FIG. 215. — LA PLACE MERCATELLO A NAPLES PENDANT LA PESTE DE 1G5G
LES PESTIFÉRÉS
Enfin, d’une demeure s’élance à demi nu un malheureux en proie au délire de la fièvre et qu’une jeune femme cherche à retenir.
Sur le péristyle du temple,- les prêtres offrent des sacrifices pour fléchir le courroux céleste, et la foule se prosterne avec des gestes de désespoir et de supplication '.
Mignard avait déjà peint les scènes de désolation de la peste dans un tableau représentant Saint Charles communiant les malades frappés de la peste , destiné au maître-autel de saint Charles, de Catenari, et dont l’original a aujourd’hui disparu. La belle estampe de Fr. de Poilly permet de s’en faire une idée 2.
Le musée du Louvre possède un tableau de Jakob van Oost (le Vieux) (1600-167ij représentant saint Charles Borromée communiant les pestiférés à Milan, en 1576. Nous avons peu de chose à en dire. Au premier plan, des cadavres et parmi eux celui d’une mère étendue entre ses deux enfants, dont
1. Notre regretté ami le D>’ Tommaso Tommasi nous a fait connaître un tableau du xvnc siècle qui se trouve dans l’église de l'Impruneta à Gallazzo près Florence et qui représente la fameuse peste qui eut lieu dans cette ville (Fig. 206). Il est d’ailleurs d’un mérite artistique fort secondaire et si nous le rapprochons ici des tableaux de Nicolas Poussin et de Pierre Mignard dont il vient, d’être question, c’est que les emprunts faits aux compositions de ces deux maîtres y sont flagrants. Sur la gauche, au premier plan, nous retrouvons toute la scène du médecin peint par Mignard au moment où il succombe au fléau au milieu de l’exercice de ses fonctions. Plus loin cet homme qui se penche sur un cadavre de femme en se bouchant le nez, ainsi qu’un petit cadavre d’enfant, au premier plan, sont manifestement empruntés à la Peste des Philistins de Nicolas Poussin. Nous devons à l’obligeance du chevalier Marzichi et de M. Pelli-Fabbroni, de très bonnes photographies de ce tableau.
2. A propos du Saint Charles , il arriva à Mignard une petite aventure que les biographes ont trouvée digne d’être rapportée et qui prouve qu’il cherchait à s’entourer de documents précis et pris sur nature. « Miguard, dit Ch. Blanc, avait besoin pour son tableau de faire une étude d’après un homme mort ; le frère Vidal, capucin français, lui promit cette satisfaction et lui donna rendez-vous la nuit dans une église, où devait être exposé un corps mort à visage découvert, selon l’usage d’Italie. Le capucin lui tint compagnie pendant quelque temps; mais, rappelé par le son d’une cloche à quelque devoir monastique, il demanda au peintre s’il n’aurait aucune inquiétude à demeurer seul dans l’église à pareille heure, à côté d’un cadavre. Mignard l’assure qu’il ne connaissait pas ces frayeurs. Peu de temps après le départ du capucin, le billot qui soutenait la tête du mort se dérangea par un faux aplomb, le corps remua, il se fit un bruit redoutable et la lumière s’éteignit. La surprise, les ténèbres, l’épuisement des esprits causé par un travail nocturne, tout cela jeta Mignard dans une de ces terreurs qui peuvent s’emparer du plus intrépide. 11 voulut se sauver, se diriger vers la porte et risqua de se blesser en la cherchant. Heureusement qu’une lumière parut, le frère Vidal revint et ne manqua pas de railler le peintre sur le courage dont il s’était vanté et qu’il avait sitôt démenti. On replaça le mort dans sa première attitude ou plutôt dans sa dernière, et Mignard acheva son étude. »
l’un mort également porte déjà les marques de la décomposition. Ici se place une scène renouvelée de Raphaël et que nous avons également signalée dans la Peste des Philistins du Poussin. L’enfant qui survit cherche encore la mamelle aujourd’hui glacée, qui l’a nourri, mais un homme l’en écarte d’une main, en même temps que de l’autre il se bouche les narines. Au milieu, sur le second plan, le saint, suivi de trois acolytes, tient un calice et donne la communion à quatre personnes agenouillées à gauche devant lui.
Le musée de Rouen renferme un tableau de Lemonnier Gabriel sur le même sujet. Nous n’avons pas à nous y arrêter, pas plus que sur la fresque de Saint- Sulpice, qui représente également Saint Charles Borromée au milieu des pestiférés h
Les grandes épidémies de peste du moyen âge ont eu également leurs peintres; Cigoli a représenté la peste de Florence en 1348, cette terrible épidémie dont Boccace a fait une description que nous avons rapportée presque en entier plus haut. Ce tableau se trouve dans l’église de la Miséricorde, à Florence. Mais Cigoli, qui vivait beaucoup plus tard (1559-1013), comme beaucoup de ses prédécesseurs qui avaient peint la Peste des Philistins oü la Peste d'Athènes , n’a pu faire là qu’une œuvre d’imagination, aidé par les récits que les contemporains en avaient laissés. Il n’en est pas de même de Micco Spadara (1612-1679), qui peignit la peste de Naples, en 1656, et qui à cette époque, âgé de quarante-quatre ans, jouissait de la plénitude de son talent. Son tableau, conservé au Musée national de Naples, nous montre la place Mercatello littéralement jonchée de morts et de mourants (Fig. 215).
Comme Micco Spadara, Michel Serres, au siècle suivant, retraça les scènes dont il avait été témoin pendant l’épidémie qui ravagea Marseille en 1720.
Un autre contemporain de la peste de Marseille, le peintre J. -F. de Troy ( 1679-1752), a également reproduit sur la toile ces scènes de deuil, et son tableau est considéré ajuste titre comme un chef-d’œuvre (Fig. 216).
La peinture de J. -F. de Troy qui se trouve actuellement au musée de Mar-
1. Charles Blanc fait beaucoup d’éloges d’un tableau de Carie Vanloo, autrefois à Notre- Dame de Paris, également consacré à la peste de Milan. Le Dr Tommaso Tommasi nous a signalé; un tableau de Francesco Gossi, dans l’église dei Poveri, à Bologne, Saint Charles Borromée .pendant la peste de Milan; puis deux autres sur le même sujet* l’un de Baldassane Franceschini dans l’église des Barnabites, à Pescia, l’autre de Cigoli dans l’église de Santa* Maria Nuova, à Cortone.
(D'après la
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seille, a été exécutée en 1722 pour le chevalier Rose, qui se signala par un dévouement héroïque durant cette peste ; elle le montre dirigeant les forçais qui enterrent les pestiférés dans les excavations du bastion de la Tourette. Cette vaste composition offre un singulier mélange de réalité et de fantastique. « L’esprit, dit M. Marius Chaumelin *, est saisi d’épouvante en face de cette scène inouïe où les vivants, poussés en apparence par une fureur sacrilège, étreignent violemment les morts, les soulèvent, les apportent en courant, et les précipitent dans la fosse béante. Des cavaliers parcourent à toute bride cette mêlée monstrueuse, et, pour ajouter à l’horreur de ce spectacle fantastique, des anges secouent du haut des nues des torches enflammées. On a besoin de savoir quel dévouement a rassemblé ces hommes dans ce lieu sinistre. S’ils vont vite à la besogne, c’est que chaque bouffée d’air qu’ils aspirent peut les empoisonner, c’est que le contact de ces chairs putréfiées est contagieux. 11 faut renoncer à décrire tous les détails de ce tableau : les cadavres bizarrement amoncelés, tous les sexes, tous les âges rapprochés dans cet effroyable charnier, et au milieu des forçats demi-nus qu’il dirige et stimule, le chevalier Rose est impassible sur un cheval qui hennit. »
La Peste de Marseille , de François Gérard (1770-1837), est conçue dans un tout autre ordre d’idées (Fig. 217). Ce tableau, donné par l’auteur, est placé dans la salle du conseil de l’in tendance sanitaire à Marseille, où il fait pendant à la Peste de saint Roch , de David.
La scène se déroule sur un champ beaucoup moins vaste. Un épisode du premier plan, dont les personnages occupent presque toute l’étendue de la toile, attire l’attention du spectateur. Une mère, assise sur une caisse, tient entre ses genoux son fils aîné enveloppé dans une couverture et tombant de faiblesse ; le plus jeune des enfants, appuyé contre la mère, regarde d’un œil presque indifférent le spectacle horrible d’un pestiféré qui se tord dans d’affreuses convulsions. Le malade, dans son délire, a arraché les bandages et les linges dont on l’avait enveloppé. Il porte à l’aisselle droite un linge par lequel le peintre semble avoir voulu indiquer le siège du mal. A droite, un forçat entraîne des cadavres. A gauche, sous une tente, des pestiférés sont entassés pêle-mêle. Au fond, l’évêque Relzunce distribue des secours 2.
1‘. Les Trésors d'arl de la Provence , p. 249.
2. Le musée de Marseille possède encore un tableau de Mansiau, consacré au dévouement
Citons encore à la Santé, de Marseille, un bas-rélief du Puget (1622-1694) représentant la peste de Milan (Fig. 210). Devant un groupe de morts et de mourants, saint Charles Borromée adresse ses supplications au ciel. Àu premier plan, un homme traîne un cadavre dont on n’aperçoit que les jambes.
Dans le fond, une femme manifeste violemment son désespoir près du lit sur lequel est étendu un mort.
de Monseigueur de Belzunce. L’évêque est représenté au milieu des pestiférés, donnant la communion aux mourants. Une femme à demi couchée, soutenue par un vieillard et que communie Belzunce, est le seul personnage dans l’étude duquel le peintre se soit peut-être préoccupé de la réalité pathologique. Elle est en effet fort rouge et l’on peut supposer qu’il a voulu donner par là l’idée de la fièvre. Nous devons cette appréciation à notre regretté ami le Dr Bernard, de Marseille, qui s’était mis obligeamment à notre disposition pour la recherche des documents artistiques pouvant nous intéresser et se trouvant dans cette ville.
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Le célèbre tableau du baron Gr.os (1771-1835) au musée du Louvre, les Pestiférés de Jaffa , est trop connu pour que nous en donnions ici une longue description (Fig. 220). Néanmoins nous aurons à relever à son sujet une erreur d’interprétation commise par un critique d’art autorisé, et qu’explique seule une insuffisance de connaissances spéciales relatives à la peste; c’est pourquoi