IV. — LA SAIGNÉE ET LES VENTOUSES
Je ne referai pas icb l’iiistoire de la saignée. On sait combien l’ancienne médecine en abusa. Dès le xmc siècle la saignée était fort répandue; mais c’est ; au xviT siècle, avec Guy Patin, que cette pratique atteignit son apogée.
On; saignait tout le monde et à tout proposées gens bien portants pour les préserver de la maladie, les malades pour les guérir, les jeunes filles et les femmes enceintes, les tout jeunes enfants et les vieillards cacochymes; et les saignées se répétaient dix fois, vingt fois, trente fois et môme davantage dans
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LES MALADES ET LES MÉDECINS
le cours d une maladie aiguë. Guy Patin raconte qu’un premier médecin du roi, M. Consinot, fut saigné, pour un rhumatisme chronique, soixante-quatre fois en huit mois.
Le roi même, Louis XIV, tombé malade à Mardick, était saigné neuf fois. Il avait alors vingt ans. Un jeune gentilhomme âgé de sept ans, atteint de pleurésie, fut saigné treize fois en quinze jours. Et c’est à la centaine que nous trouvons de semblables exemples dans les écrits des médecins du temps.
Malgré un usage ainsi répandu, l'Art, à notre connaissance du moins, n’a que rarement représenté la saignée. L’Art hollandais lui-même, si
riche en scènes médicales, a pour ainsi dire évité de représenter l’opération elle-même. Nous verrons un tableau remarquable nous montrer les conséquences d’une saignée; sur un autre nous pourrons constater les instruments, la poélette et les éponges, mais ils sont comme délaissés sur un coin de meuble. Il paraît bien probable cependant que, dans les très nombreuses scènes où les peintres hollandais ou flamands nous montrent les barbiers-chirurgiens à l’œuvre, un certain nombre sont consacrées à la saignée ; mais dans les œuvres que nous avons eu l’occasion d’étudier aucun trait ne l’indique d’une façon positive.
Une exception doit être faite cependant pour quelques petites gravures hollandaises du xvnn siècle que nous avons trouvées au Cabinet des Estampes et qui devaient être des illustrations d’ouvrages. Nous les citerons plus loin.
L’ancienne médecine avait d’étroits rapports avec l’astrologie. Dans l’Anatomie de Mundino 1, par exemple, on voit de belles planches représentant le corps humain avec les différents signes du Zodiaque dessinés sur ses diverses parties, car chaque segment du corps est sous la dépendance d’une constellation.
Le Bélier préside à la tète et à la face ; le Taureau, au cou ; les Gémeaux,. aux bras et aux épaules, etc., etc.
Il s’ensuivait que les accidents, les maladies oùles opérations empruntaient un caractère bénin ou grave à l’état du ciel au moment où ils se produisaient. Cne blessure au bras, par exemple, devenait très dangereuse durant le temps que la lune passait sous le signe dés Gémeaux : il fallait donc dans ces moments s’abstenir de toute saignée. On comprend alors l’importance que devait prendre la connaissance du calendrier dans la rédaction de toute ordonnance médicale.1 Et quand Louis XI octroie de nouveaux statuts aux barbiers, médecins et chirurgiens, il ordonne que chacun d’eux ait chez soi, en manière de codex , un calendrier de l’année 2.
C’est pourquoi il est très fréquent de trouver dans les calendriers du xv° siècle des indications sur certaines opérations telles que la saignée, la pose des ventouses, etc., accompagmées d’imag’es fort instructives.
Une gravure allemande anonyme du xvu siècle 3, conservée au Cabinet des Estampes, est une page d’un calendrier de ce genre (Fig. 294). Nous voyons au bas quatre sujets représentés en quatre vignettes distinctes ; deux nous intéressent plus particulièrement ici : c’est la saignée et la pose des ventouses. .
Ces petites g’ravures sont très sincères dans leur naïveté. La saignée, par exemple, est très exactement représentée. La patiente est assise et tient sur ses genoux le bassin dans lequel coule le sang qui sort en jet de la veine ouverte. Elle tient, de la main du côté opéré, l’extrémité d’un bâton qui pose à terre et qui remplit une double indication : il sert de point d’appui pour Je sou-
1. Montagna et Mundino, Venise , 1493. Cabinet des Estampes, Paris.
2. Ordonnance de janvier 14G5. Dans les Ordonnances royales, t. XVI, p. 469 (cité . par A. Franklin), les Médecins, p. 76.
3. Catalogue de la réserve du Cabinet des Estampes, par M. F. Courboin, bibliothécaire aux Estampes, 1900, n° 975, fragment de Colmdrier. École allemande (xve siècle ?). Au bas se trouvent quatre sujets représentés de gauche à droite : un médecin saignant une femme; un médecin visitant son malade ; un médecin posaut des ventouses ; un semeur. Gravure
sur bois.
LES MALADES ET LES MÉDECINS
tien du membre tout entier, en même temps que, par la pression dont il est l’objet, il fait refluer le sang- des parties profondes vers la veine ouverte :
« Le baston qu’on met à la main du malade, écrivait le chirurgien Pierre Hcurtault en 1622 (tant pour luy soutenir le bras que pour aider le coulement du sang en le contournant et serrant), doit estre rond, d’une moyenne gros-^ seur, et aussi long qu’il aura besoin pour supporter le bras, selon les diverses situations que l’on fera tenir au malade »
C’est une manœuvre encore usitée aujourd’hui, et tous les traités de petite chirurgie conseillent, en semblable occurrence, de placer dans la main du bras qui doit être saigné un objet quelconque, le plus souvent un petit rouleau de bandes, pour faciliter la contraction musculaire dont le but est d’activer le cours du sang en vidant les veines profondes.
Le chirurgien, près de la malade, serre avec sa main droite le bras opéré au-dessus du pli du coude pour
FIG. j. — POSE DE VENTOUSES DANS UNE ÉTUVE.
comprimer les veines et arrêter le
(Gravure sur bois du xvi" s.. Cabinetdes Estampes.)
cours du sang, ou plus vraisemblablement il assure le lien mis préalablement à cet endroit pour remplir cet office. De l’autre main, il tient un bandage destiné à fermer la plaie lorsque l’opération sera terminée. Cette scène se passe dans l’intérieur d’une officine. Aux murs sont accrochés des instruments et sur une planchette sont rangés des pots de médicaments.
La pose des ventouses a lieu dans l’intérieur d’une étuve.
« Il était d’usage alors, dit A. Franklin, de se faire ventouser chaque fois que l’on se baignait2 », et il cite Montaigne qui visita les bains de Bade en 1580 et rapporte que les baigneurs « s’v faisaient corneter (ventouser) et