FIG. 110 — GROUPE GROTESQUE
(Terre cuite de Chypre, musée du Louvre.)
FIG. 111. — CÈNE DANS LA MAISON DU PHARISIEN, PAR MORETTO DA BRESCIA. (Église de la Pitié, Venise.)
CHAPITHE III
LES NAINS, LES BOUFFONS, LES IDIOTS
Cet amour du grotesque et du difforme se manifeste d’une façon évidente dans l’antique coutume des nains et des bouffons officiellement attachés aux cours royales ou aux maisons des grands seigneurs. « Le suprême pouvoir, dit Th. Gautier, a toujours aimé cette antithèse de la suprême abjection. Un fou contrefait jouant avec les grelots de sa marotte, sur les marches du trône, est un contraste dont les rois du moyen âge ne se faisaient pas faute. » Et ce n’est pas seulement au moyen âge que nous retrouvons cet usag’e, c’est à toutes les époques et dans tous les pays, en Orient comme en Occident, témoin un curieux dessin persan de la collection Burty (Fig. 164), depuis les temps les plus reculés des anciennes monarchies égyptiennes jusqu’aux temps modernes.
Le peuple lui-même a eu ses nains, et la foule a toujours couru aux exhibitions de ce genre dans les fêtes publiques, les foires, les théâtres. Elle n’a
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cessé, par son empressement, d’encourager l’exploitation de ces malheureux qui a été de tous les temps.
Les nombreux documents que les historiens ont pu rassembler sur ces disgraciés de la nature, constituent l’histoire la plus curieuse et la plus intéressante, mais ce qui nous touche ici plus particulièrement, c’est la trace que cet engouement a laissée dans les arts.
Ces représentations artistiques, dont un grand nombre sont signées des noms les plus célèbres, viennent à l’appui des documents écrits, et permettent de ranger ces êtres phénomènes à leur véritable place, en les faisant entrer dans le cadre de la pathologie.
Ce n’est pas ici le lieu d’exposer en détail les signes qui permettent d’établir, en ces questions, une nosographie méthodique. Il suffira de dire que ces êtres singuliers, que l’on a distingués sous le nom de nains, de fous ou de boutions — autant de catégories qui souvent se confondent — n’appartiennent pas à une seule espèce morbide. On y distingue plusieurs alléchons, dont la part est variable suivant les sujets.
Au nanisme vient s’ajouter soit le rachitisme, soit la scrofule, soit le crétinisme, soit l’obésité... ou bien encore le myxœdème, l’infantilisme ou l’achondroplasie.
Enfin, plusieurs de ces maladies peuvent coexister à doses variables chez le même sujet. On comprendra alors pourquoi la morphologie du nain est des plus changeantes. Ainsi s’explique la diversité des œuvres artistiques qui les concernent.
Nous ne parlons paë ici des peuplades de petite taille, dont l’existence, au centre de l’Afrique, a été parfaitement démontrée parles explorateurs modernes. Les anciens les avaient entrevues, et de là, vraisemblablement, est née la fable des Pygmées.
Mais il nous faut répondre à une question. Le nanisme se rencontre-t-il exempt de toute affection morbide, de toute difformité ? En un mot, existe-t-il de véritables nains, miniatures parfaites d’un homme sain et bien développé? Pour mériter cette qualification, « il faut, dit le Dr Martin, que le sujet présente dans toutes ses parties de justes proportions, de telle sorte que si son corps a été arrêté dans son développement par une cause qui échappe à la vue, et dont un examen attentif est incapable de rendre compte, il n’ait éprouvé
LES NAINS, LES BOUFFONS, LES IDIOTS
cependant aucune altération ni dans la vigueur, ni dans les facultés intellectuelles et morales, ni dans la santé, ni dans la vie, ni surtout dans les aptitudes génératrices 1 ».
On en cite bien plusieurs exemples, mais ils sont fort discutables, et l’on se heurte toujours à quelques défectuosités, parmi lesquelles l’impuissance tient le premier rang. Un des exemples les plus fameux du nain accompli, et peutêtre le seul, est celui d’un gentilhomme polonais nommé Borwilasky, dont parle Diderot, et qui, paraît-il, était un homme parfait en miniature. Le célèbre Bébé, nain du roi de Pologne, dont il existe au musée Orfila de l’École de médecine une statuette en cire, était loin de présenter les conditions requises du nain parfait, ainsi que le prouve son squelette conservé au Muséum. Quoi qu’il en soit, il faut reconnaître qu’au point de vue plastique un certain nombre de nains paraissent avoir présenté des proportions à peu près régulières, sans dilformités saillantes. Néanmoins, le volume relativement considérable de la tête semble être un caractère constant.
Sans entrer dans une discussion qui nous entraînerait trop loin, nous ferons remarquer que ces petites miniatures ont été la grande exception, si même elles ont existé, et, dans la plupart des œuvres que les artistes nous ont laissées, nous sommes bien loin de cette perfection que Loret, en 1053, a chantée dans sa Gazette rimée :
«Une mignonne incomparable
Qui passait pour choze admirable
Et ne pezait qu’un louis d’or. »
En examinant donc quelques-unes des œuvres les plus remarquables qui représentent des nains ou des bouffons, nous trouverons maintes fois l’occasion de relever les traits naturalistes par lesquels l’artiste a souligné son œuvre.
La plus ancienne école d'Égypte, l’école memphite, nous a laissé, parmi plusieurs chefs-d’œuvre, une statue qu’il convient de placer ici en première lig’ne, c’est celle du nain Khnoumhotpou, aujourd’hui au musée de Boulaq ( Fig. 112).
1. Dr E. Martin. Les Monstres depuis V antiquité jusqu’à nos jours, 1 S80.
On sait que ces antiques spécimens de l’art de la statuaire ont été trouvés dans les nécropoles, et qu’ils représentaient l’image aussi parfaite que possible du défunt, conformément aux croyances et aux pratiques religieuses. Cette obligation de rechercher la réalité, et de serrer de près la nature, a été, pour l’art de cette époque, une des raisons du degré de perfection auquel, de l’aveu de tous, il était arrivé, et l’examen d’un certain nombre de statues, parmi les-
FIG. 112. — STATUE DU NAIN KHNOUMHOTPOU, FACE ET PROFIL. (Musée (le Boulaq.)
quelles on cite le plus ordinairement le Scribe accroupi du musée du Louvre, Khafri , le Shéikh-el-beled et sa femme , le Scribe agenouillé du musée de Boulaq, prouve que plusieurs, parmi ces artistes de l’ancien empire, ont été d’admirables portraitistes. A ce point de vue, le nain Khnoumhotpou ne le cède en rien aux œuvres que nous venons de citer. Si le défunt avait été porteur d’une difformité quelconque, il fallait bien, suivant la tradition relig’ieuse, que son effigie, destinée à habiter la sépulture, représentât fort scrupuleusement la même difformité. « On donnait, dit M. Maspero, à la statue d’un nain toutes les laideurs du corps du nain... Si l’on avait mis dans la tombe une
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statue régulière, « le double », habitué pendant la vie terrestre à la difformité de ses membres, n’aurait pu s'appuyer sur ce corps redressé, et n’aurait pas été dans les conditions nécessaires pour bien vivre désormais »
Qu’il faille l’appeler, comme le voulait Mariette, un cuisinier ou, comme le propose M. Maspero, un chef des parfums, ou un maître de la garde-robe , Khnoumhotpou dut être un personnage. Il avait, à Sakkarah, une des belles tombes de la nécropole. M. Maspero décrit ainsi sa statue :
« Le nain a la tête grosse, allongée, cantonnée de deux vastes oreilles. La figure est niaise, l’œil ouvert étroitement et retroussé vers les tempes, la bouche mal fendue. La poitrine est robuste et bien développée, mais le torse n’est pas en proportion avec le reste du corps. L’artiste a eu beau s’ingénier à en voiler la partie inférieure sous une belle jupe blanche, on sent qu’il est trop long pour les bras et pour les jambes. Le ventre se projette en pointe, et les hanches se retirent pour faire contrepoids au ventre. Les cuisses n’existent guère qu’à l’état rudimentaire ; et l’individu entier, porté qu’il est sur des petits pieds contrefaits, semble être hors d’aplomb et prêt à tomber la face contre terre 1 2. »
J’ajouterai deux traits à ce tableau. Le profil met parfaitement en relief l’ensellure et la saillie des fesses, caractère sur lequel insistait Parrot à propos d’une naine achondropiasique qu’il présentait à la Société d’anthropologie. Vues de face, les jambes sont incurvées en dedans, offrant ainsi la courbure caractéristique des os atteints de rachitisme.
Au même musée de Boulaq, il existe un autre nain sculpté en bas-relief, et qui pourrait être considéré, d’après M. de Quatrefages 3, comme se rapportant aux peuples nains dont les explorations modernes ont démontré l’existence au centre de l’Afrique, les Obongos et les Akkas. Ce sont ces derniers que les Égyptiens auraient connus sous le nom qu’ils portent encore, et que Mariette- Bey a lu à côté du bas-relief dont il vient d’être question.
Ce nain, ou plutôt cette naine, est ainsi décrite par Mariette. Le bas-relief représente la mission envoyée par la reine Hatason, sœur de Thoutmès (XVIIIe dyn.), dans le pays des Somalis, lequel s’appelait, à ce moment, le pays de Poun.