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LES MALADES ET LES MÉDECINS
Certaines œuvres sont manifestement satiriques, presque caricaturales, comme deux gravures de Pierre Breughel, qui nous montrent le chirurgienbarbier de la ville dans son officine bien achalandée, et la sorcière de village sur des tréteaux en plein air, se livrer tous deux à cette lucrative tromperie. L’ap^ pareil dont s’entoure cette opération charlatanesque est bien fait pour frapper l’imagination des malheureux. Là, comme sur la plupart des tableaux consacrés par d’autres maîtres au même sujet, ils sont véritablement lig’otés sur leurs sièges, et c’est avec d’énormes pinces que l’opérateur, l’incision une fois faite, extrait les fameuses pierres, source de tout le mal, soit du milieu du front, soit d’un autre endroit du crâne. Dans la gravure de Breughel, au-dessus des tréteaux de son charlatan femelle, se balance l’inscription suivante :
Vous , habitants de Mallegem, soyez bien d'accord;
Moi , femme sorcière, je veux être aimée de vous.
Pour vous guérir, j'arrive ici A votre service , avec mes aides , fièrement.
Entrez librement, les grands et les humbles , venez sans retard. Avez-vous la guêpe dans la tête , ou est-ce que les pierres vous gênent ?
Ces dernières paroles nous expliquent la raison de la vogue qu’ont eue ces simulacres d’opération. La guêpe de Hollande est devenue, chez nous, le hanneton. Quant aux pierres, tous les médecins savent que c’est sous cette image qu’un bon nombre d’aliénés lucides, de névropathes, de déséquilibrés, dépeignent les douleurs ou les sensations étranges qu’ils éprouvent dans la tête. 11 était donc bien facile d’abuser de la crédulité de ces malheureux, en proposant de leur extraire le malencontreux caillou et d’assurer ainsi leur guérison. Des charlatans, de peu scrupuleux médicastres, ont dû voir là un moyen facile de lucre et ne l’ont certainement pas négligé. Mais la question mérite d’être examinée à un autre point de vue. Peut-être quelques-uns, je dirai même certainement quelques-uns de ces faux opérés, ont dû sortir vraiment guéris de cette épreuve sanglante et charlatanesque. Il ne serait même pas très difficile d’indiquer à quelle catégorie ils appartiennent. Ce sont évidemment tous ceux qui, de près ou de loin, souffrent de désordres nerveux qui sont sous la dépendance de l’hvstérie, par opposition aux véritables aliénés. Ce sont ceux-là qui sont vraiment matière à miracles, ce sont ceux-là que la « foi guérit » et la
conviction qui, comme dans le cas actuel, naît d’une opération simulée, peut devenir la source de l'auto-suggestion curative.
Il rie faudrait pas rattacher toutes les opérations sur la tête à- la' série charlatanesqùe dont nous venons de parler. Parmi les tableaux que^cite M . MèigeV-il en 'est quelques-uns qu’il1 n’admet, d’ailleurs, qu’avec de j ustes réserves’, et -qui' peuvent âùssibien être’iriterprétés dans le 'sens d’une' 'operatiôa sérieUsèr Clest’ le cas du tableau de Van Hemèssen du inuséë du Prado à Madrid; dé célurde; JeanSteeri, intitulé Y Opérateur, et qui se trouve au musée de Bruxelles ; de'deùx: autres de Teniers : l’un' au musée du Prado, à Madrid, dont nous avons parlé plus haut ; l’autre,' dont.M. Meige a trouvé la gravure sig’riée ’Coclémans: air musée de l’État,' à Amsterdam; il : existe 'également “une . gravure: du’ même’ tableau au Cabinet des Estampes, à Paris. Ce . dernier spécimen, que nous avons eu sous les yeux, est accompagné de quatre vers qui ne laissent prise à aucun doute. Elle est intitulée Y Opération inutile.. C’est une lithographie de Weber, au bas de laquelle on lit : .
En faisant extirper île ton front les verrues En vain, pauvre mari , tu voudrais et tu crois . ’ ■
Empêcher pour toujours qu’on ne te montre aux doigts,
Tu n’eri seras pas moins reconnu dans nos’riies. ’
11 faut compter, en effet, avec toutes les opérations réelles, qui. :peuvent set faire sur le crâne; telles que ablations dé tumeurs, kystes ' sébacés; loupes,- etc.;,' pansement des plaies du cuir chevelu, saignées des veines a la' préparate au milieu. du> front, la verra' puppis à l’occiput, les temporales' aux' Tempes,! les auriculaires dérrièreles ' oreilles," etc;, : etc. T. Il faut : songêr. ’encore' à toute cette série dè scènes opératoires dont nous avons parlé, et dans jesq’uèlles l’artiste s’ést borné à indiquer l’idée générale' d’une intervention chirurgicale :d’ou ■ loùréusc, sans juger bon de nous renseigner exactement sur la nature même de l’opération.
Pour terminer cette revue des scènes chirurgicales je choisirai dans l’oeuvre d’un des élèves de Van Ostade, Cornélius Dusart (1660-1704),: dont les eaux-fortes ne sont pas moins appréciées que les tableaux, deux gravures qui
1. Il n’y avait pas moins de quinze veines à la tête pouvant être saignées. Sur tout le corps on en comptait alors quarante-sept.