‹ L'art et la médecineChapitre 142 sur 191 · Meige, Nouvelle Iconographie de la Salpêtrière · texte numérisé non relu

Meige, Nouvelle Iconographie de la Salpêtrière

LES MALADES ET LES MÉDECINS. 443

pas une scène de pédicure, n’en est pas moins intéressant. Il s’agit d’une

Hanfstaengl, phot.

FIG . 282. — UN MÉDECIN DE VILLAGE, PAR A. BRAUWER. '■ (Musée 'de Munich.)

opération sur l’épaule. Suivant sa coutume, Brauwer accentue le contraste entre le calme sans pitié de l’opérateur et la misère du malheureux patient. Ce dernier, en effet, tout recoquillé "sur lui-même, pousse des cris lamentables.

Toute sa figure avec le front plissé, les yeux à demi fermés, la bouche démesurément ouverte, fait une horrible grimace, que le peintre a pris soin de placer bien en lumière, au point le plus éclairé de son tableau.

Ailleurs, Brauwer cherche l’effet comique dans la discordance qui existe entre les deux côtés de la fig’ure. La bouche est asymétriquement ouverte et tirée de côté. Un œil est grand ouvert, l’autre fermé. Au musée de Munich, par exemple, le patient du tableau intitulé le Médecin de Village (Fig. 282) et qui subit une opération ou un pansement sur le bras droit, fait une grimace bien bizarre. Sur la moitié droite de la face, le sourcil froncé et abaissé en dedans, l’œil ouvert, la narine relevée, la lèvre supérieure soulevée donnent l’expression de la colère et du pleurer combinés. A gauche, avec l’œil entièrement fermé sous un sourcil abaissé, la narine et la commissure labiale tirées en bas, c’est le pleurer à chaudes larmes.

Semblable discordance s’observe sur la face du blessé du tableau de l’Institut Stœdel à Francfort-sur-le-Mein, mais avec une expression un peu différente1 .

Ce désaccord entre les deux moitiés du visage s’observe, en effet, dans la nature, mais bien rarement avec l'intensité qu’y a mise Brauwer et qui décèle à n’en pas douter l’intention caricaturale.

Un contemporain et un imitateur d’Adriacn Brauwer, Pieter Jansz Quast (1606-1647), a figuré plusieurs pédicures dans lesquels l’influence des maîtres dont nous venons de parler est manifeste (Fig. 283). Nous avons trouvé au Cabinet des Estampes une gravure de Jansz Quast qui représente l’un d’eux. Le chirurgien, un genou à terre, suivant la pose consacrée par les Teniers et Brauwer, incise profondément le cou-de-pied d’un malheureux qui serre les poings et souffre cruellement. Il est difficile de préciser le genre d’opération à laquelle il se livre, peut-être l’ouverture d’un abcès, mais l’instrument qu’il manœuvre avec la sûreté d’un praticien consommé est vraiment effrayant. C’est un long couteau à lame triangulaire à l’extrémité du manche duquel pend un grelot, symbole de l’intention satirique du peintre. Entre les deux, de nombreux spectateurs se penchent, prêtant à l’opération un intérêt divers, à terre une bouteille et une tête de mort.

. Cité et figuré par le Dr Mcige.

LES MALADES ET LES MÉDECINS

Le Dr Meige a signalé du même peintre un curieux tableau, aujourd’hui au musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg. Il représente aussi un Pédicure traité d’une manière générale suivant la tradition que nous connaissons, mais en y joignant une note nouvelle qu’on s’étonne de trouver en la circonstance.

Là où Teniers et surtout Brauwer avaient vu matière à rire, Quast veut

philosopher ou bien nous effrayer. Il semble que résonne dans sa toile comme l’écho du jugement dernier, car, par la porte ouverte, une singulière visiteuse pénètre dans l’officine. C’est la Mort sous la forme d’un squelette sonnant de la trompette. Ce hors-d’œuvre nous a tout l’air d’une mauvaise plaisanterie.

Un peintre d’une époque un peu postérieure, Lundens Gerpjt (flor. vers

FIG. 283. — l'N PÉDICURE, PAR PISTER .TANSZ QUART. (Gravure du Cabinet des Estampes.)

1660), a laissé un tableau qui se trouve aujourd’hui à Rome, dans la galerie Borghèse, et mérite d’être rapproché de certains dont nous venons de parler (Fig. 284). Il s’agit d’une opération sur l’épaule, où se retrouve la tradition des Teniers et de Brauwer. Quatre personnages seulement. Au milieu l’opéré, d’un côté l’opérateur, de l’autre la vieille comparse, et plus loin, dans l’ombre, le jeune aide occupé à préparer l’emplâtre.

Assis sur un siège un peu haut, face au; spectateur, l’opéré' fait le gros dos, rentrant la tête entre les épaules, dont l’une, la droite, complètement découverte, est le .siège de l’opération. L’opérateur, debout, le pied droit relevé et solidement appuyé sur un banc, së livre froidement à sa besogné, sans se laisser arrêter par les plaintes du malheureux. Sa main droite, qui repose sur l’épaule de celui-ci, tient un instrument qu’il est difficile de définir, sonde ou bistouri. La nature de l’intervention chirurgicale à laquelle il se livre n’est pas plus facile à préciser. Est-ce une incision d’abcès? Est-ce le nettoyage ou le sondage d’une plaie? Peu importe, d’ailleurs. Nous remarquerons que, pas plus dans le tableau dont il s’agit que dans les autres opérations sur l’épaule ou sur diverses parties du corps, l’artiste n’a tenu a nous renseigner à ce sujet. Souvent même, le siège de l’opération est caché par la perspective. Il suffit au peintre d’indiquer qu'il y a opération douloureuse par la mimique des principaux acteurs qu'il met en scène, et son but ëst atteint'. Mais il n’en est pas toujours ainsi, et dans certaines opérations -sur la tête, par exemple, dont nous parlerons plus loin, l’indication fort nette de la nature de l’opération ajoute,^ ainsi que nous le verrons, à l’intérêt purement pittoresque de l’œuvre.

Pour l’instant, le tableau de Lundéns appartient à cette série de scènes opératoires dans lesquelles la nature même de l’intervention chirurgicale reste indécise, laissant le champ ouvert à l’imagination du spectateur.

La lumière est disposée de telle sorte que tout l’intérêt se concentre sur le visage des principaux acteurs. Le chirurgien, bésicles sur le nez, d’une' expression sérieuse et attentive, fait songer aux meilleurs Teniers. La vieille qui contemple l’opération, appuyée des deux mains sur un bâton, rappelle Brauwer, avec son menton de galoche et son nez volumineux. Il en est de même de la physionomie de l’opéré, dont l’expression revêt les caractères asymétriques signalés plus haut, bien qu’avec une intensité moindre.

Les sourcils sont froncés; l’œil gauche est fermé pendant que l’œil droit

LES MALADES ET LES MÉDECINS

s’ouvre sans exagération. La bouche s’arrondit comme chez l’opéré du pédicure de Munich. Par la vérité des attitudes et par la sincérité de l’exécution, cette œuvre conserve son intérêt, meme à côté de celles dont manifestement elle s’inspire.

Anderson, phot

FIG. 284. — OPÉRATION CHIRURGICALE, PAR LUNDENS G ER RIT. (Galerie Borghèse, Home.)

Je citerai encore un « chirurgien » du peintre graveur Jean Lingelbach (1622-1087?) parce qu’il jette une note nouvelle dans la tradition établie par les Teniers et les Brauwer (Fig. 285). L’officine est vaste et aérée ; si l’iguane est encore suspendu au plafond, si sur des tablettes accrochées

au mur nous voyons les bocaux, les flacons, pots à onguent, les plats à barbe, les ciseaux, couteaux et divers outils de la profession, nous ne retrouvons pas les meubles habituels ; nous découvrons, au premier plan à gauche, un fourneau rond sur lequel repose un récipient surmonté d’une cornue qui nous prouve que le maître de céans est aussi quelque peu alchimiste.

Et les attitudes des personnages ne ressemblent pas à celles que nous avons vues chez les pédicures que nous avons étudiés plus haut.

Ici l’opérateur, bien assis dans une sorte de fauteuil formé par un tonneau à demi évëntré, soutient d’une main la jambe du patient dont le pied repose sur une de ses cuisses, pendant que de l’autre main il retire doucement un emplâtre collé sur le tibia. Tout entier à sa besogne, son attitude très calme et pleine de naturel contraste avec la posture mouvementée du patient. Il faut croire que malgré tous les soins de l’homme de l’art, l’opération est douloureuse, car le malheureux n’y tient plus. Assis sur un modeste escabeau, il se renverse en arrière, agitant les bras, fermant le poing’ et frappant du pied le sol, la figure convulsée par la souffrance. Derrière eux, un second éclopé attend son tour avec résignation. Il a le bras en écharpe et la mâchoire entourée d’un linge.

Notre chirurgien est certainement un personnage important, sa tenue est soignée, il est coiffé d’une énorme toque et son pantalon collant a des crevés aux genoux. Les clients, d’ailleurs, ne sont pas les premiers venus ; si celui qui subit l’opération porte à sa ceinture une escarcelle qui semble bien garnie, l’autre est coiffé d’un simple bonnet de fourrure. A n’en pas douter, le métier est bon et la profession lucrative.

Un certain nombre des tableaux qui représentent des opérations sur la tête ont une signification particulière que M. Meig’e a bien mise en valeur1.

L’intervention du praticien s’y présente sous un aspect singulier qui demande quelques explications. Au surplus, l’examen d’un tableau de Jean Steen (vers 1626-1679) qui se trouve au musée Boijmans, à Rotterdam, et intitulé les Pierres de tête , suffira à nous renseigner (Fig. 286).

Dans une officine du genre de celles que nous ont montrées Teniers et Brauwer, les quatre personnages traditionnels composent le groupe du premier plan, mais leur rôle s’écarte notablement de ce qu’il a été jusqu’ici. L’opé-

1. Les opérations sur la tête , in Nouvelle Iconographie de la Salpêtrière , 1895, p. 228 et 291 ; 1898, p. 199 et 320; 1898, p. 170.

LES -MALADES ET LES MÉDECINS

ration a lieu sur le derrière de la tête. Assis sur un fauteuil au dossier duquel ses bras sont attachés, le patient, poussé en avant par l’action du chirurgien qui, bésicles sur le nez, lui incise, avec un long’ bistouri, la région mastoïdienne, pousse des cris lamentables, sans toutefois apitoyer l'assistance. Cependant,

l’opération est vraiment douloureuse, n’est point une feinte. Quel en est donc le but? Ce n’est point une saignée. Car, dans le grand bassin d’étain que tient, tout à portée, la vieille commère, ce n’est point le sang qui s’accumule, mais une quantité de corps étrangers, de Véritables pierres, que l’habile homme extrait de la tête du malheureux. C’est évidemment une maladie bien terrible qui a transformé son cerveau en une véritable carrière ; déjà un semblable bassin a été rempli; il est à terre, aux pieds de l’infortuné, et ce n’est certainement pas encore fini ; des pierres, il y en a toujours. Et Jean Steen ne nous cache pas leur véritable provenance. Le jeune garçon, au lieu de faire chauffer son un panier au bras rempli de cailloux,

et l’incision pratiquée derrière l’oreille

FIG, 285. — UN CHIRURGIEN, PAR LINGELBACH. Gravure à la manièrenoirecleBeckelt, Cabinet des Estampes.)

emplâtre, se tient derrière l’opérateur, A dans lequel il puise le prétendu corps;

du délit — non sans s’esclaffer de rire — pour le faire passer subrepticement aux mains du chirurgien. Celui-ci serait bien malhabile s’il ne trouvait le moyen

d’en simuler l’extraction douloureuse, et de le faire tomber dans le bassin sous les yeux du patient terrifié et affolé par la douleur. Opération chirurgicale qui n’est, en somme, qu’une jonglerie, dont le côté plaisant est accentué par le

franc rire d’un spectateur placé derrière le groupe principal, et de toute une foule qui contemple la scène par la fenêtre ouverte.

Le Dr Meige n’a pas réuni moins d’une quinzaine d’œuvres d’artistes hollam

clais ou flamands, qu’il croit pouvoir rattacher à la jonglerie des pierres de tête. Toutes ne sont pas aussi nettement démonstratives que le tableau de Rot-

(Musée Boijmans. à Rollerdam.)

terdam, dont nous venons de donner une description sommaire. Mais le plus grand nombre ne laissent prise à aucun doute.

no. 287. —

VENTOUSEl'SE, I’Alt COHNHLIU

Page 1