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CONCLUSION

Nous voici donc arrivé au terme de ce volume où s’imposait l’examen de tant de captivantes questions. Les beaux-arts de France : est-il un sujet plus noble et plus vaste? C’est avec une réelle sympathie que nous avons étudié chacun de ces chapitres. Nous aurions voulu y apporter un souci plus minutieux de la documentation, si l’espace ne nous avait été mesuré. Un volume pour scruter, analyser, synthétiser tant d’œuvres, tant d’institutions, tant de projets! C'est évidemment trop peu, et nous nous sentons vraiment confus d’avoir négligé certains chapitres,

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d’avoir examiné hâtivement certaines questions, d’avoir jugé trop sommairement certains hommes’ Nous reviendrons plus tard sur ces questions, notamment en ce qui concerne le service des Bâtiments Civils.

En attendant, et pour conclure ce premier volume, nous voudrions très rapidement résumer d’après tout ce que nous avons dit plus haut les règles générales de l’évolution de l’art.

L’art, la recherche de la beauté, semble apriori devoir fleurir surtout, étant donné qu’il est une forme désintéressée de l’activité humaine, dans les sociétés où les préoccupations de la lutte quotidienne pour l’existence se font moins impitoyables. Aussi, et sans tenir autrement compte du goût inné de certaines races pour le beau, voyons-nous surtout croître ce désir esthétique, soit dans les pays d’existence facile comme la Grèce ou la Perse antiques, soit dans les sociétés riches, qu’elles soient monarchies ou démocraties, comme, à la Renaissance, les principautés de l’Italie ou les puissantes communes flamandes.

L’existence des anciens était trop différente de la nôtre pour que nous puissions en inférer, avec une certitude suffisante, les conditions socialement nécessaires au développement de l’art à notre époque. Mais toujours nous voyons la richesse comme condition première à l’éclosion des œuvres d’art. Qu’elle ait, entre les mains des rois égyptiens et assyriens, élevé des monuments

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immenses, dans celles des princes italiens semé à profusion l'éblouissement des palais et des œuvres précieuses, et dans celles des riches bourgeois des Flandres et de notre France du moyen âge, inspiré et commandé les cathédrales, les admirables objets d’art de la vie usuelle qui font aujourd’hui la gloire de nos musées, c’est toujours la richesse qui crée la beauté. A. presque toutes les époques, les villes, les princes et les gouvernements ont compris que l’art était parmi les plus magnifiques ornements du pouvoir et l’ont encouragé. Notre République a soutenu la tradition glorieuse avec une sollicitude aussi grande, mais dont l’effort se trouve aujourd’hui insuffisant par suite de la transformation de nos mœurs et de la situation des artistes dans notre organisation sociale, situation sur laquelle il faut nous arrêter un instant.

L’artiste a-t-il en effet sa place marquée pour l’existence dans une organisation comme la nôtre? Et quelle doit être cette place? D’un côté les progrès permanents de l’industrie et du mécanisme ont amené un bouleversement complet des anciens modes de production dans les arts appliqués, et nous nous trouvons en présence de la nouvelle formule « produire vite et bon marché. » Il apparaît donc difficile a priori que l’ouvrier d’art reste le plus souvent ce qu’il était autrefois, une main habile, un cerveau agissant et créateur. L’architecture subit une évolution considérable par suite de l’emploi toujours plus

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étendu du fer dans la construction. Elle restreint de plus en plus son ancien rôle de directrice assidue de la sculpture et de la grande peinture. D’autre part, l’abaissement général, on pourrait dire le nivellement des fortunes, tend de jour en jour à demander à l’art des œuvres plus intimes et moins coûteuses. Enfin les progrès des modes de reproduction des œuvres d’art mettent à la portée de presque tous sinon l’œuvre d’art ellemême, au moins une évocation que le public s’habitue à trouver suffisante et d’ailleurs le plus souvent sans aucun profit pour l’artiste producteur, tant sont insuffisants les règlements de protection de la propriété artistique pour la peinture et la sculpture.

Le maître- artiste donc, s’il répond seulement à la demande esthétique du public, ne pourra que difficilement vivre. Mais l’Etat intervient et s’efforce de remplir de son mieux ce rôle de Mécène universel que les circonstances luiimposent et qui est une charge considérable. Nous n’avons pas à rechercher si l’artiste était plus indépendant moralement et plus efficacement protégé, lorsqu’il recevait autrefois de la Grilde de Saint- Luc un règlement sévère, ou lorsque la faveur de quelque grand seigneur le mettait à l’abri de toute inquiétude matérielle. Il nous suffit de constater simplement, comme on constate un phénomène biologique, que par suite de l’évolution sociale, l’artiste retombe de plus en plus h la charge de l’Etat, à défaut de la société dont la

demande en ce qui concerne les œuvres élevées est insuffisante.

L’Etat peut-il assumer cette charge ? La solution semblerait assez simple. Que l’art s’abaisse aux lois industrielles de l’offre et de la demande et qu’il y ait moins d’artistes! Mais c’est un luxe auquel tient avec juste raison notre démocratie, et chaque année nos écoles des Beaux-Arts poussent par centaines dans la vie de jeunes cerveaux tout enfiévrés d’espoirs et d’ambitions. Qu’est-ce que l’Etat, qui a donné h ces jeunes ambitions, à ces promesses de talent, l’appui de son instruction officielle, fait plus tard pour eux ! Le budget des Beaux-Arts répond éloquemment par l’insuffisance évidente du crédit effecté aux achats décommandés aux artistes vivants. Encore une fois, nous ne voulons point considérer si la protection officielle est un bien ou un mal pour les artistes, et si l’art peut recevoir une bonne impulsion de cette unique protection. Nous avons à constater que dans les conditions actuelles elle est nécessaire. Et c’est à un examen attentif des diverses institutions, fondations, tentatives artistiques, que soutient ou encourage l’Etat, que nous avons consacré cette étude.

Elle nous permettra d’arriver à cette conclusion que les sacrifices que s’impose 1 Etat ne demeurent pas vains et qu’ils permettent à 1 Ar français de tenir une bonne place dans le monde. En outre, au cours de ces considérations esthétiques, nous avons essayé d indiquer

avec plus de précision quel paraît être l’avenir de cet Art français et vers quelles réalisations il tend. Nous avons dit que l’avenir de l’art à l’heure actuelle semble être dans le développement, de plus en plus considérable, de l’art intime sous forme d’art appliqué ou d’art industriel. Mais ici encore nous nous trouvons en présence d’une situation paradoxale des artistes par rapport aux exigences de la vie sociale, para doxe dû évidemment en grande partie à la difficulté qu’ils éprouvent à s’adapter, au sortir de l’école, à des exigences auxquelles ne les préparent ni les ambitions naturelles ni l’éducation artistique qu’ils reçoivent et qu’il importe de réformer au plus vite.

La production en art appliqué ne doit pas le plus souvent s’effectuer directement du créateur au consommateur, mais bien en passant par l’intermédiaire des industriels fabricants : elle risque ainsi le plus souvent de rester anonyme. On comprend, qu’avec la conception que nous avons et que les artistes ont de leur destination, il soit pénible à un homme auquel la notoriété apparaît comme la seule récompense digne d’envie, de dépenser son temps, son effort et son talent en des recherches qui ne lui vaudront que la satisfaction assez désintéressée d’avoir produit une œuvre capable de réjouir le regard des hommes de goût.

Aussi voyons-nous le grand mouvement qui porte aujourd’hui l’attention vers un renouveau

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des arts décoratifs, hésiter encore et se perdre en des tâtonnements individuels, en des tentatives souvent intéressantes, mais qui perdent de leur influence vivifiante à n’être pas coordonnées, et qui ne sont pas près encore, malgré le talent dépensé et des efforts dignes d’encouragement, de nous donner enfin le style qui nous manque, et qui devrait être une émanation dernière de nos mœurs et de nos grandes traditions esthétiques.

C’est que, si à la vérité il est impossible de créer un style de toutes pièces, s’il est tout aussi impossible de décréter une formule d’art qu’une expression du langage, parce que l’art d’une époque est un reflet de la mentalité de cette époque, une résultante, une synthèse d’autant plus expressive que ses éléments auront été plus vigoureusement coordonnés, il est du moins fort possiblede prépareras esprits dans des directions telles que les efforts individuels ne se contrarient pas mutuellement.

L’art dramatique subit une évolution semblable et, si l’expression est permise, doit tendre de plus en plus à se « démocratiser. » Sans doute le théâtre classique du dix-septième et du dix-huitième siècle, le théâtre romantique et le théâtre bourgeois du dix-neuvième contiennent des vérités générales et une philosophie humanitaire dont tous les siècles et tous les peuples peuvent faire leur profit. Mais à part quelques essais de thèses sociales, surtout vers la fin du dix-neu-

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vièrae siècle, on peut dire que le peuple de France, moins favorisé sous ce rapport que le peuple Grec, attend encore à l’heure actuelle son théâtre national et social que rêvait Michelet.

Ce sera l’honneur d’auteurs étrangers comme Ibsen, Hauptmann, Bjôrnson d’avoir ouvert la voie à des écrivains français comme François de Cure!,. Mirbeau, Ancey, Brieux, Jean Jullien, Romain Rolland, etc... vers une littérature dramatique écrite non plus pour le plaisir d’une caste, mais pour l’éducation nationale d’un peuple. La France a ses légendes et son histoire qui susciteront au vingtième siècle l’éclosion définitive d’un théâtre vraiment populaire, tout imprégné de vérité et d’esprit démocratique, comme votre race elle-même. Et il faut espérer que 1 État saura donner à ce théâtre lyrique et dramatique un local digne du peuple* et des interprètes qui soient à la hauteur de leur mission.

Cet art dramatique et lyrique sera d’ailleurs, comme l’art proprement dit, largement décentralisateur. Il continuera les remarquables essais de M. Pottecher à Bussang, de MM. Le Braz et Le Goffic en Bretagne, de M. Pierre Corneille en Poitou, de M. Guy Ropartz en Lorraine. Il restituera, comme l’art décoratif, aux provinces l’autonomie de sentiment et d’expression que réclament un sol, un ciel, des mœurs et des habitants particuliers. Ainsi, par une pénétration réciproque, les diverses manifestations de l’art

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français sauvegarderont et enrichiront le génie de notre race et mettront fin au déplorable malentendu qui a trop lontemps séparé les « intellectuels » de la démocratie.

Quelque modestes que soient — et nous le déplorons — les crédits accordés à l’art par l’Etat français, du moins faut-il lui rendre cette justice qu’il s’est vivement intéressé à la protection nécessaire des artistes. A défaut d’autres preuves, la discussion annuelle du budget des Beaux-Arts fournirait facilement aux purs lettrés et aux philosophes enfermés dans leur tour d’ivoire, audessus des contingences de la vie sociale, la preuve certaine que le Parlement sait, quand il le faut, s’affranchir des rivalités et des passions politiques pour étudier, encourager et aimer les diverses manifestations du génie français. La scission entre le monde artiste et le monde poli, tique, que certains proclament, serait une déchéance pour tous si elle n’était heureusement une hypothèse gratuite et un préjugé contraire à l’évolution de notre race et de l’esprit de la démocratie.

L’Art, a-t-on dit, n’a pas de patrie. C’est vrai, si l’on considère l’essence même du beau et la pérennité des idées et des formes esthétiques à travers le temps et l’espace. Mais s’il est un pays, s’il est une nation où ces idées et ces formes trouvent, comme autrefois sous le ciel divin de la Grèce, leur expression la plus claire, la plus naturelle, la plus humaine et la plus généreuse,

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c’est assurément le pays et la nation de France. Toute œuvre d’art étrangère a deux patries : la sienne et la France. Et ce n’est pas une faible gloire pour celle-ci, à travers ses épreuves, de garder toujours, aux yeux du monde, sur le chemin qui monte vers l’idéal, le premier rang dans la course du Flambeau.

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