CHAPITRE X
Nous ne rechercherons pas ici sous quels traits divers l’Art, à différentes époques, a représenté le personnage symbolique de la Mort. Quelque intéressantes que puissent être ces recherches — qui nous montreraient les divergences les plus grandes, depuis le dieu Thanatos des Grecs, ministre de Jupiter, jusqu’aux hideux squelettes ou au décharné des temps modernes — elles s’écarteraient trop du plan de ce travail.
Ce n’est pas que l’anatomiste, dans un grand nombre de ces représentations macabres, ne puisse très utilement exercer son jugement et apporter à la critique d’art de précieuses indications. Il y a là, pensons-nous, matière à d’intéressantes recherches que nous espérons entreprendre plus tard et qui nous conduiront à examiner les décorations intérieures des cimetières en France et en Italie, ainsi que les livres consacrés aux danses des morts d’Holbein et de bien d’autres. Aujourd’hui, comme couronnement logique des études qui précèdent, nous bornerons nos investigations à la représentation artistique de l’individu mort, du cadavre. Après avoir examiné comment les artistes ont
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reproduit, dans-leurs teuvrës, Me' corps humain en proie aux maladies iet «affligé': des infirihités les plus variées,' noûs chercherons Üë quélîe façon ils l’ônt: figuré atteint définitivement par la-mort.
Nous- avons trouvé1 là un vaste champ d’observations pleines d’intérêt.'
Nous verrons comment l’Art, suivant les époques,1 à compris différemment la représentation du cadavre.
Nous le verrons, comme dans l’antiquité, reculer pour ainsi dire devant . cette lugubre tâche, ne représenter la mort que ' rarement, discrètement, sans figurer jamais les ravages qu’elle laisse derrière elle, cherchant au contràtrëià • parer de nouveaux charmes la dépouille d’un être chéri et transfigurant le cadavre. Nous verrons au contraire, au moyen âge et à la Renaissance, l’Art aborder résolument la funèbre réalité, et la représenter d’une main sûre et inexorable ; parfois même il ne reculera pas devant les plus horribles spectacles, et, dépassant pour ainsi dire les limites de la mort, il se complaira dans la peinture de ses répugnantes et inévitables conséquences, la pourriture et la putréfaction.
Les occasions n’ont pas manqué aux antiques de fig’urer la mort : il suffit de se rappeler toutes les fins célèbres qui ont pu tenter leur génie, morts de la mythologie ou des temps historiques, trépas infamants ou glorieux.
Dans l’art chrétien, les différentes scènes de la mort du Christ, la résurrection de Lazare, etc... sont des sujets maintes fois traités par les artistes, sans parler des œuvres inconnues à l’antiquité dans lesquelles le cadavre est représenté pour lui-même et devient le motif principal et parfois unique de la composition.
Nous serons obligés de faire un choix au milieu de ces trop nombreux documents.
Mais il est encore une autre série d’œuvres d’art non moins nombreuses, dans lesquelles la figure du mort tient le premier rang, et d’un plus haut intérêt pour nous parce que ce sont le plus souvent des portraits. Nous voulons parler des représentations funéraires, peintures, bas-reliefs, statues tombales, dont nous citerons un grand nombre de spécimens fort curieux.
L’antiquité doit nous arrêter tout d’abord. En dehors des œuvres destinées
aux monuments funéraires, sur lesquelles nous nous étendrons plus loin, les artistes de l’antiquité nous ont laissé un certain nombre de; figures de personnages morts ou mourants. Nous ne pouvons nous dispenser de parler ici de ces derniers, bien que la mort soit l’objet unique de ce chapitre, parce qu’ils offrent avec les premiers de si grandes l’essemblances, que dans plusieurs spécimens, l’hésitation est permise et qu’on peut se demander si le personnage mis en scène est 'bien mourant ou déjà trépassé. C’est dire que le mort de l’antiqüité ne se présente pas sous des dehors lugubres ou repoussants et qu’il est éncore bien près de là vie.
Étendu sur un lit1 (ou (couché sur le sol, le mourant quitte la vie sans effort; sa fin n’inspite ni crainte ni terreur.
Noùs né voyons nulle part la maladie avee.ses ravages. Tout sentiment violent paraît 'exclu de :cgs( scènes de deuil. Une, seule exception pourrait être faitè pour le :bas-relieiLuniqrüe: en;Sqn g;enre, qui représente sur une stèle conservée au musée Central- d’Athènes le vieillard. Tolmidès, la tête appuyée sui' la main, assistant à la mort de sa fille Plangon, qui, atteinte subitement par le mal, s’affaisse sur son lit entre les bras de ses compagnes.
Lé plus souvent, en effet, le ;mourantrsuçcombe à une mort violente. L’artiste ne craint pas alors- de- montrer -béante la blessure d’où s’échappe la vie mais qui laisse la beauté physique inaltérée. L’antiquité n’en a pas moins mis dans plusieurs des- statues de mourants qu’elle -nous a laissées, une grande intensité d’expression et une juste observation de la nature.
Quoi de plus émouvant et de plus vrai, par exemple, que la statue bien connue du mourait de l’école de Pergume, aujourd’hui au musée du
Capitole (Fig. 305)? Assis à terre, le tronc soulevé sur son bras droiR la tête tombante, le masque de la souffrance sur le visage, (on sent dans toute l’attitude de ce corps atteint mortellement la lutte suprême contre l’envahissement
1. Tel est représenté Adonis mourant, sur un vase reproduit dans le Bulletin archéologique napolitain, anno VIII, t. IX (cité ét reproduit par Düriiy, par 533, t. II). Le moribond à demi étendu sfir ùn lit relève les deux bras âmdessus de sa tête dans une pose pleine de calme et de, sérénité,. ainsi qu’il convient à un dieu.
Nous pouvons1 citer également le bas-relief du sarcophage d’Ostie, au musée de Vatieao, représentait la "Mort d’Alceste, femme d'Admète. La mourante assise sur un lit de parade, appuyée sur le coude gauche, abandonne sa main droite à un assistant. Un petit bas-relief antique du musée de Cluny nous montre une jeune fille mourante dont le spectacle est plein d’un;;çharfne doux et triste.
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de la mort. Il - est impossible de nous montrer avec plus de vérité et plus de mesure ' un si triste spectacle. Nous ajouterons que cette -souffrance est bien humaine : c’est un barbare que l’artiste a représenté ; un dieu, un héros, un Grec même ne mourrait pas de cette façon.
Le musée de Naples possède la statue d’un guerrier gaulois blessé dans une attitude analogue. Elle peut faire l’objet des mêmes remarques...
Au même musée se trouve une statue équestre d’une Amazone mourante (Fig. 300). La guerrière est encore bien en selle, mais déjà la partie supérieure
du corps s’affaisse sur le côté, et la chute eslimminente. La bouche entr’ouverte, les yeux déjà voilés, la tête retombe complètement sur l’épaule droite, dans un mouvement plein dé grâce. Le bras droit pend inerte pendant que le gauche se soulève encore armé du bouclier.
Deux bas-reliefs du mùsée: du Louvre, qui donnent tous deux la Mort de Mélèagre , reproduisent avec une vérité parfaite l’anéantissement qui précède la mort. Étendu à plat sur le dos, le mourant, les deux bras allongésde long du corps, est complètement inerte. Une femme lui soulève la tête et approche de sa bouche un objet' qui a été pris par certains pour un pavot ou une pièce de monnaie, et qui. suivant la remarque de M. Ravaisson, n est autre qu une pomme.