Voyez la Peinture italienne, par G. Lafenestre
sont pointés les ivresses passagères de la vie, y ‘ndent plus horrible et plus douloureuse la victoire violente et définitive de la mort. Rien de plus aimable
que le groupe dés jeunes femmes aux brillantes parures, qu’on voit assises sur la droite dans un bosquet d’orangers. L’une caresse son petit chien pelo-
LES MORTS
tonné sur ses genoux, d’autres chantent aux sons de la cithare ou du théorbe; d’élégants jouvenceaux, le faucon sur le poing-, leur glissent dans l’oreille de douces paroles. Non loin, des couples amoureux se promènent sous les feuillages. On dirait une conversation ' galante/Mu . Décaméron. .G’est- sur cette joyeuses compagnie que la déesse' fatale; l éterrielle .victorieqse;. se précipite d'un vblfuriéux, du haut dès airs. Elle n’a'ivomtqtris rapparenceïgrêle.etdiiiieusd d’un squelette' décharné, elle ga'rdfe /air contraire', les traits'» diuoe: véritable’ guerrière. C’est une virago, vieillie mais vigoureuse,; cuirassée.: de fer, qui, les cheveux au vent, brandit, d’un geste brutal, la formidable faux. Nudessous d’elle, dans un trou, g-isent déjà pêle-mêle ses victimes dernières : roi et pape, seigneurs- et grandes dames, évêques et moines; des démons et dés anges se disputent lés cadavres. Vainement une troupe, en haillons de gens désespérés, M’estropiés lamentables, des aveugles, dés 'paralytiques, des manchots, tournent vers elle leurs yeux suppliants, implorant ses coups comme une délivrance. La cruelle qu’elle est, n’écou tant rien, poursuit son vol vers le frais bosquet au-dessus duquel planent dès essaims d’amours. A g-auche, de l’autre côté du rocher qui abrite ces misérables, le spectacle n’est pas moins saisissant. Là, des flancs de la montagne, débouche une chevauchée trionfphante de seigneurs et de dames, dans le plus brillant appareil.
« Soudain, le joyeux cortège s’arrête court : à quelques pas devant lui, s’ouvrent béants trois cercueils, gisants à terre, trois cercueils avec trois cadavres, l’un vêtu de l’hermine doctorale, déjà livide et gontlé, l’autre portant la couronne, en pleine putréfaction, le dernier réduit à l’état de carcasse, méconnaissable, tous remplis de vermine, tous rong-és par des reptiles.
« Les chevaux effarés allongent la tête en reniflant; l’un dés: cavaliers :sé> bouche le nez, sa compagne pensive laisse tomber mélancoliquement son'mén-1 ton sur sa main; ....
«,La chasse est troublée; pour ce jour-là et les gens du monde sont inquiets.' Cependant, au-dessus d’eux, dans lés hauteurs de 'l’horizon, àü milieu, même' des rocs d’où jaillissent Iqs- flammes infernales, les, serviteurs" de Dieu; desi pieux anachorètes vaquent paisiblémeni à leurs bësogries journalières’, 'bêcha-n I > leurs jardins, trayant leurs chèvres, lisant; leur missel, fermant leurs veux et" leurs oreilles à toutes les tentations; ils vivent en grâce, ils meurent en paix, en compagnie des cerfs, des lièvres, des perdrix, de toute la création appri-
voisée par leur douceur. Un sentiment jeune et. vif de toutes les joies de la nature éclate dans cette partie de la composition. C’est le moyen âge qui pense, c’est déjà la Renaissance qui parle. »
Nous n’insisterons pas plus longtemps ici sur la manière dont le peintre a représenté, sur les cadavres, les. degrés divers de la décomposition des corps. Si nous trouvons la une peinture réaliste assez exacte de ce lugubre tableau, le troisième cadavre réduit presque à l’état de squelette témoigne d’une science anatomique fort rudimentaire.
Un sujet analog’ue a été traité par Benozzo Gozzoli (1420-1498), dans un