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S IX. - LES POSSÉDÉS DES DIEUX

L’hystérie, dont nous venons de relever les traces indéniables au moyen âge et jusque dans les premiers siècles de l’ère chrétienne, remonte-t-elle plus haut encore? Existait-elle dans l’antiquité ? La réponse ne parait pas douteuse, et les textes anciens ne laissent aucun doute sur l’ancienneté de la grande

LES DÉMONIAQUES

névrose. D’ailleurs, avec une interprétation différente, nous retrouvons les mêmes scènes tumultueuses et convulsives.

Les démoniaques ont eu pour ancêtres les possédés des dieux. Et les orgies bachiques, les cérémonies de divination enthousiaste, les rites du culte de Dionysos avec le cortèg’e bruyant des Ménades et des Satyres, les rondes des Curètes ou des Corybantes sont devenus plus tard les possessions démoniaques, les épidémies prophétiques, la dansomanie qui s’appelait la danse de Saint-Guy en Allemagne et le tarentisme en Italie, etc. Plus près de nous, les

mêmes phénomènes se retrouvent chez les convulsionnaires de Saint-Médard en France, les revivais et camp-metting en Amérique et en Irlande, les jumpers au Pays de Galles.

Au travers des âges^ sous l’inlluence des modifications des croyances religieuses, des coutumes et des usages, les noms changent, mais les mêmes phénomènes pathologiques se reproduisent parce que le fond sur lequel ils évoluent, la nature humaine, n’a pas chang’é.

(1) Il existe au Musée du Louvre d'autres bas-reliefs dans lesquels le renversement du torse est bien plus accentué, mais leur mauvais éclairage ne nous a pas permis de les faire photographier.

Il était intéressant de rechercher si l’art de l’antiquité ne nous avait pas laissé quelque document figuré relatif à l’hystérie. M. Meige s’est chargé de ce soin1. lia établi sur des textes précis la filiation des phénomènes que je viens d’indiquer à grands traits, mais les documents figurés susceptibles de corroborer les textes des auteurs anciens sont en petit nombre et ne sont en rien comparables aux spécimens si abondants, si variés et si démonstratifs que nous a laissés l’art du moyen âge et de la Renaissance. Évidemment la raison de cette différence ne saurait être autre que les conditions même de l’art antique qui, en dehors de la caricature et des grotesques, a toujours évité de reproduire les maladies et les difformités. Ce n’est pas cependant qu’il ait reculé devant les mouvements hardis et les attitudes forcées, car le nombre de scènes dionysiaques est très grand dans lesquelles les Ménades sont représentées entraînées par la fureur de leurs danses désordonnées et violentes. L’artiste antique a même mis dans cette peinture une grande sincérité et un grand soin de la vérité. 11 a reproduit avec tant d’insistance le renversement du corps en arrière qui caractérise l 'arc de cercle hystérique que cette extension forcée du torse et de la tête est devenue comme le trait obligatoire qui caractérise les Ménades (Fig. 88). Mais il n’a guère été au delà et s’est presque toujours refusé à reproduire le phénomène pathologique lui-même lorsqu’il s’offrait à sa vue. Les exceptions sont si peu nombreuses qu’elles ne sauraient infirmer la règle. Mais elles n’en ont qu’un plus vif intérêt.

Après de longues et minutieuses recherches qui ont porté sur toutes les formes artistiques depuis les premiers temps de l’art hellénique jusqu’à la fin de la période romaine : statues, bas-reliefs, vases peints, bronzes, médaillons, terres cuites, peintures, M. Meige n’a trouvé que deux documents justiciables d’une interprétation médicale. Je résumerai les descriptions détaillées qu’il en a données.

Le premier est un bas-relief en marbre blanc de la galerie des Offices à Florence (Fig. 91 et 92). C’est Zannoni qui le premier l’a fait connaître. Après lui Welcker, puis Dütschke en ont donné l’interprétation.

Il représente une scène de délire prophétique pendant une orgie dionysiaque.

. Nouvelle Iconographie de la Salpétrière, 1894, p. 35.

A gauche, une Ménade, le haut du corps penché en arrière, la tête renversée et les cheveux au vent, danse sur la pointe des pieds, suivant le mode ordinaire. Elle tient de la main gauche un chevreau dont on ne voit que la moitié ; de. la droite, une couronne de lierre, offrandes qu’elle apporte au dieu. Celui-ci, debout au milieu de la scène, s’appuie du coude sur un arbre symbolisant une foret. Il regarde vers la droite. Sa lig’ure est calme. Il contemple ses adoratrices que sa vue a plongées dans l’enthousiasme divin.

L’une d’elles, assise sur un rocher, paraît en proie à une crise prophétique:

(Bas-relief antique du musée des Offices, à Florence.)

elle élève vers le dieu ses deux bras nus entourés de serpents, tandis qu’elle baisse la tête, comme absorbée par une vision intérieure.

Enfin, le côté droit de la composition est occupé par un groupe de deux personnages. Une femme vêtue d’une longue « chiton » transparente se renverse brusquement en arrière entre les bras d’un homme qui s’avance pour la retenir.

C’est cette dernière Ménade qui nous intéresse plus particulièrement. « Elle n'est pas morte, dit Welcker, comme on a pu le croire, mais elle perd subitement connaissance. » Et M. Meige ajoute avec raison : « Si l’on examine atten-

tivement les détails on verra, en effet, qu’il ne s’agit pas d’un évanouissement vulgaire.

« Ce renversement violent du corps et de la tête en arrière, est caractéristique des pertes de connaissance dans la névrose. La pose est forcée à dessein. Il faut noter en particulier la roideur des jambes et la position des pieds juxtaposés en extension, le talon détaché du sol. Ce n’est pas là une faute imputable à l’archaïsme de la composition ; l’artiste a su traiter le torse et les bras avec une grande souplesse et il faut admettre que ces incorrections apparentes sont le fait de l’observation judicieuse d’un phénomène qu'il lui a été donné de contempler.

« On peut donc, selon toute vraisemblance, interpréter cette figure comme représentant un ictus hystérique chez une prophétesse de Dionysos. »

Ce document acquiert encore plus de valeur si nous le comparons aux autres figures d’évanouissement ou de syncopes que l’art nous a laissées.

Je rappellerai le bas-relief d’une stèle funéraire découverte à Dropos et conservée au musée d’Athènes. Elle représente le vieillard Totmidès assistant à la mort de sa fille Plangon qui s’affaisse sur son lit, soutenue par deux femmes. La jeune fille se laisse aller sans effort, et nulle trace de convulsion ne s’observe sur sa personne .

Nous trouverons la même opposition dans l’art moderne si nous comparons, par exemple, la femme possédée d’André del Sarte dans la fresque de l’Annonciata, qui tombe à la renverse dans les bras d’un homme, la tête fortement rejetée en arrière, les pieds convulsés, offrant ainsi tous les signes de l’ictus hystérique commençant, avec les malades simplement évanouies, et offrant tous les signes de la résolution musculaire complète de Van Mieris ou de Van der Néer.

Mais le second spécimen apporté par M. Meige à l’appui de sa thèse est encore plus nettement démonstratif.

Il s’agit d’une figure de Ménade sur un vase peint de la collection Jatta in Ruvo (Fig. 92). « Au milieu d’une scène de pompe dionysiaque, se trouve un groupe représentant une Ménade soutenue par un personnage ailé et hermaphrodite... Cette bacchante, les vêtements en désordre et les cheveux épars, tombe sur les genoux, tandis que sa tête et le haut de son corps se renversent violemment en arrière... De la main droite, elle tient un tympanon, et delà

LES DÉMONIAQUES

gauche, elle laisse tomber un thyrse qui se brise dans sa chute... Cette chute violente, ce renversement exagéré de la tête avec la saillie du cou en avant, tout cet ensemble convulsif et désordonné, sont déjà des indices non équivoques d’un ictus nerveux.

Mais, il y a plus encore. La main gauche, qui tenait le thyrse, ne l’a pas laissé échapper par inadvertance ou par faiblesse ; elle est manifestement en contracture, les doigts sont crispés sur la paume et la main entièrement en llexion forcée sur l’avant-bras. Celui-ci même, plié à angle droit sur le bras, semble indiquer que la roideur a déjà envahi tout le membre. »

Tels sont les deux seuls spécimens sur lesquels il ait été donné, en dehors des gesticulations violentes et désordonnées dont les exemples sont au contraire très communs, de relever un symptôme pathologique nettement formulé.

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