FIG . 270. — LE .MÉDECIN EMPIRIQUE, PAR DAVID TENIERS
(D'après la g'Tavitt’e^le J. Tat'dièu, Cabinet des Estampes.)
tive un peu l'alchimie, tire des horoscopes, donne des consultations sans négliger la vente fructueuse des médicaments. Donc, point d’instruments de chirurgie, ou autres, mais sur une table un sablier, des monceaux de livres, un écritoire et des plumes. Notre homme est un sa.vant, il lit et il écrit. Assis près de la table, un livre entr’ouvert d’une main, il tient de l’autre burinai qui pour lui n’a plus de mystères. Derrière la table, une vieille femme, un panier au bras, les mains sous le tablier, un chapeau de paille sur la tête — comparse que nous montrera Teniers plus d’une fois et seule réminiscence des tableaux con-
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sacrés aux barbiers chirurgiens — attend avec une anxiété résignée le résultat de l’examen, pendant que, par la porte entr’ouverte, arrive déjà une nouvelle consultante. C’est que la réputation de l’empirique est grande, les deux servants qui, dans l’angle de la pièce,; préparent les médicaments peuvent se hâter s’ils
FIG. 271. — LE MÉDECIN, PAR VAN OSTADE. (Gravure de Ànthory Walker, Cabinet des Estampes.)
veulent suffire à toutes les demandes, contenter tous les clients. Mais nous n'avons pas d’inquiétudes à avoir. Les affaires de l’habile homme sont prospères, sa mise recherchée nous en répond. Coiffé d’une toque de fourrure, vêtu d’une casaque bordée de fourrure avec nœuds sur l’épaule, il chausse de
grandes bottes à l’écuyère garnies d’éperons et montant jusqu’au milieu de la
cuisse. Ne soyons pas trop surpris de cette tenue un peu cavalière pour un homme de laboratoire. Il ne faut rien négliger pour impressionner le client.
Van Ostade (1610-1685), dans une g’ravure d’Anthoine Walker, également au Cabinet des Estampes, nous montre un médecin plus digne et de plus haute envergure (Fig. 271). C’est une œuvre d’un grand caractère, très probablement un portrait où nous lisons toute la bienveillance, le savoir, la dignité d’un honnête praticien. Assis près d’une table où se voient plusieurs livres, entre autres un grand herbier ouvert, puis un pot de pharmacie richement décoré, et sur le devant des plumes pour écrire, il se retourne pour examiner l’urinai qu’il élève du côté où vient le jour. Sa mise est sévère et non sans une certaine recherche. Son large vêtement de dessus laisse voir un justaucorps noir avec col rabattu et manchettes plates. Sur sa calotte noire, il a posé négligemment une toque assez bizarre. Son visage, rasé sur les joues, portant moustache et une touffe de barbe au menton, respire la bonté. C’est un savant, car un rideau cache à demi une bibliothèque chargée delivres. Mais c’est aussi un praticien, et lorsque, après l’examen auquel il se livre, il sortira pour prodiguer ses soins aux malades qui font appel à ses lumières*, il le fera avec toute la dignité qui convient à un véritable sacerdoce et n’oubliera pas sa canne à pomme d’or que nous voyons au coin du tableau.
Le Médecin à l'urinai de Gérad Dow, du musée de Vienne (Fig. 272), est moins sévère. C’est un jeune etbel homme qui s’avance près, cl’une large fenêtre pour contempler burinai qu’il élève a contre-jour. Sur le rebord de la fenêtre, un livre d’anatomie ouvert, un plat à barbe, une sorte de cruchon très décoré, une lourde étoffe. Dans l’ombre, une femme qui attend la décision du docteur, pleure, la tête dans ses mains.
L’industrie des médecins urologues a donné naissance à une série d’œuvres figurées, tableaux ou gravures qui, sous des titres divers, reproduisent la même scène qualifiée de la façon la plus expressive par le titre suivant : la Consultation appréhendée. Des doutes se sont élevés sur }a vertu d’une ingénue. Des bruits malveillants sont arrivés aux oreilles de la rpère ou du tuteur. Questionnée, la pauvrette rougit, elle refuse de répondre ou elle nie formellement. Que faire alors pour savoir la vérité avant qu’il soit trop tard, c’est-à-dire avant qu’un changement survenu dans sa taille crie sa honte à tous les passants ? Car, prévenu à temps, on recherchera l’auteur des dégâts. On le forcera
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à réparer sa faute, et un bon mariage sauvera l’honneur de la famille. Que faire? Le moyen est bien simple.
Les urologues ne sont-ils pas là? Leur science, qui découvre tant de choses dans les urines, ne peut-elle y trouver la preuve de l’innocence ou de la vertu outragée ? Et alors on dépêche vers l’éminent empirique une servante avec
FIG. 272. — LE MÉDECIN A l’üRINAL, PAR GÉRARD DOW. (Musée de Vienne.)
une fiole remplie des urines de la belle dont le sort dépend de l’arrêt qu’il prononcera. Certes nous comprenons son émoi et ses terreurs, car la sentence du charlatan sera évidemment dictée par celui qui voudra y mettre le prix.
Si l’on nous demandait quelle part pourrait être prise au sérieux dans ces sortes de consultations, nous répondrions qu’il est possible aujourd’hui de reconnaître à la présence d’un certain corps, la kiestéine, les urines de la grossesse, mais c’est à une période déjà assez avancée, vers le quatrième et le
cinquième mois. Donc, même aujourd’hui, les consultations de cette nature ne pourraient offrir qu’une certitude relative. Il est bien certain qu’autrefois elles ne consistaient qu’en une. jonglerie intéressée. Les peintres y ont puisé des motifs de scènes pittoresques, mouvementées ou galantes.
Un tableau de Godfried Schalken (1643-1706) au musée de La Haye, intitulé le Médecin aux urines ou la Consultation indiscrète , reproduit une consultation de ce genre. Près d’une table sur laquelle se trouve une seringue, un praticien de la famille de ceux qu’a représentés Teniers contemple avec une grande attention un urinai qu’on vient de lui apporter et dont il tient encore le panier de la main gauche. Que voit-il dans les ondes de la liqueur révélatrice, . qui met en larmes la pauvrette ici présenté et en fureur un homme assis de l’autre côté de la table, dont le poing crispé et la moue significative ne laissent aucun doute sur les sentiments qui l’animent? Le peintre lui-même a pris soin de nous l’indiquer très clairement. Car nous voyons se dessiner au milieu de burinai une petite forme humaine. Ce dépôt urinaire d’un nouveau genre a une signification non douteuse: Et la pauvrette fera bien de se résig'ner à son malheureux sort ; elle est atteinte d’une maladie purement physiologique et qui se terminera naturellement à une époque ..prévue d’avance. Quant au tuteur, il est prévenu. S’il connaît le galant il sait ce qu’il lui reste à faire.
Le xvme siècle n’a pas laissé passer cette occasion de peintures légères, à sous-entendus plus ou moins risqués. Deux gravures de H; Leveau, d’après des peintures de Bilcoq (1755-1838), se font pendant et représentent l’une la Consultation appréhendée , l’autre le Retour de la consultation. La première (Fig. 273) nous introduit dans l’officine d’un vieux médecin à barbe blanche, vêtu d’une grande houppelande à larges manches, coiffé d’un bonnet de fourrures et assis dans un large fauteuil près d’une table sur laquelle on voit un livre ouvert, des fioles, une lampe. Il tient à la main une petite bouteille dont il examine avec soin le contenu. Près de lui un jeune apprenti tient un flacon à long col à côté d’un escabeau, il semble ranger divers accessoires, entonnoir, livres, fioles ou cruchon posés à terre.
Par la porte grande ouverte, on voit, dans la lumière d’une seconde pièce, un groupe significatif. La jeune fille timide, craintive, embarrassée, tenant un pli de sa robe de la main gauche, et près d’elle une femme d’âge, la mère
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elle-même ou une commère du voisinage qui, une bouteille à la main, indique d’un geste énergique qu’on entrera chez le médecin.
La seconde gravure, le Retour de la consultation , nous indique que l’horoscope de l’uromancien n’a pas été favorable à la vertu de la pauvrette. La fiole d’urine gît brisée à terre. La jeune fille toute confuse, la robe à demi
FIG. 273. — LA CONSULTATION APPRÉHENDÉE, PAR BILCOQ. (D'après la gravure de Le Veau, Cabinet des Estampes.)
dégrafée, se tient debout, devant sa mère courroucée, n’osant à peine lever les yeux sur elle. Mais tout s’arrangera, car un jeune homme, un genou à terre, dans un bel élan, cherche à conjurer la colère maternelle par une demande en mariage.
Il existe de Dubucourt (1755-1832) deux tableaux qui traitent des sujets analogues. Ils se font également pendant. L’un est la Consultation redoutée dont nous ne connaissons que le titre, mais qui doit offrir de grandes analogies avec la Consultation appréhendée dont nous venons de parler. Il existe au Cabinet des Estampes une gravure du second, intitulée le Juge ou la Cruche
cassée. Dans un intérieur rustique, devant un tribunal improvisé, un père et une mère amènent leur jeune fille un peu confuse^ mais pas trop désolée pourtant, de l’accident qui vient de lui arriver. Après tout, elle n’est pas seule en cause et ce n’est peut-être pas entièrement de sa faute si la cruche qu’elle tient entre ses mains est fêlée. La mère, en effet, est furieuse, elle appelle la sévérité des juges sur la tête d’un malheureux homme qu’elle tient par le collet de sa chemise et qui, suivant toute probabilité, est l’auteur de tout le mal.
Nous sommes loin ici des consultations d’urologues qui font l’objet de ce chapitre, mais j’ai tenu en terminant à rappeler Je sujet de ces tableaux qui s’v rattachent indirectement, pour bien montrer le caractère spécial et frivole c[ue le xvmc siècle leur a imprimé.