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VIII. — LES EXTATIQUES

L’extase hystérique ne possède guère par elle-même des caractères spéciaux qui puissent permettre de la distinguer des autres variétés d’extases. Nous la considérons comme une forme de la grande attaque, fragment détaché de la troisième période, ou période des attitudes passionnelles.

Les signes diagnostiques qui permettent de reconnaître la nature hystérique de l’extase se rencontrent plutôt dans les phénomènes qui la précèdent ou la suivent, et dans les symptômes variés que présente le sujet dans l’intervalle des crises. Ainsi une attitude extatique précédée ou suivie de quelques phénomènes appartenant aux autres périodes de la grande attaque : constriclion pharyngienne, phénomènes épileptoïdes si atténués qu’ils soient, contorsion, etc..., peut être sans hésitation rattachée à la grande hystérie. Le diagnostic serait encore plus assuré, si, dans l’intervalle des crises, le patient présentait les stigmates de l’hystérie : anesthésie, achromatopsie, etc... Mais, nous le répétons, la physionomie extérieure de l’extase ne suffit pas à la carac-

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tériser. Nous n’avons pas là, comme pour les crises de convulsions démoniaques, cet ensemble de signes actuels qu’on peut appeler pathognomoniques.

Aussi les représentations d’extatiques sont-elles loin d’avoir, au point de vue spécial où nous nous plaçons, l’intérêt que présentent les tableaux de possédés. On peut avec plus ou moins de vraisemblance imag’inerune attitude extatique, on n’invente pas certains traits si précis de l’attaque démoniaque.

Au point de vue des phénomènes externes qui seuls ici nous intéressent, nous ne trouvons pas deux extatiques qui se ressemblent. En voici quelques exemples empruntés à Gôrres, parmi les faits d’extases mystiques.

Béatrix de Nazareth restait au choeur, penchée sur sa stalle comme une personne endormie , ne voyant rien, n’entendant rien.

Christine de Stumtèle ne donnait plus aucun souffle de vie, elle ne respirait plus, et son corps élnif roide, comme celui d’un mort...

Les pieds et les mains de sainte Catherine de Sienne se contractaient d'une manière convulsive , ses doigts s’entrelacaient et serraient avec tant de force les objets qu’elle tenait, au moment de l’accès, qu’on les aurait brisés plutôt que de lui faire lâcher prise ; tous ses membres avaient la rigidité de la pierre. Saint Joseph de Copcrtino poussait un cri, tombait à genoux , les bras étendus en croix , aucun souffle ne sortait plus de sa bouche, etc.

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Tous ces phénomènes de l’extase se retrouvent dans l’hystérie ; ces rigidités, ces contractures sont d’apparence éminemment hystérique. Pour n’en citer qu’un .exemple, je rappellerai rque Ler..., une do nos malades, (dans: ses attaques d’extase, était entièrement rigide, les bras étendus Mans l’attitude du crucifiement. : r i

Mais nous voyons que les artistes, dans les . représentations .qu’ils , ont faites’ des extatiques, ont négligé à dessein toute apparence de violénce,; tout, phénomène convulsif. Pour eux, l’extase est une pose. expressive; une pure attitude ' passionnelle; tous leurs efforts consistent à exprimer, à rendre extérieur un phénomène interne, en un mot, à traduire objectivement, pardes .traits :de da physionomie et. les gestes du corps, cè qui se passe dans les régions de d’esprit inaccessible à la vue.

Le plus souvent l’extase prend dès signes extérieurs du ravissement. L’œdl, perdu dans les régions du rêve, le regard fixe, le sourcil quelquefois contracté douloureusement, d’autres fois plus calme, le visage émacié, des traits tirés, la bouche entr’ouverte, tels sont les traits que nous retrouvons subies portraits célèbres 'de saint François d 'Assise, tableaux.de Zurbaran (1598-1602) ou.de Murillo, statues d’ALONZO Cano ( 1601-1665) ou de son élève Pedro de Mena.

Sur d autres œuvres, au contraire, on trouve les expressions les plus variées. C’est l’expression de la prière dans une fresque de Sodoma .représentant Sainte Catherine de Sienne intercédant pour l’âme da \ supplicié Strocci (Fig. S7.j ; de la surprise, de l’admiration, dansune. autre fresque du, même peintre, montrant Sainte Catherine en extase (Fig. 88); du calme, de. la joie intérieure, de la contemplation dans les Imntùculéés concept ions] de Murillo et. de l’école espagnole; de l’inspiration dans le. t.ableau'de Philippe de Ghana-; pag-he représentant Saint Bernard : de l’amour possédé et satisfait; dansdes tableaux de Mm illo représentant saint Antoine de .Padoue entourant, de ses bras l’enfant Jésus; de l’acceptation, de la soumission, • dans V Apparition de ~ la Vierge à saint Bernard, dé Murillo ; enfin aussi de la souffrance et de' la douleur, dans le Saint Français recevant les stigmates, de Gig’oli ; de la défaillance et de l’abattement, dans une fresque de Sodoma, représentant 1 Franonisscmenl de sainte Catherine (Fig'. 89), ou bien encore dans un tableau de Lanfranchi qui représente Sainte Marguerite de Cordoue en extase.

Souvent aussi les peintres ont donné une existence matérielle aux visions

FIG. 88. — SAINTE CATHERINE EN EXTASE, PAR SODOMA. (Fresque dans I ’éylise de Sainl-Dominique, îi Sienne.)

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de l’extase. Dans le Saint François en extase, de Murillo, un musicien céleste fait entendre les divins accords qui charment l’oreille du saint, et dans Y Apparition de la Vierge à saint Bernard, du même peintre, la Madone presse de sa main gauche son sein découvert d’où doit s’échapper le jet de lait qui, arrosant les lèvres du saint, donnera à sa parole la plus exquise .douceur (Fig. 90).

L’Art use ici du rare privilège dont il jouit de nous montrer l’invisible. Il peint la Vierge dispensatrice de la divine extase, comme tout à l’heure il figurait le diable auteur des pires douleurs et des plus atroces convulsions. Devant ces créations du g’énie artistique, notre critique s’arrête. Un mot cependant.

Pour rendre toutes ces expressions variées de l’extase, les artistes ont pu trouver dans les sujets hystériques d’inappréciables modèles. Cette assertion ne paraîtra point hasardeuse ni exagérée à tous ceux qui, comme nous, ont vu des hystériques, filles du vulgaire, dans une certaine phase de la grande attaque, prendre, sous l’empire d’hqllucinations d’ordre religieux, des attitudes d’une expression si vraie et si intense que les acteurs les plus consommés ne sauraient mieux faire et qui les plus grands artistes ne sauraient trouver un modèle plus digne de leur pinceau.

Dans la peinture d’une extatique l’artiste a donc cherché à rendre une pensée, un sentiment. Tout est mesuré, réglé, rationnel dans sa figure ; tous les traits, tous les mouvements concourent au même but, l’expression. Nous jugeons de la valeur de son œuvre suivant que le but est plus ou moins bien atteint, que les qualités d’expression de la figure sont plus pures, plus vraies, mieux ren-

dues. Dans les figurations de démoniaques, il n’en est plus de même. Nous sommes là en présence d’attitudes bizarres, de contorsions étranges, de déformations des traits qui ne répondent à aucune idée, à aucun sentiment. C’est la période de la grande attaque désignée sous le nom de période des attitudes illogiques , par opposition à la suivante qui est celle des altitudes passionnelles.

Toute ressource’ manque à l’artiste peintre, sculpteur, acteur, en dehors de l’observation exacte de la nature. Car il ne suffit pas seulement de déformer à plaisir et de faire étrange à volonté. Il y a sous cette incohérence apparente une raison cachée qui relève d’un processus morbide; et dans la nature des déformations des parties ou des contorsions de l’ensemble, de môme que dans le mode de succession et de groupement de tous ces phénomènes, on retrouve, ainsi que le démontrent nos études sur les œuvres des' maîtres anciens ou modernes, les marques indiscutables d’un ordre préétabli, toute la constance et l’inflexibilité d’une loi scientifique.

J. Laurent, phot.

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