‹ L'art et la médecineChapitre 165 sur 191 · FIG. 332. — LES THOIS VIFS · texte numérisé non relu

FIG. 332. — LES THOIS VIFS

(Danse -macabre de Cousteau, publié par Anloiriè Véi-ard en 1492.)

ne laisse voir aucune déchirure de la peau. Les deux autres, au contraire, drapés dans leurs suaires, ne montrent plus qu’une tête décharnée et des membres de squelette. Sur l’un , la peau du ventre offre déjà une longue ulcération longitudinale; sur l’autre, l’éventration est complète, et sur les bords de la vaste déchirure grouillent des vers blancs. Les mêmes traits se relèvent sur les autres personnages de la mort de cette danse macabre.

Dans un très intéressant tableau de Carpaccio (1450 ?-1523?) qui se trouve à l’église Saint-Georges-Majeur de Venise, nous pouvons relever au point de vue de la représentation du cadavre des détails réalistes extrêmement curieux (Fig. 334 et 335). Saint Georges, monté sur son cheval de bataille, armé de la lance, transperce la tête du dragon qui se précipite sur lui. La scène se passe

LES MORTS

au bord de la mer, aux environs d'une ville dont les remparts et les palais se dessinent au loin, dans un endroit désert, séjour qu’habite le monstre' et dont le sol est jonché des restes de ses nombreuses victimes* chairs encore palpitantes, tronçon de jeune fdle, cadavre de jeune g’arçon mutilé, débris de membres desséchés, tête et torse momifiés, ossements de toutes sortes. Nombre de ces objets lug'ubres ont été dessinés par le peintre avec un rare souci de l'exactitude. En outre des têtes de morts, on reconnaît aisémènt et très exacte-^ ment peints un maxillaire inférieur, des fémurs, un os coxal, des crânes de

FIG. 333. — r.ES TROIS MORTS.

(Danse macabre (le Cousteau, publié par Antoine Vérnrd en 1492.)

chevaux, un crâne de chien, etc... Le cadavre du jeune homme dessiné dans un raccourci plein de hardiesse laisse voir les sections sanglantes cl'un bras et d’une jambe, au milieu desquels les os brisés se montrent très nettement. Ailleurs, c’est le torse tout entier d’une ancienne victime qui se dresse appuyé contre un rocher et entièrement réduit à l’état de momie. Des lézards, des serpents* des crapauds errent parmi ces débris, ajoutant à l’horreur du lieu.

Nous ne pouvons passer sous silence une Résurrection de Lazare * de Nicolas Froment ou Fromenti (xvc siècle), et qui se trouve aux Offices, à Florence ( Fig’. 330). Lazare, à demi nu, décomposé, horrible, se dresse hors de sa bière, les mains jointes tendues en avant. On voit des larves sur la peau.

Mais nulle part la corruption des corps n’a été représentée avec un réalisme

plus répugnant que dans les hauts-reliefs en ciré de Zumbo Gaetano Giulio (1656-1701), au musée de Bargello, à Florence.

Zumbo avait étudié l’anatomie à Rome et à Bologne. Le premier il modela avec de la cire colorée par lui. On cite de lui une Descente de croix et une

LES MORTS

Nativité: qui passent pour des chefs-d’œuvre. Mais son goût pour les sciences

(Galerie des Offices, Florence.)

le conduisit à modeler des pièces anatomiques pour lesquelles il s’associa avec le chirurgien français Desnoues. On raconte qu’à Paris, en 1700, il présenta à

l’Académie des sciences une tête de cire où l’on voyait avec une exactitude admirable les veines, les artères, les nerfs et les muscles.

Les hauts-reliefs du Bargello sont traités avec toute l’habileté d'un grand artiste et toute la précision d’un savant. De cette collaboration sont nées ces œuvres troublantes qui nous attirent par la perfection du rendu, l’habileté de

Brogvphot

(Musée du lîargello. Florence.)

la composition et nous répugnent par le réalisme des horribles sujets représentés.

Deux hauts-reliefs sont consacrés à la putréfaction, un troisième représente la peste.

Au fond d’affreux souterrains, parmi des débris de toutes sortes, au milieu de tombeaux, des cadavres, entassés pêle-mêle, sont en proie à la pourriture. Tous les différents degrés de la putréfaction sont représentés. On y voit des femmes et des enfants. Des rats et des reptiles grouillent dans cette puanteur.

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J’ai signalé, plus haut (page 332), l’intérêt que la présence de ces animaux, des rats surtout, pouvait avoir dans la circonstance, depuis que le rôle de ces rongeurs dans la propagation des épidémies de peste a été établi. Sur le basrelief (Fig. 338) un rat déchire les intestins du cadavre de gauche, arrivé à un degré avancé de putréfaction. On en distingue un autre sur le point culminant de l’abdomen météorisé du cadavre de femme étendu à terre sur la droite. Mais je fais grâce au lecteur d’une description plus détaillée. Dans l’une. de

Brogi, phot.

FIO. 338. — LA PUTRÉFACTION, PAH GAETANO GIULIO ZUMBO. (Musée du Bargello, Florence.)

ces cires (Fig. 337), le Temps, sous les traits d’un vieillard, détourne la tête de cet horrible spectacle ; dans l’autre, au faîte d’un tombeau, une sorte de statue de la Mélancolie domine l’alfreuse scène (Fig’. 338). Dans le haut-relief qui représente un des épisodes d’une épidémie de peste (Fig. 339), on voit un amoncellement de cadavres de tout âge et de tout sexe, au milieu des ruines. Un homme qui apporte un nouveau cadavre se renverse suffoqué par les effluves miasmatiques, malgré le bandeau qui lui bouche le nez. Au loin, de grands feux s’allument dans la campagme déserte. La silhouette d’une ville

se profile à l’horizon. L’auteur de ces sculptures étranges y a déployé beaucoup d’habileté et de talent. Mais l’on peut se demander par quelle aberration il a consacré à la représentation d’un tel sujet toutes les admirables ressources de son art. C’est vraiment le chantre de la pourriture, le virtuose de la putréfaction.

Et il n’est point le seul artiste, ainsi que nous l’avons vu, qu’ait tenté la

peinture de semblables spectacles. Nous en citerons encore deux exemples.

Houasse, élève de Le Brun, a fait un tableau du même g’enre. Il est ainsi décrit par Lordat :

« Un soldat avide espère trouver un trésor dans un pan de muraille, orné de pilastres et de sculptures, derrière lequel il a cru reconnaître un vide. Il abat la cloison avec effort, et il voit dans la cayité une lampe sépulcrale qui éclaire un cadavre putréfié, plein de vers qui le dévorent. »

Enfin nous signalerons, pour clore cette hideuse série, un tableau bien connu

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de Jean de Valdès Léal (1630-J691), à l’hôpital de la Charité, à Séville, et qui porte comme titre, la Fin des gloires de ce monde (Fig. 340).

On y voit deux cadavres dans deux bières ouvertes. L’un d’eux, qui est le plus en vue, porte la mitre et les vêtements pontificaux. La face rongée laisse voir les dents. Elle est couverte de vers et de larves, qui se répandent égale-

Laurent, phot.

FIG. 340. — LA FIN DES GLOIRES DE CE MONDE, PAR VALDÈS LÉAL. (Hôpital de la Charilé. Séville.)

ment sur les vêtements et qu’on voit grouiller entre les plis de sa chasuble. Il s’y ajoute de gros coléoptères.

Nous avons raconté plus haut comment M. Mégnin avait reconnu dans les tombeaux la présence de coléoptères qui s’y introduisent aux différentes époques de la putréfaction suivant les espèces, pour y déposer leurs œufs, d’où naissent les larves qui vivent de la pourriture.

Ce détail nous montre que c’est bien d’après nature que le peintre a peint

ses putréfiés. Il n’a rien imaginé, rien invente, pas mêtne les petites bêtes qui courent sur les membres décharnés.

Nous venons de voir jusqu’où l’amour de l’exactitude à 'entraîné' certains artistes, et comment le désir de réaliser de g-randes ' et impressionnantes œuvrës les a conduits bien loin des formes de l’idéale beauté, jusqu’aux extrêmes confins du laid et de l’horrible.

fig. 341. — le médecin:

(Danse des morts de Hans Holbein, images de la mort, à Lyon, par Jehan Frellon, éditeur, 1562.)

FIG. 342. — LE CHRIST GUÉRISSANT LES POSSÉDÉS. (Miniature.)

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