‹ L'art et la médecineChapitre 145 sur 191 · V. — LES ARRACHEURS DE DENTS · texte numérisé non relu

V. — LES ARRACHEURS DE DENTS

Les gravures populaires consacrées aux charlatans extracteurs de molaires sont extrêmement nombreuses. Je rappellerai celle de Hans Burgkmair décrite

1. Depuis que ce livre est sous presse la Nouvelle Iconographie de la Salpêtrière, 1900, p. 199, 290, 439, 558 et 058 a publié une étude plus complète et plus détaillée de mon élève et ami le Dr Meige, sur les Arracheurs de dents. Nous y renvoyons avec plaisir le lecteur, sans rien changer au présent article.

plus haut, et je me contenterai de donner ici, à titre d’exemple, une petite gravure sur bois du milieu du xvic siècle, d’un excellent dessin et très typique (Fig. 289). La scène se passe sur la place publique où le charlatan a élevé ses tréteaux, au-dessus desquels flotte son enseigne, un parchemin imagé et garni de sceaux, un chapelet de dents. Sur les planches, des pots grands et petits, une grosse - jarre, -un ténia. Coiffé d’un bonnet de fourrure, le dentiste,

homme vénérable avec sa longue barbe-, arrache une dent à un soldat.

Mais je passe rapidement sur ces représentations populaires pour aborder l’étude de quelques remarquables peintures que l’art hollandais ou flamand a .consacrées . 'à ce sujet.

Le musée du -Louvre possède de Gérard Dow un Arracheur de clenla d’un beau caractère (Fig. 290). Dans une officine noyée . d’ombre, deux personnages seulement se détachent dans le rayon de lumière qui provient de l’unique et assez étroite ouverture. Assis dans' un fauteuil, le patient, la tête fortement renversée en arrière, livre sa mâchoire à l’opérateur, qui vêtu d’une longue robe, coiffé d’une calotte ronde, paraît bien digne, en effet, de toute sa confiance, car ce n’est point un barbier besoig’neux qui porterait de semblables vêlements. 11 opère d’ailleurs avec toute la conscience et l’habileté désirables. Sur le devant, à terre, un panier d’œufs est probablement la rétribution de l’opération. A côté, le chapeau de paille et le bâton du paysan. Par le sérieux des personnages, par la belle lumière ambrée qui les baigne, parles ombres pleines de mystère qui les entourent, G. Dow a fait de cette scène vulgaire une œuvre sérieuse et forte qui s'éloigne de la plupart des scènes de ce genre dans lesquelles les artistes flamand et, hollandais ont cherché surtout à mettre en relief le côté comique et plaisant.

WG. 289. — ARRACHEUR DF/ DEXTS.

(Gravure du xvtc s.. Cabinet des Estampes.)

LES MALADES ET LES MÉDECINS

TJn autre « dentiste » de Gérard Dow, au musée de Dresde, est conçu dans un esprit différent. C'est une scène restreinte qui se passe dans l’ouverture d’une larg'e fenêtre par laquelle les personnages sont, vus jusqu’à mi-corps, de

no. 290. — i, 'arracheur de dents, par Gérard dow. (Musée du Louvre.)

même que pour le médecin urologue du même peintre au musée de Vienne et suivant une coutume chère à plus d’un maître hollandais. La larg’e baie laisse voir deux personnages qui occupent le premier plan. C’est le dentiste heureux, probablement le portrait de quelque praticien en renom qui vient de réussir son opération et sourit au spectateur en montrant une

dent qu’il tient délicatement entre l’index et le pouce de la main droite. D'un geste de triomphateur, il appuie sa main gauche sur la tête d’un jeune garçon à la figure encore toute contractée par la douleur, et qui, le doigt dans la bouche, montre l’endroit sensible. Si l’habile homme a l’air de nous dire : » Vous voyez, ce n’est pas plus-difficile que ça », le regard éploré que nous jette le patient à la dérobée ajoute : « Mais ce n’est pas sans douleur. »

Sur le rebord de la fenêtre, une fiole, un plat à barbe, un parchemin muni d’un sceau. Dans l’intérieur de l’officine en partie masquée par des rideaux, on aperçoit un crocodile suspendu au plafond.

Au même musée, David Teniers le Jeune a également son Dentiste, vraisemblablement aussi un portrait. L'officine estassez nue, mais que. le maître de céans est superbe et vénérable. Coiffé d’une toque de fourrure avec plume, le visage grave et enluminé, encadré d’une longue barbe blanche, il est assis plein de dignité, tout emmitouflé de fourrures, le poing droit sur la hanche, et montrant de la main gauche une. dent fixée à l’extrémité d’un stylet. Près de lui, une table chargée'de flacons variés et de pots d’onguent. Sur le rebord, près, de deux molaires, l’instrument qu’au siècle suivant le chirurgien Garengeot devait perfectionner et auquel il attachait son nom. Derrière la table, un pauvre hère qui vient de subir L’opération accuse le contraste, comme dans le tableau précédent, entre la satisfaction du chirurgien et la douleur de la victime. Ici le malheureux patient se tient la mâchoire d’un air tout à fait piteux. Sans songer au bienfait de la délivrance, il est encore tout à la souffrance qui en. a été le prix.

Sur une gravure du Cabinet des Estampes dont le sujet se rapproche beaucoup du tableau précédent, on lit l’inscription mirlitonesque suivante :

La dent que vous voyez lui causa de la rage.

Estant ostée reprend le patient courage.

En luy faisant du mal, je lui ay fait du bien.

On dit qu’après douleur, un bonheur en revient.

Cette gravure à la manière noire est signée de Jean van Brug’gen.

Avec Adriaen van Ostade la note est plus franchement comique et. son tableau du musée de Vienne, le Dentiste, reproduit toute une scène burlesque

LES MALADES ET LES MÉDECINS

(Fig. 29i). C’est d’aborcl l’opéré qui gesticule et le barbier-chirurgien acharné à sa besogne. Près d’eux, bien en lumière, un personnage grotesque, sorte

de nain faisant office de servant* 'se gaudit des-soulfrances du malheureux. Sur la droite, un voisin appuyé sur un long bâton contemple la scène avec attention sans pouvoir réprimer le rire qui le gagne. Plus loin, des gamins se bousculent

en riant aux éclats. C’est à peine si, par contraste, nous découvrons derrière l’opéré, noyées dans l’ombre, deux figures apitoyées; leurs larmes n’atténuent en rien l’hilarité féroce et grotesque qui domine la scène.

Brauwer a, au musée de Cassel, un Arracheur de dents qui mérite une mention spéciale (Fig. 292). C’est une peinture assez grossière et qui ressemble plutôt à une esquisse. Les personnages trapus sont sommairement dessinés,

mais d’un accent plein de vérité, bien que la composition générale se rattache à la série des autres scènes opératoires du même ®maître que nous avons

étudiées plus h quatre acteurs; L’opéré crispe 1

mt. Dans une très pauvre officine, aux murs nus et délabrés, e ne parle pas d’un cinquième en fièrement perdu dans l’ombre, îs poings levés à la hauteur des épaules, dans un mouvement

de douleur bien naturel et déjà reproduit par l’artiste dans ses autres œuvres. Assis, face au spectateur, il tourne la tête vers le chirurgien, ouvrant une

LES MALADES ET LES MÉDECINS

bouche énorme. Ce dernier ne semble, point pratiquer une avulsion dentaire. Pendant qu’il maintient de sa main gauche la tête du patient, il plonge de la main droite dans la mâchoire visiblement tuméfiée de ce dernier un instrument qui semble bien être un bistouri. Ne s’agirait-il pas plutôt de l’ouverture d’un abcès? La chose est bien probable, mais n’a au fond d’intérêt qu’au point de vue de la technique opératoire dont l’importance est ici secondaire. Auprès d'eux, la vieille commère de tradition, les deux mains sous le tablier, contemple la scène en ricanant, et plus loin un aide prépare une drogue.

Je citerai encore, au milieu de beaucoup d’autres, deux œuvres fort importantes consacrées aux dentistes. L’une est de Théodore Rombouts (1597-1637), l’autre: de Gérard van Honthorst ( 1590-1.650).

La première,- qui appartient au musée du Prado à Madrid, est un tableau long dans lequel . les ■ personnages vus jusqu’à mi-corps sont au .nombre de neuf. Au milieu, l'opérateur, feutre -mou à larges bords .sur la tète, un .collier de molaires au , cou, se livre à une- extraction difficile. Evidemment la molaire a dû résister déjà à plusieurs tentatives, ce qu’indiquent assez clairement le désordre des vêtements du client et le singulier manuel * Qpératoire du chirurgien. Notre homme, à défaut d'habileté, a de l’entêtement. Ah ! voilà une dent bien impertinent^ qui ne veut point se laisser faire. Il l’aura coûte que coûte, dût-il emporter la moitié de-la mâchoire- avec. Ce groupe très; mouvementé contraste avec le calme des assistants, dont quelques-uns contemplent avec curiosité la scène pendant que d’autres dissertent sur le cas.

Le chirurgien de Van Honthorst est un homme plus habile, plus sur de ses procédés. Il opère avec une méthode impeccable (Fig. 293).

Le tableau dans son ensemble est de proportions plus heureuses que le précédent. Également vus jusqu’à mi-corps, les personnages qui le composent, au nombre de sept, sont plus habilement groupés, et l’effet de lumière très saisissant qui éclaire la scène est bien l’œuvre de celui que les Italiens avaient surnommé Glierardo délia notte , Gérard de la nuit.

Assis dans un fauteuil, son bâton entre les jambes, le patient renverse la tète en arrière, livrant à l’opérateur sa bouche grande ouverte. Celui-ci, placé derrière, saisit entre les mors d’un très court davier la canine droite de la mâchoire inférieure, pendant qu’il maintient la tête du patient de sa main gauche appliquée sur la joue. Aucun détail du manuel opératoire ne saurait

échapper à eause de là disposition choisie par le peintre et de la lumière concentrée en cet endroit. C’est sur la mâchoire, siège de l’opération, que va de suite l’œil du spectateur promptement et complètement renseigné, ce qui d'ailleurs ne nuit en rien au reste de la composition dont les diverses parties gardent leurs valeurs, relatives. La face tout entière de l’opéré est d’une grande justesse d’expression avec le froncement douloureux des sourcils et du front et les veux convulsés en haut. Les gestes des bras traduisent aussi la douleur ; la main gauche crispée presse avec force le bras du fauteuil, pendant que la droite, dans un mouvement instinctif heureusement arrêté par un des assistants, cherche à saisir la main de l’opérateur. Celui- ci, nous l’avons vu, opère avec sûreté, et son visage un peu contracté et souriant à la fois trahit l’effort uni à l’aisance. A droite, un jeune garçon tient une chandelle qui éclaire toute la scène, faisant office de réflecteur avec une main. Il connaît sûrement l’habileté du chirurgien, car son visage souriant n’exprime aucun émoi. A coup sûr c’est son aide habituel, car il s’acquitte de ses très importantes fonctions avec une sûreté dont aucun des autres assistants ne serait capable. Au nombre de quatre, groupés du côté gauche, leur mimique exprime des sentiments divers parmi-lesquels l’étonnement et la compâssion dominent. Celui du premier plan, courbé une main sur un genou, appuyé de l’autre sur son long bâton, nous montre son profil bièn éclairé et- sur lequel se peint en traits très véridiques le plus profond étonnement. L’assistant du fond, au contraire, a un rôle plus actif. Il se récrie en retenant la main de l’opéré. Enfin une tête de jeune homme, par sa mine sérieuse et apitoyée, contraste heureusement avec l’expression un peu outrée des autres personnages.

Page 1