Études cliniques sur ta grande hystérie
décrite, avec un grand luxe de détails et dans toutes ses variétés, par les témoins des épidémies démoniaques des xvie et xvne siècles, au milieu des plus étranges contorsions.
La description qu’en donne le capucin Esprit de Bosroger, exorciste de la possession de Louviers, mérite d’être citée :
« O bon Dieu! quels étonnants mouvements, quelles étrangœs contorsions, quels furieux roulements, tantôt en boule, tantôt en d’épouvantables figures! Quelles fréquentes et rudes convulsions en de si délicates créatures, et avec tant de réitérations et de renforcement!... Ordinairement, les démons, après leurs contorsions et agitations, mettent ces filles ainsi tourmentées en arc de cercle , ce qu’ils pratiquent en leur approchant la tête en arrière contre les talons, et les faisant porter sur la face et sur la bouche, les bras raidement étendus, tellement que les reins s’arrondissent comme le dessous d’un arc. Ce qui arrive presque à toutes et très souvent , ce que nous avons vu plus particulièrement et plus parfaitement en la sœur de saint Laurent, traitée et pliée de la sorte par son démon Béhémot, laquelle, parfois, est demeurée en arc accompli pendant une heure , en deux ou trois reprises1. »
En présence des médecins commis par le roi pour les examiner, les religieuses de Louviers tombent dans des attaques convulsives et délirantes. Et l’une d’elles, « sœur Barbe de Saint-Michel, possédée par Ansitif, fille puissante, ramassée, bien colorée, de bonne habitude, grosse et g’rasse », a des convulsions violentes « et peu communes, portant tout le corps élevé en voûte et en arcade sur le derrière de la tête et sur l’extrémité des talons 2 ».
Un autre auteur dépeint ainsi les convulsions : « Durant ces fureurs et ces rages, elles font d’étranges convulsions et contorsions de leurs corps, et entre autres, se couchent en arrière, en forme d’arc , sans y employer leurs mains, et en sorte que tout le corps est appuyé sur leur front autant et plus que sur leurs pieds, et tout le reste est en l’air, et demeurant longtemps en cette posture, et la réitèrent sept ou huit fois 3. »
1 . Esprit de Bosroger, La piété affligée ou Discours historique et théologique de la possession des religieuses dites de Sainte-Elisabeth à Louviers. Rouen, 1752, liv. II, ch. i.
2. P. M. (Esc. en M . ), Traité des marques des possédés et preuve de la véritable possession des religieuses de Louviers. Rouen, M.DC.XCII1 ; réimprimé en 1879, p. 29.
3. Jean Le Breton (Théologien), La défense de la vérité louchant la possession des religieuses de Louviers. Évreux, M.DC.XL11I. Réimpression de 1879. Rouen, p. 8.
LÉS DÉMONIAQUES
Nous pourrions multiplier ces citations. Celles qui précèdent suffisent pour montrer la part qui, dans les contorsions familières aux possédées, revenait à cette extension du corps dont l’exagération amène l’arc de cercle si bien décrit par les témoins oculaires. Cet arc de cercle, immobilisant la malade en rond pour ainsi dire, se reproduisait dans toutes les postures, sur le dos, sur le ventre ou sur les côtés;
Non seulement ce renversement du torse en arrière est un signe de la possession démoniaque, décrit avec précision dans les récits du temps et figuré avec non moins de force dans les œuvres picturales, mais nous le voyons, dans l’art antique, devenir le partage des ménades et des bacchantes, ces anciennes possédées des dieux. Et il est vraiment le Irait commun qui réunit les représentations plastiques auxquelles a donné lieu la grande névrose dans le cours des âges, depuis l’antiquité grecque jusqu’à nos jours.
Nous retrouverons cette attitude d’arc de cercle dans les œuvres si remarquables et si complètes à notre point de vue, de quelques grands maîtres de la Renaissance: André del Sarte, le Dominiquin, Rubens, etc. Mais il s’y ajoute, dans les traits du visage et dans les gestes, d’autres signes plus typiques encore, qui viennent compléter le tableau, et que nous mettrons en lumière à cette occasion.