PL4T0?I
Tu es sévère, Antisthénè?.
ANTISTUÉNÈS
Je ne suis que juste.
PLATON
Les dieux, ami très cher, exigent des vieillards plus que la justice : l'indulgence et la bonté. Tu devrais le souvenir qu'à Tépoque du procès, Kalliklès a eu le courage de se dire le familier et l'ami de Sokralùs.
KALLUaiiS
Je te remercie, Platon. Autrefois, je Tavoue, j'ai mal agi à l'égard de ton vieux maître. Son aspect était si humble, son manteau d'étoffe si commune, que, grisé peut-être par les éloges de Gorgias, je m'étais aisément figuré qu'il était permis à un jeune homme riche et qui se croyait puissant d'en user librement à l'égard d'un homme de naissance inférieure. Comment ma fatuilé d'Eupatride aurait-elle pu apprécier sainement le merveilleux génie du père de la philosophie? Plus tard j'ai compris mon erreur, j'ai regretté ma conduite.
PLATON
Ce sont là, comme dit le poète, des choses qu'il est sage
L'AME DE SOKRATÈS l'i9
de confier au fleuve de roubli. Le passé, amis très chers, est irrévocable.
Ânlisthénès, permets à mon amitié de t'adresser un nouveau reproche : tu ne rends pas justice aux mérites du discours de Kalliklès. Il a parlé longtemps, il a dit de fort belles choses; notamment sur TArt et les artistes et sur son ami le sculpteur Skopas qu'il a dignement loué.
ANTISTHÉNÈS
Voilà que tu fais, ô Platon! Téloge de Kalliklès!
PLATON
C'est qu'il mérite d'être loué, ô mon très cher! --^
La doctrine de Kalliklès est celle dé l'illusion universelle. J^
Elle ressemble de très près à la doctrine que le ténébreux Hérakleïtos a proposée avant lui. Elle est loin d'être méprisable. En vrai disciple de Gorgias, Kalliklès l'a défendue J| devant nous avec un art très subtil. Nous devons lui rendre cette justice qu'il a fait de son mieux pour conquérir Tâme de la fille d'Aristippos. Son rêve, Antisthénès, est une belle invention de poète. Quoi de plus ingénieux que de présenter les hommes .et les choses comme des apparences qui se poursuivent et qui jouent! Elles donnent aux dieux qui les suivent d'un regard amusé, et aussi à quelques-uns d'entre les hommes, à ceux dont le génie s'applique à les observer, '!^ une représentation de la vie d'autant plus intéressante ':% qu'elle change sans cesse. Tu chercherais longtemps, dans ^ les dithyrambes de Pindaros, avant d'y rencontrer une fan- i^ taisie aussi belle. 5
ANTISTHÉNÈS
J'aime mieux ne pas te répondre, Platon.
PLATON
Ne réponds pas, mais, je t'en supplie, ne te mets pas en colère. As-tu oublié que notre maître vénéré se plaisait aux badinages de Tesprit? Ne sommes-nous pas assemblés sous le platane afin de célébrer sa mémoire ? Prends garde aussi que d'autres raisons m'inclinent fortement à examiner avec bienveillance le discours de Kalliklès. Je voudrais lui prouver d'abord que tous les philosophes n'ont pas l'humeur agressive et arrogante, et lui dire en outre que je lui suis reconnaissant pour une pensée qu'il a tout à l'heure exprimée devant nous.
ANTISTUÉNÈS
Tu n'as plus qu'à, nous déclarer, 6 Platon! que tu es devenu le disciple de Protagoras et de Gorgias.
Je suis toujours, Antisthénès, le disciple de Sokratès. Je suis assuré que mon vieux maître ne désavoue pas mes paroles, si son âme, ainsi que je le crois, peut les entendre.
Kalliklès, tu m'as causé une grande joiel Tu as pensé qu'en attendant le jour où il lui serait donné de vivre de la vie qui ne finira pas, l'âme de Sokratès avait résolu d'habiter en mon âme.