Dr Mf.ige, loc. cif
Hanfstaengl, phot.
FIG. 197. — SAINTE ÉLISABETH DE HONGRIE, PAR HOLBEIN LE VIEUX. (Musée de Munich.)
qui nous intéresse est un fragment de retable conservé au musée de Munich (Fig. 197). Il représente Sainte Élisabeth donnant à manger et à boire aux lépreux. La sainte, pleine de calme et de sérénité, s’avance tenant d’une main un broc de vin, et de l’autre retenant un pain dans les plis de son manteau. Sa physionomie est d’une grande douceur et remarquablement belle. Elle occupe a elle seule presque toute la surface du tableau, et ce n’est qu’à la partie inférieure, à droite et à gauche, que les malheureux qui se pressent sur ses pas, penchés ou couchés à terre, montrent leur tête et quelques-uns de leurs membres.
Quel que soit donc le rôle secondaire que l’artiste ait donné, dans sa composition, aux misérables dont l’aspect repoussant fait contraste et rehausse l’éclat des ver-
LES LÉPREUX
tus de là sainte, il ne les. a pas moins traités ayec . un soin tout spécial.
Un éminent médecin allemand, M. Virchow, en donne la description suivante :
« En outre d’un homme barbu, dit-il, dont le. visag-e, et principalement le front et le nez, sont couverts de pustules particulièrement grosses, rondes et rouges, on voit une personne âgée, probablement du sexe féminin, portant .une écuelle : le visage n’a rien, le bras gauche est. couvert de taches d’un brun rouge, la jambe est entourée de bandes à travers lesquelles suinte le pus; le genou, découvert, porte des taches brun-rouge légèrement creusées ; sur la tête, un lambeau d’étoffe blanche ou un emplâtre. Enfin, une jeune personne d’assez bonne mine, tenant un pain brisé dans les mains, a le cou et le visage, principalement le front et le voisinage des sourcils qui sont rares, couverts de grosses et de petites taches d’un brun rougeâtre. Une jambe, qu’on ne sait pas au juste à qui rapporter, présente de même, au genou et au-dessous, de grandes taches d’un gris sale au milieu.
« Ce sont donc des pustules et des taches qui sont représentées ici ; les dernières s’accompagnaient, comme cela arrive souvent, de pigmentation et d’atrophie ; les pustules se trouvent surtout sur la face, les taches occupent de même la face, et principalement les sourcils en partie tombés, mais prédominent surtout sur les membres tant supérieurs qu’inférieurs. C’est en somme ce qu’on trouve en si grande quantité aujourd’hui encore dans les hôpitaux de la Norvège.
« Si l’on voulait en conclure à l’identité avec la syphilis, il faudrait réfléchir à ce fait qu’Holbein vivait dans un temps où la syphilis étendait partout ses effroyables ravages, où la crainte du mal français et la croyance dans sa nouveauté étaient générales, au fait, enfin, qu’il aurait au moins hésité à peindre une sainte du xme siècle au milieu des syphilitiques.
« Par conséquent, nous pouvons admettre sans crainte que nous avons ici devant nous une image réelle, coloriée, de la lèpre telle qu’elle existait, en Allemagne, vers la fin du xuic siècle, et peut-être à Augsbourg. Que ceux qui vont voir la pinacothèque de Munich comparent ce tableau avec les planches excellentes que Danielsen et Boeck ont données dans leur fameux atlas des Spedalskhed actuels en Norvège ; ils se convaincront du fait que l’impression générale est la même et que même les détails concordent, autant que peut le
faire une description graphique conçue dans un but purement technique, avec tous les détails que comporte notre époque, et une peinture destinée à une église et conçue d’après des impressions artistiques générales. Pour moi, qui ai vu la lèpre norvégienne chez plusieurs centaines de malades, l'identité de
la maladie ne m’a laissé aucun doute. »
Ce témoignage du professeur Virchow est d’une haute valeur.
Il est confirmé d’une manière générale, et rectifié en quelquesuns de ses détails par le Dr Meige, qui a eu récemment l’occasion de voir de près cette œuvre de premier ordre.
« Le lépreux qui tient une écuelle, dit-il, et que Virchow croit à tort être du sexe féminin, est bien un homme d’un âge mûr, dont la tête est en effet recouverte d’un linge ou d’un emplâtre.
« A gauche du panneau, « la jeune personne d’assez bonne mine » dont parle Virchow, et qui tient un pain brisé dans la main, est certainement un enfant , ou môme un adolescent , dont les mains, le cou et le visage sont couverts de taches rouge-brun. Il est assis par terre, et c’est sa propre jambe que l’on voit au premier plan, le genou mis à nu et ulcéré.
« En ce qui concerne les lésions fig’urées, nous avons pu nous convaincre qu’elles étaient de trois sortes : les unes, sortes de macules planes d’un rouge jambonnë ou bistre; les autres, plus ou moins saillantes, véritables tubercules d’un rouge plus vif; les dernières revêtant l’apparence d’ulcérations à fond gri-
MG. 198. — GUÉRISON d’un LÉPREUX A LA PORTE DU TEMPLE, PAR LES APOTRES JEAN ET PAUL, PAR ALBERT DURER.
(Eau-forte.)
LES LÉPREUX
sàtre, à bords rouges et saillants, entourées d’une auréole brun rougeâtre plus ou moins large. »
M. Virchow fait en outre remarquer que Hans Holbein le Vieux naquit en 1450 à Augsbourg, et y resta jusqu’à la fin du siècle; de sorte qu’il n’est pas invraisemblable que ce tableau ait été peint dans cette ville. A cette époque, il y avait à Augsbourg trois asiles pour les lépreux, et, bien que le tableau n’ait appartenu à aucune de ces maisons, , on peiit croire que les. pensionnaires de ces établissements ont servi de modèles au peintre.
11 est peu de spectacle aussi répugnant que celui des lépreux, et ce n’est pas pour l’histoire de l’art un mince événement, que de voir un peintre comme Hans Holbein le Vieux, qui a su mettre dans certaines figures de femme tant de douceur et de charmé idéal, s’arrêter avec complaisance devant ce mal horrible, le copier avec attention, et le transporter, pour ainsi dire, tout vivant sur la toile. N’y a-t-il pas là un enseignement?
Le maître allemand aurait pu facilement, en faussant la vérité, atténuer l’horreur de ce spectacle. Il ne l’a pas voulu.
Plus ces malheureux seront répugnants, plus haiite paraîtra la vertu de; la sainte. Leur aspect repoussant est nécessaire à l’idée que l’œuvre d’art veut exprimer. Mais il y a, dans l’horreur, des limités où l’art plastique doit s’arrêter. Et nous ne savons ce qu’il faut admifer le plus, dans l’œuvre d’Holbeié, ou de la perfection avec laquelle les lépreux sont représentés, ou de l’art avec lequel ils sont relégués dans les angles du tableau, pour laisser la sainte ellemême attirer, retenir l’œil du spectateur èt provoquer son admiration.
Nous rapprocherons du tableau de Hans Holbein une peinture de l’église paroissiale de Calcar, d’auteur inconnu, appartenant également à l’école allemande de la fin du xve siècle ou du commencement du xvi% représentant un mendiant lépreux dont les lésions, autant que nous pouvons en juger sur une photographie1, nous ont paru figurées avec exactitude. Le tableau est consacré à la glorification de quatre saints peints avec leurs différents attributs : saint Martin, saint Vincent, saint Paul et saint Antoine. Saint Martin, contrairement à l’habitude, ne partage point son manteau, il fait l’aumône à un malheureux, et c’est ce dernier personnage qui nous intéresse particulièrement.
I. Nous devons la connaissance de cette photographie à M. E. Muntz, bibliothécaire à l'École des beaux-arts.
Il est à genoux, tournant le dos au spectateur, et montrant ses deux jambes mutilées. Sur le bras gauche levé pour tendre la sébille, on voit, ainsi que sur le crâne dénudé et la face tournée deprofd, les taches et les pustules caractéristiques de la lèpre, si bien représentée déjà par Iians Holbein dans le tableau que nous venons d’étudier. Nous insisterons, en outre, ici, sur la mutilation, dont nous avons déjà vu plusieurs exemples.
L’œuvre d’ALBERT Durer (1471-1528), sur laquelle nous désirons appeler maintenant l’attention, compte parmi les plus remarquables de celles qui ont été consacrées à la lèpre. C’est une^eàü-forte répétant un sujet souvent interprété par la peinture religieuse, et tirée des Actes 'des- apôtres : la Guérison du boiteux à la porte du temple par les apôtres saint Jean et saint Pierre (Fig. 198).
L’infirme d’Albert Djlrer est dessiné avec une, telle exactitude, un tel souci de la vérité jusque dans les moindres détails, que le diagnostic de l’affection dont il est atteint est un des. plus faciles. C’est bel et bien un lépreux, atteint d’une forme mixte de la maladie. Sur la face, principalement aux lèvres, on reconnaît les nodosités' de la lèpre tuberculeuse, pendant que tout le corps porte les stig'mates de la lèpre atrophique.
Ce malheureux est assis à terre, les jambes ramenées sous lui, et enveloppées de bandelettes qui ne sauraient masquer leur état d’extrême maigreur, ni la déformation du pied gauche qu’on voit dans , l’ombre déjeté en dehors.
Mais c’est sur les membres supérieurs, qui sé montrent presque complètement découverts, que nous pouvons diriger avec plus de fruit notre investigation. Ils sont émaciés au suprême degré; de plus, les mains sont contrefaites. La gauche, surtout, affecte une attitude sur laquelle nous reviendrons.
Mais cette maigreur-là n’est point banale. Elle retient la curiosité du médecin, qui y découvre de la façon la plus évidente les marques de l’atrophie musculaire. On sait que l’atrophie musculaire, chez certains lépreux, est exactement semblable, tout au moins au point de vue de l’apparence extérieure dont il est question ici, à celle qui constitue le signe presque exclusif d’une autre affection, d’origine exclusivement nerveuse celle-là, et décrite par un éminent clinicien de notre époque, Duchenne (de Boulogne), sous le nom d’atrophie musculaire progressive.
LES LÉPREUX
Il a défini et classé cette étrange maladie, dans laquelle les muscles s’atro- .phient progressivement, un à un, débutant d’ordinaire par les membres supérieurs.
L’impuissance motrice s’accroît avec le degré de l’atrophie qui, suivant sa localisation, laisse persister certains mouvements, imprime aux divers segments du membre une attitude en rapport avec les muscles disparus, jusqu’à ce que
FIG. 199. — SAINT ÉDOUARD, DIT LE CONFESSEUR, ROI D’ANGLETERRE, TROISIÈME DU NOM,
PAR IIANS BURGKMAIR.
(Gravure sur bois, d’après un dessin du maître.)
la maladie, parvenue à son dernier degré, ait rendu tout déplacement du membre impossible. L’infirme d’Albert Dürer a le membre supérieur droit profondément atteint. Il est inerte, et la fibre musculaire est bien près d’avoir complètement disparu, si ce n’est déjà fait. Mais à gauche la lésion est moins avancée. L’attitude de la main nous révèle l’invasion inégale de l’atrophie, qui a porté surtout sur les muscles interosseux et les extenseurs de l’avant-bras. On remarquera, en effet, que les doigts sont étendus dans leurs articu-
lations métacarpo-phalangiennes et fléchis dans leurs articulations.
Cette attitude est absolument caractéristique. Duchenne l’a décrite avec soin, et a démontré qu’elle est la conséquence de l’atrophie des petits muscles logés dans les espaces intermétacarpiens. C’est la griffe atrophique des interosseux.
Enfin, si le poignet est inerte, le mouvement de flexion de l’avant-bras sur le bras persiste encore à un certain degré ; or, nous savons aujourd’hui qu’un
FIG. 200. — SAINT WANDRILLE ENSEIGNANT UN LÉPREUX, PAR HANS BURGKMAIR .
(Gravure sur bois, d’après un dessin du maître.)
des muscles qui président à ce mouvement, le long supinateur, est justement un des derniers atteints par la maladie. Depuis la déformation de la main, jusqu’au mouvement limité que le patient exécute avec ce membre, le seul peutêtre qui subsiste encore, tout est parfaitement conforme aux données scientifiques les plus exactes.
N’est-il pas intéressant de montrer l’art devançant la science, et Albert Durer, en copiant un lépreux, donner non seulement une image exacte de la lèpre, mais formuler d’une façon absolument précise, en l’année 1513, les
LES LÉPREUX
caractères morphologiques d’une altération musculaire qu’un savant ne devait régulièrement décrire que trois siècles plus tard ?
Plusieurs dessins de lépreux d’un maître allemand justement célèbre doivent être rapprochés du lépreux si remarquable du chef incontesté de l’école allemande.
On sait que Hans Burgkmair (1473-1521), peintre et graveur, était l’ami d’Albert Durer et même, dit-on, son élève, bien que plus jeune que lui de deux années seulement.
Dans la suite de dessins qu’il a consacrés aux saints et saintes de la famille de Maximilien1, on ne trouve pas moins d’une douzaine de figures de lépreux. Nous décrirons les' plus intéressantes.
La première gravure représente saint Édouard le Confesseur, roi d’Angleterre (Fig. 199). Le saint, revêtu des insignes de la royauté, la tête ceinte du diadème, les épaules drapées du long manteau, tenant de la main droite le sceptre, emblème de la toute-puissance, étend la main gauche pour secourir la suprême faiblesse sous les traits d’un malade, d’un infirme. Et ce malade, privé de l’usage de ses membres inférieurs, assis dans une petite voiture, n’est autre qu’un de ces malheureux que la lèpre mettait au ban de la société. Comme pour le lépreux d’Albert Durer, le mal est reconnaissable à deux signes caractéristiques. On constate, en effet, sur le cou, la fig'ure, la main et une partie du dos qu’une déchirure du vêtement laisse à découvert, les plaies ulcéreuses et les tubercules. En second lieu, les signes de l’atrophie musculaire sont indiscutables. Si l’on doit deviner celle des jambes que le dessinateur ne montre pas, mais qui ont certainement perdu toute action, ainsi que le prouve la petite voiture qui sert au malheureux pour se déplacer, l’atrophie du membre supérieur gauche est clairement exprimée par la position de la main représentée tombante et par la déformation des doigts figurés dans l’attitude très caractéristique bien connue depuis Duchenne (de Boulog’ne), et si bien figurée déjà par Albert Durer. Ce malade n’est point un enfant, ainsi que le pourrait faire supposer à tort l’exiguïté de sa taille proportionnellement à celle du saint roi. Ce défaut de proportion, contraire aux règles
1. Images des saints et saintes issus de la famille de Maximilien Ier- En une suite de 119 planches gravées en bois par différents graveurs d’après les dessins de Hans Burgkmair. Vienne, 1799.
les plus élémentaires de la perspective, est une vieille tradition lég’uée par l’antiquité à l’iconographie chrétienne. Elle a pour but évident de donner aux
FIG. 201. — LA BIENHEUREUSE ADÉLAÏDE, REINE o’iïALIE, INTERCÉDANT POUR LES LÉPREUX,
héros ou aux saints une importance plus considérable, en les distinguant par des proportions quasi surnaturelles de ceux qui les entourent.
Dans les autres g’ravures la même disproportion existe. Le saint ou la sainte
LES LÉPREUX
son t toujours plus grands que les malheureux qu’ils assistent. Le lépreux que secourt saint Wandrille (Fig. 200) doit être rapproché de celui de saint Édouard, il est assis dans une même petite voiture, son corps est semé de tubercules, ses mains pendent déformées au bout des membres supérieurs atrophiés. De plus, nous voyons, sous les plis d’un linge qui les enveloppe, ses jambes diminuées de volume et terminées par un moignon. La bienheureuse Adélaïde, reine d’Italie, puis impératrice d’Allemagne, est plongée-dans une sorte d’extase en face de l’image du Crucifié, pendant qu’une servante distribuedes pains aux malheureux (Fig. 201). Parmi ces derniers, une femme assise à terre est atteinte de la lèpre, dont elle porte plus manifestement les stigmates sur le membre supérieur gauche, atrophie, griffe des interosseux et tubercules ou ulcérations.
Il est superflu de décrire en détail tous les lépreux qu’a dessinés Hans Burgkmair. Aux tubercules et aux ulcères, il ajoute l’atrophie musculaire avec ses nombreuses variétés et les mutilations (Fig. 180, 189, 190, 191).
Cependant rapprochés du lépreux d’Albert Durer, ces lépreux de son ami et disciple, lui sont inférieurs. Ils sont en quelque sorte « moins nature » et paraissent faits d’après une tradition ou, pour mieux dire, en suivant des règlesplus ou moins conventionnelles déduites de l’œuvre même du maître. Il est assez naturel d’ailleurs que, vu la place secondaire qu’ils tiennent dans la composition, ils soient d’un dessin plus sommaire. Ils n’en sont pas moins intéressants pour nous, car ils mettent bien en lumière, et-cela d’une façon presque schématique, deux grands signes delà lèpre pris sur le vif et si bien représentés au naturel par Albert Durer, d’une part les tubercules ou les ulcérations, et de l’autre l’atrophie musculaire.
J’ai attiré l’attention avec le Professeur Charcot, sur un bien curieux tableau du musée de Colmar, en Alsace, représentant saint Antoine tourmenté par les démons. Ce tableau est attribué au peintre allemand Mathias Grunewald (1450-1530), célèbre par un réalisme qui ne recule ni devant la vulgarité ni devant la laideur.
Dans le coin, à gauche, un étrange personnage est bien fait pour attirer l’attention des médecins (Fig. 202). La face ravagée, le corps entièrement couvert de taches, de pustules et d’ulcérations, il montre, au bout d’un bras rudimentaire, la main gauche réduite à un moignon boursouflé au bout duquel
apparaît une phalangette mise à nu, pendant que la main droite n’a plus que les trois doigts du milieu.
Mon ami, le regretté Dr Keller, qui nous avait communiqué ce document et dont nous avons publié l’appréciation savamment motivée, n’hésitait pas à attribuer à la syphilis les graves lésions dont ce malheureux porte les marques.
« Ce qui donne à ce tableau, disait-il, une importance toute particulière, sur
laquelle Küss avait attiré notre attention, c’est l’époque même où il a été peint. Grünewald a vécu de 1450 à 1530. Il a donc dû voir la grande épidémie de vérole qui a ravagé l’Europe à la fin du xv‘ siècle, et il est admissible que l’imagination frappée par le spectacle de l’affreuse maladie, Grünewald ait voulu représenter dans son tableau une des victimes de l’épidémie. Il nous aurait laissé ainsi un document des plus précieux de ce que la maladie a été à son apparition primitive. Il est permis de croire aussi que le peintre a copié son sujet sur la nature même, car les lésions paraissent figurées avec une grande vérité.
Il y a peut-être quelque exagération dans la manière dont est représenté le bras gauche qui est réduit à un état rudimendaire. Mais, dans la main qui fait suite à ce bras, ne voyons-nous pas des lésions osseuses absolument acceptables ? Quant aux manifestations cutanées, elles nous semblent peintes avec plus de fidélité encore; elles ne diffèrent pas de celles que l’on peut voir de nos jours dans les formes un peu sévères de la maladie. Dans l’éruption qui couvre la jambe et le bras droit ne trouvons-nous pas les signes de la syphilis, des pustules cutanées avec leurs croûtes d’une teinte gris verdâtre et leur auréole rouge vineux? Sur le ventre, ces grosses pustules ne représentent-elles pas des syphilides tuberculeuses avec leur forme conique et leur teinte violacée?
LES LÉPREUX
« On comprend, en les voyant, le nom de grosse vérole que l’on avait donné à la maladie. Enfin tous les caractères de la syphilis ne se retrouvent-ils pas dans les altérations de la face, dans les exostoses qui se voient sur le cubitus et dans la manière dont le peintre a représenté les cheveux?
« Est-ce pour marquer l’opprobre dont étaient couverts les malheureux syphilitiques à son époque, que Grünewald a fait de son personnage une sorte de démon, probablement un damné? Il l’a revêtu de la capeline rouge sous laquelle on représente fréquemment le diable au moyen âge. Au lieu des pieds humains, il lui a donné des pattes d’oiseau palmées; enfin il le fait se tordre dans les convulsions et lui fait déchirer le voile qui recouvre un livre placé à sa droite, probablement le livre sacré du saint. »
Le Dr Meige qui a aussi étudié de près ce curieux morceau ne partage pas l’opinion du Dr Relier. Il pense que le mal incriminé ici doit être plutôt la lèpre que la syphilis. Après avoir admis très judicieusement que la distinction de nature est impossible à établir, dans un diagnostic fait ex pictura , entre les lésions cutanées susceptibles de relever des deux maladies, « il n’en va plus ainsi, dit-il, en ce qui concerne l’interprétation des lésions osseuses. Celles-ci, à n’en pas douter, sont imputables à la lèpre. Elles sont même un exemple remarquablement exact des mutilations produites par cette maladie ».
J’ai tenu à rapporter ici ces deux opinions opposées d’auteurs également compétents. Essaierons-nous de les départager? La tâche ne serait pas aisée, car tous deux s’appuient sur des raisons également probantes. Au surplus, la chose est inutile.
Il ne faut pas oublier que, dans ces études de médecine rétrospective d’après les œuvres d’art, le diagnostic se trouve réduit au seul moyen d’investigation que donne la simple inspection des lésions. Tous les autres procédés d’une si grande valeur, la palpation, l’exploration des divers modes de la sensibilité de la peau ou des sens, la recherche des modalités variées du mouvement, et surtout les précieux renseignements que donne l’interrogatoire du malade sur ce qu’il éprouve et sur les circonstances qui ont précédé ou accompagné l’éclosion du mal, lui sont interdits. Rien de surprenant alors que, dans des conditions aussi désavantageuses, le problème déjà parfois bien difficile à résoudre sur nature et avec toutes les ressources dont dispose aujourd’hui l’investigation médicale, devienne complètement insoluble.
Mais ce n’est plus alors qu’une simple affaire de curiosité. Et il n’y a pas grand mal si le litige reste en suspens. Au point de vue qui nous importe ici, une solution n’est point nécessaire. Le désaccord signalé plus haut com-