CHEZ M. R 0D I N
— La généreuse entreprise de M. Couyba, nous dit l’auteur si discuté du monument de Balzac, mesurpi’end autant qu’elle me séduit.
Elle me surprend, parce que c’est une rude tâche que de vouloir s’attaquer de front à cette citadelle fortifiée, hérissée de défenses meurtrières et gardée par les sacrosaints pontifes de la tradition. Elle me surprend, parce que nul jusqu’ici n’avait osé, avec un tel détachement de sa tranquillité et de son repos, fixer un œil inquisiteur sur le cérémonial restreint de l’art officiel, et jeter avec une
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telle hardiesse des flots de lumière dans les ténèbres voulues où pompeusement officient les mages aux gestes nobles.
Que M. Couyba prenne garde ! Il entame aujourd’hui une lutte inégale. Ces mages dont il dénonce la coupable ineitie et la nef as te influence sont dangereux, parce qu’ils sont les maîtres et parce qu’ils tiennent à rester les maîtres. C’est toute une coalition d’intérêts qui, peu à peu, s’est formée, d’où l’art est systématiquement exclu, pour la bonne raison que l’art est incompatible avec ses intérêts.
Intérêts complexes ! De l’élève des Beaux-Arts au professeur officiel, de ce dernier à la direction des Beaux- Arts, en passant par l’Institut, il s’entretient une atmosphère de mutuel espoir et de tacites complaisances qui rend plus inexpugnable encore la citadelle et plus âpres ses défenseurs.
Voilà pourquoi l’audace de M. Couyba me semble si étrange qu’avant d’avoir lu son rapport je n’y voulais pas croire, et qu’après l’avoir lu, je tremble, pour son auteur, des colères amoncelées contre lui.
Je tremble pour M. Couyba et cependant je l’approuve ; et cependant je vais plus loin que lui dans mes vœux de réformes.
Ce n’ést pas seulement l’enseignement officiel qu’il faudrait transformer, qu’il faudrait remanier ou refondre, pour le rendre plus harmonique à notre époque, c’est l’esprit même de cet enseignement qu’il faudrait radicalement détruire et faire à jamais disparaître, parce qu’il est la négation de l’art.
Peuvent-ils faire de l’art ces malheureux jeunes gens parqués dans les ateliers de l’Ecole, ces infortunés et inconscients élèves qu’un maître patenté vient visiter par aventure, quand lui en laissent le temps et ses tra-
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vaux personnels et les nécessités d une vie aussi agitée qu’officielle? Peuvent-ils vraiment penser par euxmêmes, ces néophytes qui, d’année en année, hypnotisés par l’espoir d’une sanction officielle : prix, médaille ou concours, dirigent tout l’effort de leur cerveau vers ce prix, cette médaille ou ce concours ?
Par quoi, me dira-t-on, remplacerez-vous ces écoles ? que mettrez-vous à la place de cet enseignement officiel dont vous niez la portée et que vous accusez d imposture?
Par quoi ? Mais tout simplement parce qu’il y a cent ans on a malheureusement détruit de fond en comble, par les maîtrises, par les corporations de métiers, par l’enseignement naturel de cet art qui sortait du peuple et en tenait son grand accent humain.
L’apprenti, le compagnon, le maître, réunis dans une même pensée, consacrant à leur tâche toute une vie de labeur et d’efforts, voilà les artisans de l’art vrai ; le maître travaillant, devant ses élèves, leur démontrant comme jadis les secrets du métier, exemple constant à suivre, àimiter, à surpasser. Une perpétuellecommunion de pensées, un échange ininterrompu de sensations, une confiance solide, et la foi dans un commun idéal, voilà la vraie façon pour des hommes de faire des hommes et non pas des pantins.
— Et l’Ecole de Rome ? Et l’antique ?
— C’est la grande question et le sujet des éternelles disputes !
Loin de moi la pensée de nier les chefs-d’œuvre de l’antique ! Mais, cette beauté-là, on ne la comprend pas à vingt ans ; elle ennuie, parce qu’elle est trop haute, et on ne la comprend bien que plus tard.
Et puis enfin, Rome et ses chefs-d’œuvre sont battus et rebattus depuis des siècles. Nos jeunes gens ne voient
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plus ni Rome, ni l’Italie, avec des yeux neufs, et ils sont condamnés par la force des choses à faire du déjà vu. Que ne leur donne-t-on à fouiller un terrain inexploré, un immense champ d’expériences pour ainsi dire ignoré, méconnu, et que ne remplace-t-on la plus grande partie de ce séjour à Rome par des voyages à travers ce terrain merveilleux d’études et d'enseignement, qui s’appelle tout bonnement la France ! Mais oui 1 la France, qui a pour elle cet incomparable art gothique, non plus académique, mais humain. Cet art gothique, né de la foi, traité partout en Allemagne, en Angleterre, mais jamais et nulle part ailleurs qu’en France avec le même génie, le même goût, la même grâce.
Foin des héros et des dieux de l’Olympe suranné, c’est ici la nature qui parle d’elle-même par sa manifestation la plus complète et la plus sincère, par sa création la plus divine et la plus belle, par l’humanité. Cardiaque être et chaque minute de chaque être, c’est de l’art !
— Mais, c’est une révolution, mon cher maître, que vous m’exposez là.
— Peut-être, et je crains bien de n’y assister jamais. Il faudrait plus qu’un ministre pour en décréter l’expérience et plus d’un rapport comme celui de M. Couyba pour en hâter la venue.
Car, voyez-vous, dans mon système, il n’y aurait plus ni prix, ni médailles, ni concours ; ce serait plutôt le règne de la conscience dans l’art et de la sincérité, et cette conscience et cette sincérité, l’amour du galon nous les interdit à jamais !
l’opinion DE m. ALBERT BESNARD
M. Albert Resnard, le peintre à qui l’on pourrait appliquer ce jugement porté par Baudelaire sur Delà-
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croix : « Lai, aimait tout, savait tout peindre », a bien voulu nous formuler, ainsi qu’il suit, son opinion :
— Mes idées sur l’Ecole des Beaux-Arts, les voici :
L’Ecole n’a pas d’enseignement, à proprement parler; et je me demande si, dans le désarroi des idées modernes, on trouverait des jeunes gens pour subir un enseignement véritable.
11 faut dire aussi qu’il n’j a pas d’élèves, parce qu’il n’y a plus de maîtres au véritable sens du mot.
Telle qu’elle est cependant, l’Ecole, à défaut d’enseignement, offre des facilités d’étude précieuse à la jeunesse travailleuse et peu fortunée. Notre démocratie se doit de la conserver en éliminant ce qui en constitue le mauvais esprit, à savoir :
Les concours qui abîment le cerveau des jeunes gens et gâchent leurs facultés en les portant à travailler dans le but de plaire à des maîtres doùt ils espèrent des récompenses, bien plus qu’ils n’en goûtent les enseignements. Supprimons les concours et d’un coup nous éloignons de l’Ecole une foule de médiocres qui ne recherchent de l’art que les consécrations. Prétendre que la jeunesse est obsédée par l’étude de l’antique, n’est malheureusement pas assez juste. Si j’ai un regret à exprimer, c’est qu’au contraire l’étude de la nature et de l’antique, qui en est la plus haute et la plus divine traduction, ne remplisse pas toutes les heures de la vie d’un jeune artiste.
Je me préoccupe peu de la question du plein air. Un artiste arrivé à la maîtrise, quelles que soient ses études premières, peindra également bien l’atmosphère du dehors que celle de l’atelier;
Il n’y a pas de peinture de plein air : il y a les lumières, les ombres et les reflets; il y a ce que chaque peintre comprendra, l’effet, la forme et l’expression.
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C’est toute la peinture.
La composition ne s’enseigne pas. L’image et la signification des drames, des mirages de la nature repose au fond du cœur et du cerveau de tout artiste digne de ce nom. Que l’Ecole cesse de s’occuper de ce qui touche à cet intime tréfonds de l’art, et se contente de laisser paisiblement acquérir les techniques à cette jeunesse nombreuse qui se confie à elle.
Puis, que notre beau palais de Rome devienne un lieu de repos et de contemplation à ceux d’entre les jeunes artistes qui auront témoigné de la hauteur de leurs aspirations, et cela sans concours.
Il serait à désirer qu’on les laissât s’imprégner en paix de l’atmosphère des grandes époques d’art, sans leur demander aucun envoi, qu’on leur facilitât les voyages, et, en ce qui touche aux sculpteurs et aux architectes, des séjours dans nos provinces françaises, semées de si beaux édifices et de sculptures d’une beauté si rare et si somptueuse.
J’émets le vœu que nos gouvernants améliorent et ne changent pas ; le progrès est à ce prix. Tout changement fructueux doit venir des foules, et c’est à nous de nous agglomérer en corporations, sans nous préoccuper des sanctions officielles. Le progrès ne se décrète pas.