‹ L'art et la démocratieChapitre 22 sur 27 · Dépenses administratives : bibliothèque et · texte numérisé non relu

Dépenses administratives : bibliothèque et

archives de la Commission des Monuments historiques ; commandes et achats de dessins, relevés, photographies et clichés photographiques pour les collections du service; entretien de ces collections ; imprimés, cours d’architecture du Moyen Age et de la Renaissance; frais divers, 28.000 fr.

Ce résumé appelle quelques remarques :

On observera tout d’abord que les dépenses énumérées sous les trois premières rubriques, dépenses qui comprennent tout ce qui a trait aux travaux de restauration et à l’entretien des édifices classés, absorbent plus d’un million de francs sur le crédit total, soit plus des 9/10 de ce crédit. C’est la preuve que l’administration s’attache avant tout, comme son devoir l’exige, à assurer la conservation des monuments dont la garde lui est confiée.

Les monuments mégalithiques (qui sont au nombre de 344) ne reçoivent que 7,000 francs. Si l’on songe qu’il y a vingt ans Jules Ferry et Henry Martin leur avaient fait consacrer 80,000 francs par année, on mesurera, par ce seul détail, à quel point l’administration a su comprimer ses dépenses. Sur ces 7,000 francs, 2,000 ou 3,000 francs sont employés tous les ans à acquérir des dolmens, menhirs et autres monuments celtiques menacés de disparaître.

Aux objets mobiliers, y compris les acquisitions faites annuellement pour les musées de Cluny et du Trocadéro, on ne réserve que

45,000 francs. Il n’y a pas longtemps que les seules acquisitions des musées consommaient une cinquantaine de mille francs. Aujourd’hui elles sont réduites à une douzaine de mille francs par établissement. Cette situation est pénible. M. Georges Berger l’a signalée l’an passé dans son rapport sur le budget 1901, en exprimant le vœu qu’elle ne se prolongeât pas.

Quant aux dépenses administratives, elles sont ramenées à un minimum qu’on ne pourrait maintenir longtemps sans dommage. L’administration des Beaux-Arts a constitué patiemment une collection incomparable de dessins et de relevés de monuments, que l’on vient consulter de tous les points de l’Europe. Cette collection, unique en son espèce, estune source infiniment précieuse pour l’histoire de l’art français. La Commission des monuments historiques y a toujours attaché, ajuste titre, une importance capitale. Malheureusement cette collection ne s’augmente pour ainsi dire plus. C’est à peine si l’on peut maintenant commander ou acheter 15 ou 16 dessins par exercice.

La collection de clichés photographiques, qui compte plus de 12,000 numéros, présente également un grand intérêt. Elle retrace les états successifs des monuments depuis que le service a pris charge d’eux, et, à ce titre, elle constitue une mine de renseignements archéologiques et artistiques que rien ne saurait remplacer. Elle aussi cependant a presque cessé de s’accroître.

l’art et la démocratie

Ces courtes explications suffisent à donner une idée de la situation et des charges de ce chapitre. Revenons maintenant à ce qui est le point essentiel, c’est-à-dire aux dépenses qu’occasionnent l’entretien et la restauration des édifices classés. Ici il est nécessaire d’entrer dans des éclaircissements détaillés.

A la vérité, de temps à autre, quelques départements ministériels contribuent aux frais des restaurations entreprises dans les monuments qui intéressent leurs services. Mais ces contributions, d’ailleurs très irrégulières, ne sont jamais considérables. Elles peuvent être ici négligées.

Les principaux chantiers en activité, à l’heure actuelle (mont Saint-Michel, remparts de Carcassonne, château de Pierrefonds, ancienne cathédrale de Laon, Sainte-Chapelle de Paris, ancienne abbaye de Saint-Denis, palais des Thermes et hôtel de Cluny, etc.) absorbent, comme on l’a vu tout à l’heure, environ 274,000 francs.

Jamais, jusqu’à cë jour, on n’était descendu à un chiffre aussi bas. Dans les deux derniers exercices, l’administration, obligée de faire face à des besoins immenses dont on parlera dans un instant, a dû- diminuer de plus de 100,000 francs la dotation de ces chantiers.

Mais il va sans dire qu’une pareille réduction n’a pu être pratiquée qu’à titre temporaire. On ne saurait, en effet, la maintenir sans s’exposer aux plus graves mécomptes. Les édifices de l’État, dans lesquels on ne fait plus que des travaux in-

322 l’art et la démocratie

suffisants, commencent à souffrir. Si ce régime de patrimoine devait durer quelque temps encore, ils subiraient des dommages qu’on ne pourrait ensuite réparer qu’au prix de grands sacn-

fie e s •

Nous nous bornons à cette réflexion, car si un semblable état de choses mérite de fixer l’attention du Parlement, la situation des édifices

classés qui n’appartiennent point à l’Etat, est

bien plus digne encore de sa sollicitude.

Musée de Cluny.

Voici quelques renseignements nécessaires sur l’état du personnel, du matériel et des locaux du musée de Cluny, sur ses acquisitions depuis un an, sur ses transformations possibles.

Le budget ne change pas d’année en annee, si ce n’est pour être quelque peu diminué, quoique les charges et les besoins augmentent (1) .

Le personnel se compose, en outre du directeur et d’un secrétaire-comptable, de dix-huit gardiens. Ce nombre est insuffisant ; car en retranchant le brigadier qui est leur chef, le concierge et les deux hommes qui ont veille la nuit et ne font pas de service le lendemain, il ne res e que

(i) Il a été fixé pour l’année 1902 à 68.000 fr.. dont l'emploi se répartit ainsi : personnel 41.600 fr. , materiel 18.200 lr. , acquisitions lO.OOOfr.

l’art et la démocratie

quatorze gardiens pour surveiller vingt-quatre salles et galeries, le bureau, le jardin et les Thermes ; ils sont moins nombreux encore toutes les fois que quelqu’un est malade, appelé pour le service militaire ou absent pour un motif quelconque. La disproportion est frappante. Gomment se défendre contre les tentatives de vol, qui se sont multipliées, dans ces derniers temps dans tous les musées.

Les dépenses du matériel ne peuvent que très peu varier, quoiqu’il y ait à noter des renchérissements (chaulfage, abonnements avec la Ville de Paris, etc.). M. Saglio, le très érudit directeur du Musée, les évalue à 15.000 fr. environ.

Les acquisitions d’objets, faites depuis un an, sont les suivantes :

Par voie d’achat ; Une potiche en faïence du dix-septième siècle; un morceau de brocart d’argent du seizième siècle ; une pelle damasquinée d’argent du dix-septième ; un compas, daté de Rome (1693) ; une coupe et une couronne de suspension du treizième ; un corporal en dentelle du dix-septième.

Bons et legs : Une statuette, la Vierge et l’Enfant , du dix-septième siècle, don de Mme Thomasset ; une statue en pierre, la Vierge et V Enfant , du quinzième siècle, don deM. G. Vergand; quinze fragments de dentelle de Venise et deux flamands, dons de M. Mezzara -Melville ; un service en porcelaine de Saxe, don de M. Marminia ; deux pièces de point d’Angleterre et un camée,

l’art et la démocratie

dons de Mme Dulfour-Dubergier ; une selle anglaise fabriquée en 1797, don de M. Julien Chappée; un manuscrit hébraïque à miniatures, don de M. Rodolphe Kahn; une brique émaillée provenant de Tolède, seizième siècle, don de M. Marquet de Yasselot ; une mantille et autres pièces de vêtement et chaussures Louis XYI, don de Mlle Raimbaud ; une culotte de peau, du commencement du dix-neuvième siècle, don de M. Géré ; un morceau de brocart du dix-septième siècle ; don de Mme Goldschmidt-Przébrau ; un bonnet d’enfant alsacien du dix-huitième siècle, don de Mme Ferd. Blondin; une collection de chaussures des dix-septième et dix-huitième siècles, don de M. Jeandron-Ferry ; un reliquaire en argent doré, du seizième siècle, don de M. le baron de Rothschild ; une boîte de changeur espagnole du dix-huitième siècle, don de M. Ernest Bénard ; un calendrier perpétuel du dix-huitième siècle, don de M. A. Bilton.

La belle collection d’objets, léguée par M. le baron Adolphe de Rothschild, qui ne sont pas compris dans cette liste, sont encore en dépôt au musée du Louvre.

Le musée de Gluny ne dispose annuellement que de 10.000 fr. de ce côté ; on ne peut pas non plus empiéter sur le jardin; mais, sans le diminuer, il y aurait moyen d’élever à son extrémité, sur la rue de Gluny, une galerie en prolongement.

L’architecte du musée a bien voulu promettre

l’art et la démocratie

d’étudier ce projet d’agrandissement en attendant que la libéralité des Chambres permette de l’exécuter. Je n’ose espérer ce moment prochain, mais il viendra sûrement, et il peut arriver que l’on soit forcé, par une circonstance inopinée, de poser et de résoudre la question précipitamment.

Musée de sculpture comparée au Trocadéro.

Le musée de sculpture comparée, grâce à l’active et intelligente direction de M. Edmond Haraucourt est en pleine prospérité. Mais les travaux d’enrichissement et d’amélioration auraient pu être plus importants si le crédit alloué au musée pour son entretien n’avait été réduit dans ces dernières années. A l’heure actuelle, un projet plus vaste, et dont la réalisation serait fort désirable, est poursuivi par l’administration.

Il consiste dans l’annexion au musée des deux galeries latérales du rez-de-chaussée, qui furent closes et vitrées pour l’Exposition universelle ; cette annexion est subordonnée au consentement de la ville (art. 3 de la convention du 14 mai 1877 ; article 1 du procès-verbal de la remise au domaine, du 14 août 1879). Elle pourrait se réaliser à peu de frais : en effet, pour clôturer les baies entre colonnes, qui sont environ deux

l’art et la démocratie

cents, un devis antérieurement présenté estimait à 1,000 francs le vitrage de chaque baie, soit environ 200,000 francs. Or, les verrières apposées pour l’Exposition ont pu être rachetées à l’entrepreneur pour une somme totale de 60,000 francs. Les salles sont donc prêtes, et la dépense se résumerait à l’installation des cimaises et des socles, si la ville consent à cette installation.

Elle présenterait, pour le musée, de grands avantages : en elfet, le classement actuel des œuvres exposées montre indistinctement les spécimens de l’art étranger mêlés à ceux de l’art français. L’annexion demandée permettrait d’obtenir un classement plus méthodique, en créant, parallèlement au musée d’art national, une série de chambres de comparaison, qui contiendraient, en deux séries, les types étrangers aux époques correspondantes, et les types de l’art antique dans ses développements successifs (Egypte, Grèce, Rome, etc.) Ainsi, on pourrait étudier de façon plus rationnelle et avec plus de clarté, ce que furent, à tel moment donné, la sculpture des autres peuples ; la galerie principale ne contenant plus que des œuvres françaises, et ayant l’homogénéité quJon lui voudrait, présenterait enfin, scientifiquement et logiquement, une histoire de notre art national.

Ces « salles de comparaison » seraient installées dans la galerie de l’aile orientale (côté Paris). — A l’extrémité de cette même galerie,

l’art et la démocratie

installation projetée d’un cabinet photographique, très demandé par les travailleurs.

La galerie de l’aile occidentale (côté Passv) servirait : 1° à l’installation des modèles de l’architecture française provenant de l’exposition des monuments historiques en 1878, 1889 et 1900 , 2° à l’installation d’un musée des vitraux anciens qui sont la propriété des monuments historiques ; 3° à un accroissement du musée cambodgien.

L’annexion projetée présenterait en outre un bénéfice de sécurité pour le musée : en effet, les portes latérales des galeries sont vitrées, avec volets mobiles. Or, les galeries ouvertes étaient, avant l’Exposition, fréquentées par les rôdeurs des deux sexes, et la surveillance nocturne en était insuffisante, sinon impossible, en raison de la longueur et de la courbe des trois galeries. Leur clôture aurait donc le double bénéfice deprotéger davantage le musée, et aussi de faciliter à la Ville le service de surveillance nocturne.

Enfin, il convient d’ajouter, en ce qui concerne le budget, que les acquisitions destinées à la création de ces galeries de l’art étranger se solderaient principalement par voie d’échange : des pourparlers officieux avec les musées de Bruxelles, Londres, Berlin, etc., ont déjà, dans ces récentes années, posé et étendu ce principe, grâce auquel les ateliers de moulage du Trocadéro verraient s’accroître notablement les com-

l’art et la démocratie

mandes de travaux, sur lesquels le Trésor perçoit une remise de 16 et de 33 p. 100.

Personnel des bâtiments civils.

En ce qui concerne le personnel des conservations des palais nationaux, quelques remarques générales s’imposent au point de vue d’une bonne administration.

On sait que les architectes en chef de chaque résidence nationale n’ont pas de traitement. Ils n’ont que les honoraires sur l’entretien, d’où peut-être, pour certains, une tendance à avoir des travaux importants. Il faudra quelque jour examiner la question de savoir s’il n’y aurait pas intérêt à leur donner un traitement fixe, comme cela existait avant-4848. Dans ce cas, l’administration pourrait lès obliger à ne s’occuper uniquement que de leurs travaux de l’Etat. On nous a signalé tel palais où l’architecte a pour adjoint un inspecteur de travaux qui reçoitun traitement annuel assez important. Ce dernier n’a d’ailleurs guère le temps, paraît-il, de s’occuper du palais national, étant pris ailleurs par d’autres emplois.

Comme conclusion, le service des bâtiments laisse beaucoup à désirer, surtout en ce moment, où il est alloué de gros crédits pour la restauration. L’architecte pas plus que l’inspecteur ne

l’art et la démocratie

s’en occupant activement, les entrepreneurs sont très peu contrôlés. Ils agissent comme bon leur semble, ce qui peut leur permettre d’arranger tant bien que mal les objets d’art au profit de leur entreprise. Il est indispensable de réorganiser le service des bâtiments nationaux, en donnant un traitement annuel à l’architecte en chef et en obligeant son inspecteur à rester sur les travaux. Ce dernier ne devraitpas être pourvu de plusieurs emplois en même temps. Sinon son poste devient une sinécure. Que tous les travaux» sans distinction, soient contrôlés sérieusement sur place plusieurs fois par an et que les feuilles journalières des hommes qui sont occupés en régie par les entrepreneurs soient l’objet d’une attention spéciale! Qu’onne puisse pas soustraire les ouvriers à leur travail pour les employer au service personnel de l’architecte et de l’inspecteur. Voilà, ce nous semble, une réforme urgente.

Est-il admissible, par exemple, qu’un architecte, même remarquable, soit à la fois chargé de la régie du palais de Versailles et de l'administration des jardins et pépinières nationales de Trianon? C’est une anomalie que de confier à un architectedes pépinières. Nevaudrait-il pas mieux en donner la direction à des hommes plus compétents ? Il s’agirait là de créer un emploi de directeur ou de sous-directeur des jardins nationaux. Cet emploi existait d’ailleurs avant 1848. Au point de vue budgétaire, s’il n’y avait pas possibilité de nommer un sous-directeur des

jardins, il serait de toute nécessité de rattacher cet important service au domaine de l’agriculture ; car il existe là des pépinières importantes qui sont destinées à approvisionner en arbres et arbustes tous les domaines nationaux.

Une direction s’impose donc aux jardins. En conscience, est-il possible d’admettre que les ouvriers jardiniers soient très souvent occupés, d’une part» à faire des travaux de régie qui incombent aux entrepreneurs et, d’autre part, affectés en permanence au service des architectes? Tous ces abus sont donc au détriment des parcs, jardins et pépinières. Ces dernières surtout, n’étant pas publiques, sont dans un état lamentable. A Versailles, par exemple, l’étendue des pépinières est d’une trentaine d’hectares environ. A peine la moitié est-elle plantée en arbres et en arbustes plus ou moins bien soignés. Les carrés sont remplis de mauvaises herbes. Les nouvelles et les belles variétés de plantes y font défaut : tout cela faute de bras, mais surtout faute de connaissances spéciales et de direction suffisante.

Le Garde-Meuble national W.

On a vu plus haut, à propos de la manufacture des Gobelins, que la commission du budget avait

(1) La, somme qui lui est attribuée, en 1902, s’élève à 247,000 francs.

l’art et la démocratie

décidé qu’il sera procédé, dans les six mois de la promulgation de la loi de finances, à l’inventaire descriptif et historique des objets mobiliers appartenant à l’Etat. Cette résolution fera l'objet d’un article de la loi de finances.

Le hasard a fait tomber entre nos mains un opuscule intéressant, rédigé par un architecte et intitulé modestement : Questions d’architecture. Il y a là, comme dans toutes les publications, du bon et du mauvais, des remarques justes à côté de critiques excessives. Nous nous permettons d’en extraire quelques vives observations, en avertissant nos lecteurs qu’ils devront retrancher quelque chose à l’excessive ardeur de cette critique outrancière pour atteindre à la vérité.

Peut-être, dit M. Besnard, lorsque tout le monde connaîtra les dilapidations dont sont victimes les richesses artistiques que contiennent nos châteaux nationaux, se produira-t-il un toile assez intense pour que nos pouvoirs publics s’en émeuvent et contraignent les administrateurs zélés, mais maladroits, à renoncer à laire usage d’un système qui semble avoir été inventé pour jeter un défi au sens commun et à l’opinion publique.

Elle en prend vraiment trop à son aise, l’administration, et il serait grand temps de réfréner le zèle de ces agents maladroits qui, du haut de leur rond de cuir, règlent les destinées de richesses que le monde entier nous envie, bien plus qu’il ne nous envie cette administration qui les conserve... en les malmenant.

Si encore ces richesses n’étaient déplacées que pour passer d’un château ou d’un musée dans un château ou dans un autre musée, il n’y aurait que demi-mal, mais

l’art et la démocratie

on en dispose, à ce qu’il paraît, pour meubler nos ministères, nos ambassades à l’étranger, etc. C’est un chassécroisé continuel d’objets mobiliers de toute nature qui passent de châteaux à ministères, de ministères à ambassades et réciproquement, et, un jour rentrent au garde-meuble pour en sortir à nouveau quelque temps après et recommencer la même existence vagabonde. Oserait-on prétendre que toutes ces manutentions s’opèrent sans détérioration?

Non certes, nous n’oserions point prétendre à telle perfection et il est permis de douter que tableaux, tapisseries, porcelaines, bronzes, etc., etc., se trouvent bien de ce traitement brutal.

Que si, dit M. Besnard, Ton veut décorer et meubler d’une façon convenable nos édifices administratifs de tout genre, surtout nos ambassades, ce qui est parfaitement raisonnable, on fasse appel à l'industrie privée à qui on offrira ainsi un débouché honorable. Ce sera une manière très efficace de protéger nos industries d’art et de les faire connaître à l’étranger. Le mieux serait de laisser vieillir en paix et sur place, dans les milieux avec lesquels ils sont assortis, toutes ces pièces de notre mobilier national qui sont les manifestations glorieuses de notre industrie de toutes les époques. 11 faudrait surtout ne pas les entasser à tort et à travers dans un musée quelconque, fût-ce le Louvre, qui, soit dit en passant, si l’on n’y prend garde, ne sera plus bientôt qu’un vaste magasin de bric-à-brac, analogue à celui qui s’étend en face de lui, de l'autre côté de la rue de Rivoli et porte le même nom.

Le caractère du Louvre et par conséquent sa destination vont se trouver complètement industrialisés et dénaturés avant peu. C’est un musée d’œuvres d’art pur et non d’art commercial. C’est au musée des Arts décoratifs qu il faut transporteries menus objets de déco-

l’art et la démocratie

ration. Ils usurpent au Louvre la place que l’on marchande aux tableaux, aux dessins et aux sculptures. Ils font du tort aux tableaux, en ce sens que le public n’aura d’yeux que pour les membres et les objets de vitrine qui, d’ailleurs, sont à la portée de ses regards, et ne lèvera pas la tête pour regarder les tableaux qui sont appendus, quelquefois un peu haut, aux murailles.

Toutes les pièces de notre mobilier national ne sont pas, en effet, également intéressantes; on pourrait affecter aux usages domestiques celles qui n’ont qu’une valeur secondaire. Il faudrait donc constituer une commission qui serait chargée de faire une sélection, désignant les pièces dont on pourrait sans inconvénient tirer un parti utile et celles qu’il conviendrait de conserver comme pièces de musée. En attendant l’ouverture du musée des Arts décoratifs, qu’on maintienne à la rigueur au Louvre les salles du mobilier qui y sont actuellement installées. Mais qu’on réintègre dans nos châteaux nationaux les objets mobiliers dont on les a dépouillés.

La tradition de l’administration française, dit encore M. Besnard, veut qu’on ne puisse en obtenir quelque chose qu’à la condition d’être très exigeant et de demander plus qu’on ne peut obtenir. Il faut aussi ne pas se lasser de frapper dur et souvent, car, lorsque les choses ne sont pas faites du premier coup, elles restent inachevées pendant des temps dont personne ne peut prévoir la lin, quand elles n’ont pas les honneurs de l’enterrement de lre classe. Nous avons, dans les environs de Paris, cinq châteaux nationaux qui conviennent admirablement pour donner asile à nos richesses mobilières, de manière à ce que dans chacun

l’art et la démocratie

d’eux elles soient groupées par époque et par style, en rapport avec le caractère architectural de l’édifice. Ce groupement fait, il sera facile d’organiser ces ensembles dont la reconstitution a été tant de fois et depuis si longtemps demandée.

Il résulte de ce système d’éparpillement si vivement critiqué par M. Besnard, qu’aucune collection n’est complète et que les gens d’étude et les travailleurs ne peuvent obtenir quelques résultats qu’au prix de grandes fatigues et de grandes pertes de temps. Il faut évidemment que celui qui veut se livrer à l’étude soit historique, soit technique de certains éléments d’une collection, si ce n’est de la collection toutentière, puisse en envisager tout l’ensemble du premier coup d’œil, et ne soit pas obligé de parcourir trois ou quatre musées pour trouver les documents dont l’absence dans l’un d’eux ne lui permet pas de continuer ou d’achever son travail.

En résumé, M. Besnard propose de remeubler complètement nos châteaux en affectant chacun d’eux à une époque déterminée, en rapport avec son caractère architectural, et en y créant des ensembles d’intérieurs; 2° dégrouper nos collections de manière à réunir chacune d’elles dans un local spécial : par exemple/toute l’armurerie au musée d artillerie ; toute la céramique au musée de Sèvres.

Mais, dira-t-on, ces travailleurs au sort desquels vous vous intéressez tant, ne les exposerezvous pas à des déplacements longs et coûteux ?

N’y regarderont-ils pas à deux fois avant d’entreprendre le voyage dePierrefonds ou de Fontainebleau? M. Besnard voudrait voir établir pour remédier à cet inconvénient un système de cartes d’étude qui donneraient droit à réduction de prix sur les chemins dq fer.

L’organisation d'un semblable service n’offrirait pas, dit-il, de grandes difficultés. Et d’ailleurs, ceux qui, voulant étudier le mobilier Louis XVI, se rendraient au château de Compiègne, ceux qui, voulant étudier la céramique, se rendraient au musée de Sèvres, ne perdraient pas plus de temps en se rendant directement dans ces localités, qu’en faisant à Paris la navette d’un musée à l’autre, à la poursuite d’une pièce qu’ils ne trouveront que rarement à la première tentative.

La visite du tsar à Compiègne semble avoir donné raison, en partie, à quelques-unes de ces critiques ; et, quelle qu’ait été la vigilance de l’administration des Beaux-Arts, on ne songe pas sans inquiétude à la détérioration fatale de notre mobilier dans le branlebas de la réception impériale. Les meubles de toutes sortes en ont vu de dures et plus d’un tapis sérieusement éprouvé n’a pas dû dire alors avec le poète :

Oh! oh! c’est une impératrice !

D’un article du Temps du 18 septembre 1901, « Le Tsar à Compiègne », les lignes suivantes méritent d’être détachées :

Compiègne active ses préparatifs pour la réception des souverains russes. Trente wagons de meubles sont

arrivés successivement. On a rempli tout ce que les galeries du château pouvaient contenir. Puis, à mesure que ces meubles étaient répartis dans les diverses pièces auxquelles ils étaient destinés, les galeries se remplissaient de nouveau de ce qu’on déchargeait des wagons. On cite une galerie qui a été, de la sorte, déménagée huit fois. Et ce n’est pas fini. On y trouve encore une colonne de tubs, de dimensions et teintes uniformes, s'étageant sur un luxueux tapis ; plus loin, des matelas superposés voisinent avec des guéridons et des bureaux qui sont de véritables chefs-d’œuvre d’ameublement. D autres objets de toilette intimes s’abritent contre des caisses de palmiers envoyées par les serres de la ville de Paris.

La salle d’honneur est de toute beauté. Les tableaux qui garnissaient les murs ont été remplacés par les superbes tapisseries des Gobelins qui ont servi aux grandes îeprésentations de 1 Élysée et que le garde-meuble avait envoyées à Moscou, lors du couronnement du tsar, pour orner le palais occupé par l’ambassadeur de France dans cette ville. Les souverains russes, retrouvant là les tapisseries qu ils ont tant admirées dans cette circonstance, dès les premiers temps de leur mariage, pourront constater que la France a cherché à rappeler à leur mémoire, jusque dans les moindres détails, les souveniis qui doivent leur aller au cœur. De même, l’empereur et l'impératrice auront, à la représentation du petit théâtre, les mêmes sièges qu’ils occupaient au soupei qui leur a été donné à cette époque au palais de l’ambassadeur de France à Moscou.

Ce souci de la similitude des... sièges ne vous semble-t-il pas vraiment quelque peu... ridicule?

Je sais tout ce qu on peut répondre, en faveur de l’administration : les précautions prises malgré la bousculade, le zèle des inspecteurs, des architectes et des ouvriers. En tout cas, ces cri-

tiques méritaient d’être contrôlées. C’est ce que nous avons fait.

Nous avons constaté d’abord que les grands appartements, qui constituent ce que l’on pourrait appeler la partie musée du Palais et que le public est admis à visiter en tout temps, étaient meublés en grande partie. Quelques emprunts, consistant notamment en pendules, candélabres, flambeaux, tapis de savonnerie et pièces de tapisserie faits à la grande chancellerie de la Légion d’honneur et au palais de Fontainebleau, ont en effet suffi, avec les ressources dont dispose le garde-meuble, à compléter l’ameublement de ces appartements.

Nous devons dire ensuite que les objets mobiliers provenant du palais de Fontainebleau n’ont pas été prélevés dans lapartie musée de ce palais qui seule renferme les meubles et autres objets ayant un caractère historique ou artistique. Ces objets ont été empruntés aux appartements de Louis XY affectés jadis à la suite du Président de la République.

Si les grands appartements du palais de Compiègne se trouvaient en partie meublés, comme ils le sont d’ailleurs encore aujourd’hui, il n’en était pas de même des appartements secondaires comprenant plus de 750 pièces que le garde-meuble a dû meubler complètement.

Il a été pourvu à ces ameublements :

1° Au moyen des objets mobiliers provenant de l’hôtel et des appartements affectés pendant la

durée de l’Exposition, aux souverains étrangers et à leur suite ;

2° Par des acquisitions nouvelles.

De ce qui précède, il résulte donc qu’en dehors des tapis de savonnerie et des pièces de tapisserie du garde-meuble, aucun autre objet ayant une réelle valeur artistique ou historique n’a été déplacé.

Il n’est pas douteux que jadis desprélèvements regrettables aient été faits dans les différents palais nationaux au profit de nos ministères et de nos ambassades. Mais il est juste défaire remarquer que ces emprunts ont eu lieu le plus souvent sur les indications des commissions du budget qui voyaient ainsi un moyen de ménager les crédits. Ajoutons d’ailleurs que depuis longtemps l’administration ne consent plus de prêts de cette nature par la raison que les ressources qui lui restent sont indipensables poùrpourvoir, le cas échéant, à l’installation des souverains étrangers qui pourraient visiter notre pays et à l’organisation des fêtes officielles.

L’administration du garde-meuble national est chargée de l’aménagement de tous les palais et autres bâtiments qui peuvent être habités par le chef de l’État même d’une façon provisoire. Elle a en outre à pourvoir à l’ameublement et à l’entretien des loges réservées au Président de la République dans les théâtres subventionnés, des tribunes officielles aux champs de courses, des pavillons de chasse, etc.

l’art ET LA DEMOCRATIE

En dehors de ces attributions, le garde-meuble national prête son concours à toutes les administrations de l’Etat pour l’organisation matérielle des dîners, réceptions, bals, fêtes, concours, examens, distributions de prix, commissions, congrès et en général de toutes réunions ayant un caractère officiel. Ce concours est également prêté à toutes les œuvres charitables, aux associations et aux établissements d’instruction de l’Etat pour l’organisation des ventes, bals, etc.

Ce concours est absolument gratuit, en tant que prêt de matériel ; les frais de main-d’œuvre seuls sont à la charge des intéressés, qui restent toutefois responsables des objets perdus ou détériorés. Le matériel employé dans ces circonstances est inventorié sous le nomde « matériel des fêtes » et il ne comprend aucun objet ayant un caractère historique ou artistique.

Ces frais de main-d’œuvre se sont montés l’an dernier à 302,000 francs en chiffres ronds, qui ont été payés à des ouvriers auxiliaires employés par le garde-meuble.

Ces multiples opérations nécessitent, comme bien l’on pense, de nombreuses écritures et une surveillance et un contrôle de tous les instants. La tenue des inventaires, seule, réclame la présence de deux employés. En ce qui concerne le personnel des travaux et celui des hommes de service, il serait très désirable que la situation budgétaire permît le relèvement des traitements de début qui n’ont subi aucune modification de-

puis 1855, alors que la main-d’œuvre a augmenté dans des proportions considérables et quele taux de l’argent a baissé dans les mêmes proportions.

En résumé, j’admets que la première destination d’un mobilier est d’être mobile. Mais tout de même il y a des bornes et des précautions nécessaires aux déménagements. Et la conservation des meubles nationaux s’accommode maldu mouvement perpétuel et de la détoriation des objets déplacés, presque tous de grande valeur, en vue des fêtes officielles de quelque ministère.

Page 1