FIG. 47. — LE CONVIVE INDIGNE, ATTKIBUÉ A SAMUEL VAN HOOGSTRAÏEN
(Musée de l’État à Amsterdam.)
droite, qui tient un sceptre d’or, commande l’expulsion du convive indigne, contre lequel un chien aboie en montrant ses crocs. Cette belle fig’ure royale est traitée avec grandeur et hardiesse. On y retrouve, dans tous les détails, l’influence de Rembrandt : les jeux dé lumière largement distribués d’un côté, les clairs obscurs très profonds ménagés dans l’ombre, les empâtements et les frottis de brun qui donnent aux blancs, aux bieus et aux verts une si curieuse valeur. On peut lui reprocher, cependant, d’être un peu prétentieuse.
« Le groupe de serviteurs qui emportent le convive éxpulsé occupe tout le côté gauche de la composition. II est d’un agencement heureux et d’une
belle couleur. Au premier plan, deux hommes vigoureux : l’un, le dos complètement tourné et la tête baissée, tient les jambes; l’autre, de profil, maintient d’une main le bras gauche du convive, et de l’autre soutient son épaule droite. C’est un solide gaillard bien pris dans, une sorte de cuirasse rose et or, une ceinture vert foncé autour des reins ; sa belle tête, encadrée de cheveux bruns bouclés, se détache hardiment à côté d’une figure de vieillard à barbe et à cheveux blancs qui occupe, avec plusieurs autres personnages, dont un nègre, l’arrière-plan de ce groupe très mouvementé et vivant. Le convive indigne est enlevé précipitamment, les pieds les premiers, par ces serviteurs robustes. Il est vêtu d’une robe brun verdâtre à larges manches; sur la poitrine apparaît la chemise entr’ouverte au col. On ne voit de lui que ses épaules, ses deux bras ligottés au poignet et sa tête. Cette tête, brusquement renversée en arrière, est d’une exécution magistrale. La pâleur extrême du visage, éclairé de reflets légèrement verdâtres, les yeux qui regardent en haut, avec une expression de supplication languissante, la bouche entr’ouverte d’où semble s’échapper un dernier appel à la pitié et à la clémence, tout cela est d’un effet saisissant et commande l’émotion. C’est là qu’est la partie la plus intéressante de l’œuvre. C'est là, surtout, que l’artiste a fait preuve d’une originalité bien réelle, abandonnant, sans démériter, les procédés du maître qu’il a si scrupuleusement suivis pour exécuter la figure du roi.
« Le reste de 1a, composition est d’un intérêt secondaire. La partie droite est occupée par deux jeunes enfants aux cheveux bouclés : l’un blond, l’autre brun, deux petits pag’es souriants qui portent la queue du manteau royal. Devant eux, une table avec un tapis, un plat et une aiguière renversée. Derrière eux, deux valets affairés apportent des victuailles. Ces dernières fig’ures sont assez, négligées. Le fond de la toile représente la table du festin chargée de riche vaisselle. Les convives les plus éloignés sont vus de face, les autres de dos. Parmi ces derniers, un homme pauvrement vêtu se retourne d’un air maussade vers l’expulsé. A sa droite, une vieille femme se penche pour lui parler; ses yeux enfoncés. sont presque clos : on dirait une aveugle.
« Le passage de X Évangile qui a inspiré ce tableau ne permet guère de croire, à première lecture, qu'il s’agisse d’une scène de possession. On s’explique mal, cependant, la nécessité de faire lier les bras et les jambes d’un homme pour le mettre.à la porte, quand une dizaine de serviteurs vigoureux sont là pour se
LES DÉMONIAQUES
charger de ce soin. Le convive indigné ne s’est pas prêté de bonne grâce à cette expulsion inattendue, et il a dû faire une sérieuse résistance, comme en témoigne le désordre de ses vêtements. Or, il faut se rappeler que, dans les figurations religieuses, les possédés ont souvent les membres liés... Le ligottage du Convive indigne pourrait donc être, à défaut de plus amples renseignements, un argument en faveur de la possession diabolique. D’autres détails permettent-ils de supposer que l’auteur du tableau ait eu l’intention de représenter un possédé? La tête est rejetée en arrière, le cou proémine, la bouche est entr 'ouverte et les yeux renversés vers le haut laissent voir largement le blanc de la sclérotique. Tout ceci n’est pas en contradiction avec certaines attitudes des hystériques. Mais la bouche n’est pas crispée, la langue ne sort pas, et les yeux sont simplement relevés sous la paupière supérieure. Ce n’est pas l’aspect du visage dans la variété démoniaque de la crise d’hystérie. On dirait plutôt que le Convive indigne vient de tomber en attaque. En tout cas, la pâleur du visage, l’abandon de la tête, le renversement des yeux et l’ouverture de la bouche autorisent à penser qu’il s’agit d’un ictus nerveux.
« Reportons-nous maintenant à la parabole de saint Mathieu : On avait convié au repas des noces tout le peuple recruté dans les carrefours « bons ou mauvais» (9-10). Les bons revêtirent de somptueux habits — c’est-à-dire témoignèrent du désir d’honorer le Seigneur. — Les mauvais n’en firent rien. Or « le roi étant entré pour voir ceux qui étaient à table, vit un homme qui n’était pas revêtu de la robe nuptiale » — un homme qui n’avait rien fait pour mériter le royaume des cieux (?). — Et il l’expulsa « là où il y a des pleurs et des grincements de dents » (13) — c’est-à-dire en enfer, avec les 'démons. 11 n’est pas inadmissible que l’artiste chargé d’interpréter le passage de saint Mathieu, pour bien montrer l’impureté du Convive indigne, ait cherché à le représenter comme possédé du démon.
« Les paraboles des Évangiles prêtent à bien des interprétations. Et -celle-ci n’est en contradiction ni avec le texte ni avec l’esprit du chapitre. La « robe nuptiale » n’est ici qu’une figure, et le peintre l’a bien compris, car si l’on voit assis à la table du festin des personnages revêtus d’habits magnifiques, il en est d’autres — tels que l’homme qui se retourne brusquement et sa
voisine, la femme aveugle, — qui portent des vêtements très vulgaires. Les
bons se cachent indifféremment sous le manteau du riche comme sous la robe du pauvre.
« Pour symboliser l’esprit du mal, il fallait en fig’urer une manifestation objectivement saisissable; l'artiste a choisi celle qui de son. temps semblait la plus évidente : il a représenté un possédé du diable, c’est-à-dire une phase de l’attaque hystérique. H lui a répugné sans doute de représenter dans une scène aussi imposante les contorsions violentes et la grimaçante mimique des démoniaques, telles que les peintres flamands, Rubens et Jordaens surtout, les ont reproduites si souvent. Il a été séduit par une attitude moins désordonnée mais ndn moins émouvante de l’attaque d’hystérie. Dans cette interprétation hypothétique, il serait hasardeux de s’aventurer et de préciser davantage. Mais ''ainsi peu-vent s’expliquer les analogies qui rapprochent le personnage du Qonvwà indigne des autres représentations de possédés b »
Les autres écoles de-peinture ne nous offrent que peu ou point de représentations de démoniaques.
L’école espagnole, si riche en extatiques et qui n’a pas craint d’autre part la représentation des difformités naturelles, ainsi que nous le verrons plus loin, est fort pauvre en démoniaques.
M. P. Leforl a bien voulu nous indiquer les deux tableaux suivants, appartenant à l'école espagnole et ayant trait aux possessions démoniaques :
lui Exorcisé de Goya, au musée du Prado, Madrid.
Un tableau sur bois attribué au Berruguette et représentant un Exorcisme , également au musée du Prado.
M. Ph. Burty nous a signalé l’existence, dans le couvent de Sto Domingo, à Salamanque, d’un tableau, assez médiocre d’ailleurs, d’un artiste du xvne siècle et représentant saint Ignace délivrant une femme possédée. Les diables qui s’échappent de la bouche de la patiente offrent ceci de particulier qu’ils sont colorés en vert. Celte couleur devait avoir toute la valeur d’un symbole. Le moyen âge en avait fait la livrée des démoniaques, si nous en croyons une ancienne « Relation »> du Berry. « Peu de distance après ledit enfer, allaict un démoniacle, vestu de satin rerd, semé de pommes d'or, avec collet