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FIG. *2G1. — UN MÉDECIN TATANT LE POULS A UNE MALADE, PAR JAN STEEN

(Musée de Munich.)

dossier d’une chaise et le front dans la main. Le médecin, qui tient de la main gauche burinai, fait quelque confidence à la dame de compagnie placée à ses côtes. Il est vrai que le Cupidon de marbre manque, mais la porte ouverte

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laisse voir l’amoureux qui remet un billet à une servante, et sur un papier qui se trouve sur la table on peut lire encore :

« Médecine, tu n’es bonne à rien céans. Ne vois-tu pas que c’est le mal d’amour? »

Qu’est-ce donc que le mal d’amour? Devons-nous voir là une simple fantaisie d’artiste, ou bien ce mal d’amour répond-il à une entité morbide nettement définie ayant sa place dans la nosographie? Un médecin de Montpellier du xvne siècle, Boissier de Sauvag’es, qui, en raison de ses études spéciales, mérita de ses contemporains le gracieux et bizarre surnom de Médecin de l’amour1, pourrait nous répondre. Il décrit, en effet, « cette maladie qui s’insinue entre les jeunes filles et les jeunes gens, avec délire au sujet de l’objet aimé et désir honnête de l’union intime ».

Or, cette maladie que les anciens nommait febris amatoria , pâles couleurs , ictère blanc, maladie virginale, etc... n’est autre que la chlorose décrite par Jean Varandal en 1015. Comme le fait remarquer M. Meige, mal d'amour et chlorose sont unis à ce point, dans les idées comme dans le langage .médical de l’époque, qu’ils se confondent en une seule et même maladie. Cette constatation n’est pas sans intérêt, et elle se trouve confirmée par ce fait que les artistes contemporains qui ont voulu peindre le mal d’amour, ont doté leurs malades d’un certain nombre de symptômes, chlorotiques.

En outre des deux tableaux de Jan Steen que nous avons cités, il n’en est pas moins de sept autres du même maître que l’on peut rattacher au mal d’amour, et en y ajoutant ceux des autres peintres qui ont traité le même sujet, on arrive à la vingtaine.

Il y a lieu défaire deux parts dans ces tableaux. Ceux qui sont la représentation émue d’une scène toute d’intimité sérieuse ne doivent pas être confondus avec ceux dans lesquels se traduit, en des traits parfois assez vifs, une intention satirique évidente. C’est à cette dernière catégorie qu’appartiennent en général les tableaux de Jan Steen; il faut pourtant en excepter quelques-uns dont nous reparlerons. La satire de Jan Steen s’adresse surtout aux médecins; il est vrai qu’il lui a suffi de peindre les médecins tels qu’il les voyait, pour faire défiler sous nos yeux une série de types plus ou moins ridi-

1. Grasset, Le Médecin de l'amour au temps de Marivaux. Étude sur Boissier de Sauvâges, d’après des documents inédits. Paris, 1896.

cules, qu’on croirait empruntés à la comédie de Molière. Le plus souvent la critique est décente, mais il arrive parfois que la verve gauloise du peintre

se donne plus libre cours, ainsi qu’on peut le voir dans le tableau de la collection du baron Steengracht, à la Haye. Là, le médecin, joyeux compère, s’apprête à pratiquer sur une jeune malade alitée et à demi découverte un examen

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intime, sur la signification duquel l’expression de la physionomie d’une commère qui lui passe une sorte de seringue de petite modèle en dit plus long qu’il ne convient.

Quant au personnage de la jeune malade, Steen, même lorsqu'il ridiculisait le médecin, en a toujours représenté avec décence les grâces honnêtes et languissantes. Il semble que -le tendre soupir du mal d’aimer ait trouvé dans cet homme, dont les mœurs étaient loin d’être irréprochables, l’interprète le plus sensible et le plus touchant.

Tel de ses tableaux, par exemple, celui du musée de l’État à Amsterdam, est à louer sans réserves, au double point de vue de la vérité de la scène représentée et de la dignité de l’art (Fig. 262). Plus de sous-entendus, plus de gestes équivoques, deux personnages seulement,. le médecin et la malade.

La physionomie de l’homme de l’art est pleine de douce gravité et de bonhomie charmante. Son geste très naturel pour tâter le pouls est en même temps plein de déférence. La jeune malade est assise, la tête enveloppée d’un foulard blanc et appuyé sur un oreiller posé sur une table. Les yeux brillants, la face un peu vultueuse annoncent de l’émoi ou un petit train de fièvre; mais elle sourit, et si elle ne raille, la jolie malade, son ; mal ne doit pas être bien sérieux.

Je citerai encore, dans le même- esprit, un autre tableau du même musée, intitulé le Couple buvant.

Deux figures coupées à ini-corps forment toute la composition. Une femme assise, la tête enveloppée, boit une liqueur que vient de lui verser un homme qui tient encore le broc) et qui attend avec anxiété le résultat du remède. C’est d’u-n cordial que paraît avoir besoin la malade dont lés traits sont bienlanguissants et qui, par le geste de la main gauche placée sur sa poitrine, semble indiquer le siège du mal. Mais revenons aux. tableaux du mal d’amour.

Le D1' Meige, à ce propos, a insisté avec raison sur la signification de certains accessoires dont le rôle demande quelques explications. Par exemple, on voit souvent, sur la tempe des jeunes malades, un petit rond noir qui n’est autre qu’une mouche de Milan. En outre que ce topique a pour effet d’accentuer, par contraste la pâleur du teint, il révèle la présence de la migraine ou des douleurs de la tête qu’il est destiné à combattre. Or, l’on sait combien ces sortes

de douleurs sont fréquentes dans la chlorose. Il en est de môme du citron entamé qui s’observe souvent sur la table voisine et qui apparaît vraisemblablement comme le signe révélateur des perversions de l’appétit qui accompagnent souvent ce genre de maladie.

Un autre tableau de Steen mérite d’être rapproché des précédents. Il fait

FIG. 2C3. — MAL d’AMOUH, PAU G. METZ G.

(Collection Von Preyer, Vienne.)

partie de la collection Nostitz à Prague et est intitulé la Visite du médecin. C’est la fin de la visite. L’homme de l’art, bonnet pointu et robe longue, assis: à une table, conclut en écrivant l’ordonnace. Mais le cas diffère des précédents, car la malade, renversée sur son siège et accoudée sur la table, d’une main soutenant sa tête, de l’autre indiquant l’estomac, possède un abdomen, dont la proéminence inquiétante nous renseigne suffisamment sur la cause

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des malaises qui ont nécessité la présence du médecin. Ce n’est plus la febris amatoria des jeunes filles, ce sont les prosaïques conséquences d’un mal d’amour satisfait.

D’autres maîtres que Steen, ainsi que je l’ai dit, ont représenté le mal d’amour. Avec Van Hoogstraten (1626-1678), élève de Rembrandt, la scène devient plus grave. Dans le tableau du musée de l’État d’Amsterdam, collection Van den Hopp, la jeune malade est assise près de la table, les deux mains croisées sur la taille dans une pose charmante d’abandon, — la tête sérieuse, légèrement inclinée — également éloignée du laisser-aller extrême et de la roideur d’une pose guindée. Derrière elle, un médecin très digne cherche à surprendre le secret du mal dans le liquide ambré de Turin al. Ici plus de sousentendus, plus d’allusions, plus d’accessoires, plus de scènes significatives qui se passent à la cantonade. Le seul point qui rattaché cette œuvre remarquable à la série du mal d’amour, est la pèinture absolument réaliste du teint de vieille cire que signalent les descriptions classiques de la chlorose, avec des reflets d’un jaune verdâtre que M. Meige a nettement relevé sur le tableau de Van Hoogstraten. A vrai dire cetté œuvre de premier ordre serait plus justement dénommée la Chlorotique , comme un des chefs-d’œuvre de Gérard Dow que nous avons signalé plus haut s’appelle la Femme hydropique.

Gabriel Metzu (1630-1667) mérite une place à part parmi les peintres hollandais qui ont figuré des scènes médicales.

Son tableau V Enfant malade , de la collection Steengracht à La Haye, est d’une vérité saisissante.

Dans les scènes du mal d’amour, Metzu sait joindre le souci delà réalité à la distinction, mais il n’est point exempt d’une certaine dose de malice. Si le médecin du tableau de Saint-Pétersbourg est d’aspect revêche et d’allure un peu dramatique, celui du tableau de la collection Von Preyer à Vienne (Fig. 263) est un fin matois dont la physionomie est pleine de sous-entendus. Si la malade du premier tableau est d’une tenue fort correcte et réservée, celle du deuxième, avec son corsage entr’ouvert, sa pose mollement abandonnée, la tête fine et souriante aux yeux bleus^. à la bouche mignonne, appuyée sur son bras relevé, reposant sur un mol oreiller, nous offre le plus charmant tableau qui se puisse voir, et ne semble point de vertu si sévère.

Le médecin lui-même, qui tient burinai à la main, n’a point l’aspect morose.

Jeune, la longue chevelure blonde bouclée, portant jabot et manches de Unes dentelles, il semble plutôt réciter un madrigal que donner une consultation. Et toute sa personne badine nous fait songer à ce passage d’une ballade de Charles d’Orléans :

Il ne fault jà vostre pouce taster Fièvre n’avez que de mérencolie,

Voslre orinc ne aussi regarder;

Tost se garist légière maladie.

Medecine devez prendre d’oublie1...

A côté des tableaux déjà cités dans lesquels le médecin, examinant burinai, entre pour une part dans l’ensemble de la composition, tels que la Femme hydropique , la Malade d' amour de Gérard Dow, la Malade de Van Iloogstraten, et d’autres encore, il convient de faire une place à part à ceux qui sont exclusivement consacrés à la représentation de cette scène ou dans lesquels elle tient le premier rang.

§ III. — LES UROLOGUES

De tout temps l’examen des urines a appelé l’attention des médecins soucieux de s’entourer de tous les renseignements capables de les éclairer sur la nature des maladies qu’ils sont appelés à combattre. On comprend tout l’intérêt que peuvent avoir, au milieu des désordres pathologiques multiples, les troubles apportés par le mal, quel qu’il soit, à une fonction aussi importante que la fonction urinaire. Mais encore ne faut-il pas demander, à l’étude de ce symptôme, plus qu’il ne peut donner et croire qu’il suffit à lui seul pour éclairer complètement le médecin et le dispenser de tout autre examen devenu superflu. Or, l’imagination du peuple a été tellement frappée de l’importance que les médecins accordaient à l’examen des urines qu’il est souvent tombé dans l’erreur que nous venons de signaler et 'qu’il est devenu une proie facile pour une catégorie de charlatans, les uromanciens, dont l’art nous a conservé de très curieux spécimens.

Mais n’oublions pas que l’examen des urines compte au nombre des procédés

I. Aimé Champollio.n, Les poètes du duc Charles d'Orleuns. Figeac, Paris, 1842. Bullade, CIX, P- 198.

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d’investigation les plus utiles dont puisse user le médecin et que les plus grands maîtres en ont de tout temps recommandé l’emploi.

Sans remonter aux conseils d’Hippocrate et de Galien sur la matière, je noterai qu’à la fin du xn° siècle un homme fort remarquable pour l’époque, Gilles de Corbeil, premier médecin de Philippe-Auguste, avait écrit sur la médecine quatre ouvrages en vers latins et que l’un d’eux tout entier était consacré aux urines, Liber de urinis.

Dès cette époque, la coutume d’examiner les urines était fort répandue dans la pratique médicale. Nous en trouvons des traces jusque dans la littérature.

Un des fabliaux les plus remarquables du xme siècle, le Roman du Renart qui est, en même temps qu’une satire, une peinture très exacte des mœurs du moyen âge, nous a laissé la description fort curieuse d’une scène médicale qui mérite d’être rappelée ici.

Noble le lion est malade, il appelle renart qui lui donne une consultation. La branche qui contient ce récit a pour titre : C'est la branche de Renart si corne il fu mires {médecin).

« Venez vite à mon aide, dit le lion, au renart, je m’abandonne à vous. »

Et vos, Renart, pensez de moi Si en prenez hastif conroi (soin).

Ce que vos feroiz, fait sera,

Ne jà nus ne vos desdira,

Ne n’en dira ne plus ne mains Je me met dou tôt en voz mains.

Et Noble fait une peinture très vive des maux dont il souffre, dans laquelle il est aisé de reconnaître les symptômes de l’embarras gastrique fébrile; douleur de tête, troubles de la vue, bouche amère, courbature généralisée, difficulté de respirer, rien n’y manque.

En la teste ai un mal si grant.

Qu’il me sanble, se Diex m’amant,

Qu’el me soit par pièce fendue Et si me troble la véue Sovent si que je ne voit goule;

Si ai la bouche amere toute Que riens née ne m’a savor.

Par tôt le cors ait grant dolor,

Le piz ai tel que à grand paine Puis-ge à moi traire (tirer) m’alai ne Je ne vos puis la moitié dire De la dolor qui me fet frire.

Renart alors donne sa consultation, et le récit en précise avec soin les moindres circonstances.

Ce dit Renart, gariz serez Einz que tierz jors voiez passez :

Aportez moi un orinal Et si verrai dedenz le mal.

Ainsi, sans perdre de temps, Renart demande à examiner les urines et il affirme qu’il y découvrira les causes du mal. Le lion se prête le plus gracieusement du monde à ce qu’exige de lui notre mire.

Li orinax fu aportez,

Nobles est en séant levez,

Si a pissié plus que demi :

Et dit Renart, bien est issi.

Lors le prent et au soleil va,

L’orinal sus en haut leva ;

Moult le regarde apertement,

Torne et retorne moult sovent Por véoir s’il se torneroit.

Nous voyons d’ici le tableau; le Renart est un praticien consommé, il a le geste de l’urologue si souvent et si bien représenté par les peintres. Il va en pleine lumière, il élève l’urinal à contre-jour et le rayon de soleil qui se joue dans les remous du liquide ambré lui en dévoile les moindres altérations. Aussi est-il bien renseigné après une aussi consciencieuse recherche.

Sire, fait-il, se Diez me saut,

Bien voi vos avez fièvre ague J’ai la poison (potion) qui bien la tue Sire Rois, foi que je dois vos.

Il continue ensuite son examen, consulte le pouls, tâte les côtés, la poitrine, le flanc, hoche la tête.

A poi (peu s’en faut) ne suis venuz trop tart.

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Et termine enfin par cette affirmation rassurante :

Le maldou cors vos osterai,

S’en saudra la fièvre quartaine Qui si vos fait puir l’alaine1.

Et vraiment, les vers qui précèdent ne pourraient-ils pas servir de légende à plusieurs des scènes médicales déjà signalées et à quelques autres dont il sera parlé plus loin.

Un célèbre médecin italien, Barthol. Monlagnana, publiait, en 1487 2, un très curieux traité sur les signes fournis par les urines, qui fut plus tard reproduit dans Fasciculus medicinæ de Johannes de Ketham, 14953.

Son ouvrage a pour frontispice une fort belle gravure sur bois représentant, sur un péristyle à colonnes corinthiennes, un groupe de docteurs qui discutent gravement sur le contenu d’un énorme urinai que leur présente un élégant jeune homme. Près d’eux un tout jeune garçon tient également à la main un urinai de moindre dimension (Fig. 264).

La page suivante est un résumé graphique de la séméiologie urinaire. On y voit dessinés, à la périphérie d’un grand cercle et disposés dans le sens des rayons, vingt et un urinaux à demi remplis d’un liquide coloré de teintes qui varient depuis le jaune clair jusqu’au brun, depuis le rose, le rouge, jusqu’au gris foncé et au noir absolu ; des inscriptions donnent la signification de ces teintes. On peut y lire les tempéraments, les différents degrés de la digestion et bien d’autres choses. Le titre de la planche est très significatif: Du moyen de juger les urines d'après leur couleur.

Les médecins du xvn siècle n’étaient donc pas moins bien renseignés que leurs devanciers sur celte instructive recherche; il est vrai, qu’en dehors de quelques faits empiriques bien établis, l’édifice de leurs connaissances à ce sujet ne reposait pas sur des bases bien solides, mais le fait intéressant pour nous à constater, c’est la persistance de cette coutume dans la pratique médicale et les traces qu’elle a laissées, aux différentes époques, dans la littérature et dans l’art.

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