Sliopas?

Je l'ai vu une fois, il y a longtemps, à Mégare ou à Korinthe, je ne sais plus au juste. Il était petit, malingre, à moitié chauve.

KALLIKLÈS

Il est maintenant chauve tout à fait; plus chauve que ne l'était le vieux stratège Kônon. Mais il a sculpté l'Aphrodita de Mélos, et j'ai eu cette joie, ma chère enfant, d'être le premier à contempler le corps harmonieux de la déesse très vénérable.

Il y a vingt ans, peut-être trente, — quelle tristesse que de vieillir! Aréla, la mémoire nous abandonne, nous ne savons plus compter les années, — un matin, où je me préparais à quitter ma maison pour me rendre à l'Agora, un matelot, venu du Pirée, m'apporta une lettre de Skopas : « Ami, si tu veux connaître la beauté, suis le messager que je t'envoie; viens à Mélos. Pour toile premier, Skopas détachera le voile qui la cache encore à tous les yeux. »

ARÉTA

Et lu as suivi le messager?

KALLIKLÈS

Je l'ai suivi, Aréta; comment ne l'aurais-je pas suivi? Le

lendemain, avant que ne tombât la nuit, j'arrivai à Mélos. Skopas était assis sur le rivage. Aussitôt qu'il m'eût embrassé : Viens, me dit-il, la déesse nous attend!

Sous le portique faisant face à la mer, se dressait la statue de la déesse. Skopas monta sur une échelle, le voile qui la recouvrait tomba et la beauté m'apparut. Jamais peut-être mon cœur n'a éprouvé d'émotion aussi vive. Aphrodita était comme baignée dans cette lumière très pure qui, en été, au moment du coucher d'Hélios, se répand sur la terre. Sur un socle de marbre de Paros où se jouent capricieusement des Tritons, des Néréides et des chevauxmarins, elle s'élève, la très vénérable I Ses yeux profonds regardent avec insistance la mer aux flots bleus qu'elle vient de quitter. Afin de retenir le péplos qui semble glisser sur les flancs, le bras droit descend le long de la hanche, et le bras gauche, harmonieusement arrondi, s'élève vers la tête; la main, appuyée contre le front, dirige le regard. déesse, tu es la beauté qui suscite l'amour! Je restai sans paroles, saisi d'admiration. Et, debout sur l'échelle, Skopas jouissait de son triomphe. Tantôt ses doigts agiles semblaient courir sur le marbre, tantôt ils s'arrêtaient un moment comme pour caresser la statue. Le visage de l'artiste exprimait la joie profonde du créateur qui a réalisé l'œuvre qu'il avait rêvée; ses yeux riaient.

Dès que je pus parler : « Elle est belle, ô Skopas, d'une beauté sévère et grave. Je la préfère à TAphrodita de Praxitélès, qui rend si orgueilleux les citoyens de Knide. J'aime ses traits nobles et fiers, le modelé ferme des épaules, les seins, si purement dessinés ; et ses flancs sont larges, ses flancs qui doivent porter les races des hommes. Mais, dis-

moi, Skopas, pourquoi la déesse tient-elle son regard fixé sur la mer? Attendrait-elle quelqu'un? Alors, se rapprochant de moi, l'artiste divin me prit familièrement le bras, et cette parole que je n'oublierai jamais sortit de sa bouche : Ne vois-tu pas, ami, qu'elle espère T Amour!

La parole de Skopas, Aréta, résume admirablement toute ma philosophie : l'Art crée la Beauté, la Beauté appelle l'amour, et c'est l'amour de la Beauté qui donne aux hommes la joie véritable, le bonheur!

ARÉTA

L'amour a pour compagne habituelle la souffrance, ô Kalliklès ! Éros est le plus méchant des dieux !

KALLTKLÈS

Éros est un dieu très vénérable, il n'est pas beau de l'injurier, Aréta. Les hommes sont fous quand ils aiment, ils demandent à la Beauté plus qu'elle ne peut donner, et ensuite, déçus, ils accusent Éros. La Beauté pourtant est, en elle-même, d'un prix inestimable, nous devrions nous proclamer heureux de la contempler et d'en jouir. Mais nous formons ce rêve de nous l'approprier, d'en faire notre esclave. Bientôt, quand l'expérience nous apprend qu'elle a glissé de nos bras, où nous pensions la tenir captive, nous pleurons comme des enfants, et nous sommes très malheureux, à moins que nous ne devenions très méchants. Les hommes, fille d'Aristippos, ne savent pas aimer : les sages sont rares en amour.

ARÉTA

Si^rais tu Tun de ces sages, ô Kalliklès?

KALLIKLÈS

Pourquoi non, ma chère enfant? Je suis vieux, j'ai vu de j)Pès les hommes et leurs folies, j'ai acquis, un peu tard peut-être, cette conviction que la plupart d'entre eux se font de Tamour une conception, fausse toujours, et basse le plus souvent.

ARÉTA

Qu'est-ce donc que l'amour, ami très cher?

KALLIKLÈS

L'amour, Aréta, ne veut pas qu'on le définisse. Je pourrais te dire, à l'exemple de Platon, qu'Éros est le fils de Poros et de Pénia, qu'il est pauvre comme sa mère, mais i\\ie, comme son père, il est entreprenant, audacieux, fertile en ruses, qu'il est à la fois magicien et sophiste; puis, prenant un air inspiré, je crierais, enflant la voix comme font nos acteurs tragiques : l'amour est la plus noble des prissions, il exalte notre âme et la pousse à la conquête de la Beauté I Belles paroles! On croit, après les avoir entendues, qu'elles renferment un sens profond; aussitôt qu'on leâ presse, on s'aperçoit qu'elles n'étaient que du vent. Je tie veux pas te tromper, fille d'Aristippos.

L'homme est la mesure de l'amour, comme il est la mesure de la Vérité et de la Beauté. Autant d'hommes, auiaiit de façons d'aimer. Les géomores à l'âme obtuse aiment autrement que les citoyens ricLes et de race noble,

autrement encore que les hoplites et que les matelots. Mais, ni les uns ni les autres ne savent jouir de la beauté de la femme. C'est que l'art d'aimer, Aréta, est de tous le plus difficile.

Autrefois, à l'époque déjà lointaine où j'aimais à promener ma rêverie sur les bords fleuris de Tllissos, il m'arrivait, au printemps surtout, de rencontrer, auprès du temple d'Artémis la chasseresse, des couples d'amoureux. C'étaient, le plus souvent, des cultivateurs de nos bourgs. Pauvres amoureux! Ils allaient côte à côte, la main dans la main, imprimant à leurs bras un balancement monotone et doux. Tls ne se disaient rien, ils ne se regardaient même pas. L'homme souriait niaisement: la femme, craintive et fârouctie, baissait la tête. Etaient-ils heureux ? J'en doute. Peut-être ne se sont-ilsjamais demandés s'ils éprouvaient de la joie? J'aime à croire que, poussés l'un vers l'autre par un démou dont ils ignorent la puissance, ils se joignaient uniquement afin de perpétuer leur race. Les hoplites et les matelots confondent le plus souvent l'amour et la débauche; ils ne sont pas les seuls à faire cette confusion. Les Eupatrides, et les marchands enrichis qui se font gloire d'imiter les Eupatrides mettent leur orgueil à se ruiner pour des hétaïres de Korinthe ou de Milet : ils se disent victimes d'Éros, ils ne sont que des esclaves de courtisanes. J'ai quelque peu fréquenté chez Lais, à l'époque où ton père l'aimait, et aussi chez Nééra la danseuse, et chez Bathyllis la joueuse de flûte, et chez Glycéris la milésienne. Elles étaient, parmi les hétaïres, les plus célèbres, je n'ose dire les plus belles. Leurs amants étaient nombreux. Je les ai vues tantôt souriantes, tantôt maussades et sur le point de

pleurer, capricieuses toujours, ingénieuses à faire souffrir les hommes, plus ingénieuses encore à se faire souffrir. On eût dit qu'elles avaient le sentiment vague que ces amants, qu'elles voyaient prêts à subir tous leurs caprices, étaient, pour cette raison, des êtres méprisables. Ces hommes, de leur côté, si fiers de leur litre de citoyen, ne subissaient pas sans honte le joug de ces étrangères, de ces affranchies. J'ai surpris, un jour, le bel Eutyphron, le chef illustre de la Iribu des Cécropides, aux pieds de Nééra, implorant en vain un baiser ; le bel Eutyphron pleurait !

Le monde, ma chère enfant, n'étant qu'illusions, c'est une grande folie de prendre l'amour au sérieux. L'homme sage et prudent garde soigneusement la liberté de son âme, il ne veut être ni la dupe, ni l'esclave d'une femme. Il se dit qu'une femme jeune et belle est une œuvre d'art très précieuse; c'est en artiste qu'il l'aimera, en artiste qu'il voudra cueillir sa beauté. Pourquoi serait-il jaloux, vaniteux ou cruel? La jalousie est une source intarissable de douleurs, la vanité un signe de sotlise, et la cruauté est toujours laide. Pourquoi se demanderait-il à chaque instant s'il est aimé? L'important n'est-il pas de savoir que l'on aime, et surtout que c'est la beauté de la femme, et non la femme, qui mérite notre amour?

ARÉTA

J'ai suivi avec attention tes paroles, Kalliklès, et je me demande si ma pauvre intelligence de femme a pu en embrasser toute la portée. La distinction est subtile que le discours établit entre la beauté de la femme que l'homme,

afin d'être heureux, doit aimer comme on aime une œuvre d'art, et la femme elle-même, qui n'est digne sans doute que de son dédain, je n'ose dire de son mépris. Peu lui importe que la femme ait une âme capable de comprendre, un cœur capable de souffrir. Il aime en artiste, il recherche la joie, il évite les souffrances, il cueille comme tu dis la beauté, en passant, comme on cueille une fleur. Le jour où les yeux bleus de Nééra cesseront de lui plaire, il reprochera à Nééra d'avoir le nez trop court et s'en ira chez Glycéris. Sans doute il ne la quittera pas sans lui faire un présent, parce qu'il est honnête homme et citoyen d'Athènes, mais il la quittera tout de même, sans se demander si Nééra ne souffre pas d'être séparée de celui qu'elle n'a pas cessé d'aimer. Nééra n'est plus rien pour lui; d'ailleurs il n'a jamais pris Nééra au sérieux. Elle n'a été qu'une illusion, cette illusion ne sait plus charmer son âme d'artiste. Maintenant, c'est Glycéris qu'il aime ; il s'applique à la séduire par de belles paroles; il la complimente sur ses qualités et aussi sans doute sur ses défauts.

KALLIKLÈS

Surtout sur ses défauts, ô Aréta.

ARÉTA

Et cet amour durera jusqu'au moment où la beauté de Bathyllis lui semblera plus séduisante encore que la beauté de Glycéris. Il ira, l'artiste aimable, vivant sa vie joyeuse, cueillant sur sa route des fleurs de beauté, jusqu'au jour où la vieillesse venue, et ne pouvant plus conquérir la beauté de la femme, il aimera des images belles, des vases peints,

HB

des statues et encore des discours savamment ordonnés où se rombattent des arguments ingénieux et subtils; il aimera enfin les mélodies de nos musiciens et les drames de nos poètes. Il sera l'ami de tous les artistes afin qu'aucune des joies que l'Art procure ne puisse lui échapper. Il vivra insouciant et mourra se flattant peut-être d'avoir vécu une vie d'homme.

PLATON

Aréta, ô ma très chère...

EALLIKLÈS

De grâce, Platon, n'oublie pas ta promesse. C'est à Kalliklés qu'il appartient de répondre.

Voyons, mon enfant, réfléchis un peu, je te prie ; sois raisonnable. Il n'y a qu'un moment, tu maudissais Éros et tu l'appellais le plus cruel des dieux. Maintenant que Kalli- Idès s'est appliqué à te montrer que l'amour de la Beauté peut être pour l'homme une source de joies très vives à la condition d'éviter avec soin tout ce qui dans l'amour peut être une cause de soufl'rances, ton âme se révolte ; encore un peu tu me reprocherais d'avoir vécu une vie inutile, parce que j'ai exercé mon esprit à éviter la douleur. Oserais-tu soutenir que la douleur est un bien?

Sans aucun doute, je quitterais Nééra le jour où ses yeux cesseraient de me plaire, et j'irais demandera Glycéris la joie que peut me donner sa beauté. Pourquoi cet acte te semble-t-il blâmable? Vaudrait-il mieux rester auprès de Nééra sans l'aimer, soufi*rir par elle et la faire souffrir? Ce serait une pure sottise, ma chère enfant. Remarque que je reconnais à Nééra le droit de me quitter si je ne lui plais

plus. Les femmes, tu ne l'ignores pas, Aréta, pensent qu'il est très naturel d'user de ce droit. Pourquoi l'homme n'en userait- il pas à son tour? Je dirais à Nééra: « Ne pleure pas, femme, il n'est pas beau de pleurer. Ne joue pas devant moi le rôle de Médéa la magicienne, je ne suis pas Jason, je ne suis que Kalliklès. Et Kalliklès n'est pas le seul citoyen d'Athènes ; il en est de plus riches, il en est de plus beaux. Essuie tes yeux, mets du fard sur tes joues, prépare-toi pour de nouvelles conquêtes. Platon sera peut-être heureux de te faire oublier Kalliklès, et le jour où Platon ne te plaira plus, tu aura la ressource de plaire à Antisthénès. Tu vivras ainsi tantôt conquérante, tantôt conquise, jusqu'au moment où les rides viendront ; alors tu penseras à mourir, mais tu souriras encore en revivant parle souvenir toutes les joies du passé. Ton existence n'aura pas été vaine, ô Nééra. Plus tard on dira de toi : cette femme a vécu heureuse, elle a vécu une vie d'amour ! »

La vie serait bonne à vivre, fille d'Aristippos, cette vie que nous ont donnée les dieux immortels ; il ne faudrait à l'homme qu'un peu de sagesse pour gouverner son âme, mais on dirait qu'il s'emploie de toutes ses forces à gâter sa vie: il obéit à des préjugés absurdes, il s'impose des lois ou des coutumes qu'il suit aveuglément, il ne sait pas jouir simplement des joies de la vie ; de ce qui pourrait être une joie il fait une souffrance et, ensuite, comme il ne veut pas se reconnaître pour l'auteur de ses maux, il accuse les dieux I

J'aime la cité glorieuse où je suis né, je la voudrais florissante et belle, heureuse entre toutes, et je dis aux Athé-

niens : Aimez la Beauté, aimez-la de toute votre âme et vous connaîtrez la joie de vivre. Hélas! les Athéniens ne veulent pas de mes conseils ; ils applaudissent à mes paroles, m'appellent en souriant le plus ingénieux et le plus subtil des sophistes, mais ils ne prennent jamais mes enseignements au sérieux.

ARÉTA

C'est peut-être parce que tu leur as dit souvent, ami très cher, qu'il ne fallait rien prendre au sérieux.

KALLIELÉS

Il faut prendre au sérieux celte maxime, Aréta, qu'il ne faut rien prendre au sérieux. Et cette maxime résume toute ma doctrine. Elle n'est pas difficile à suivre, mais les Athéniens se méfient des sophistes et n'aiment pas Kalliklès. Ils n'ont Jamais voulu, tu le sais, m'accorder la fonction d'épistate, je n'ai même jamais été élu prytane et, par le Grand Chien ! je ne suis pas éloigné de croire qu'ils ne me jugeraient pas digne de remplir la charge d'éphète.

ARÉTA

C'est que les éphètes, ô Kalliklès! sont appelés à rendre la justice.

KALLIKLÈS

Du moins, les éphètes affirment qu'ils sont des magistrats très justes et très intègres. Peut-être, parmi les Athéniens, en est-il quelques-uns qui le croient ? Je ne suis pas du nombre, Aréta. D'ailleurs, ce n'est pas éphète que je voudrais être, ni prytane, ni même épistate, seul un roi serait

assez puissant pour faire d'Athènes la plus belle des cités, et, des Athéniens, les plus heureux des hommes. Tu m'offrais, au début du My stère ^kréidi, lé sceptre et la couronne royale, et tu ne te doutais pas, au moment où tu plaisantais, que Kalliklès, qui n'est pas ambitieux pourtant, j'en atteste les dieux immortels, s'est surpris bien souvent à dire, baissant la voix: Si j'étais roi!

ARÉTA

Eh bien, si tu étais roi, que ferais-tu, ami très cher, pour le bonheur de tes sujets ?

KALLIKLÈS

Si j'étais roi! C'est un rêve, Aréta, n'oublie pas, je te prie, que ce n'est qu'un rêve.

ARÉTA

Rêve ou réalité, n'est-ce pas tout un, si nous vivons dans un monde illusoire ?

KALLIKLÈS

Je suis roi ! Venus des différentes régions de la Hellas, les artistes les plus renommés sont assemblés dans la grande salle du Prytanée. Devant eux, revêtu du manteau royal, le sceptre fortement serré dans la main droite, le diadème sur le front, Kalliklès, majestueux comme il sied à un roi, est assis sur le trône. Et voici, j'imagine, quel serait son discours :

« Athéna, fille de Zeus-Père, a désigné Kalliklès d'Athènes pour recueillir l'héritage de Kékrops, de Mélanthos et de Kodros. Autrefois, ces rois très vénérables, à

Tesprit avisé, à Tâme sage, se plaisaient à grouper autour d'eux, en qualité de conseillers et d'amis, les nobles Eupatrides. Ces réunions se tenaient sur TAkropolis, près du foyer de la cité. Cela se passait en des temps très anciens. Aujourd'hui, c'est vous, artistes divins, qu'Athéna, la déesse très sage, regarde comme ses fils les meilleurs. C'est elle, la mère de la cilé, qui, par ma voix, vous impose la charge de me venir en aide dans l'exercice du souverain pouvoir. Vous êtes plus que des hommes, A créateurs! il n'est pas beau que vous obéissiez plus longtemps à des ordres que se plaît à vous imposer un politique dont je tairai le nom, un homme à l'âme médiocre, arrogante et jalouse, ignorante de la Beauté! Le règne des Kléons est fini, il plaît à Athéna que le règne des artistes commence. Choisissez avec soin, choisissez vous-mêmes les meilleurs d'entre vous. Ceux-là seront dignes de commander aux hommes qui sont plus que les autres des amants de la Beauté. Je veux que plus tard la Renommée aux cent voix raconte aux barbares d'Europe, d'Asie et d'Afrique la joie et la beauté d'Athènes sous le gouvernement des quarante ! » Ainsi parlerait Kalliklès, ô Aréta !

ARÉTA

Des quarante ! Pourquoi des quarante, ô Kalliklès ?

KALLIKLÈS

Ce nombre t'étonne, ma chère enfant. Ce n'est pas, croisle bien, sans avoir longtemps médité que mon âme s'est arrêtée à fixer à quarante le nombre des magistrats souverains. Prends garde que la décade est le plus parfait des nombres. Les prêtres d'Apollon le proclament tel et leur

doctrine n'est pas méprisable. J'ai entendu dire aussi que des sages indiens regardaient la décade comme enveloppant à la fois l'être et le non-être. Elle est, affîrment-ils, comme une image de la vie qui se meut dans le devenir, à égale distance de l'être qui est et du non-être qui n'est pas. Remarque encore, Aréta, que la double dyade, ou tétrade, est, après la décade, le nombre le plus parfait. Pylhagoras et, après lui, Philolaos, son disciple, l'honoraient comme le symbole de Téternelle nature. Produit de la décade multipliée par la tétrade le nombre quarante participe à la fois de la perfection de ses deux facteurs. Il méritait d'être choisi, Aréta; la déesse, je l'espère, approuverait mon choix.

ARÉTA

Pourquoi ne l'approuverait-t-elle pas, Kalliklès?

KALLIKLÈS

Les ouvriers de beauté, fille d'Aristippos, ont le droit de commander dans la cité belle. Plus de tyrans, plus de prytanes et plus d'archontes; à leur place, des poètes, des musiciens, des architectes ; des sculpteurs, des orateurs, des sophistes. Peut-être serait-il équitable d'élire aussi quelques savants et quelques philosophes?

ARÉTA

Des philosophes dans la cité de Kalliklès I

KALLIKLÈS

Sans doute, Aréta, des philosophes. Je les maltraite parfois, mais, au fond, je les aime. Jamais je n'ai songé à les reconduire, couronnés de bandelettes, jusqu'au delà des

portes. Je sais bien qu'ils perdent trop souvent de vue le monde où nous vivons, ils vivent leurs rêves. Mais si leurs rêves sont beaux, ils sont aussi à leur manière des ouvriers de beauté et je leur fais une place dans la cité belle. Tu as dit que Platon était un grand artisle; par Zeus-Père, je me suis gardé de te contredire, ô Âréta !'

ARÉTA

Il n'y a pas que les philosophes qui vivent leurs rêves, Kalliklès. Autant d'hommes, disais-tu naguère, autant de mesures de Vérité et de Beauté. Ne pourrait il arriver que les quarante passassent leur temps à disputer entre eux, comme ont fait de tout temps les philosophes, sur les conditions du bonheur des hommes. Pas plus que nos philosophes ils ne parviendraient à s'entendre. Peut-être alors t'apercevrais-tu que le bonheur n'existe que dans ta fantaisie?

KALLIKLÈS

Permets que je continue, ma chère enfant. Les artistes que j'aime ne gouverneraient pas à la façon de nos prytanes ou de nos archontes; ils ne rechercheraient ni les richesses, ni les honneurs. Uniquement exaltées par la passion de conquérir des joies nouvelles, leurs âmes ne cesseraient de s'accorder dans les actes comme dans les pensées.

Ils diraient, les prêtres de la Beauté :

« Plus de tristesses, hommes, plus de lamentations, plus d'ennuis. Nous venons vous enseigner le bonheur. De toutes les vertus, la gaieté est la plus belle. Les dieux aiment les visages souriants. Vivez dans la joie! Demain, des joueuses de flûte arriveront de Milet, et de jeunes Korinthiennes, à

la démarche gracieuse, formeront, devant le temple d'Artémis, des chœurs de danse dont la musique nouvelle fut réglée par Léokaris de Lesbos au caressant génie. Sur le théâtre d'Iakkhos vous verrez se développer des drames de nos poètes, plus tragiques que ne le sont les drames d'OËschylès; sur l'Agora ou dans le Prytanée vous entendrez des orateurs plus éloquents que ne Tétaient Alkibiadès ou Lysias. Si par hasard votre âme est curieuse de sagesse, il ne vous est pas interdit de vous asseoir parmi les philosophes et de discuter, sous le platane d'Akadémos ou sous le portique d'Apollon, les problèmes qu'on ne résout pas. Devant vos yeux s'épanouissent les formes les plus diverses de la beauté; soyez heureux, hommes d'Athènes, jouissez longuement de la beauté que votre cœur préfère et honorez les dieux qui vous ont donné de vivre dans la Hellas. C'est la plus belle des contrées qu'Hélios éclaire : les flots de la mer bleue viennent baigner ses rives, les hommes y respirent cet air subtil qui tient l'âme en éveil, en quête de bonheur. Vivez, hommes, la vie harmonieuse et divine que nos soins vous préparent, et vous serez plus que des hommes, vous serez semblables aux dieux immortels ! »

ARÉTA

Mais, Kalliklès...

KALLIKLÈS

Attends encore, ma chère enfant. Surtout ne me regarde pas avec ces yeux étonnés. J'ai toute ma raison. Je sais bien que les prêtres de la Beauté n'existent pas ailleurs que dans ma fantaisie. Si je rêve tout haut mon rêve, je me rends

compte que ce n'est qu'un rêve. Je crois seulement qu'il est de ceux que la toute-puissance d'un roi pourrait réaliser. — Mais je ne suis pas tout-puissant, et je le regrette. Combien de fois me suis-je surpris à dire : Est-ce donc si difficile d'aimer la Beauté et d'être heureux? Pourquoi les hommes se donnent-ils tant de mal pour se faire souffrir, alors qu'il serait simple de vivre ingénument une vie belle. Je voudrais être roi à Athènes afin d'y décréter le bonheur !

ARÉTA

11 n'est au pouvoir de personne, pas même d'un dieu, de tarir la source des douleurs humaines. Malgré ton décret royal, les hommes, je le crains, 6 mon très cher, ne cesseraient pas de souffrir. Je ne suis qu'une femme, qu'une jeune femme, comme tu le disais naguère en souriant; je n'essaierai pas de t9 démontrer qu'on ne conduit pas les hommes au bonheur en leur enseignant, surtout en leur imposant l'amour de la Beauté, mais je pense que ton rêve est le plus fou des rêves. Mon père, autrefois, m'a appris à ne pas me laisser séduire, comme il disait, par les attraits de la Beauté. Aristippos discute volontiers sur la Beauté et sur l'Amour, les jours où son humeur est triste, où son âme lassée dédaigne les plaisirs. 11 te dirait, s'il était près de nous, faisant valoir sa pensée par des arguments ingénieux qui t'embarrasseraient peut-être : « Les artistes dont on envie la gloire vivent toujours avec la douleur pour compagne. Leur âme est trop exigeante, Kaliikès, elle ne sait pas se contenter des biens qu'elle possède, elle n'est jamais satisfaite de la beauté qu'elle a su conquérir ; elle s'élance inquiète à la poursuite d'une beauté nouvelle, plus belle et plus rare.

L'artiste subit le supplice de Tantalos; plus il est grand, plus vives seront ses souffrances et ses angoisses. Son génie lui laisse entrevoir la beauté parfaite, mais ne lui permet pas de la saisir. Cette impuissance, qu'il constate à chaque instant, de réaliser son rêve de beauté, fait de lui le plus malheureux des hommes ! »

KALLIKLES

Par Zeus-Père, Aréta, ton père calomnie les artistes.

ARKTA

Il les aime, ami très cher, ils ne voudrait pas les calomnier. Il s'appliquerait à te prouver que les artistes ne sauraient être, pour la cité, des magistrats prudents et avisés, capables de la protéger contre ses ennemis du dehors et du dedans. Hélas! la cité d'Athéna serait sur le point de mourir le jour où, par la volonté de Kalliklès, les artistes les plus célèbres de la Hellas deviendraient ses maîtres souverains. Qu'ils suivent les inspirations de leur génie, qu'ils créent, comme tu dis, de la beauté, et nous viendrons, empressés, leur apporter le tribut de notre admiration, nous leur tresserons des couronnes, nous les comparerons même aux dieux immortels, mais qu'ils laissent à d'autres le soin de veiller jalousement sur la cité. Oublierais-tu, Kalliklès, que le dogue macédonien gronde menaçant à nos portes, ou bien penserais-tu peut-être que le cithariste Léokaris saurait, par ses chants, endormir sa colère, ainsi qu'Orpheus, autrefois, à ce que raconte la fable, endormit aux doux accords de sa lyre la cruauté de Kerberos gardien des portes de l'Hadès? Philippos est un barbare, il ne dai-

gnerait pas lever les yeux sur le Parthénon pour en admirer la noblesse et la sévère beauté, le jour où, à la tête de ses hoplites et de ses cavaliers, il foulerait en maître le sol d'Athènes.

KALLIKLÈS

Fasse Athéna, la déesse guerrière, que ce jour ne se lève jamais ! Que son égide nous protège en souvenir de ceux dont la vaillance, autrefois, sut vaincre les armées innombrables de Xercès, roi des Perses 1

ARÉTA

La déesse nous protégera, ami très cher, elle ne voudra pas que la cité qu'elle aime soit conquise par les barbares. Le peuple, si ce rêve se réalisait, que ta fantaisie s'est plue à créer, ne tarderait pas à se révolter contre ses maîtres; peut être encore que pour punir le roi de sa folie, il le condamnerait à mourir.

KALLIKLÈS

Que dis-tu, ma chère enfant?

C'est toujours mon père qui parle, 6 Kalliklès! mais je ne voudrais pas que sa prédiction funeste troublât la quiétude de ton esprit. Pourtant, les Athéniens, — nous sommes assemblés sous le platane d'Akadémos pour en perpétuer la mémoire, — ont condamné à boire la ciguë le sage Sokratès. Tu n'es pas un sage, mais les libres citoyens d'Athènes te feraient mourir tout de même, si tu voulais les obliger, pour être heureux, à aimer la Beauté. Ils n'aiment pas la

Beauté, ami, ils ne consentiront jamais à être heureux par force. Les fêtes que tu leur offrirais ne larderaient pas à les ennuyer. Bientôt ils t'adresseraient de mortelles injures, t'accusant de dilapider le trésor sans utilité pour la patrie, qui, par ta faute, resterait sans défense devant les menaces des barbares armés. Très nombreux, ils seraient les plus forts ; ils t'enfermeraient dans la prison qù tu attendrais patiemment que l'esclave t'apportât la coupe qui contient le poison. Alors, ainsi que la plus jeune des Océanides, dont tu as évoqué l'image, consolait Promélheus, Aréta, en souvenir de ton amitié, viendrait de Mégare^ et, appuyée contre le lit ou tu achèverais de mourir, te ferait entendre de douces et consolantes paroles.

KALLIKLÈS

Et je mourrais content, Aréta, puisqu'il me serait donné, une dernière fois, de contempler ta beauté !

M'autorises-tu à te dire, fille d'Aristippos, que tu n'as pas attendu, pour le critiquer, de comprendre mon rêve?

ARÉTA

C'est que je ne suis qu'une femme.

KALLIKLÈS

Sans doute, ma chère enfant; mais tu es intelligente et belle; je te demande d'être bonne aussi. Pourquoi ne pas écouter jusqu'au bout le vieux Kalliklès qui t'aime? Je connais des éphèbes qui, fiers de leur beauté et confiants en leur sagesse, méprisent l'expérience des vieillards; ils lés appellent entre eux des radoteurs. Tu ne voudrais pas L. Prat. — Lart et la beauté, 9

leur ressembler, Aréta?Ne rougis pas, je t'en prie. C'est ime prière que je t'adresse et non pas un reproche. Je te demande comme une grâce d'écouter avec attention mes paroles.

ARÉTA

Je t' écoute, ami très cher.

EALLIKLÈS

J'ai longtemps vécu à Athènes, j'ai vu de près les hommes du peuple ; j'ai interrogé des esclaves et des affranchis, des géomores, des démiurges, des marchands. Il m'est arrivé parfois de discuter avec des hoplites ou des matelots. Les uns et les autres dédaignent la Beauté et méconnaissent les artistes: ils ne pensent guère qu'à conquérir des joies grossières et passent, indifférents, devant les chefs-d'œuvre de l'art. Le bonheur délicat que le génie des quarante voudrait offrir aux amants de la pure beauté ne convient pas à leur àme ignorante. Si les dieux nous ont créés pour aimer la Beauté, ils ont été créés, eux, pour accomplir les basses besognes de l'humanité, pour permettre aux êtres supérieurs de vivre une vie supérieure. Ils sont, par nature, des instruments et des esclaves. Les dieux n'ont pas voulu leur assigner un autre rôle sur la terre. Depuis longtemps nos pères leur ont appris l'obéissance ; ils sont résignés à leur sort, il n'est pas à craindre qu'ils pensent jamais à se révolter contre des maîtres très puissants et très bons.

Les artistes ne sont pas cruels. Pourquoi Imposeraient-ils aux esclaves des souffrances inutiles? Sans doute les plaisirs impurs qu'ils recherchent sont méprisables, mais ils les préfèrent à ceux que nous aimons. On les leur donnerait en

récompense des durs labeurs qui leur seraient imposés.

Chaque année, à des jours fixés par la loi, à l'entrée de Tété,

quand fleurissent les asphodèles et que les cigales font

entendre leur première chanson, et encore, au moment l

des vendanges, le peuple des esclaves serait en liesse. Les |

maîtres de la cité les convieraient à des festins ; il leur serait 3

permis de se gorger de viandes et de s'enivrer de vin épais. i

Sois assurée, Arétà, que, dans leur ivresse, ils glorifieraient |

le nom de leurs bienfaiteurs. Le lendemain tout rentrerait

dans Tordre, chacun reprendrait sa besogne accoutumée. |

ARÉTA S

Ne serait-il pas à craindre que nos maîtres d'aujourd'hui, 5

les archontes, les prytanes, les stratèges, n'excitassent la ^

foule des esclaves à se révolter contre les artistes souve- |

rains? Les stratèges, Kalliklès, sont habitués à commander, | ils sont ambitieux, et tu peux être assuré qu'ils regarderaient

comme leur droit de reconquérir, par la force ou par la ruse, J

les dignités dont ils se diraient injustement dépouillés par | les artistes.

Certes, ils sont ambitieux, Aréta. Ils deviendraient bientôt pour les maîtres de la cité des ennemis redoutables. Ils se vengeraient cruellement, le jour où ils pourraient imposer à la Hellas des ordres qui seraient obéis. Mais ce jour ne se lèvera jamais, ma chère fille. Les artistes seront toujours protégés par Tégide redoutable de la déesse qu'ils aiment et qui les aime, et encore par leur génie plus fertile en ruses que celui d'Odysseus.

Loin des yeux de la foule, enfermés dans un palais dont

le génie de Skopas — tu n'ignores pas, Aréta, que le plus grand de nos sculpteurs est aussi le plus ingénieux de nos architectes — aurait fait une citadelle, les artistes pourraient impunément braver la haine de tous ceux qui voudraient commander à leur place. Bientôt même, grâce à l'éclat de leur génie, les maîtres de la cité apparaîtraient aux yeux de tous comme des êtres très redoutables. On craindrait leur colère comme Ton craint la colère des dieux. Prends garde, fille d'Aristippos, à cette maxime ; La force dont on dispose n'est pas autre chose que la crainte que Ton inspire.

Hérodotos, dans je ne sais quel livre de son Histoire, raconte ce fait curieux et digne d'être médité :

Au delà des frontières de Timmense royaume des Perses fleurit un puissant empire gouverné par des prêtres. Jamais personne n'osa contester leur autorité. Les dieux dont ils sont issus leur ont donné cette puissance terrible de foudroyer par le regard tous ceux contre qui s'est allumée leur colère. Imagine maintenant, ma chère enfant, que nos prêtres, quand ils parlent au peuple, dans les temples des dieux, que nos magistrats, quand ils appliquent les lois, que nos maîtres d'école enfin, au moment où ils informent l'âme des enfants si facile à modeler, ne se lassent pas d'affirmer que quelques-uns des artistes souverains ont découvert le secret d'anéantir la terre. Ils sont venus, diraient-ils, enseigner aux hommes les joies de la vie, mais si les hommes, dans leur stupide méchanceté, refusent le bonheur qui leur est offert, alors, les magiciens, qui savent les secrets des choses, se mettront à l'œuvre, et, suscité par leur art, le feu qui semble attendre leurs ordres dans les entrailles de la terre s'élèvera à la surface et dévorera tout.

Si cette croyance était fortement établie dans la Hellas, lequel de nos stratèges oserait contester Tautorité des artistes souverains, lequel de nos archontes? Us courberaient la tête, ils auraient peur jusqu'au] moment où ils finiraient par se résigner à vivre la vie heureuse.

ARÉTA

Mais si cependant les artistes n'avaient découvert aucun secret.

KALLIKLÈS

Peu importe, fille d'Aristippos; Thomme est un être crédule, ce qui est mystérieux Tattire et fascine son âme. Nous aimons tous les histoires merveilleuses. Ce qui nous plaît le plus dans les oracles de la Pythie, ce qui fait que nous redoutons la terrible devineresse, c'est que les paroles qu'elle prononce du haut de son trépied, alors qu'elle est enveloppée tout entière par les fumées qui s'échappent de l'antre, sont toujours inintelligibles. Dès qu'elle a parlé, dès que nous n'avons pas compris, nous ne doutons plus que ce ne soit Apollon porte-lyre qui nous avertit par sa bouche. D'ailleurs les prêtres sont là qui traduisent les oracles. La question n'est pas de savoir, Aréta, si les magistrats souverains ont conquis, grâce à leur génie, le pouvoir d'anéanlir la terre, mais s'il est possible de convaincre les hommes que leurs maîtres ont ce pouvoir. 11 suffit de connaître un peu les hommes pour savoir que rien n'est plus facile que de faire entrer et de maintenir dans leur âme une telle conviction. Nous aussi nous montrerions des'prodiges à la foule étonnée. Pourquoi, à des époques choisies, la grande statue de bronze d'Athéna ne ferait-elle pas entendre au

peuple des paroles menaçantes? Penses-tu qa*un homme se renconlràl, dans la cité, assez audacieux pour désobéir à des ordres qui lui seraient imposés par la fille de Zeus*Père? Bientôt la Hellas tout entière serait soumise, les prêtres de la Beauté imposeraient la joie aux hommes par la terreur.

ARÉTA

Mais la crainte d'une mort prochaine, ô Kalliklès, gâterait les joies de la vie. Comment être heureux si Ton n'est pas sûr du lendemain ? Les hommes yi^Taient dans une angoisse perpétuelle. Ne pourrait-il arriver que Tun de ceux qui auraient le pouvoir d'anéantir le monde, si la connaissance des secrets de la Nature pouvait le leur donner, ne fût tenté d'en user? Son àme serait gagnée, je suppose, par cette folie de la destruction. Songe donc, ami, il ferait ce que personne n a fait avant lui, ce que personne après lui ne pourrait faire î

KALLIKLÈS

Une telle folie n'est pas à prévoir, Aréta ; les prêtres de la beauté sont des sages ; il convient de ne pas l'oublier. Ils n'useraient de leur puissance que dans les cas où leur vie serait menacée. Mais personne ne serait assez hardi pour entrer en révolte contre leur autorité. Ne vas pas croire, d'ailleurs, que la crainte de la mort empêcherait les hommes de se livrer aux joies de la vie. Le tyran de Sicile, Dionysos, que Platon a connu, aimait, comme délassement, à écouter les plaintes des malheureux enfermés dans les Latomies pour y mourir. Bien des fois il fut, dit-on, surpris d'entendre des condamnés déclarer à haute voix qu'ils mourraient heureux, s'il leur était donné d'éprouver une

fois encore celle des jouissances que préférait leur âme. C'est que la peur de mourir, Are ta, est comme un aiguillon qui nous excite à jouir de la vie. Les joies nous paraissent d'autant plus désirables que nous sommes davantage exposés à les perdre. Je m'imagine souvent que si les hommes acquéraient la certitude que le monde dût finir dans quelques jours, on verrait Tamour éclater de toutes parts avec une sorte de frénésie. Mais, je le répète, les artistes préposés au gouvernement de la ci lé belle ne seraient pas tentés par cette folie de détruire un monde où régnerait le bonheur. Peut-être d'ailleurs n'auraient-ils découvert aucun secret ? Us souriraient d'un beau sourire, eux, les initiés, en se disant qu'ils ont imposé la vie heureuse aux hommes à l'aide d'un mensonge. Nous obligeons les l^ommes à être heureux, diraient-ils, par la crainte où ils sont de perdre le bonheur. Tu baisses la tête, Aréta, on dirait que tu réfléchis profondément ; chercherais- tu une nouvelle difficulté à opposer à mon rêve ?

ARÉTA

J'écoute, ami, j'attends avant de te répondre que tu aies fini de nous conter ton rêve.

KALLIRLÈS

Tu n'attendras pas longtemps, fille d'Aristippos ; bientôt le rêveur s'éveillera. Il ne sera plus roi, hélas! ni tout-puissant à Athènes. Mais pendant que je rêve encore, ô ma très belle, autorise-moi à te dire que l'amour de la Beauté, tel que je le conçois, ne ressemble en rien à ce culte que le& pieds-poudreux de nos bourgs et un bon nombre, je l'avoue,

mv

des citoyens d*Athènes ont voué à TAphrodita Pandémos. Le vieux Kalliklès n'a jamais fait Téloge de la débauche. Le débauché n'aime pas la Beauté ; il n'aime que ses plaisirs honteux qui usent ses sens, qui flétrissent son cœur. Les jours où son âme est lasse, comme tu dis, il blasphème contre la Beauté, qu'il n'a jamais su comprendre, qu'il était indigne de conquérir !

L'artiste, lui, est toujours en adoration devant elle, et quand il la contemple, et quand il Ja crée. Pour cette raison, Aréta, il ne se peut pas que l'artiste, j'entends le véritable artiste, se regarde comme le plus malheureux des hommes. D'où lui viendrait la souffrance ? Puisque sa vie est selon la Beauté, il savourera orgueilleusement la joie de vivre. Ganymédos, l'éphèbe aux blonds cheveux, a versé dans sa coupe une goutte de ce nectar qui empêche les dieux de mourir, et il aspire à la vie divine, il tend à l'immortalité ! Il est puissant, il est riche, il est beau. Son âme s'enivre des joies lés plus rares que son génie a su découvrir. Du haut de son palais, il aperçoit, dans les bas fonds, la foule rampante des esclaves qui, soumis aveuglément à des habitudes, à des préjugés, à des passions qu'il entretient chez eux, se résigne à vivre obscurément à la façon des animaux ou des plantes; puis, au-dessus de ce troupeau humain, il reconnaît ces hommes qui, ne pouvant encore prétendre au titre d'ouvriers de beauté, s'élèvent néanmoins, d'un effort constant, à la vie supérieure. Son génie souriant les conduit au bonheur.

L'artiste, sans doute, n'est pas un dieu, Aréta; il n'atteindra pas de longtemps encore la perfection souveraine ; souvent même, il lui arrive de ne pouvoir réaliser pleinement

celle beauté que son génie lui laisse, par moments, entrevoir. Qu'importe ? Le découragement n'aura jamais aucune prise sur son âme allière. Je connais les plus grands de nos artistes, j*ai vécu leur vie; ils m'ont appris que la poursuite de la Beauté pour la Beauté n'est jamais une fatigue ou une souffrance. L'espérance les soutient, l'enthousiasme gonfle leur poitrine ; ils vont toujours de l'avant, confiants en leur génie, à la conquête de la Beauté !

De quel droit un homme, cet hqmme fût-il Platon, leur interdirait-il une si noble espérance. Ils veulent la Beauté, ils la veulent de toute leur âme ; ils finiront par la posséder tout entière !

Je résume mon rêve, fille d'Aristippos. La Nature n'existe pas encore, elle aspire à être, elle fait effort pour être et pour se connaître de plus en plus. C'est grâce aux artistes souverains qu'elle se connaîtra un jour. Ils sont les maîtres, les sages, ceux qui cherchent la raison des choses ; et la raison des choses est la beauté où elles tendent. Ce sont eux, Aréta, et non pas les philosophes, qui édifieront la cité belle, en laquelle, abandonnant à jamais les querelles mesquines, les dissentiments, les discordes, les haines et les guerres, qui sont des laideurs, les citoyens, conduits par la sagesse des ouvriers de beauté, vivront la vie belle. Aussitôt que leur seront révélées les lois secrètes qui président à l'éclosion de la Beauté, les artistes s'élèveront au-dessus des hommes, comme les hommes s'élèvent maintenant au-dessus des animaux. Us seront presque des dieux! Immortels comme les dieux, j'imagine qu'ils auront, comme eux, en partage, l'éternelle jeunesse. N'est-il pas beau, Aréta, de

penser que, parmi les hommes, quelques-uns, à Theur^ présente, sont peut-être des candidats à la divinité ?

Quant au bétail humain, je veux dire la foule immense des esclaves, elle travaillera craintive et résignée^ heureuse peut-être de subir les ordres de ces êtres humains très beaux et très puissants, et qu'elle adorera sans doute, ainsi que nous adorons maintenant les dieux immortels.

Tel est, Aréla, le rêve de ma vieillesse. Il m'a consolé de la laideur des choses et de la méchanceté des hommes. Je sais que ce n'est qu'un rêve. Je ne suis pas philosophe ; je n'ai pas, comme Platon, ou comme Antisthénès, la prétention de découvrir la Vérité. Mon rêve ne vise pas à persuader ceux qui le suivent en ses capricieux détours; il voulait seulement te séduire, ma chère enfant, parce que tu es belle et que je t'aime. Je crains fort, hélas! qu'il n'ait pas atteint le but. Pourtant, je t'en supplie, sois bonne; n'examine pas mon rêve avec l'humeur arrogante et agressive d'un philosophe. Les diverses parties qui en forment la trame légère ne sont pas, j'en conviens, liées entre elles aussi étroitement que l'exigerait la logique. Mon rêve, Aréta, est une œuvre de fantaisie autant que de raison. Je ne veux pas dire qu'il soit, plus que ne le serait une argumentation dialectique, éloigné de la Vérité qui, dans tous les cas, reste hors de noire atteinte. Je me défie de la raison des philosophes, fille d'Aristippos ; elle est trop raisonneuse pour qu'elle soit raisonnable.

Je suis prêt maintenant à t'écouter. Que ton âme, ma chère enfant, se montre bienveillante pour le rêve de Kalliklès qui est ton ami et qui est vieux !

AHBTA

Tu n'as pas répondu à cette question, Kalliklôs : Tâme de Sokratès a-l-elle disparu à jamais ou bien est-elle encore vivante, vivra-t-elle éternellement?

KALLIKLÈS

Mais le discours tout entier, ma chère enfant, tend à cette conclusion que, guidés, dans leur marche en avant, par le génie bienfaisant des sages qui sont les artistes souverains, les hommes feront, un jour, la conquête de la Beauté à la fois et d'un bonheur qui ne finira pas. N'aurais-tu pas compris mes paroles, Aréta?

ARÉTA

Tu as parlé de la Beauté, de l'Amour et des joies réservées à ceux qui sauront aimer la Beauté ; tu as dit aussi quelque» mots de la vie immortelle. Je n'ose affirmer que j'ai toujours compris le sens de tes paroles, mais je sais bien que tu as oublié Sokratès. Cela n'est pas beau, ami très cher, puisque Sokratès était ton ami.

KALLIKLÈS

Tu exiges donc de moi, fille d'Aristippos, que je te démontre que l'âme de Sokratès n'a pas cessé de vivre. Quelle récompense me donneras-tu si je fais cette démonstration?

Si la démonstration paraît concluante à Platon...

KALLIKLÈS

J'espère du moins qu'elle ne lui déplaira pas.

ARÉTA

Et si je la juge bonne aussi, je te dirai que je t'aime, ô Kalliklès !

KALL1KLÈS

Voyons, ma chère enfant, posons le problème exactement, comme disent les géomètres qui se préparent pour le combat : Oserons-nous soutenir que tous les hommes ont une âme et qu'elle est immortelle?

ARÉTA

Plalon soutiendrait celte thèse, mais Kalliklès...

KALLIKLÈS

Par Zeus, père des dieux et des hommes, Kalliklès prendra garde de ne pas la soutenir; sinon tu reprocherais bientôt au Discours de radoter comme une vielle femme qui ne sait plus le soir ce qu'elle a dit le matin.

ARÉTA

Je t'en prie, Kalliklès, réponds à la question.

KALLIKLÈS

Comme tu es impatiente, Are ta. Platon ne t'a-t-il pas enseigné que la patience est une vertu du philosophe? N'es-tu pas philosophe? Ne fais pas la moue, ne fronce pas les sourcils; tu as beau prendre un air irrité, tu ne ressem bleras jamais à Zeus Olympios. Ecoute ma démonstration :

La plupart des hommes ne vivent pas comme il conviendrait à des hommes. Ils mangent et digèrent, font de la politique ou du négoce, parfois de la politique et du négoce en

même temps, ils recherchent par-dessus tout les richesses et les honneurs, mais ils oublient de vivre. Ils vont, conduits par leurs désirs, poussés par leurs passions vers une fin qu'ils n'essaient pas de prévoir. Jamais ils ne font retour sur eux-mêmes pour s'interroger et, comme dit Platon, pour se regarder penser et vouloir. Même quand ils ont peur de l'Hadès, ils n'éprouvent pas le besoin de se demander s'ils ont une âme? Ils ne recherchent ni comment, ni pourquoi ils existent; ils ne savent même pas au juste ce que c'est que d'exister. Ce sont des apparences d'hommes, des fantômes qui s'agitent un moment pour bientôt s'évanouir. Comment leur âme pourrait-elle être immortelle s'ils n'ont pas d'âme?

ARÉTA

Mais, ami très cher, si tout, dans le monde, c'est ce que tu as affirmé, n'est qu'un jeu d'illusions, la vie de ceux qui pensent et qui réfléchissent, fiers de leur prétendue sagesse et pleins de mépris pour l'ignorance du vulgaire, n'est-elle pas, elle aussi, une illusion?

KALLIKLÈS

C'est une illusion, ô ma très belle, de penser que quelque chose de réel existe dans le monde où nous vivons, mais affirmer que tout ce que nous voyons n'est qu'un ensemble d'illusions qui jouent et qui se jouent de nous, c'est constater une vérité. Pourtant, il n'est pas interdit de croire que ces mouvantes apparences qui forment le tissu de notre vie actuelle tendent vers une réalité qui est en voie de se faire. La vérité n'est pas maintennnt, qui sait si elle n'est pas en marche? Et ce sont les plus sages d'entre les

hommes, ceux qui ont une âme, et qui le savent, qui guident les efforts obscurs de la Grande Nature, cherchant à se trouver, désirant être et se connaître. Ceux-là font œuvre d'homme, Aréta; ce sont les génies créateurs qui laissent sur la terre un trace lumineuse de leur passage. Ils ont une âme et ime âme immortelle, car leur souvenir ne périra jamais. Les honmaes conserveront jalousement, comme un dépôt sacré, leurs pensées» leurs œuvres, leurs enseignements qu'ils se transmettront d*âge en âge. C'est cela, Aréta, que j'appelle leur âme immortelle. Et maintenant ne dirons-nous pas de Sokratès qu'il avait une âme.?

ARÉTA

Nous le dirons, Kalliklès. Platon se fâcherait peut-être si nous refusions de reconnaître une âme à Sokratès?

KALLIKLÈS

Et ce serait à bon droit. Certes, il avait une âme, le grand artiste, que des hommes sans âme ont condamné à mourir. Mais ton âme, ô Sokratès, n'a pas cessé de vivre. Si ta doctrine n'est pas la Vérité, du moins elle est belle. J'avoue que de tous les hommes près desquels j'ai vécu, plus que Gorgias et que Protagoras, plus que Platon lui-même, tu étais habile dans l'art de persuader et de séduire ceux qui t'écoutaient. Platon est, en ce moment, le plus grand de tes disciples. Il enseigne aux hommes la doctrine que ton génie a créée, je crois aussi qu'il propose parfois aux éphèbes qui l'entourent dans le jardin d'Akadémos, des vérités que tu n'approuverais pas tout entières, et des idées que tu combattrais en souriant. Je ne puis cependant refuser de con-

Lijij venir que c'est la pensée qui revit dans la sienne, et ton

laBd ironie et ta maïeutique. Comme toi, Platon se propose,

/ojr. 6 Sokratès, de rendre ceux qui Técoutent plus justes qu'ils

; p ne sont et meilleurs.

a?. Et maintenant, Aréta, permets que je me tourne vers

^ celui que lu as si souvent appelé du nom de maître et que je

^g lui dise :

,yj' Fils d'Ariston, je n'irai pas chercher loin la solution de la

•^- difficulté que lu m'as donnée à résoudre : Exisle-t-il un

jf. bosquet dans lequel le rossignol des Muses chante, encore

,) à présent, sa divine chanson?

Je répands : le rossignol est toujours vivant, ami très cher, il n'a pas cessé de chanter, il chante dans ton âme I Sokratès t'a transmis son génie, et son âme revit dans la tienne. Plus tard, après ta mort, quand les ignorants parlant, de toi, ô Platon, diront que ton ânae s'est dissipée comme se dissipe, au gré du vent, la fumée légère qui s'élève de Tâtre, tu auras confié ton âme tout entière à ton disciple le meilleur qui la confiera, à son tour, à ceux qui viendront après lui, afin de continuer ton œuvre! Ainsi est immortelle, Aréta, l'âme des artistes aimés des dieux.

Quant à tous ces hommes, si nombreux, qui n'ont pas d'âme, qui n'ont apporté à la cité, ni une pensée nouvelle, ni une œuvre nouvelle de beauté, ils ne peuvent exister qu'à titre d'instruments des âmes supérieures. Ces instruments disparaîtront dès qu'ils seront devenus inutiles. Pourquoi serait-il donné à de tels hommes de revivre, eux qui n'ont pas, à proprement parler, vécu?

L'AME DE SOKRATÊS

PLATON

Quelle sera notre réponse, fille d'Aristippos, au discours de Kalliklès? Il a parlé longtemps, sinon dans l'espoir de convaincre ton esprit, du moins afin de séduire ton âme. Diras-tu qu'elles sont belles et rares^ ces idées que son éloquence ingénieuse et subtile s'est appliquée à défendre sous le platane d'Akadémos?

AHÉTA

Je ne sais que répondre^ maître, je suis toute troublée-

PLATON

Pourquoi donc, ma chère enfant?

AIIÉTA

Dans ce monde illusoire ou la fantaisie de notre ami se meut si aisément, je suis comme perdue. Ce n'est pas que le Discours, autant que j'ai pu le comprendre, ait su me persuader, — je voudrais au contraire lui adresser des reproches, beaucoup de reproches > — mais^ je suis hooteuse de Fa vouer, Platon, je ne sais pas par où commencer. C'est en vaio que

je cherche, depuis un moment, le fil conducteur qui me permettrait de sortir du labyrinthe où Tart de cet enchanteur a réussi à m'enfermer. Ne vas pas croire, 6 chorège, que je veuille me dérober au devoir d'apprécier ce rêve de beauté et d'amour de la beauté que Kalliklès vient de rêver devant nous. Je parlerai, mais plus tard, aussitôt que j'aurai mis un peu d'ordre dans mes idées qui flottent maintenant semblables à ces nuages que notre ami a pris poulie symbole de sa sagesse. Je t'adresse cette prière, maître très cher, dis-nous tout d'abord ce que tu penses de la doctrine de Kalliklès, ou, si tu le préfères, et s'il y consent, qu'Antisthénès, le premier, entre dans la carrière et se mesure avec le plus redoutable des sophistes.

PLATON

Entends-tu, mon vieil ami, ce que dit Aréta? Ne penses-tu pas qu'il serait beau de lui obéir? As-tu écouté les paroles de Kalliklès?

ANTISTHÉNÈS

J'ai écouté, Platon, mais je n'ai rien entendu.

PLATON

Voilà qui est merveilleux, ami très cher.

KALLIKLÈS

Peut-être es-tu encore aujourd'hui, Antisthénès, dans le bienheureux état d'ataraxie?

ANTISTHENES

Mieux eût valu pour moi, Kalliklès, me perdre, comme L. Prat. — Lart et la beauté, 10

tu dis, dans la contemplation du cosmos divin, que de m'appliquer à suivre les capricieuses images que tu as suscitées à nos yeux. Tu as parlé longtemps, tu as agencé des paroles, mais, par Zeus tout-puissant I tu n'as rien dit. Ce ne sont que des mots qui passent devant nous; ils s'agitent un moment et se poursuivent, puis disparaissent et font place à d'autres qui disparaîtront à leur tour sans qu'on sache pourquoi ils étaient apparus. C'est en vain que Ton chercherait une pensée raisonnable dans ce discours; ou si, par hasard, le sophiste, sans y prendre garde, nous en présente quelqu'une, il se dérobe aussitôt et, retirant de la main gauche ce qu'il nous a donné de la main droite, il nous avertit en souriant de ne pas prendre au sérieux ses paroles. Combien de fois ne l'avons-nous pas entendu dire : n'oubliez pas surtout que ceci n'est qu'un rêve? Raconte à loisir, 6 Kalliklès, tes rêves d'art, d'amour et de beauté; mais, de grâce, ne me contrains pas à en disputer avec toi, ou du moins consens à me dire ce que c'est que l'Art, ce que c'est que l'Amour, ce que c'est que la Beauté. Si tu te refuses à les définir, ma raison m'interdit de te suivre dans ton discours. On ne dispute pas sur des illusions, on les écarte. Les illusions sont en dehors de Tordre des choses établi par l'éternelle sagesse des Immortels !

KALLIKLÈS

Je puis maintenant m'écrier comme Philoktétès dans l'île de Lemnos : ô le plus abandonné des mortels! Quelle malencontreuse idée, Platon, t'a poussé à interroger le roi des cyniques! De lui-même, il n'eût jamais songé à intervenir

■ .Ci

L'AME DE SOKRATES U7

dans le débat et, ma fantaisie aidant, j'aurais pu penser qu'il approuvait ma sagesse. Elle n'est pas, autant qu'il le croit, éloignée de celle qu'il professe avec orgueil. Or, voici qu'il affirme à présent que j'ai longtemps parlé pour ne rien dire. Antisthénès, orgueilleux Antisthénès, ami très cher, depuis longtemps les philosophes d'Athènes, et même d'ailleurs, m'ont discrètement laissé entendre qu'ils ne faisaient pas grand cas des opinions que mon esprit se plaisait à opposer à leurs systèmes, mais jamais aucun d'eux, ni Platon, ni Sokratès lui-même, ne m'ont jeté, ainsi que tu viens de le faire, ô cynique, leur mépris à la face. S'il est beau d'être dans le secret des dieux, — je ne doute pas que tu ne connaisses leurs secrets les plus cachés, — peut-être as- tu le tort d'en abuser pour humilier un vieillard qui n'a jamais fait grand mal à personne ?

ANTISTHÉNÈS

T*attendais-tu à des compliments de ma part ou à des éloges pour des idées que tu ne comprends pas loi-même puisque tu les contredis en les énonçant? Maintenant que tu es vieux, oublierais-tu, qu'autrefois, au temps de ta jeunesse, dans ta maison, devant tes amis, Khéréphon, Gorgias et Polos, tu as essayé, mais vainement, d'humilier l'âme du maître des maîtres, cette âme incomparable en qui toute sagesse résidait? « Lorsque je vois un vieillard qui s'occupe de philosophie, je le tiens digne du fouet. » C'est par ces paroles que tu as insulté Sokratès, 6 sophiste. Sa sagesse, disais-tu, n'était qu'un appareil d'extravagances et de puérilités. Plus de quarante années se sont écoulées depuis lors, et mon âme n'a pas oublié !

KALLIKLES

Mieux eût valu, Antisthénè?, ne pas réveiller aujourd'hui, sous le platane, ce souvenir qui attriste mon cœur.

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