ARE TA
Se peut-il, ô Platon ! que tu aies pris au sérieux cette
pensée de notre Kalliklès? Croirais-tu, vraiment, que l'âme de ton maître revit en ton âme?
PLATON
Je n'ose pas dire que j'en sois entièrement persuadé. J'ai connu Sokratès, il aimait beaucoup à rester lui-même. Peut-être n'eût-il pas été flatté, quand il vivait, d'apprendre que son âme, après sa mort, viendrait demander asile à mon âme. Sois convaincue, Aréta, que si Sokratès revit en moi, c'est parce qu'il n'a pas pu revivre en lui-même.
ARÉTA
Je persiste à croire que tu plaisantes, Platon.
PLATON
Regarde-moi, comme dirait Kalliklès, ai-je l'air de plaisanter, fille d'Aristippos? Je dirai presque, Kalliklès, que ton idée m'a séduit à ce point que j'en arrive à me persuader que c'est l'âme de Sokratès qui parlera par ma bouche et que c'est elle maintenant qui se propose d'examiner le rêve que ta fantaisie s'est amusée à former.
Pourrais-tu me dire, Platon, si l'âme de Sokratès doit se montrer sévère pour la rêverie du vieux sophiste?
PLATON
Je l'ignore ami, le Discours sans doute nous l'apprendra bientôt. Consens-tu à ce que l'âme de Sokratès t'interroge, voudras-tu lui répondre ?
KALLIKLÈS
Par tous les dieux, j y consens, Platon, et de grand cœur. Mais, de grâce, si lu as quelque influence sur Tâme de ton vieux maître, ce dont je ne doute pas, puisque depuis longtemps déjà vous vivez en commun, dis-lui, je te prie, d'oublier le Kalliklès d'autrefois et de se montrer bienveillante pour le Kalliklès d'aujourd'hui.
PLATON
Elle-même va te répondre :
« Reçois tous mes compliments, ô Kalliklès. Tu ne ressembles plus au jeune homme que j'ai connu autrefois. En ce temps, tu méprisais un vieillard qui usait les dernières années de sa vie à ressasser des problèmes qui se refusent à toute solution. Ces enfantillages, disais-tu, le rendraient incapable de veiller sur ses affaires. Il ne saurait même pas se défendre, quelques vils et méprisables que fussent ses accusateurs, et les juges riraient de ses pauvres raisonnements, le jour où, conduit devant eux, il serait appelé à se disculper. Tu t'exprimais avec beaucoup de hardiesse et de franchise, et tes paroles étaient éclatantes comme le son d'une trompette guerrière. Voici que je te retrouve aujourd'hui sous le platane d'Akadémos discutant avec des philosophes et quelque peu philosophe toi-même. »
KALLIKLÈS
Pourtant je t'en laisse juge, âme de Sokratès, ne dois-tu pas reconnaître que les prédictions que j'ai faites autrefois se sont réalisées? Des hommes t'ont accusé et tu n'as pas su te défendre.
L'AME DE SOKRATES i53
PLATON
« J'ai soutenu devant eux, comme j'avais soutenu devant toi, qu'il est plus laid de commettre une injustice que de la subir. A présent encore, si les dieux me rendaient la vie, si je comparaissais de nouveau devant mes juges, j'affirmerais, sans aucune crainte de me tromper, que ceux qui me condamnent sont plus à plaindre que je ne le suis, eux qui me condamnent injustement...
« Pardonne-moi, je te prie, Kalliklès, je ne voulais pas te parler du procès; je voulais seulement t'interroger. »
KALLIKLÈS
Parle, 6 Sokratès, je te répondrai, si je le puis.
PLATON
« Kalliklès, comme la plupart des hommes, tu regrettes maintenant les écarts de langage et les intempérances de pensée qui réjouissaient ton âme au temps où elle était jeune, alors que ton corps, gonflé de sève, t'invitait à rechercher la volupté, à remplir tous ses désirs à mesure qu'ils s'élevaient en lui. »
KALLIKLÈS
Je regrette surtout ma jeunesse qui s'est enfuie. IléFas? quelle tristesse de vieillir ! Je me croyais encore jeune quand l'expérience m'a démontré que je ne l'étais plus. Mais, de grâce, laissons dormir en paix le Kalliklès d'autrefois. Il n'est pas, ce me semble, nécessaire que le discours s'amuse à opposer Kalliklès à Kalliklès.
PLATON
« C'est que le Discours, ô mon très cher, voudrait louer, comme il le mérite, le Kalliklès d'aujourd'hui.
« L'autre aimait les richesses et les honneurs; il avait voué un culte à la force brutale ; il dédaignait la philosophie et méprisait les philosophes. Il eût préféré à Tamitié de Skopas l'amitié d'un archonte ou d'un stratège tout-purssants. Maintenant, comme si le commerce des hommes et l'expérience de la vie avaient démontré au Kalliklès qui est devant nous que toutes ces choses qu'il aimait tant n'étaient que des laideurs indignes de séduire le cœur d'un homme, notre ami nous révèle une âme toute nouvelle, purifiée par la contemplation et par l'amour de la pure Beauté. Nous le voyons discuter avec des philosophes, s'appliquant à leur démontrer que les artistes sont plus que des hommes, eux dont le génie conçoit la Beauté et parfois la réalise. Cette beauté a réjoui ta vieillesse, ô Kalliklès, elle l'a consolée des souffrances de la vie.
« Pourtant, si lu aimes la Beauté, tu n'oses pas affirmer qu'elle soit, dans le monde illusoire où nous vivons, autre chose qu'une illusion plus agréable que les autres, et que, pour cette raison, nous devons rechercher de préférence. Ton amour pour la Beauté est tel que ton cœur se révolte contre ton intelligence, car c'est ton cœiir qui a fait ce rêve : Peut-être un jour viendra où la Beauté sera réelle : les artistes divins découvriront les lois secrètes qui provoquent son éclosion et qui l'amènent à son parfait épanouissement, et la cité belle sera créée où les hommes, dignes de comprendre la Beauté et de l'aimer, seront heureux de vivre.
Tel est, ô Kalliklès, si j'ai compris tes paroles, le rêve qui a séduit ton âme. Je dis que c'est un beau rêve, mais j'ajoute aussitôt que si tu avais confié ton rêve à ce Kalliklès que j'ai connu autrefois et qui, fier de sa jeunesse, méprisait les amoureux de la Vérité et de la Sagesse, il n'eût pas manqué de te dire, 6 mon très cher, que seul un vieillard extravagant pouvait imaginer de telles choses. Ce n'est pas sans inquiétude que je me demande quelle serait la réponse que tu pourrais lui faire. »
KALLIKLÈS
Moi, je me demande avec inquiétude où tu veux me conduire.
PLATON
« Suivons le Discours, ô mon très cher I c'est lui qui nous conduira. »
KALLIKLÈS
Je suis prêt à le suivre, à moins que le chemin qu'il suivra lui-même ne soit trop hérissé de ronces.
PLATON
« Ne disais-tu pas, il n'y a qu'un moment, à la fille d'Aristippos, que, selon toi, une démonstration, si profonde parûtelle, ne démontrait jamais que l'ingéniosité d'esprit du philosophe qui la proposait, qu'un autre philosophe se pourrait rencontrer plus ingénieux encore, qui démontrerait que cette démonstration était sans valeur. Tu concluais superbement pour rendre hommage à ton maître Gorgias, que toutes les thèses pouvaient se démontrer et que, par conséquent, nous n'étions jamais assurés de nous trouver en présence
d^ane vérité. Pourquoi fais-tu cette moue? Ce sool là tes paroles, Kalliklès, il ne serait pas beau de ta part de ne pas en convenir? »
Mais j'en conviens! Pourquoi refuserais-je d'eu convenir? Oui, je Tai dit et je le répéterais volopliers pour peu que cela te fût agréable, 6 Platon 1 et je ne me repeus pas de l'avoir dit.
PLATOX
Ce n'est pas Platon qui parle, mais Sokralès ; il ne faudrait pas l'oublier, ô mon très cher l
KALLIKLÈS
Par Z eus-Père, j'étais sur le point de Toublier.
PLATON
Écoute ces paroles de mon maitre :
« Puisque tu fais si peu de cas de toutes les démonstrations, il sera juste que nous dédaignions aussi celle que lu as mise en avant dans le Discours, alors que tu voulais nous persuader que, seule, la Beauté èlait digne de notre amour. Nous dirons qu'elle est sans valeur et nous nous refuserons à en tenir compte. »
KALLIKLÈS
Mais je n'ai rien prétendu démontrer. Je vous ai raconté un rêve que j'ai fait; il a séduit mon àme, j'espérais qu'il pourrait séduire encore une âme de jeune femme.
PLATON
« Ce n'est donc pas par des arguments que tu t'es appliqué à séduire Tâme d'Aréta, fille d'Aristippos ? »
KALLIKLÈS
Nous dirons simplement que c'est par des paroles, si tu le permets, âme de Sokralès.
« Je préférerais dire, ô mon très cher, par des paroles arrangées avec art et disposées de manière à séduire une âme. )>
KALLIKLÈS
Sans doute.
PLATON
« Écoute avec attention; si tes paroles i/avaient pas su convaincre cette âme qu'elles se proposaient de conquérir, te serait-il encore permis d'affirmer qu'elles étaient capables de la séduire ? »
KALLIKLÈS
Que me demandes-tu maintenant? Par Athéna, je ne comprends pas la question.
PLATON
« En d'autres termes, penses-tu que des paroles formant des phrases harmonieuses mais qui n'offriraient aucun sens sont de nature à séduire une âme ? »
EAUreiAs
Non certes, à moins que ce ne soit pent-étre une âme de musicien.
PLATON
» C'est donc, ù Kalliklès, que tn te proposais, par le discours, de faire entrer la persuasion dans Tàme de celle que tu voulais séduire. «
ILVLLIKLÈS
Mais c'est en la séduisant que je la persuadais.
PLATOX
u A moins que ce ne fût en la persuadant que tu la séduisais. »>
KALLIKLÈS
Disons, si tu le veux, que la persuasion et la séduction marchaient du même pas, en se donnant la main. Par tous les dieux, ne cherche pas à m'embarrasser plus longtemps au moyen de ces subtilités.
PLATON
« Se peut-il, 6 Kalliklès ! que toî,resprit le plus subtil que la lïellas ait enfanté, tu me reproches d'être subtil? Écoutemoi sans te fâcher. Alors que tu as décidé de persuader et de séduire Tâme d'Aréta, parce qu'elle est belle et que tu Taimes, tu lui as exposé de ton mieux des idées qui t'avaient séduit et persuadé toi-même. Bien plus, tu as quelque peu tourné en dérision, discrètement sans doute, en Athénien, les idées et peut-être les personnes de ceux, qu'à tort ou à raison tu
regardais comme des rivaux dans cette conquête que tu voulais faire. »
KALLIKLÈS
C'était sans méchanceté, Sokratès, et simplement par jeu.
TLATON
« Je le sais, ô mon très cher, c'est aussi en manière de jeu que je t'adresse ce reproche. Il n'en est pas moins vrai que comme un vaillant stratège en présence d'une citadelle qu'il essaie de forcer, tu t'es servi de toutes les armes à ta disposition. Ces armes, Kalliklès, ne sont autre chose que des arguments. Refuserais-tu d'en convenir ? »
KALLIKLÈS
Il faut bien que j'en convienne, tu ne me laisserais pas un moment de répit, si je refusais d'en convenir. Mais, par Athéna, il faut aussi que tu avoues qu'Antisthénès m'a accusé à tort d'avoir longtemps parlé pour ne rien dire.
PLATON
« Peut-être voulait-il exprimer par ces mots que les arguments que tu nous présentais lui semblaient sans valeur? »
ANTISTHÉNÈS
Arguments de sophiste ou de rhéteur à peine suffisants pour flatter une foule !
KALLIKLÈS
J'aime encore mieux ton silence que tes paroles, Antisthénès. Je n'oserais dire que tes paroles soient d'argent,
mais, par le Grand Chien, ton silence est d'or. Dis-nioi, âme de Sokratès, penserais-tu au^si que les arguments dont je me suis servi ne soient pas de nature à persuader ou à séduire une âme?
PLATON
« 11 faudrait les peser avec soin, avec la balance de Minos, le grand juge. »
RALLlKLÈâ
Penses-tu vraiment que ce soit nécessaire, ô Sokratès ?
PiATON
« Je le pense très certainement. Il me semble en effet que ces arguments qui te persuadent maintenant ne rauraienl pas persuadé autrefois. Si le Kalliklès de ta jeunesse reparaissait devant toi, ce qui n'est pas impossible s'il faut en croire les prêtres égyptiens, tu serais, je le crains, ami très cher, fort embarrassé pour lui répondre. 11 est donc utile que nous examinions lequel a raison des deux Kalliklès, »
KAILIKLÉS
C'est la seconde fois que tu dis ces paroles, ô Sokratès !
PLATON
« Je ne les crois pas sans importance. Examinons-les tous deux avec soin. Je suppose que le Kalliklès que j'ai connu, Tami de Gorgias et de Polos, vienne s'asseoir sous le platane, à côté de la fille dAristippos qu'il atmerail aussi sans doute puisque tu Taimes. li te dirait ;
« Tu me conseilles, ô mon fils ! d aimer les artistes et aussi « la beauté que leur génie conçoit. Puisque tu me conseilles
L'AME DK SOKUAÏES 161
« de Taimer, tu dois la connaître. Quelle est son essence? « comment pourrais-je savoir que c'est elle qui est devant « moi et non pas autre chose qu'il serait préférable de ne « pas aimer ? »
« Toi, tu resterais sans réponse. Comment répondrais -tu, puisque tu déclares que tu ne sais pas définir la Beauté ? »
KALLTKLÈS
Si la science ne définit pas la Beauté, âme de Sokratès? le cœur du moins la devine, et c'est le cœur qui aime, et non pas la raison orgueilleuse de son savoir.
PLATON
« « Fort bien. Oserais-tu soutenir que ton cœur ne s'est jamais trompé ? »
KALLIKLÈS
Je n'ai pas la prétention de croire qu'il est infaillible. Seul Aglaophamos à ce privilège de ne jamais se tromper.
PLATON
« Imagine, ô mon très cher, que, l'adressant à ton double plus jeune, tu lui disses ces mots :
« Regarde la fille d'Aristippos assise près de toi ; vois ses « grands yeux brillants, ses traits nobles et purs. Dis-moi « si jamais il t'a été donné de contempler une beauté plus « parfaite? », Quel serait ton étonnement, 6 Kalliklès! si Kalliklès te répondait : Tu te trompes, ô mon fils, Aréta n'est pas belle ? »
KALLIKLÈS
Cette réponse ne manquerait pas de m'étonner, Sokratès. L. Prat. — Vart et la beauté. 11
Le Kalliklès que lu as connu ne méprisait pas la Beauté, autairt du moins qu'il m'en souvienne. Mais si un autre que Kalliklès me faisait cette réponse, un homme quelconque que je n'aurais aucune raison de ménager, je lui dirais : Je ne t'ordonne pas, ami d'aimer la beauté que j'aime ; aime la beauté qui a su te plaire, quelle qu'elle soit, et tu seras heureux.
PLATON
a C'est alors que ton double, ô Kalliklès! triompherait aisément de ta doctrine. Il me semble l'entendre t'insulter comme il m'insultait autrefois :
« Quelle sottise est la tienne, dirait-il, ô mon fils! de « rêver une cité belle, où les artistes créateurs de beauté « seront tout-puissants. Il faut vraiment que tu sois tombé « en enfance pour soutenir sérieusement une pareille opi- « nion. Qu'est-ce donc que cette beauté que tu poursuis « maintenant et dont on ne peut jouir que par imagination « puisqu'elle n'est qu'illusoire ? Se peut-il que tu la préfères « à ces joies réelles qu'un homme intelligent et de race « noble sait se procurer? Ce qui est bon, ce n'est pas « d'aimer de belles statues, ou de beaux temples, ou même « de belles filles que l'on contemple de loin, ce sont là de (c purs enfantillages, dignes tout au plus de ce Sokralès « que les Athéniens ont puni autrefois pour avoir défendu « des idées qui n'étaient pas de beaucoup plus folles que « les tiennes. Ce qui est beau et bon et désirable, ce sont « les jeux de la guerre, les pillages des villes, la puissance de réduire des races entières en esclavage. Ce que je « recherche, ce que j'aime, c'est l'adoration des foules, le
L'AME DE SOKRATES
« pouvoir d*assouvir toutes mes passions. Ce n'est pas Tar- « tiste qui est plus qu'un homme, c'est celui qui peut tout « briser et tout détruire. C'est le dompteur des choses et « des hommes ! »
« De quel droit lui dirais-tu qu'il se trompe, 6 Kalliklès! et que la beauté qu'il aime n'est pas digne d'être aimée? Tu ne réponds pas ?
« Tu ne peux pas répondre. Lequel a raison des deux Kalliklès, lequel a tort, s'il est vrai que nous vivons, ainsi que tu l'affirmais il n'y a qu'un moment, dans un monde illusoire ? Qui décidera entre vous deux, à quel titre, de quel droit? — La force peut-être ? — Mais sans contredit, il est plus fort que tu ne l'es ; il est plus entreprenant et plus jeune, et son âme est complètement dégagée de tout scrupule ! Sois convaincu que la foule des hommes viendra, comme un troupeau docile, se ranger près de lui, prête à obéir, domptée par son cœur superbe et hardi. Le Kalliklès que j'ai connu autrefois ne respectait guère que la force. La violence, disait-il souvent, traîne après elle la loi qui la légitime. 11 ne rêvait pas, ô mon très cher! il n'aimait pas ceux qui passent la vie à rêver: il n'aurait pu s'empêcher de te mépriser. Pourtant, puisque tu es issu de lui, et comme il ne se peut pas que vous n'ayez encore tous deux des qualités communes, il eût, je l'espère du moins, conservé quelque amitié pour toi. Il t'exhorterait, par de douces paroles, à rentrer dans la bonne voie. 11 te dirait :
« Tes rêves, ô mon lils! finiront par te faire une maison « déserte. Il ne faut pas rêver, il faut agir, il faut vivrez « Lutter, vaincre, triompher, c'est la vie, la seule vie digne « d'être vécue, la vie heureuse ! Crois-moi, vieillard, ta place
« n'est pas au milieu des philosophes. Pourquoi te préoc- « cuper maintenant de rendre les hommes plus heureux ou « meilleurs? Ce n'est pas ton affaire ; c'est l'affaire des « dieux. Préoccupe-toi plutôt de ton propre bonheur, ne « perds plus ton temps à poursuivre la beauté alors que tu « n'es plus en âge d'être amoureux. Fréquente chez les « puissants, applique toute la subtilité de ton esprit à ne « pas leur déplaire : ce sont eux qui dispensent les honneurs ^< et les richesses. Propose-loi pour exemple, ô mon fils, « ceux d'entre les hommes qui ont du bien et du crédit, « tout le reste n'est qu'extravagance et qu'enfantillage. Et « si tu peux t'emparer du pouvoir souverain, n'hésite pas; « les plus puissants d'entre les hommes sont aussi les plus « heureux. Mais confier à des artistes cette puissance que tu « aurais conquise, quelle folie ! Leur âme futile et légère ne « se complaît que dans le rêve; ils ne sauraient que faire « du pouvoir, eux qui ne sont même pas capables de se con- « duire dans la vie avec habileté. Les artistes ne sont bons « que pour chanter les louanges d'un tyran ou d'un roi ! » « C'est ainsi que parlerait, j'imagine, le Kalliklès d^autrefois au Kalliklès d'aujourd'hui, et tu ne saurais lui répondre. Tu ne pourrais pas lui dire pour quelle raison tu mets maintenant les artistes au-dessus des autres hommes. Sans doute tu les appelles des créateurs de beauté, mais ils ne sont après tout que des amuseurs, des forgeurs d'illusions, puisque la beauté est, selon toi, illusoire. Ce n'est pas la beauté que tu aimes, ô Kalliklès!- Comment l'aimerais-tu, si tu ne sais ce qu'elle est? C'est une décevante image que tu poursuis et qui [s'enfuit toujours à ton approche. »
L'AME DE SOKRATES 165
ARÉTA
Tu ne réponds pas ? Tu baisses la tête, ami très cher ; on dirait une victime que le sacrificateur a désignée pour être immolée devant Tautel.
Kalliklès, éloquent Kalliklès, serais-tu devenu muel? Il est vrai que Tâme de Sokralès n'a pas été clémente pour toi.
KALLIKLÈS
Aréta, méchante Are ta, pourquoi ris-tu? L'âme de Sokratès I Tu sais bien, fille d'Aristippos, que l'âme de Sokralès n'est pas intervenue dans le débat. C'est Platon seul que je dois accuser. Il s'est montré cruel, plus cruel encore qu'Anlisthénès. Une fois de plus j'ai été victime de sa dialectique. Platon I philosophe plus sophiste que le plus adroit des sophistes, comme tu m'as trompé I J'écoutais avec complaisance tes éloges, et tout à coup, à Timproviste, une pluie de reproches s'est abattue sur ma tête ! — Par tous les dieux, ces reproches, dans ton discours, je me les adressais à moi-même, de telle sorte que je ne sais plus au juste, maintenant, si c'est contre toi que je dois me fâcher ou contre moi. Je reste surpris, à demi hébété, ne sachant que répondre, craintif comme un enfant pris en faute, que son père vient de punir. Pourtant, tu n'es pas mon père, ô Platon I et je ne suis pas un enfant.
PLATON
mon très cher! ce n'est pas l'âme de Sokratès qui adresse à Kalliklès des reproches, c'est Kalliklès. Par Zeus- Père, tu as dit ce que je voulais te faire dire. Sois assuré que
Tàme de mon maître vénéré est maintenant dans la société des dieux immortels. Si elle s'intéresse encore, comme je me plais à l'espérer, à la discussion des grands problèmes, elle ne peut y prendre aucune part. Tu as connu le génie de Sokratès; il eût trouvé d'autres arguments et de meilleurs, lui, Taccoucheur d'âmes, pour te démontrer que ce rêve que ta fantaisie a formé n'est qu'un de ces fantômes qui nous séduisent quand nous les apercevons d'un peu loin, mais qui s'évanouissent aussitôt que nous ouvrons les mains pour les saisir. Hélas ! je ne suis pas Sokratès, je ne suis que Platon, et je n'espère pas que le Discours l'ait persuadé. Mais il serait injuste de prétendre que je n'ai voulu t'adresser que des reproches. Je te loue de toute mon âme pour avoir dit que les artistes méritaient une place à part dans la cité. J'affirme avec toi que rien n'est plus beau pour l'âme de l'homme que d'aimer ce qui est beau. Mais la Beauté n'est pas une illusion, elle est la plus réelle des idées de notre âme et la plus belle puisqu'elle est l'idée de la beauté. Elle est souverainement aimable. Je vois bien que toi aussi tu l'aimes ; pourtant, tu n'as pas su la reconnaître dans ton âme, et, comme tu ne sais ce qu'elle est, tu nies qu'elle existe et tu essaies de nous séduire par des mots et par des images. Nous ne voulons pas être séduits, 6 mon très cher !
ANTISTHÉNÈS
Nous voulons des définitions et des preuves.
Aréta, ma chère enfant, me laisseras-tu accabler sans essayer de me défendre un peu? Vois comme ils m'ont mal-
traité tous les deux, Platon plus encore qu'Antisthénès. Autrefois, Aréta, tu avais de l'amitié pour moi; ce matin encore tu m'as dit que tu m*aimais.
ARÉTA
Tu m'es toujours très cher, Kalliklès. Mais comment pourrais-je te défendre, si j'approuve la plupart des reproches que t'adresse Platon ?
KALLIKLÈS
Personne ne viendra donc à mon secours. De grâce, fille d'Aristippos, épargne-irioi, je suis vieux.
Ce serait aimable à toi de demander à Platon de nous définir ce qu'il appelle l'Art et la Beauté, afin que nous puissions à notre tour examiner sa doctrine.
ARÉTA
Pourquoi ne t'adresses-tu pas directement au chorège? Il est près de moi et sans doute il entend tes paroles. Kalliklès! as-tu cessé d'aimer ton ami ?
KALLIKLÈS
Je le devrais peut-être, mais je ne le puis pas ; il faui bien que je continue à l'aimer puisqu'il est notre chorège. J'aime mieux lui faire la réponse que fit hier à Eudoxos de Knide, qui l'avait gravement offensé, le divin Aglaophamos. Moi aussi je tendrai mes bras vers Platon et je lui dirai : Fils d'Ariston, tu t'es montré méchant à l'égard de Kalliklès mais Kalliklès le pardonne !
PLATON
Le moment n'est pas de plaisanter, ô mon très cher!
Le Discours, dans sa marche en avant, se propose de nous révéler des vérités nouvelles; il est juste que nous le suivions d'une âme attentive et sérieuse. Il nous a fait, Aréta, une grande promesse; il s'est engagé, peut-être imprudemment, à nous dire ce qu'est l'Art et ce qu'est la Beauté.
Et maintenant, écoutez, amis très chers, un rêve à la place d'un autre rêve.
KALLIKLÈS
Un rêve? Mais, sage Platon, il ne t'est pas permis de rêver. Oublierais-tu déjà que tu es un philosophe? Nous attendons de toi de belles vérités et non pas des fictions. Apporte-nous des preuves capables de nous convaincre, sinon je n'hésiterai pas à t'appeler, toi aussi, ouvrier d'illusions et sophiste.
PLATON
Des preuves I je te donnerai celles, ô Kalliklès! qui ont su
LE RÊVE DE PLATON i69
persuader mon âme; je ne saurais t'en donner d'autres. Écoute :
Pendant plus d'une année, vous le savez, amis, j'ai vécu à Sais, la ville sainte des prêtres égyptiens. La Renommée attribuait à ces sages la connaissance de secrets précieux. Mon âme ardente, inquiète et désireuse d'apprendre, m'avait conduit vers eux. Je ne tardai pas à lier amitié avec Pathénéith, le grand prêtre de la déesse Neith. Il était, à cette époque, très avancé en âge. Le peuple le vénérait pour sa sagesse et sa profonde connaissance du cœur des hommes. Il vivait, depuis des années, de la vie contemplative, parlant rarement : il n'aimait pas à être troublé pendant qu'il méditait. A la tombée de la nuit, au moment où les astres s'allument dans le pur éther, Pathénéith montait avec ses disciples sur la terrasse du temple. Là, accoudés sur des lits dont les roseaux du Nil formaient la trame grossière, nous méditions, silencieux, suivant du regard les chœurs de danse variés que forment les astres dans les vastes plaines d'Ouranos.
Une nuit, — je n'oublierai jamais, ô mes très chers ! la troublante émotion qui envahit mon âme, — j'eus cette audace, moi, un étranger, de rompre le silence. C'était une nuit d'été très calme, très pure; j'étais jeune alors, heureux de vivre et la nature, en ce moment, me paraissait encore plus belle que de coutume. La brise, qui soufflait de la mer, apportait jusqu'à nous le parfum des lauriers roses. C'était une joie de respirer. Tout à coup, comme transporté d'allégresse, je m'écriai :
« Comme la nature est belle, 6 maître vénéré l que de
grâces ne devons-nous pas rendre aux dieux immortels de ce qu'ils ont créé un monde si divers et si beau ! »
Pathénéith tourna lentement vers moi sa face auguste, et ces paroles que je ne saurais oublier s'échappèrent, comme à regret, de ses lèvres habituées au silence :
« Quelle erreur, quelle erreur monstrueuse tu nourris dans ton âme, 6 Platon î Par Isis la déesse à jamais féconde, cette chose que tu appelles la nature n'est pas belle, et rhomme, lui non plus, n'est pas beau, et il n'est pas heureux. Des siècles ont passé, et des siècles, et encore des siècles, depuis que la Beauté s'est enfuie de la terre : les hommes Tout chassée! Les hommes pourtant n'ont pas cessé de l'aimer, mais c'est en vain qu'ils cherchent des paroles magiques pour la rappeler parmi eux. Ni des philtres ne seront découverts, ni des enchantements qui pourraient, de nouveau, la faire éclore : elle est partie pour toujours! »
Pathénéith se tut. Ses disciples et moi nous le contemplions, étonnés, préoccupés de trouver un sens à ces redoutables paroles, quand, tout à coup, comme si la toute-puissance d'un dieu contraignait le grand prêtre à parler, sa voix reprit :
« Il était juste, il était bon, souverainement! Son intelligence qui ne se trompe jamais avait conçu l'œuvre, et l'œuvre était belle et son cœur l'avait aimée parce qu'elle était belle. On ne saurait imaginer un monde plus harmonieux et plus beau. Ensuite il créa l'homme, et l'homme était plus beau que le monde, parce qu'il avait la raison en même temps que la beauté ! Il savait pourquoi les choses belles sont belles ; il comprenait la beauté de la création divine et
il raimait. Et l'homme ignorait le mal, il ignorait Tinjustice : il était beau, il était heureux. Sa joie était celle qui ne finit pas. C'était pour Thomme que le Dieu avait créé le monde, et Thomme ne pouvait pas l'ignorer. Pourtant, dieux justes, il s'est révolté contre le Dieu, il a voulu détrôner le Dieu! Hélas ! il n'a pu que détruire l'œuvre diviue. La Laideur, les Crimes et les Haines ont envahi la terre, et la Beauté s'est enfuie, emmenant le bonheur avec elle. Depuis lors, misérable entre tous les êtres, l'homme poursuit obscurément la Beauté qui le fuit. Ce n'est pas le m(înde que tu as devant les yeux, ce sont les ruines du monde que le Dieu a créé et que la folie humaine a détruit. »
Ainsi parla Pathénéith. Il refusa malgré nos supplications de nous expliquer ses paroles, et, comme j'insistais encore, il se leva lentement sans rien dire et regagna sa cellule, sans doute pour y méditer en paix.
KALLIKLÈS
Que les dieux égyptiens accordent à ce grand prêtre une méditation heureuse et féconde. Il a peut-être dit de fort belles choses, mais, par le Grand Chien, je n'ai rien compris à son discours. Le sage Pathénéith me semble encore plus ténébreux que notre Hérakleïtos. Les oracles de la Pythie ne sont pas plus incompréhensibles; j'oserai dire que quelques-uns d'entre eux me semblent moins obscurs. Quel homme étrange tu es, ô Platon! tu nous promets une définition de l'Art et tu nous donnes un oracle! C'est trop, ami très cher, ou c'est trop peu, selon le cas. Ma faible intelligence ne me permet pas d'apercevoir le rapport qu'il peut y avoir entre une définition exacte et les paroles de Pathé-
néilh qui était sage peut-être, mais qui n'était pas clair dans son discours.
PLATON
Des années ont passé; Thomme encore jeune qui écoutait sur la terrasse du temple de Neith le grand prêtre égyptien est devenu un vieillard avant d'avoir pu dégager, des obscurités qui les enveloppaient, ces vérités très précieuses tombées des lèvres de Palhénéitb. J'ai longtemps erré dans les ténèbres, les quelques vérités que mon âme avait su conquérir n'étaient pas la Vérité. Maintenant, au moment où j'arrive au terme de ma course, cette conviction ardente s'élève en moi : les dieux bienfaisants m'ont accordé cette grâce de soulever un coin du voile qui nous cache leur véritable nature. J'ai vu, j'ai compris. J'ai compris que les hommes ne connaissaient pas les dieux, et aussi qu'ils ne connaissaient pas les hommes. Me suis-je trompé? La vérité que j'ai cru découvrir n'est-elle qu'une erreur plus séduisante encore que celles qui, autrefois, avaient séduit mon âme? vous en jugerez, amis très chers. <3uelle que soit la force de ma conviction, je n'oserai jamais prétendre que celte vérité que j'aime est la Vérité. Celui qui sait qu'il s'est déjà trompé doit reconnaître qu'il est capable de se tromper encore.
KALLIKLÈS
Et cette doctrine nouvelle que tu nous veux enseigner nous dira ce qu'est l'Art, ce qu'est la Beauté?
PLATON
Je l'espère, ami. Mais, de grâce, ne sois pas impatient; le
Discours prendra peut-être quelques détours, avant d'arriver au but.
KALLIKLÈS
Par tous les dieux, Platon, je le suivrai d'une âme attentive.
(Juel sérieux ! Ton visage n'est pas enjoué d'habitude, mais, en ce moment, tu as l'air exactement du prêtre d'Apollon quand il invoque le dieu.
PLATON
C'est peut-être que je me prépare, amis, à vous parler du Dieu.
Pathénéith, le vieillard austère, ne s'est pas trompé. Le dieu bon ne peut être Tauteur du mal; et le mal règne dans le monde. Sans doute, il est des jours, pendant la jeunesse' surtout, quand notre âme exaltée et débordante d'énergie nous empêche de sentir que nous avons un corps misérable, il est des jours, ô mes très chers î où nous ne voyons pas le mal. Ce sont les jours heureux où nous goûtons pleinement la joie de vivre. C'est pour cette raison peut-être que les éphèbes sourient, et certains hommes, quand les vieillards affirment que les dieux oiit fait à l'homme un triste présent en lui donnant la vie. Puis, les années viennent, apportant chacune ses souffrances et ses misères. Nous prenons des choses et des hommes une expérience plus exacte et plus complète. Dès que nous avons compris que l'injustice sur la terre règne en maîtresse souveraine, dès que nous avons vu avec quelle ardeur les hommes s'appliquent à se faire souffrir les uns les autres,.
dès que nous connaissons Tàrne, telle qu'elle est, ignorante et perverse, alourdie par des passions : la vanité, Tambition, la jalousie, Tenvie, la colère, la luxure, et cet amour que chantent les poètes, qui ressemble de si près à de la haine, alors, témoins de tant de sottises, de tant de misères et de tant de méchancetés, nous faisons un retour sur nous mêmes et nous affirmons hautement : il n'est pas vrai, dieux justes, que la nature soit belle et bonne, puisqu'elle oppose tant de résistance à la réalisation du bonheur et de la beauté; il ne se peut pas, dieux bons, que vous ayez créé ce monde si misérable, ou bien c'est à tort que les hommes vous appellent des dieux : vous n'êtes que de mauvais génies, des créateurs de mal, et vous vous réjouissez sans doute à la vue de toutes ces souffrances qui nous accablent!
Les hommes accusent les dieux parce qu'ils ne prennent pas des dieux une notion exacte; ils n'accusent pas l'homme, qu'ils devraient accuser, parce qu'ils ne comprennent pas l'homme. Ils pèchent par ignorance plutôt que par méchanceté, eux si méchants pourtant I Ils rusent avec le mal, ils s'appliquent à esquiver la douleur, même quand elle vient en réparation d'une injustice qu'ils ont commise. Hélas! ils se consolent des maux qu'ils subissent par l'espérance toujours caressée d'une vie meilleure en laquelle ils commettraient des injustices sans en subir le juste châtiment. Mais cette espérance qui les soutient n'est qu'un leurre. Elle est toujours déçue nécessairement. Tôt ou tard le mal dont nous sommes les auteurs revient sur nous et nous frappe. Quelle que soit notre habileté, nous finissons toujours par être vaincus.
Pauvre habileté! Que vaut l'ambition des hommes? Que valent ces richesses qu'ils amassent, et ces honneurs dont ils sont si fiers? La vie en est-elle moins précaire et moins misérable? La richesse ou les honneurs ont-ils jamais empêché un homme de souffrir? Il faut que notre âme ait le courage de regarder le mal en face et, le rudoyant, comme il convient à une âme généreuse, lui dise brutalement : « Je sais que tu me conduis à ma perte, ô mal! mais je ne sais pas d'où tu viens et j'ignore qui tu es. Je voudrais pourtant te connaître. »
Le problème du mal, ô mes très chers! devrait être, pour les hommes, le grand problème je dirais presque l'unique problème à résoudre. Ce n'est qu'après l'avoir résolu que nous pourrons savoir ce qu'est la vie et si elle vaut la peine d'être vécue. Mais de tous les problèmes, il est aussi celui que les hommes, les sages eux-mêmes, se sont presque tou- " jours refusés à examiner.
KALLIKLÊS
Je ne voudrais pas t'interrompre, ô chorège! pourtant autorise-moi à le dire que je ne sais pas encore en quel lieu lu veux nous mener. Tu nous avais promis de nous dire ce qu'est l'Art et ce qu'est la Beauté et voici que le discours se propose à présent de définir le mal.
PLATON
Ne sois pas impatient, Kalliklès, et fais crédit au Discours. Espérons qu'il tiendra sa promesse et laissons-le libre de suivre la voie qu'il s'est tracée. Peut-être n'en est-il pas de meilleure?
176 l/AUÏ ET LA BEAUTE
arlta
Kalliklès! je t'en prie, n'interromps pas le chorège. Ce n'est pas trop de toute notre attention pour suivre le Discours.
PLATON
Le Démiurge, Kalliklès, est exempt d'envie : il est bon, il est juste, il est beau. 11 ne se peut pas qu''il soit l'auteur du mal. Le monde où nous vivons n'est pas son œuvre; nous n'avons plus devant les yeux que les ruines du monde qu'il a créé.
Hélas! nos yeux, obscurcis maintenant, seraient éblouis par la contemplation de la pure lumière. Nous ne savons plus regarder. Quelles que soient sa vigueur et son élévation, notre fantaisie est impuissante à s'élever jusqu'à l'image de l'ordre établi par le Divin. Comment serait-il possible à une âme d'homme de le figurer et de le décrire? Nous ignorons la Vérité, nous cherchons la Justice; la beauté que nous aimons est à la beauté véritable ce que la lumière fumeuse de nos lampes est à l'éclat des rayons qui émanent d'Hélios. A peine sommes-nous capables, quand, faisant un retour sur nous-mêmes, nous essayons de découvrir les aspirations les plus intimes de notre âme, de comprendre que nous somme» des êtres déchus de notre première splendeur.
L'œuvre du Dieu était la Vérité, la Justice, la Beauté. 11 calcula des rapports, il imagina des formes, il combina des idées. Aussitôt qu'il eut embrassé l'ensemble de l'œuvre que son esprit concevait, elle lui apparut telle qu'elle était, une et diverse à la fois, harmonieuse. El le Dieu se réjouit dans
son cœur, se disant que sa conception était belle et digne de
durer à travers les siècles. Et il réalisa son idée; il lui
donna la \ie. Il ne se peut pas, ô mes très chers ! que la
création ne fût pas la Beauté même, la Vérité, THarmonie,
puisqu'elle était la création du Dieu juste. Toutes ces formes
que sa toute-puissance rendait vivantes étaient les idées
de son âme projetées au dehors afin qu'il pût plus aisé- s /^
ment en contempler Timage. Et chacune des choses avait
sa beauté propre, mais s'harmonisait avec la beauté de
toutes les autres. S
11 décida, le Démiurge au cœur bon, que le monde serait corporel, visible et tangible. Comme, en Tabsence du feu, rien ne peut exister de visible ni de tangible, il créa le feu, le feu qui éclaire, source de vie, et les flammes d'Hélios s'allumèrent sous le regard bienveillant du Dieu. Ilconve- :;^
nait d'autre part au créateur que le monde fût un solide, et ■^■èi
comme rien de solide ne saurait être en l'absence de terre, ^S
c'est de terre qu'il forma le corps de l'univers habitable. Enfin, entre le feu et la terre, il disposa l'eau et l'air, aussitôt que sa sagesse eut reconnu que l'existence de l'eau et de l'air étaient nécessaires pour que la création fût achevée. C'est de telle manière, j'imagine, et de telles espèces de corps, au nombre de quatre, qu'a été formé le premier univers plein de proportion et d'harmonie. Il était l'ordre des choses conçu par l'intelligence du Dieu, établi par sa volonté toute puissante. Mais, je me rends compte, amis très chers, que ces images sont aussi loin que possible de la vérité qu'elles voudraient représenter. Je ne suis qu'un homme, ignorant comme tous les hommes ; il faudrait être un dieu pour parler comme il convient de la création du Dieu. Ni la L. Prat. — L'art et la beauté. 12
l-;8 L'ART ET LA BEAUTÉ
terre n'était ce que nous la voyons aujourd'hui, inhabilable dans la plupart des régions, hérissée de ronces, recouverte en grande partie de forêts impénétrables,. défigurée par des montagnes abruptes, tourmentées, et si tristes! comme si elles avaient été les témoins de drames terribles en des temps éloignés dont le souvenir n'a pu arriver jusqu'à nous. Ni les eaux de la mer qui séparent les contrées de la terre n'étaient, sans aucun doute, ennemies, comme elles sont à présent le plus souvent, de la race des hommes, et Tair était plus subtil et la flamme d'Hélios plus pure. •
KALLIKLÈS
C'est fort bien, Platon, mais nous diras-tu comment et avec quoi le Démiurge a créé les éléments qui lui ont servi à constituer le monde?
PLATON
Comment te le dirai-je, ami, si je l'ignore?
KALUKLÈS
Tu seras toujours le même homme, ô mon très cher !
PLATON
Que veux-tu dire? Je ne comprends pas.
KALLIKLÈS
Ceci tout simplement. Tu proposes à ceux qui t'écoutent des affirmations étonnantes, telles, que tu es le seul, parmi les philosophes, à en proposer de si étranges ; et, sitôt qu'on te prie de les justifier, ton front se rembrunit et tu fais aveu d'ignorance. Tu es tout prêt à te fâcher si l'on insiste.
Tu n'as même pas Tair de te douter que celui qui affirme comme vraie une chose dont il ne peut prouver la vérité n'affirme que des mots.
PLATON
Vaudrait-il mieux, Kalliklès, te dire que je sais, alors que je ne sais pas?
KALLIKLÈS
Peut-être serait-il préférable et plus prudent de ne pas affirmer que le Démiurge a créé un monde parfait, ni même qu'il existe un démiurge, puisque tu ne peux dire d'où sont sortis ces éléments divers que le dieu a combinés de manière à constituer le premier univers?
PLATON
Je sais que le Démiurge a créé, ou du moins je le crois, et il est beau de le croire. Je crois aussi qu'il existe parce que je le conçois comme un être juste, beau et bon au delà de toute expression humaine. La conception que mon intelligence prend de sa nature divine répond à ce besoin de Justice, de Vérité et de Beauté que je découvre en mon âme quand je réfléchis et que je m'interroge seul, en présence de mes pensées. Je crois qu'il a créé un monde parfaitement beau et bon, et, en face des ruines de ce monde, selon le mot de Pathéneith, je fais effort pour imaginer un monde de beauté. Mais quand tu me demandes comment le Dieu a créé les éléments qu'il a disposés ensuite avec un art souverain, je ne puis plus te répondre, Kalliklès. Je ne sais si je suis le même homme, mais je sais que je suis un homme, et
i80 L'ART ET LA BEAUTÉ
qu'il est des problèmes que rhomme ne peut résoudre. Celui que tu agites en ce moment est du nombre, ô Kalliklès! et c'est sans me fâcher que je déclare qu'il faut laisser au Dieu le secret du Dieu.
Je le connais, ami, depuis longtemps. Tu es un adversaire redoutable; je crains que tu ne t'appliques à me tendre un piège. Si je te répondais que le Dieu a fait jaillir du néant les éléments constitutifs du monde, tu me dirais en souriant comme tu sais sourire quand tu combats : Ton Démiurge, ô Platon ! est vraiment le plus puissant des démiurges puisqu'il sait faire sortir du rien la Justice, la Vérité et la Beauté. Si j'affirmais, d'autre part, que le Démiurge n'a fait que mettre en ordre des éléments épars qui existaient en même temps que lui, ton sourire deviendrait plus malicieux encore et tu m'accablerais, triomphant, avec cette réponse : Est-ce donc là ton Démiurge, ô Platon, sa puissance est vraiment fort limitée! C'est un arrangeur de matériaux, un maçon habile, tout au plus un architecte qui connaît assez exactement les figures géométriques ; de grâce ne nous dis pas qu'il est dieu, ni qu'il a créé. — Je ne suis qu'un homme, Kalliklès, et j'ignore le secret du Dieu.
KALLIKLÈS
Dans un livre dont tu connais Fauteur, celte dernière thèse, que le Démiurge est l'architecte du monde, est proposée à l'attention des philosophes comme très ingénieuse et très belle. Je veux parler du Timaios, Platon. Je me suis laissé dire que, dans ce dialogue, le pythagoricien de Lokres, ton vieux maître, soutenait avec subtilité des idées chères à notre chorège.
PLATON
Tu te trompes, Kalliklès ; ce sont ses propres idées que défend Timaios, non pas les miennes. Je n'ai aucune peine à reconnaître que sa doctrine m'a paru, comme tu dis, ingénieuse et belle, parfois éloignée, parfois rapprochée de la vérité : digne, en tout cas, d'être conservée dans la mémoire des hommes. J'avoue encore que j'ai été séduit autrefois par les Nombres de Pythagoras. Je regarde toujours ce sage comme l'un des plus grands qui aient apparu sur la terre. Mais il y a loin, ami très cher, des Nombres de Pythagoras aux Idées de Platon, du moins aux Idées telles que je les conçois maintenant. Elles sont, ô Kalliklès 1 les idées du dieu. Le Démiurge n'est pas seulement l'architecte de l'Univers, il en est le créateur. Ce sont les idées de son intelligence que la volonté toute-puissante du Dieu a projetées au dehors. Aussitôt réalisées, elles sont devenues des choses concrètes que des yeux pouvaient voir et que des mains pouvaient toucher.
KALLIKLÈS
Dans les idées du Démiurge, ô Platon, je ne reconnais plus les Idées.
ARÉTA
Je t'en supplie, Kalliklès, n'interromps plus le chorège. Et toi, maître, continue ; c'est perdre notre temps que de répondre à Kalliklès.
PLATON
Le Démiurge au cœur bon, dont l'intelligence est la mesure du vrai, dont la volonté ne connaît pas les obstacles,
le Démiurge a créé le monde. Cependant il est dieu, il est parfait, il ne saurait avoir de besoins. Ce n'est pas pour lui qu'il a créé. La création, si belle qu'on la suppose, ne saurait augmenter la perfection du Dieu. Un être parfait ne peut devenir plus parfait. Ce n'est pas, d'une autre part, pour être craint ou adoré qu'il a créé le monde, c'est par amour pour sa créature, pour les plus belles d'entre ses créatures, belles et raisonnables à la fois, je veux dire aptes à comprendre, dans le détail aussi bien que dans l'ensemble, l'harmonie de cette nature fille de l'intelligence et de l'amour du Dieu. Le Démiurge a créé le monde pour l'homme, pour l'homme qu'il aimait et dont il voulait être aimé. Et il donna le monde à l'homme afin qu'il y régnât en maître souverain.
Aussitôt la vie commença, une vie heureuse que je ne saurais vous décrire, ô mes très chers! L'intelligence des hommes savait alors, sans aucun risque d'erreur, reconnaître la Vérité, — l'erreur n'existait pas, — et leur cœur aimait la pure beauté, aucune place ne pouvait être réservée à la laideur dans la création du Dieu.
Je me plais à penser que le Démiurge au cœur bon, aussitôt que les hommes eurent ouvert à la pure lumière leurs yeux étonnés et ravis, leur fit entendre, du haut de ces plaines de l'Éther que les poètes regardent comme sa véritable demeure sinon les paroles que je vais dire, qui ne sont, hélas ! que les paroles d'un homme, du moins des paroles d'amour tout à fait dignes de la majesté du Dieu.
« Hommes chers à mon cœur, toutes ces fleurs écloses sous vos pas, ces parfums, ces harmonies, cette terre qui
s'étend au loin, ces eaux qui Tenveloppent comme une douce caresse, cet air sublil que vous respirez et qui vous fait vivre, ce soleil qui, du haut du ciel, répand sur vous et sur la Nature sa vivifiante lumière, toutes ces choses que je viens d'énoncer, toutes celles aussi dont je ne parle pas et que vous voyez resplendir : ce monde que mon esprit a conçu et que ma volonté a créé, je le remets en vos mains ! Voici les lois ! Elles maintiennent en équilibre les diverses parties de l'ensemble. Tant que leur stabilité sera assurée, l'harmonie de T Univers ne peut être rompue. Je vous ai donné l'intelligence qui comprend, le cœur qui aime, la volonté qui décide, et je vous dis : le Cosmos est à vous. A votre intelligence, à votre amour, à votre volonté, il appartient de conserver dans sa beauté la création de votre dieu. Vous savez les lois et comment elles soutiennent le monde. Obéissez aux lois; elles vous obéiront, à leur tour, comme des esclaves dociles qui se dévouent au bonheur de leurs maîtres. Elles sont, au même titre que vous, les filles de mon intelligence, ô mes fils ! Elles sont à la fois la raison de la beauté du monde et de votre propre beauté !
« Et maintenant, vivez, hommes chers à mon cœur, vivez la vie heureuse ; jouissez d'un bonheur dont votre âme ne peut pas se lasser! En chacune de vos âmes j'ai suscité un génie qui lui est propre. Chacune a son intelligence, chacune sa beauté et son amour, qui ne ressemble pas, absolument, à l'intelligence, à la beauté et à l'amour des autres. Une œuvre ne peut être belle qu'à la condition qu'elle soit une et diverse à la fois ; c'est pourquoi je vous ai donnéi hommes, à chacun selon son génie propre, le pouvoir de varier à l'infini les formes de la beauté des choses.
La source de la beauté, ô mes fils ! est celle qui ne tarit jamais I
« Vivre, pour vous, c'est jouer! Jouez votre vie, hommes; combinez des sons, des lignes ou des couleurs. Soyez musiciens ou peintres, sculpteurs ou architectes : jouez le plus beau de tous les jeux, qui est de contempler la Beauté ou de la créer. Assemblez avec soin des phrases harmonieuses. Je vous ai appris Tart de former des mois, grâce auxquels vous pouvez vous communiquer vos désirs, vos joies, vos pensées. Vous êtes artistes, vous êtes poètes, vous êtes des créateurs de beauté! Fils du Démiurge, vous êtes tous semblables à des dieux 1
« Pourtant, vous n'êtes pas des dieux; vous êtes une création du Dieu, ne Foubliez pas, 6 mes fils ! Vous êtes des hommes parfaits, mais enfin vous n'êtes que des hommes. Les hommes doivent obéir au Dieu qui est leur père, mais les hommes peuvent aussi refuser d'obéir. Je n'ai pas voulu les contraindre à l'obéissance. »
Ainsi parla le Dieu, Kalliklès. Les hommes auraient pu découvrir qu'il y avait dans sa voix un accent de tristesse, s'ils avaient su ce qu'était la tristesse.
KALLIKLÈS
Quel rêve étonnant tu as forgé, 6 chorège ! Par tous les dieux, je n'oserais pas assurer que le Démiurge soit l'auteur de ce monde parfaitement beau que ta fantaisie s'est appliquée à nous décrire, mais tu es certainement, Platon, l'auteur du Démiurge, Grâces soient rendues au fils d'Ariston qui vient de créer le créateur. Ne crois pas que je veuille
être injuste pour le vieux grand prêtre, serviteur de la déesse Neïth. Son génie avait obscurément entrevu le mystère auguste de Téclosion des choses et des hommes ; mais, à toi seul, ami, reviendra la gloire de Tavoir révélé !
PLATON
Ne cesseras-tu donc jamais de plaisanter, ô sophiste?
KALLIKLÈS
Je ne plaisante pas, sage Platon ; ce sont des éloges que je t'adresse. J'admire ton rêve hardi et d'une rare beauté. Une fois de plus, je te proclame le plus grand des poètes que la Hellas ait enfantés. Pourtant, du moins, je le crains fort, Eudoxos, ton ancien disciple, eût été surpris et irrité par une telle révélation; il t'aurait vivement reproché d'abandonner la science, et même la philosophie, pour t'égarer dans un rêve, sans plus de souci de la logique, que tu aimais autrefois. Peut-être même t'eût-il injurié, oubliant que tu as été son maître et que nous t'avons choisi pour notre chorège.
ARÉTA
Je veux croire que tu te trompes, Kalliklès.
KALLIKLÈS
Je ne me trompe pas, fille d'Aristippos. Je m'explique que tu veuilles défendre le géomètre de Knide. Il est jeune et son mâle visage n'est pas sans beauté. Platon te dira, s'il le juge à propos, pourquoi son disciple d'autrefois méprise aujourd'hui les doctrines des philosophes. Sache cependant qu'il se propose de délivrer l'intelligence des hommes. Elle se
traîne, dit-il, alourdie par des fables très anciennos et très obscures que des prêtres lui présentent comme dignes d'être vénérées, que chantent les poètes, et que commentent les philosophes sans toujours les éclaircir. Moi, je ne suis qu'un sophiste et je comprends les rêves, ceux que je fais et aussi ceux que Ton me raconte. Plus ils s'éloignent de la réalité, plus je les admire ; mais Eudoxos n'est pas un sophiste, il prétend au titre de savant, il voudrait même être appelé le père de la Science.
Platon, ami très cher, je ne reconnais plus ton visage. Penserais-tu que Kalliklès a voulu t'offenser ?
ARÉTA
Es-tu malade, maître, ou bien fatigué?
PLATON
Ni fatigué, ni malade, ma chère fille : je suis triste. Mon âme est triste, le meilleur d'elle-même va mourir. Vois! ce rêve, que j'ai si longtemps médité dans le silence, n'est, pour Kalliklès, qu'un sujet de raillerie. Au moment où je veux agiter devant des cœurs d'hommes le plus terrifiant des problèmes qui puisse angoisser une âme d'homme, Kalliklès sourit et s'amuse comme un enfant; Aréta sourit, elle aussi, et Anlisthénès sourirait, s'il ne dédaignait de sourire. C'est pourtant le drame de l'humanité que je voulais représenter à vos yeux : la naissance et la ruine de cet univers que le démiurge au cœur exempt d'envie a créé pour la joie des hommes et que les hommes, dans leur sottise, dans leur orgueil ont détruit. Mes paroles, hélas! ne laisseront pas plus de traces sur la terre que n'en laisse,
dans les plaines de TÉlher, le vol rapide de l'hirondelle. Aréla, ma chère enfant, les hommes écoutent, mais n'entendent pas; la Vérité n'a pas encore trouvé le chemin de leur âme.
ARÉTA
Je ne suis qu'une femme et tu es, Platon, le plus sage d'entre les hommes et le meilleur. Il n'est pas toujours donné à mon intelligence d'atteindre à ces hauteurs où plane ta pensée. Les problèmes que je voudrais résoudre sont sans doute de ceux que dédaignerait ton vigoureux génie, mais je ne souris jamais quand tu parles : j'écoute, je m'applique à suivre le Discours. Je serais désolée, maîlre, si tu nous regardais maintenant comme indignes d'être initiés au mystère de la chute de ce premier monde que le .démiurge a créé. Pourquoi ton âme serait-elle si trisle? Par Alhéna, la déesse que j'aime, il est indigne de Platon de laisser le découragement s'insinuer dans son cœur. Vois ces éphèbes qui nous entourent! Depuis un moment, depuis que lu parles, ils se sont peu à peu rapprochés de nous. Ils t'aiment, ami, et le respectent comme si tu étais leur père. Sois assuré qu'ils ne laisseront tomber aucune de tes paroles. Tu es, pour eux, celui qui apporte la bonne nouvelle ; ils se regardent peut-être comme ceux que les dieux ont désignés pour la transmettre aux hommes'.
KALLIKLÈS
Comment aurais-je pu prévoir, dieux bons, que le sourire de Kalliklès fût interprété comme une offense par le chorège?
PLATON
J'ai eu tort, ami très cher. Pardonne-moi. Je devrais savoir que nos convictions, quelle que soit leur force, ne s'imposent que rarement à Tintelligence de ceux qui nous écoutent, et je te connais depuis si longtemps, ô Kalliklès! que mon âme devrait être à Tépreuve de ton sourire.
KALLIKLÈS
M'autorises-tu à examiner ton hypothèse ? Je te promets de Téludier aussi sérieusement que le pourrait faire Anlisthénès. Je prendrai garde de ne pas sourire.
PLATON
Je t'en prie, Kalliklès.
KALLIKLÈS
Il n'y a qu'un moment, ô chorège! tu t'es amusé à meltre en opposition le Kalliklès d'autrefois et le Kalliklès d'aujourd'hui. Pendant que tu parlais, Aréta ne s'est pas contentée de sourire, elle a ri très fort à mes dépens. Je ne suis pas le seul pourtant dont les opinions se soient modifiées, et je me demande si ton maître Sokralès voudrait t'appeler encore son disciple. Dans tes dialogues, tu lui prêtes des pensées qui doivent Té tonner quelque peu s'il lui est donné de les connaître; elles ont pourtant encore une certaine parenté avec la doctrine qu'il enseignait; mais ce que tu nous a dit il n'y a qu'un moment s'éloigne le plus possible, Platon, de tout ce que ton maître t'avait appris.
Que de fois je t'ai entendu affirmer qu'il existe au delà du monde visible où nous vivons un monde intelligible dont l'âme des hommes, quand elle fait un retour sur elle-
même et s'interroge sur sa nature et sur sa cause, retrouve une vague réminiscence ! Ce monde, tu l'appelles le monde des Idées et tu le décris avec un art parfaiL Les Idées sont, dis-tu, les prototypes des âmes et même de toutes les choses qui naissent et se développent, puis périclitent et meurent. Mais, tandis que les hommes, les animaux et les choses changent sur notre terre, les Idées restent immuables. Elles sont les exemplaires de vérité et de beauté que tout ami de la sagesse doit contempler durant sa vie. Le jour où la mort délivrera son âme de toutes ses attaches terrestres, purifiée par la souffrance, elle retrouvera ses ailes et s'envolera vers sa véritable patrie. C'est là ce que tu nous enseignais autrefois, ô chorègel Ceux-là même que ton discours ne persuadait pas, admiraient, subissant le charme de tes paroles, la noblesse de ton génie. Voici que tu renies maintenant ces Idées qui t'avaient valu tant d'admirateurs et de disciples!
PLATON
Platon est toujours Platon, ô mon très cher! il ne renie pas les Idées^ mais il ne lui suffit pas de les poser comme les prototypes des choses ; il voudrait dire leur nature, expliquer leur rôle. Prends garde, je te prie, Kalliklès, que le Démiurge, alors qu'il a créé le monde et les hommes maîtres du monde, n'a fait que réaliser les idées de son âme. Et ces idées restent toujours immuables et parfaites dans l'entendement du dieu. Mais ces idées, dès qu'elles ont été réalisées, sont devenues des hommes, des animaux et des choses. Le Dieu a voulu, dans sa sagesse et dans sa bonté, que les hommes eussent la suprématie à la fois sur les animaux et sur les choses.
KALLIKLES
Cependant, Platon, si j'ai compris le discours que le Démiurge adressait aux hommes en leur donnant le monde, rien n'était immuable dans ce premier monde créé, puisque les choses pouvaient être modifiées par les hommes qd étaient, selon toi, de petits démiurges gouvernant le monde, des artistes dont Tâme contemplait à la fois et créait de la beauté.
PLATON
Ce n'est que dans l'intelligence du Dieu, ô Kalliklès! que les Idées resteat pour nous des exemplaires de Vérité et de Beauté. Dès que nous les considérons en elles-mêmes, je veux dire réalisées, comme personnes ou comme choses, par l'acte créateur, elles sont capables de modiûerles choses ou de se modifier elles mêmes, selon qu'elles ont été créées personnes ou choses. Elles ont la vie, et tout ce qui est vivant change. Les êtres ne seraient pas des vivants, s'ils étaient incapables de devenir autres qu'ils ne sont. J'ai dit que la création du Dieu était belle et ses créatures heureuses. Comment des êtres immuables auraient-ils pu être heureux?
KALLIKLÈS
Mais, par tous les dieux, Platon, pourquoi le Démiurge a-t-il donné aux hommes la liberté, dont ils devaient faire un si pernicieux usage.
ANTISTHÉNÈS
L'homme n'est pas libre, Platon; ni les hommes, ni les choses ne peuvent être autrement qu'ils ne sont. Tu n'avais
pas le droit de poser cette hypothèse d'un premier monde que la liberté de l'homme aurait ruiné, avant d'avoir démontré la liberté de Thomme. Cette démonstration, Platon, tu ne saurais nous rapporter : la liberté n'est qu'un mot dont les hommes couvrent leur ignorance.
ARÉTA
Je crains, maître, qu'il n'y ait une part de vérité dans leurs reproches.
PLATON
Que la bonne déesse me soit secourable I Comment pourraije me défendre si vous m'attaquez tous en même temps?
Antisthénès, mon vieil ami, le Discours nous invitera prochainement, sans doute, à discuter le redoutable problème, alors...
ANTISTHÉNÈS
Je démontrerai, Platon, que l'âme de l'homme n'est pas, ne peut pas être libre; une rigoureuse égalité subsiste entre les effets et les causes : ce qui est a dû être !
PLATON
Nous pèserons tes arguments et je te promets, — tu ne doutes pas, je l'espère, de la sincérité de Platon, — si ta démonstration me persuade, de reconnaître devant tous que cette doctrine, en partie nouvelle, que je vous apporte, n'est que le plus vain des songes, qu'un vieillard a formé, puisqu'elle repose tout entière sur cette croyance que l'âme de l'homme a été créée libre par le tout-puissant démiurge. Pourtant elle est belle, ami, et je l'aime.
KALLIKLÈS
Par le Grand-Chien, te voilà redevenu muet, Antisthénès ; tu ne réponds pas?
ANTISTHÉNÈS
Je parlerai quand le moment sera venu.
KALLIKLÈS
Médite en paix, ami, médite avec toute ton âme! Fassent les dieux que tu découvres l'argument qui clôt la dispute et donne la victoire !
M'expliqueras-tu, maintenant, noble fils d'Ariston, pourquoi le Démiurge qui avait créé Thomme sage, heureux et beau a commis cette imprudence de donner à Thomme la possibilité de perdre des biens si désirables?
PLATON
Écoule, Kalliklès, applique ton esprit à comprendre la pensée du Dieu. Le Démiurge, dans sa sagesse, avait résolu de créer un monde parfait, mais la création ne pouvait être parfaite et digne du génie du Dieu qu'à cette condition seulement que l'âme de l'homme resterait libre d'obéir à ces lois qui étaient la Vérité à la fois et la raison d'être de la Beauté de la créature, à ces lois qui étaient la Loi.
EALLIELÉS
Dans sa Rhétorique, mon maître Gorgias tourne en ridicule un grammairien dont j'ai oublié le nom. Malgré de louables efforts son esprit s'essoufflait à suivre le discours et ne parvenait pas à l'atteindre. En ce moment, chorège,
Kalliklès ressemble de 1res près à ce grammairien dont parle Gorgias.
PLATON
Prends garde à cette parole de Sokralès, ô mon très cher! Dirais-tu d'un homme qu'il sait qu'il est heureux, ou qu'il sait qu'il est beau, si étant heureux et beau il n'a aucune idée de ce que peut être la souffrance ou la laideur, s'il ignore même qu'il existe quelque chose que l'on appelle la souffrance ou la laideur?
KALLIKLÈS
Par Zeus-Père, je répondrai qu'un tel homme ne pourra jamais affirmer qu'il est heureux, ni qu'il est beau.
PLATON
Oserais-tu soutenir qu'il est digne d'un dieu juste et bon de créer la souffrance et la laideur?
KALLIKLÈS
Oui, s'il n'a pu faire autrement, Platon, que de créer la souffrance et la laideur.
Mais, prends garde, je te prie, ami très cher, que son cœur est exempt d'envie et qu'il est dieu, je veux dire toutpuissant. Le Cosmos qu'il a créé n'est pas, comme l'ont affirmé certains disciples de Pythagoras, le plus beau des mondes imaginables, mais le seul monde que sa toute-puissance et sa bonté souveraine pût créer : le monde qui était l'image exacte de la beauté que son âme d'artiste avait su concevoir. Et ce Cosmos, il l'a créé pour en faire don à L. Prat. — Vart et la beauté, 13
des ètxes faits à son image, artistes comme lui, capables de comprendre la beauté de la création divine, capables eux-mêmes de créer de la beauté. Ils étaient heureux, ils étaient sages, ils étaient beaux! Ils savaient la Loi, et (jue la Loi était nécessaire, puisqu'elle était la raison de la beauté du monde et de leur propre beauté; mais la Loi, c'est là ce que ton esprit doit comprendre, ô Kalliklès! eût été moins belle si les hommes eussent été contraints à l'observer. Le Dieu n'a pas voulu, il ne devait pas les contraindre. Le Démiurge a dit aux hommes :
« La loi que je vous enseigne est fille de mon intelligence, ô mes fils! elle est ce qui doit être, elle est la Justice; mais si vous ne pouviez pas ne pas être justes, vous ne seriez pas justes; c'est pourquoi }'ai dû vous donner ce pouvoir de désobéir à la Loi. J'ai rendu possible Tinjustice afin de vous donner la justice. »
La création du Dieu, Kalliklès, eût été moins parfaite, si les hommes avaient été créés tels que toute désobéissance à la loi du Dieu leur fût impossible.
ARÉTA
Je comprends ta pensée, maître; elle est ingénieuse et belle. Pourtant une difficulté subsiste dans mon àme. Sans doute le Dieu n'a pas voulu créer des hommes dont l'âme fût esclave, mais les hommes, eux, pouvaient ne pas faire usage de cette puissance que le dieu n'avait pu leur refuser. Les hommes connaissaient la Loi; ils savaient qu'elle était juste et qu'ils ne devaient pas lui désobéir. Ils pouvaient désobéir, mais ils ne devaient pas désobéir. Ils savaient puisque le Dieu les avait créés sages, qu'en désobéissant, ils
détruiraient le monde, qu'ils détruiraient leur beauté et leur bonheur; ils savaient cela à n'en pas douter. D'où vient donc qu'ils ont fait usage de cette arme terrible, à leurs propres dépens? C'est là une aberration de leur âme, une folie que je ne parviens pas à m'expliquer. Ils savaient qu'ils ne devaient pas désobéir, et pourtant ils ont désobéi!
KALLIELÈS
C'est fort bien, par tous les dieux, ô ma très belle ! Cette difficulté n'est pas méprisable, Platon, que la fille d'Aristippos vient d'opposer au Discours.J'attends avec impatience ta réponse.
PLATOr^
Et pourtant ils ont désobéi, Aréta, eux qui savaient qu'ils ne devaient pas désobéir à la loi du Dieu!
Ecoute avec attention, ma chère enfant, je te veux dire une belle fable : la fable de Pandora.
Le vieil Hésiodos, la raconte dans son immortel poème; mais l'aède se trompe, Aréta, quand il affirme que Zeus Olympios a envoyé Pandora sur la terre afin de frapper les hommes d'une prompte calamité, — les hommes qui avaient reçu en don une portion splendide du feu inextinguible que l'illustre lapétionide avait dérobée à Zeus qui tonne dans l'immense Éther. — Ni la colère, ni le désir de la vengeance, ô mes très chers 1 n'ébranlèrent jamais le cœur des Immortels. Hésiodos n'a pas compris ce mythe de Pandora qui symbolise, à mon sens, la liberté humaine, cette liberté d'où sont sortis tous les maux qui accablent maintenant la race des hommes.
Voici la fable : elle est digne d'être méditée.
Après avoir mêlé promptement la terre et Teau, Héphaistos, le divin boiteux des deux pieds, appliqua son génie à modeler une image semblable à une vierge très vénérable. Aussitôt rimage formée il lui fit don de la vie, de la voix humaine et de la force. Une vierge apparut à la lumière d'Hélios très séduisante et très belle. Héphaistos, ainsi qu'il était convenu, la conduisit à l'assemblée des dieux. La vierge regardait, étonnée de vivre, les dieux et les déesses. Athéna lui enseigna à tisser la toile et orna son corps d'un voile précieux ; à son tour, Aphrodita, mère d'Éros, répandit la grâce sur sa tête et posa sur ses lèvres le sourire qui inquiète et qui séduit les hommes; les déesses Kharites et Peilho attachèrent à son cou des colliers d'or; le messager, tueur d'Argos, Hermès le subtil, lui apprit l'art de persuader et de plaire ; enfin Zeus Olympios , père des dieux , plaça dans ses mains un coffret précieux que Héphaistos avait ciselé.
c( Vierge aux yeux bleus, dit-il, que Héphaistos a formée par mon ordre, du limon de la terre, je te fais ce don, moi Zeus-Père. Ce coffret t'appartient. Si ton désir est qu'il soit ouvert je ne puis pas t'empécher de l'ouvrir. Mais sache qu'il ne faut pas l'ouvrir, car le coffret contient ce qui ne devrait jamais exister. Si tu l'ouvres, ou si tu permets à d'autres de l'ouvrir, tu auras désobéi à la loi de Zeus, père des dieux immortels, et tu subiras le châtiment qui ne peut être évité. »
Ainsi parla Zeus Olympios. Conduite par Hermès le divin messager, la vierge s'envola vers la demeure des hommes. Elle allait, souriante, portant dans ses mains le coffret précieux : elle allait vers Ëpimétheus. Prends garde à ce nom,
Aréla. Épimétheus, c'est celui qui ne connaît les suites de ses actes qu'après avoir accompli ses actes : il ne sait pas par avance, il ne sait qu'après. Pandora s'approcha donc d'Épimélheus, les lèvres entr'ouvertes par le sourire :
« Regarde-moi, dit-elle à l'homme, je suis celle que tu attends, je suis belle. Les dieux immortels ont orné mon corps et m'ont appelée Pandora : je viens t'apporter des joies que tu ne connais pas encore. »
Épimétheus fut ravi d'amour et s'unit à la vierge qui ressemblait aux déesses immortelles. Aussitôt le désir s'insinua dans l'âme de la jeune femme, le désir de savoir ce que contenait le coffret que Zeus Olympios lui avait remis devant les dieux assemblés.
— Que peut-il contenir, dis-moi, Épimétheus?
— Qu'importe, ô Pandora? puisque Zeus tout-puissant a défendu de l'ouvrir?
— Si on l'entr'ouvrait un peu, un peu seulement, pour savoir?
Alors, affolé par le sourire de Pandora, Épimétheus souleva le couvercle et les maux aussitôt s'envolèrent. Des figures grimaçantes, hideuses, s'enfuirent à tire d'ailes, apportant, partout sur la terre, la souffrance et la laideur. C'étaient l'Envie, l'Injure, le Mensonge, et encore la Colère, la Haine, la Guerre, enfin la Luxure. L'homme, épouvanté, se hâta de laisser retomber le couvercle, mais déjà les maux s'étaient envolés. Seule, dans le coffret, l'Espérance restait captive ; c'est elle qui maintenant encore nous console de nos souffrances !
ARÉTA
Bien des fois, durant mon enfance, j'ai entendu conter
cette fable très ancienne; jamais je n'avais pensé, maître, à la regarder comme le symbole de la liberté de l'homme.
KALLIKLÈS
Ce n'est pas Kaliikès qui est un enchanteur, Aréta, c'est Platon. Vois comme son génie sait transformer une fable que les vieilles nourrices enseignent aux petites filles pour leur montrer les dangers de la curiosité.
PLATON
Écoute encore, ma chère enfant:
Les premiers hommes que le Démiurge a créés sont tous semblables à Epimétheus. De chacun d'eux on peut dire que, connaissant la Vérité, la Justice, la Beauté, ils n'ont pas cependant l'expérience de la Vérité, de la Justice, de la Beauté, parce qu'ils n'ont pas l'expérience du Mensonge, de l'Injustice, de la Laideur. Ils sont, naturellement, vrais, justes, beaux. Ils sont tels parce [que le Dieu les a créés tels; mais ils peuvent se faire autres que ce qu'ils sont par nature. Ignorants du mal, ils savent seulement que le mal pourrait exister et qu'il dépend de leur libre vouloir de le créer. Il suffît de soulever le couvercle du mystérieux coffret pour apprendre ce qu'on ne sait pas encore, pour voir ce qu'on n'a pas encore vu. Ainsi, ils peuvent créer, eux qui ont été créés; ils peuvent devenir autres que ce qu'ils sont, eux qui ne senïblent que les instruments de la volonté du Dieu! Certes, la loi est belle qu'ils ont à appliquer mais elle est la Loi, elle commande. On lui obéit, et l'on
LE BÊV:E de PLA^TON 10^
sait qu'on pourrait, si Ton voulait, lui désobéir. Sans doute le Dieu n'a pas menti et les hommes seront punis de leur désobéissance; ils savent même que la conséquence immédiate du refus d'obéir h la Loi sera la des-ruclion de la création divine, mais du moins, avant de disparaître, ils auront fait quelque chose par eux-mêmes, ils se seront, orgueilleusement, crées destructeurs des choses et d'euxmêmes; ils se seront opposés au Dieu, eux,, des hommes^ pour lui dire : Nous ae voulons pas ce que tu veux!
Tout le temps qu'ils restèrent les serviteurs de la Loi, les hommes, Aréta, vécurent heureux. Ils n'avaient qu'à s^uivre les inspirations naturelles du génie qui vivait dans leur àjotte pour créer de la beauté. Mais ils n'existaient pâs par eux-mêmes; ils n'étaient que les fils du Démiurge et ils avaient le pouvoir de se faire, de se créer I Comprends-tu maintenant, ma chère fille, combien a dû être puissante, dans ces âmes des premiers hommes, la tentation de désobéir au Dieu et de faire le mal, ne fût-ce, que pour savoir «e que c'était que ce mal qu'ils allaient créer, eux qui jouissaient de la vie heureuse. C'était, pour eux, une façon nouvelte de créer, non plus divine, celle-là, mais humaine. N'oublie pas qu'ils étaient artistes, que c'était leur joie de créer. Est-il donc étonnant que ce désir se soit insinué dans leur cœur, de faire et, en faisant, de se faire, alors même qu'ils ne pouvaient se faire qu'en se détruisant et qu'en détruisant l'œuvre du Dieu?
Aiasi, fille d'Aristippos, ils ont désobéi à la Loi, eux qui gavaient pourtant qu'il ne fallait pas désobéir. Séduit par la grâce de Pandora, Épimétheus a ouvert le coffret de Zeus et les maux sq sont envolés !
ARÉTA
maître ! je comprends ta pensée maintenant, je la comprends tout entière. Jamais peut-être ton génie ne s'était élevé si haut.
PLATON
Je ne suis qu'un philosophe, ô ma très belle! je ne suis peut-être qu'un songeur. J'ai passé ma vie aimant la Vérité que je poursuivais de toute mon âme. Pendant longtemps, comme tous les hommes, j'ai erré. Je ne suis pas certain de ne pas errer encore; mon âme n'a pas l'audace d'assurer qu'elle a pénétré les secrets de la création divine. Du moins, en elle s'élève cette espérance, amis très chers, que si l'hypothèse qu'elle soumet aujourd'hui à vos âmes, sous le platane vénérable qu'Akadémos a planté, n'est pas la Vérité tout entière, elle approche du moins de la Vérité. Et cette espérance réjouit mon cœur.
J'ai dit les causes du drame, mais le drame lui-même, je ne l'ai pas encore exposé. Pour le présenter dignement à vos yeux, un aède serait nécessaire, d'un génie plus vaste et plus vigoureux qu'aucun de ceux que les dieux ont envoyé parmi les hommes : un aède plus grand qu'Homéros luimême, l'aède divin! Je ne suis qu'un philosophe, j'ignore la langue des dieux, je ne puis que vous traduire ma pensée telle que mon âme l'a conçue.
J'ai dit que les premiers hommes créés par la toute-puissance du dieu bon formaient entre eux une société parfaite : ils étaient les citoyens de la divine cité. Mais une cité, la cité divine elle même, ne saurait exister sans chefs. On en
peut conclure que chacun des hommes remplissait, dans le Cosmos primitif, une fonction particulière, celle à laquelle s'adaptait le mieux son génie propre. Mais, comme les volontés de tous concouraient à maintenir en harmonie les parties diverses de la création divine, la volonté de chacun dépendait de la volonté de tous les autres, et le bonheur ■de tous de la volonté de chacun, plus ou moins, selon que les fonctions dont ils étaient chargés avaient une importance plus ou moins grande pour la conservation de cet ensemble que le Démiurge avait formé. Ceux-là dont les fonctions étaient les plus importantes étaient les chefs. Ce n'est pas à dire que, parmi les hommes, les uns eussent reçu du Dieu une dignité plus haute : ils étaient tous égaux «n dignité, ils étaient tous les fils du Démiurge. H ne saurait y avoir ni supérieurs, ni inférieurs dans la divine cité. Et tous, je Tai dit aussi, étaient des artistes, 6 Kalliklès! Leur travail était un jeu parce qu'il était désintéressé, fait en vue de créer de la beauté et il assurait la conservation de l'univers dont ils aimaient la beauté.
Mais ces hommes avaient été créés sages et libres. Or, ils «e pouvaient faire usage de leur liberté que pour détruire le -monde. Ils ne pouvaient se prouver à eux-mêmes qu'ils •étaient libres qu'en refusant d'exécuter les devoirs qu'avait prescrits à leur sagesse la sagesse du Dieu. Et le désir de faire usage de leur liberté l'emporta, dans l'âme des hommes, sur leur sagesse. Un moment arriva où quelquesiins d'entre eux, ceux que j'ai appelé les chefs et qui étaient principalement chargés de diriger les forces du Cosmos, ou encore ceux qui remplissaient des fonctions politiques, décidèrent de se rebeller contre le créateur. Ils dirent :
nous ne voulons plus obéir au dieu. Aussitôt cette pensée méchante germa dans leur intelligence, de travailler non plus en vue du bonheur de tous et de la beauté du mionde, mais en vue seulement de leur propre bonheur. La première forme de la faute a été Tamour-propre : l'orgueil de commander et de porter une couronne 1
Les chefs pensèrent qu'il serait beau de devenir les maîtres des choses et des hommes et, si c'était possible, les maîtres du dieu même qui les avait créés, qui était leur père. En un mot, chacun voulut prouver aux autres et se prouver à lui-même qu'il était le plus fort, chacun décida de se servir des forces sous sa dépendance pour se soumettre la volonté des autres hommes ou pour les détruire, s'ils osaient résister. De même, nous voyons aujourd'hui le dogue macédonien rêvant de conquérir cette terre de la Hellasque protège l'égide de Pallas Athéna.
La haine enfanta la guerre, la guerre qui sème l'épouvante, le désespoir et la mort ! Combien de temps dura la terrible guerre fratricide ? qui le dira jamais ? Des siècles peut-être, dans ce vaste univers dont notre imagination ne peut plus maintenant concevoir la figure. On peut croire que le mal gagna de plus en plus les coeurs ; ceux qui avaient subi l'injustice répondaient au mal en infligeant le mal. Ainsi la haine provoque la haine, celui qui a souffert se venge en faisant souffrir. Le désordre ne pouvait que s'aggraver, de jour en jour, de siècle en Biècle. N'oubliez pas, amis très chers, que ce premier moade était une œuvre harmonieuse et belle. Rien n'était livré au hasard ; les éléments, les forces du Cosmos, étaient de dociles esclaves enire les mains des hommes ; ils devaient <^i&T
LE RÊVE DE PLATON 20a
tant qu'ils seraient dirigés par des volontés saintes, soumises elles-mêmes à la loi d'harmonie qui était la raison suprême de la création divine. Mais le jour où les hommes refusèrent de suivre les commandements du Dieu, ils ne furent plus les maîtres des forces qui se déchaînèrent les unes contre les autres. C'était la suite inévitable de cette guerre fratricide que les hommes se livraient entre eux afin d'usurper le pouvoir.
Il y eut de terribles combats. Les foudres, le tonnerre et les éclairs volaient rapidement, roulant leurs flammes dans le vaste Ouranos. La terre était flamboyante. Les grandes forêts, enveloppées de flammes ardente?, crépitaient; ensuite les flots de l'Océan, comme des coursiers indomptés envahirent les terres, détruisant sur leur passage les quelques hommes que le feu du ciel avait épargnés. Cependant les vents soulevaient avec rage des tourbillons de poussière et jetaient des clameurs épouvantables, comme s'ils voulaient activer encore la ruine du monde I
C'est ainsi qu'à l'harmonie primitive succéda la désorganisation complète, le chaos infini! La mort régnait ! Du haiit des demeures élhérées, le Démiurge contemplait tristement ce spectacle de désolation : « Qu'avez-vous fait, ô mes fils ! des idées de mon intelligence? Vous avez créé le mal qui détruit tout, et vous avez détruit le monde que je vous avais donné, et vous vous êtes détruits vous-mêmes. »
Et le Démiurge au cœur bon voila son visage et se prit à pleurer.
KALLIKLES
Es-tu bien sûr, Platon, que le démiurge ait pleuré ?
PLATON
Comment son âme n'aurait-elle pas été accablée de tristesse au spectacle de tant de ruines?
ARÉTA
Mais comment de ces ruines un monde nouveau a-t-il pu naître? Qui sommes nous, nous qui maintenant vivons sur la terre ? Sommes-nous les fils des premiers hommes ? Sommes-nous d'autres hommes que le Démiurge a créés? maître ! tu nous a dit la ruine du monde ; de grâce, apprends-nous comment nous sommes nés. Je te veux écouter de toute mon âme.
PLATON
Le Dieu tout-puissant, ô ma très belle ! avait le droit d'espérer que les hommes ne feraient pas un mauvais usage de la liberté ; mais il savait — comment aurait-il pu Fignorer? — qu'il leur serait difficile de résister à la tentation de désobéir à ses ordres : il avait prévu la ruine du monde et la chute des hommes, sinon comme nécessaires, du moins comme probables. C'est pourquoi, afin de préparer une phase nouvelle à la destinée de ses fils devenus méchants, mais que son cœur n'avait pas cessé d'aimer, il déposa au plus profond de leur être des germes indestructibles qui, aussitôt que les circonstances leur permettraient de grandir, donneraient naissance à des hommes. Nous sommes ces hommes, Aréta, nous qui vivons sur la terre ; nous sommes toujours les fils du Démiurge, mais, par notre faute, dégénérés, imparfaits, incomplets. A tour de rôle, aux époques voulues, nous apparaissons sur la terre afin de payer notre
dette et de faire, dans l'injustice, l'apprentissage de la Justice. Depuis que, dans le cours de notre vie première, nous avons désobéi aux commandements du Dieu qui étaient la justice, parmi nous l'injustice règne. Nous, capables, dans la cité divine, de comprendre la Vérité et d'aimer la pure Beauté, nous vivons maintenant incapables de surmonter nos doutes, de nous délivrer de l'Ignorance et de la Laideur. Pourtant nous n'avons pas cessé d'aimer la Justice et la Beauté, mais notre chute a été si profonde que nous ne pouvons plus nous élever vers elles. Nous rampons sur la terre : nos ailes sont tombées I
Que ton âme, fille d'Aristippos, compare la cité que le démiurge avait créée au monde où nous sommes condamnés à vivre. Nous étions des êtres divins, les maîtres de la nature. Le Feu, l'Air, la Terre et l'Eau obéissaient à notre volonté. Maintenant, notre intelligence s'applique péniblement à chercher les lois qui commandent aux éléments, afin que la prudence et la prévoyance nous permettent de nous garder contre les caprices de ces forces qui, à chaque instant, menacent notre vie. Nous devons, pour vivre, lutter contre les éléments, lutter contre les hommes, et lutter contre nousmêmes, jusqu'au moment où la mort arrive, après un dernier combat, qui nous délivre de nos souffrances I
ARÉTA
Quelle étonnante destinée que la nôtre, ô chorège I
PLATON
Etonnante à la fois et, par notre faute, misérable, ma chère fille.
EÂLLIKLÉS
Par tous les dieux, tu exagères, Platon. Il est des moments dans la vie où chaque homme éprouve la joie de vivre : la vie, telle qu'elle est, vaut la peine d'être vécue I
PLATON
Il faut bien qu'elle mérite d'être vécue puisque nous devons la vivre. Ecoule encore :
Aussitôt que les éléments déchaînés eurent accompli leur œuvre de destruction, chacun d'eux reprit la place que lui assignait ses lois propres. Un ordre nouveau s'établit, mais imparfait et partiel. Pourtant, dans les vastes plaines d'Ouranos, les astres menèrent de nouveau leur chœur de danses; Hélios ralluma ses flammes et ses rayons éclairèrent pour la seconde fois la grande surface terrestre ; les eaux de la mer, peu à peu, se retirèrent dans leur lit profond ; la Terre redevint verdoyante, et les champs de la Hellas, spontanément, se couvrirent d'asphodèles. Mais ce monde, né des ruines du premier monde, n'était plus la création du dieu, il était la création des hommes. Il était en partie notre œuvre, Aréta, et c'est à bon droit que nous l'appellerons le monde de la faute et le monde des douleurs.
ARÉTA
Ne dirons-nous pas, Platon, que le Démiurge nous a punis cruellement pour avoir commis une faute qu'il nous était trop difficile de ne pas commettre ?
PLATON
Nous ne le dirons pas, ma chère enfant ; ce serait offenser
le Dieu. Il ne nous a pas punis; nous nous sommes punis nous-mêmes: nous subissons les conséquences de nos actions. 11 est nécessaire que le mal amène à sa suite la souffrance et la laideur, de même que l'accomplissement du bien est toujours accompagné d'une joie de Tâme, heureuse de se sentir à la fois meilleure et plus belle. Nous avons le monde que nous nous sommes donné ; s'il nous paraît si mauvais, c'est que nous avons été nous-mêmes très méchants. Ce n'est pas le Dieu qu'il faut accuser, Aréla, mais les hommes.
KALLIKLES
Tout cela est fort bien, ô prince des poètes î j'ai dit déjà que j'admirais ce drame de l'humanité, comme tu l'appelles, que tu viens de nous conter. Mais tu nous a promis de nousenseigner ce qu'est l'Art, et de nous expliquer quel rôle lesartistes sont appelés à jouer parmi les hommes. Tu n'as pas encore tenu ta promesse. Je sais, depuis que lu me l'as appris, que les fils du Démiurge étaient des artistes contemplateurs à la fois et créateurs de beauté, mais nous ne vivons plus dans la cité du Dieu, nous vivons sur la terre où desartistes s'appliquent à égayer notre vie. Je voudrais savoir,, ami très cher, ce que tu penses de leur art.
PLATON
Sais-tu, Kalliklès, que ta question vient fort à propos?
KALLlKLÈS
Par tous les dieux, je m'en réjouis, Platon ; mais que veux-tu dire?
L'ART ET Lk BEAUTE 209
Ceci seulement, que le Discours se préoccupait, en ce moment, de satisfaire ta curiosité.
Reconnaîtras-tu pour une vérité, que les hommes qui vivent maintenant dans la Hellas, ou ailleurs, ne sont pas tous des artistes?
KALLIKLÈS
Certes, Platon, et de grand cœur. J'ajouterai même que parmi ceux qui se disent et se croient des artistes, il en est qui ne méritent pas ce nom.
PLATON
Fort bieni Si j'affirmais, maintenant, que le véritable artiste est désintéressé, qu'il trouve sa récompense la plus haute et la plus rare dans le fait de créer son œuvre, qu'il préfère cette récompense qu'il s'accorde à lui-même à toutes les richesses et à tous les honneurs, en conviendrais-tu?
KALLIKLÈS
Peut-être. Il n'est pas à dire cependant que l'artiste doive dédaigner les richesses et les honneurs.
PLATON
Aussi, le plus souvent, ne les dédaigne-t-il pas. J'oserai dire, Kalliklès, qu'il serait plus beau de les dédaigner.
KALLIKLÈS
Mais, Platon, tu ne méprises pas toi-même les éloges, surtout quand c'est notre Aréta qui te les prodigue. L. Pbat. — Vart et la beauté. 14
"Tf^^
PLATON
C'est que je ne suis pas, ami, un véritable artiste. Tous les artistes, même les plus» nobles, même les plus purs, sont avant tout des hommes. Je veux dire qu'ils sont, comme nous, contraints de lutter sur la terre, afin de gagner leur vie. Les premiers hommes étaient les fils du Démiurge; ils vivaient la vie belle, ils ne travaillaient pas, ils jouaient. Les hommes, maintenant, sont les fils de Thomme; ils mènent, accablés de douleurs, la plus précaire des existences : ils sont ignorants et injustes, égoïstes, quelquefois pervers. Et ils préfèrent à la Beauté pure ou à la sainte Justice les richesses, ou le pouvoir de commander aux hommes, ou la gloire, ou le plaisir. Peut-être que jamais, sur la terre, ô Kalliklès, il n'a existé un véritable artiste.
KALLIKLÈS
Par tous les dieux, des artistes ont vécu, dé grands artistes vivent encore dans la cité d'Athéna.
PLATON
Certes, nion très cher ! J'ajouterai même qu'ils sont notre orgueil et notre joie; mais, si puissant que soit leur génie, on ne peut pas dire qu'ils soient purement des artistes. Prends garde qu'un créateur véritable ne devrait vivre que pour produire à la lumière d'Hélios ces images de vérité ou de beauté qu'il aperçoit dans son âme. Mais nos artistes, Kalliklès, sont aussi des hommes; je veux croire qu'ils sçnt moins que les autres éloignés de la cité du Dieu; pourtant ils sont, comme nous, des êtres déchus, et, trop sou-
vent, le culte des plaisirs impurs, la poussée des instincts égoïstes et Tentraînement des passions nous montrent combien sont étroits les liens qui les attachent à la terre. On les voit préoccupés de flatter Tâme obscure des foules, cherchant à tromper les autres, parfois se trompant euxmêmes par je ne sais quelle illusion de beauté qui amuse et séduit leur âme. C'est pour cette raison, Kalliklès, que tu appelles nos artistes des ouvriers d'illusions agréables qui enchantent le cœur des hommes.
Pourtant, tu te trompes; ce n'est pas au moment où il fait surgir à nos yeux de vaines apparences que Tartiste fait œuvre d'artiste. Il n'est pas beau de le confondre avec les jongleurs. Sa mission est plus haute et plus noble : il est un créateur de vérité. L'artiste n'est vraiment grand que quand il est vrai.
KALLIKLÈS
En ce cas, Platon, c'est que la Vérité et la Beauté sont une seule et même chose? Comment ne rougis-tu pas de soutenir une pareille affirmation?
PLATON
Je te promets de rougir plus tard, ami, si le Discours m'y contraint. Pour le moment il nous invite à croire que la Vérité et la Beauté étaient, dans le premier monde créé, une seule et même chose. J'avoue qu'il n'en est pas de même sur notre terre : nous ne pouvons que chercher la Vérité, et la Beauté se dérobe et s'enfuit quand nous croyons l'atteindre. C'est pourquoi ce serait trop exiger de nos artistes que de demander à leur génie de créer de la beauté. 11 n'est donné qu'à très peu d'âmes d'entrevoir la Beauté et, pour ainsi dire
de la deviner. Celles-là sont les plus rares à la fois et les meilleures des âmes. La plupart de nos artistes, — ils sont tout de même dignes, Kalliklès, de notre admiration, — sont impuissants à poursuivre la pure Beauté, ils ne peuvent que nous représenter la Vérité et la vie.
KALLTKLÈS
Je cherche en vain un sens à tes paroles, ô chorège! De grâce, restons sur notre terre sans plus nous préoccuper du monde du Démiurge. 11 est mort> par notre faute, je le veux bien, quoique, pour ma part, je ne me souvienne pas d'avoir participé à sa ruine, mais qu'y faire? Tous nos regrets ne le ressusciteront pas. Restons où nous sommes Platon, je veux dire à Athènes et parmi les artistes que nous connaissons tous deux. Penses-tu, dis-moi, qu'il est plus facile à un artiste de découvrir des vérités que de créer de la beauté?
ILATON
Kalliklès! nous voyons plus souvent des artistes vrais que des artistes créateurs de beauté.
KALLIKLÈS
Tu parles par énigmes, ami très cher, comme la Sphinx de Thèbes. Qu'appelles-tu un artiste vrai ?
PLATON
Se représenter les choses, ou les représenter aux autres, telles qu'on les voit, sans vouloir tfomper personne, sans vouloir se tromper soi-même, c'est être vrai, Kalliklès. Il est possible, sans do.ute, que l'on soit encore victime d'une
L'AHT ET LA BliAUTÉ
erreur ou d'une illusion; du moins on est sincère, on ne ment ni aux autres ni à soi-même.
Ces images qu'il aperçoit dans son âme, Tartiste doit scrupuleusement les traduire au dehors telles qu'il les voit, belles si elles sont belles, ou laides, ou même communes. Les dieux lui ont confié la mission de nous montrer Tâme des choses. Si la vérité et la vie ne palpitent pas dans ses œuvres, on pourra dire encore d'un artiste qu'il est un habile jongleur, s'il sait présenter à nos yeux des illusions agréables, mais on devra lui refuser le nom d'artiste. Celui-là n'est pas artiste que des préoccupations de gain, ou de gloire, ou d'honneurs, conduisent à travestir la Vérité. Le véritable artiste ne sait pas mentir.
Son âme, ainsi que le disait mon maître, Kalliklès, éprouve comme le besoin d'accoucher. Elle est grosse de vérité et de vie. Mais tandis que la femme enfante dans la souffrance, l'artiste, lui, crée dans l^ joie. Il ne se rend même pas compte de la peine qu'il prend pour réaliser son œuvre; il ne s'aperçoit pas des heures qui s'écoulent, il ne sait pas s'il a faim ou s'il a soif; au moment où il crée, il joue, et son âme ne se lasse pas de créer, ravie qu'elle est par une joie qui se renouvelle sans cesse. L'artiste ne travaille pas, Kalliklès, il joue, ainsi que jouaient les premiers hommes dans la cité du Dieu.
Que peuvent-être, dis-moi, auprès de telles joies, l'appât d'un gain misérable, ou la vanité des honneurs, ou la gloire, d'un stratège, ou l'orgueil de porter une couronne?
KALLIKLÈS
Il est plus beau de commander que d'obéir, Platon.
^imw^;^^^
PLATON
Créer des vérités vivantes est encore plus beau que de
comaiander aux hommes. 11 n'est pas, sur la terre, de mis-
I??'' sion plus belle; à une condition pourtant, c'est que l'artiste
^: appartiendra tout entier à son art. Il doit oublier qu'il est
^ citoyen d'Athènes et de la race des Eupatrides, et même
[- qu'il est homme et qu'il a un corps. Sa propre vie n'est
jamais complètement indépendante de la Vérité qu'il veut
V ' créer et qui s'agite en son âme, pressée d'éclore. Il va, piqué
par un aiguillon invisible, jusqu'au moment où ses efforts
ir l'ont délivré de cette vérité qu'il portait en lui et qui main-
tenant apparaît en pleine lumière, vivante de la vie qu'il lui
a donnée.
Il est insouciant comme sont les enfants, et désintéressé, parce que les plaisirs que les hommes recherchent, et les honneurs, et les richesses, ne sont rien à côté de ces joies qu'il éprouve au moment où il crée, au moment où il joue.
As-tu pris garde, ô mon très cher! à la façon dont le musicien saisit la lyre ou la cithare? Il sait bien que son instrument est son ami; il le caresse, il le flatte même par de douces paroles. C'est grâce à lui que les mélodies qui chantent en son âme s'envoleront au dehors, tristes parfois, ou bien gaies comme un chant d'oiseau. Tu me diras peut-être que le musicien chante pour nous plus encore que pour lui, puisque son visage s'épanouit de joie quand la foule éclate en applaudissements. Sans doute. Remarque pourtant, je te prie, que ce n'est pas lui qu'on applaudit, mais son chant. Il est fier de la beauté de son œuvre comme un père est fier
de la beauté de sa fille. N'est-elle pas sa fille, àTraidire? N'est-elle pas sortie vivante de son âme, comme Athéna de la tête de Zeus? S'il nous apparaît si joyeux, c'est que son génie transparaît en quelque sorte sur son visage. Il s'impose à nous; il nous contraint à aimer ce qu'il aime, à admirer ce qu'il admire. Nous sommes pour ainsi dire ses associés; avec lui nous créons, nous jouons avec lui. Pour un moment il commande à nos âmes; nous marchons à sa suite dans la voie qu'il a tracée. Et si la beauté du chant a su se soumettre l'âme rebelle de ces auditeurs, si nombreux, plutôt disposés à décerner le blâme que l'éloge, le musicien, alors, est tout à fait comparable à Orpheus, le divin joueur de lyre, que Kerbéros, à la triple gueule béante, suivait pas à pas, ravi par ses accents, oubliant de gronder et de mordre.
KALLIKLÊS
J'approuve tes paroles, 6 chorège! du moins en ce qui regarde les musiciens. Comment ne pas reconnaître qu'ils jouent, puisqu'ils jouent de la lyre ou de la cithare? Mais un peintre ne joue pas, ni un architecle, ni un sculpteur, ni même un poète. Quant aux philosophes, qui sont des artistes, par tous les dieux, Platon, tu n'oserais affirmer qu'ils jouent. Demande à notre ami Antisthénès si jamais il a eu le désir ou l'envie de jouer.
Je crains, ô mon très cher! que tu n'aies pas entendu le Discours; peut-être ne veux-tu pas l'entendre? Je répète que tous les artistes jouent quand ils créent : je ne veux pas dire qu'ils s'amusent. Le jeu n'est pas l'amusement. L'amu-
sèment nous sert- à nous divertir, il nous écarte de toute occupation sérieuse, il est futile et vain. Le jeu, lui, est créateur; il est la création désintéressée, il crée pour créer. C'est en ce sens que j'affirme, Kalliklès, que tous les artistes jouent, les philosophes eux-mêmes.
KALLIKLÈS
Je crains quelque peu, 6 Platon ! que, séduit par ton rêve, tu n'aies oublié les enseignements du bon sens le plus commun. Tu ne sais plus voir les choses telles qu'elles sont, ni les hommes. Je connais les artistes d'Athènes, et encore quelques-uns qui nous sont venus des îles, ou des côtes de rionie; j'ai vécu [près d'eux. Je te veux accorder que ce n'est pas sans joie qu'ils enfantent leurs œuvres, — cette joie, d'ailleurs, comme toutes les joies, hélas! est accompagnée de fatigue et suivie de douleurs; -— mais que les artistes ne pensent pas au gain, aux honneurs, ou à la gloire, vraiment, Platon, c'est là une chose dont je ne saurais convenir même pour t'être agréable. Mon opinion est qu'ils y pensent plutôt trop que pas assez; il en est qui ne pensent pas à autre chose et qui ne parlent pas d'autre chose dans les festins où ils convient leurs admirateurs et leurs amis.
J'en sais quelques uns, dont je tairai les noms, — sois assuré qu'ils ne comptent pas parmi les moindres, — que tous les trésors du grand roi ne parviendraient pas à rassasier. Je t'assure que ceux-là ont depuis longtemps perdu l'habitude de jouer.
[PLATON
N'ai-je point dit, Kalliklès, que les artistes étaient des
hommes, par conséquent, comme tous les hommes, attachés à la terre par des besoins, des instincts, des passions? J'ajouterai seulement que ce n'est pas au moment où il se montre ambitieux, avide de richesses, qu'il a le droit d'être appelé artiste et créateur. Il serait plus juste de dire qu'il a oublié qu'il est le fils du Démiurge et démiurge lui aussi. 11 est homme, âpre au gain, et luttant pour conquérir des jouissances. Il n'est artiste, Kalliklès, que quand il crée d'une façon désintéressée, que quand il joue.
Pourquoi dis-tu que les musiciens jouent, ou les poètes, parce qu'ils jouent de la lyre ou de la cithare? C'est toi, ami, qui joues ici sur les mots, et les jeux de mois ne ressemblent en rien aux jeux de TArt. La lyre qui permet au musicien ou au poète — car le poète chante lui aussi, et Homéros, le grand aède aveugle, nous est représenté une lyre à la main — de traduire ses cbanls, n'est pas, à proprement parler, un instrument dont il joue, mais un instrument grâce auquel il pourra jouer et nous convier à jouer avec lui. La véritable lyre du musicien et du poète reste invisible pour nous; elle est, ami, cachée dans son âme. On dirait que les joies et les douleurs que les hommes éprouvent Tiennent tour à tour en agiter les cordes; la lyre humaine, alors, spontanément, vibre et chante pour le plaisir de chanter. Ses accents nous ravissent parce qu'ils sont vrais. Nous les reconnaissons : ce sont les accents des joies ou des douleurs des hommes ! On ne peut pas dire cependant que ce soient de vraies joies ou de vraies douleurs. C'est un jeu, le jeu de la vérité, le jeu de la vie. Si le musicien, ou le poète, ressentait réellement les joies ou les douleurs
qu'il chante, il serait tour à tour le plus heureux des hommes et le plus malheureux ; il les ressent en artiste, il en joue ! Son génie les transforme sans qu'elles cessent d'être réelles; il les épure, il les recrée, nous les montrant plus nobles et plus belles qu'elles ne sont dans la vie, où elles nous apparaissent trop souvent accompagnées de lâchetés et de bassesses. Le génie de l'artiste nous enlève, pour un moment, aux vulgarités de Texistence.
Ainsi les grandes lyres que les anciens, dans les bois sacrés, suspendaient aux plus hautes branches, tran formaient en une musique divine les gémissements et les plaintes monotones du vent!
KALLIKLÈS
Tes paroles sont étonnantes, ô chorègel
ARÉTA
Ëtonnantes et belles^ 6 maître vénéré I
PLATON
J'oserai dire qu'elles sont vraies, autant, du moins, que la Vérité est accessible à l'homme.
Veux- tu que nous interrogions les dramaturges, Aréla, ils nous apporteront peut-être une nouvelle preuve en faveur de la thèse que défend le Discours?
AHÉTA
Nous devons les interroger, Platon, et aussi les peintres, les architectes et les sculpteurs ; sinon la démonstration serait incomplète et Kalliklès nous adresserait des reproches.
PLATON
Nous aurons soin de n'oublier ni les peintres, ni les architectes, ni les sculpteurs; nous demanderons encore assistance aux philosophes, ma chère fille. Ils comparaîtront devant nous et, après les avoir entendus, nous déciderons s'il est vrai que, de tous les artistes, ce sont eux que les dieux préfèrent. Le Discours nous invite maintenant à examiner Tart des dramaturges.
Prends garde à ce que je vais dire :
Quand tu suis, d'une âme attentive, une action tragique qui se déroule sur la scène, est-ce la fable elle-même, que le poète nous conte, qui captive ton intelligence ou qui émeut ton cœur?
JkBÈTA
Je ne sais pas au juste, maître; Kalliklès nVl-il pas affirmé, au début de notre entrelien, que, plus que les autres, les fables très anciennes étaient de nature à émouvoir notre cœur ? On dirait que, pour nous charmer, l'art du poète s'applique à faire revivre devant nous la vie des hommes des temps passés et qui furent nos pères. N'est-il pas naturel que la terreur s'empare de notre âme, ou que nous soyons émus de pitié, au spectacle de tant de maux qui sont Tenus les assaillir ?
PLATON
Kalliklès se trompe, Aréta. La fable, en elle-même, n'a Tien qui nous puisse émouvoir. Nous la connaissons avant qQ« les acteurs n'entrent en scène ; elle a bercé notre en-
fance. Ce qui émeut le spectateur au théâtre, ma chère fille, c'est qu'il y retrouve son âme.
ARÉTA
Que veux-tu dire, maître? Je crains de ne pas entendre tes paroles.
KALLIKLÈS
Fille d'Aristippos, le Démiurge ne va pas tarder à revenir.
Le Démiurge ! Pourquoi donc, Kalliklès ?
KALLIKLÈS
N'as- lu pas remarqué, Aréla, que chaque fois que le Discours se trouve en présence d'une difficulté nouvelle, le Démiurge apparaît et la difficulté s'envole? Platon! que de grâces ne dois-tu pas rendre au Démiurge?
PLATON
Laissons le Démiurge en repos, ami très cher. La difficulté qui nous arrête est de celles que l'intelligence d'un homme peut résoudre.
Comment les actions de ces personnages que le poète nous représente sur la scène pourraient-elles émouvoir notre âme, si, dans ces âmes de héros qui vivent devant nous, nous ne reconnaissions notre âme avec ses vertus, ses vices, ses passions? Ces personnages que la fable nous montre, et qui, à première vue, nous apparaissent de grandeur surhumaine, ne sont que des hommes, Aréta.
i;aut et \a beauté 221
Notre âme, aisément, s'élève jusqu'à leur âme; ce sont des hommes, se dit-elle, qui vivent aux prises avec des difficultés extraordinaires, qui luttent et qui souffrent. Ce qu'ils font, certes, ce n'est pas ce que j'ai fait, c'est ce que j'aurais pu faire. C'est, à vrai dire, ce que je fais pendant que l'action du drame se déploie devant mes yeux : à ce moment, je vis leur vie, je lutte leur lutte, je souffre leur souffrance.
Triomphante quand ils triomphent, notre âme s'enorgueillit alors de leur orgueil; mais si, vaincus par le sort, ils éclatent en lamentations, voilà que les larmes coulent de nos yeux : leurs peines deviennent nos peines. Je répète que ce sont des hommes, Kalliklès, que les poètes nous représentent au théâtre, et c'est pour cette raison que notre âme d'homme est capable, pour un moment, et en manière de jeu, d'éprouver toua les sentiments et toutes les passions qui agitent l'âme des héros de tragédie. Elle est tour à tour magnanime et vertueuse, courageuse aussi et pleine de hardiesse, mais, d'autres fois, hélas ! prompte à commettre des lâchetés et des crimes : exaltée tantôt par sa vertu, tantôt honteuse de ses faiblesses. Faisant un retour sur elle-même et s'adressant la parole : « Ame, se dit-elle, il n'y a pas lieu, pour toi, de s'enorgueillir ; tu n'es qu'une âme d'homme. Ces crimes que ceux-là ont commis, tu vois bien que, toi aussi, tu aurais pu les commettre si tu avais été l'un de ces hommes, au lieu d'être l'âme d'un marchand d'olives, d'un géomètre ou d'un philosophe ! »
Pourtant, pendant quelques heures du moins, grâce à l'art du poète qui l'entraîne à jouer la vie de ses héros.
222 L^AllT ET LA BEAUTÉ
Fàme da spectateur, quel qu'il soit^ oublie sa propre existence et vit une vie nouvelle, d'autaot plus intéressante pour lui qu'elle est plus nouvelle. Il est, tour à tour, Prométheus lié sur le rocher, et Oïdipous aveugle, et Orestès poursuivi par les Ërinnyes vengeresses, et Médéa la magicienne, et Klytemnestra et Alkestis. Mais toutes ces vies qu'il vit au théâtre, il les vit d'une façon désintéressée, pour le plaisir de les vivre, de même que le poète les lui représente pour le plaisir de les lui représenter; il les vil en manière de jeu. Et il oublie, pendant ce temps, sa propre vie avec son cortège d'ennuis, de travaux, de souflFrances communes; il ne travaille pas, il joue. Il se déUvre de sa vie réelle, heureux de sentir son àme, une à la fois et si diverse, devenue telle enfin qu'aucun sentiment humain ne lui est plus étranger. Elle est la parente de toutes ces âmes ; elles sont entrées dans la sienne, et, qu^il soit ému de pitié, ou qu'il soit secoué par la terreur, c'est toujours de lui-même qu'il s'agit, de l'âme du moins que, pour un moment, il vient de se donner, oubliant peut-être son âme véritable. Et il éprouve, à avoir peur au théâtre, ou à pleurer, une joie particulière, la joie orgueilleuse de pouvoir échapper à la vie que lui ont donnée les dieux. - Mais si le poète avait voulu nous tromper, s'il avait prêté à ses personnages des caractères au-dessus ou au-dessous de l'humanité, comment notre cœur pourrait-il être ému au spectacle de leurs luttes et de leurs souffrances? Nous ne comprendrions plus le jeu du poète en ce cas, et nous refuserions de jouer; le drame ne nous causerait que de l'ennui. Ce qui intéresse le spectateur, au théâtre, Aréta, c'est luimême !