‹ L'art et la libertéChapitre 3 sur 4 · CERCLE DES BEAUX-ARTS · texte numérisé non relu

CERCLE DES BEAUX-ARTS

» Garni, 1" juin 1879.

» Monsieur,

» Un Bouffie d'Intolérance, descendu des régions

politiques, semble vouloir envahir des domaines.

exclusivement réservés jusqu'ici au culte des arts.

» Des sociétés qui paraissaient n'avoir d'autre but que de propager le goût du beau, de multiplier les expositions, de prodiguer des encouragements aux artistes, obéissent aujourd'hui à d'autres préoccupations et semblent vouloir subordonner la confraternité professionnelle à la camaraderie politique.

» Le moment nous a donc paru favorable pour jeter les bases d'une nouvelle Association qui, sous le nom de Cercle des Beaux-Arts, organiserait, au moins deux fois par an, des expositions de peinture, de sculpture, de dessin, de modelage et de gravure. »

La circulaire était signée ainsi :

Le président d'honneur :

Baron della Faille d'Huysse.

Le comité provisoire :

Comte de Limbubg-Stirum, sénateur, président.

Fernand de Smet de Naeyer, secrétaire.

Albert Lentz, trésorier.

Théophile Lybaert.

Alfred de Limon de Beveland.

Philippe de Meersman.

Raymond de Kerchove.

Joseph Casier.

Baron Dons-Lovendeghem.

Albert Verheughe.

On devine sans peine le but et la portée de ce Cercle des Arts. Cléricaliser ce qui, jusqu'à présent, avait échappé en grande partie aux discordes politiques, former une petite armée d'artistes patentés et brevetés A. M. D. G., et affamer, s'il se peut, tous ceux qui refuseront de se laisser enrégimenter : tel sera son rôle, éminemment moralisateur. Gand possédait déjà une Société de ce genre, la Société Saint-Luc ; elle en aura deux, désormais. Cela suffît pour une ville seule.

Et admirez de quelle insidieuse et jésuitique façon la chose est présentée au bon public : « Un souffle d'intolérance semble vouloir envahir des domaines, etc.. Des sociétés semblent vouloir subordonner la confraternité professionnelle à la camaraderie politique... »

A en croire la circulaire, ce sont les libéraux qui ont donné ces odieux exemples de « camaraderie politique... » Les catholiques vont changer tout cela, — et ils n'ont rien de plus pressé que de fonder un Cercle qui aura précisément pour but ce crime dont ils nous accusent !

Il serait facile de prouver que non-seulement

les sociétés libérales n'ont jamais fait les arts et les artistes complices des dissensions de parti, et qu'ils ouvrent les bras aux hommes de toutes les opinions, quelles qu'elles soient, mais que, tout au contraire, chaque fois que les cléricaux ont été au pouvoir, ils ont favorisé toujours, aux dépens des autres, des artistes qui, en fait de talent, n'avaient très- souvent que celui de récolter de nombreuses commandes et d'empocher les deniers de l'État.

0 les bons, ô les excellents maîtres de tolérance !

Mais soit; tôt ou tard nous verrons à l'œuvre ces nouveaux croisés, et déjà, à l'avance, nous nous réjouissons de contempler les expositions qu'ils auront organisées.

Ce sera, ou jamais, le cas d'appliquer les fameux principes qu'on a essayé de faire prévaloir, quoique très-faiblement, à certaines expositions où les pieuses commissions s'étaient prises d'une belle ardeur de proscription contre le nu, le nu profane, qui blesse les âmes et fait venir de coupables pensées.

Je veux bien croire cependant que le zèle du

Cercle des beaux-arts ne s'arrêtera point là et qu'il compte donner à sa mission un caractère plus élève... La « peinture religieuse » fera l'objet de ses plus vives sollicitudes. Les Chemins de la Croix, les Madeleines et Les saints Ignace peupleront ses Salons. Ce sera très-joli. Les quelques spécimens du genre qui figurent généralement aux expositions triennales font prévoir ce que seront ces productions nouvelles d'un art mort et enterré, non parce que « la foi se perd, » mais parce que l'esprit du clergé s'est fait peu à peu mercantile, égoïste, avide de richesses plus solides et, par cela même, absolument anti-artistique.

Tout cela est, en somme, très-risiblc. Les prétentions du parti clérical à jouer au Mécène, — n'eût-il point les intentions de protectionnisme politique qu'il affiche, — sont la chose la plus ridicule qu'on puisse imaginer.

L'intolérance du catholicisme a été, dans presque tous les temps, fatale aux beaux-arts. Au moyen âge le clergé a pu exercer une influence artistique qui ;i porté ses fruits, parce qu'alors il était seul maître; et encore cette

influence le servait-elle pour asseoir plus solidement sa puissance dans la société. 11 n'en a point été de même lorsque les arts disaient autre chose que ce qu'il lui plaisait. Les chrétiens n'ont-ils pas couvert de ruines les bords de la Méditerranée? Que de chefs-d'œuvre ils ont détruits, sous prétexte que ces chefs-d'œuvre étaient païens ! Que d'actes de vandalisme, en pleine Renaissance, au milieu de cette Rome des papes, acharnés à détruire petit à petit ce qui restait du Colisée, du Gapitole, des temples, pour en orner leurs palais et leurs églises !

Certes, les descendants de ces pillards illustres sont bien venus à prêcher aujourd'hui l'exemple de la liberté artistique et de l'amour du beau!

Page 1