En. Garnier, loc. cit., p. 122 et
Daniel Mytens (1590-1656), peintre hollandais d’un talent réel, fort admiré sous les règnes de Jacques Ier et de Charles Ier, a laissé de lui plusieurs portraits.
Le plus célèbre est celui qui se trouve à Hampton Court. Jeffrey Hudson est représenté tenant un chien en laisse dans un paysag’e chaudement coloré dans le goût de Snyders et de Rubens '.
Nous nous contenterons de signaler d’autres portraits du nain Gibson, dont nous avons parlé plus haut, et de son épouse, par sir Peter Lely, le peintre célèbre de la cour de Jacques II, de son vrai nom, qui décèle son origine, Peter van der Faes (1618-1680).
Mais l’école hollandaise, ainsi que son souci de la vérité et son goût pour les scènes de la vie intime pouvaient le faire prévoir, offre à notre examen d’autres œuvres plus importantes et sur lesquelles nous nous arrêterons quelques instants.
Un des plus beaux portraits de nains que les peintres des cours royales nous aient laissés peut se voir au musée de peinture du Louvre (Fig. 162). Il représente le fameux Rrusquet, bouffon et nain de Charles-Quint. Il est d’un peintre hollandais de haute valeur et dont on peut admirer au même musée plusieurs autres portraits très remarquables, Antonis de Mor, Moor ou More, ou bien encore Antonio Moro (1525-1581) 2.
Brusquet remplissait sa charge de bouffon avec éclat, et était doué, au dire des contemporains, de beaucoup d’esprit. « Il faut dire de lui, dit Brantôme, que c’a été le premier homme pour la bouffonnerie qui fut jamais et qui sera, n’en déplaise à Morel de Florence, fut pour le parler, fut pour le geste, fut pour écrire, fut pour les inventions, bref pour tout, sans offenser, ni déplaire... On peut dire de lui, ajoute-t-il plus loin, qu’il est véritablement le maître de chœur des bouffons en titre d’office. »
Au physique le portrait d’Antonio Moro nous le représente avec une grosse tête, le buste long, les jambes courtes. Les traits du visage sont durs et
1. Walpole, dans ses Anecdotes of Painting, parle de ce portrait comme se trouvant au palais de Saint-James. Il signale les autres portraits suivants : un à Hampton-Court et dans lequel Jeffrey porte un habit rouge. Mytens l’a peint également dans le tableau où il a groupé Charles 1er et son épouse, tableau qui appartenait au feu comte de Dunmore.
2. Le por Irait du nain dont il s’agit avait été attribué par erreur dans l’ancien catalogue au peintre vénitien Torbido Moro.
LES NAINS, LES BOUFFONS, LES IDIOTS
grossiers, ils expriment la méchanceté. Revêtu d’un costume noir magnifique, coiffé d’un bonnet pointu, l’épée au côté, une masse d’armes dans la main droite, il pose la gauche sur un grand chien d’Espagne qui lui arrive à la hauteur de l’aisselle.
Le musée du Prado, à Madrid, possède du même maître un portrait d’un autre bouffon nommé Péjerou, et non moins remarquable que le précédent (Fig. 163). Ce n’est pas un nain, mais il ne nous en offre pas moins les signes certains d’un état pathologique que nous avons déjà nommé bien des fois et qu’il est si fréquent de rencontrer parmi cette catégorie d’individus, spécialement et officiellement chargés de dilater la rate de leurs contemporains.
Les jambes courtes et grêles soutiennent un buste parfaitement développé, mais on remarquera que les tibias ont subi l’incurvation caractéristique du rachitisme. Ces jambes légèrement tordues ne sont point la conséquence de l’inhabileté du peintre, et il faudrait bien se garder de prendre pour une erreur de dessin ce qui n’est que l’expression sincère de la nature. Une manche trop longue et qui retombe sur le poignet ne cache qu’imparfaitement la difformité de la main droite. Enfin le regard est dur, et la physionomie respire un air de profonde méchanceté.
C’est encore au rachitisme qu’il faut rattacher le nain difforme et contrefait d’un tableau de Van der Venne (1589-1662), la Pêche des âmes. Vêtu d’un superbe habit de cour, l’épée au côté, il montre sa grosse tête et ses jambes cagneuses. Il est accompagné d’un petit chien, et des enfants du peuple le montrent du doigt, avec un geste de moquerie pour sa grave prestance et toute sa petite personne pleine de prétention.
Il en est de même d’un nain de Jan Steen (1636-1689), qui sous de misé^ râbles haillons et avec plus d’humilité, puisqu’il remplit les fonctions de valet de ferme, présente les mêmes déformations. Ce serviteur difforme occupe une place importante dans le tableau du musée de La Haye intitulé Une ménagerie. Le Dr Meige en a donné une bonne description scientifique qui confirme l’appréciation qu’en avait donnée M. Burger en ces termes : « Jan Steen s’est bien amusé à le peindre (le nain) d’après nature et il y a mis toute sa science réaliste et expressive. »
Je ne ferai que signaler un nain de Jan Miense Molenaer (xvne siècle),
dans son tableau du musée de Berlin Y Atelier du maître , parce qu’il dérive du même type, pour m’arrêter quelques instants sur une œuvre d’un caractère différent, due à un peintre hollandais dont les tableaux sont assez rares aujourd’hui, Jan van Kellen. Comme Holbein, Rubens, Van Dyck, Antonio Moro, Mytens et Peter Lely, Jan van Kellen (1648-1698) s’est charg’é de transmettre à la postérité les traits exceptionnels de deux nains de cour (Fig. 163). Il les a représentés vêtus de riches habits, occupés à conduire un molosse sur la terrasse d’un jardin orné de statues. Ils devaient être considérés comme de petits êtres accomplis, car ils sont assez bien proportionnés et ne présentent pas de difformités notables. Deux inscriptions sur le dallage font connaître leur âge. Celui de gauche a dix-huit ans et celui de droite vingt-deux.
« Le plus petit et le plus jeune des nains, dit le DrMeige qui adécritce tableau dans la Nouvelle Iconographie de la Salpêtrière , à part l’exiguïté de sa taille, n’offre pas de particularités bien saillantes. Les jambes sont disposées de telle sorte que leur difformité, si difformité il y a, se trouve habilement dissimulée. Le pas de menuet que semble esquisser ce petit homme, en ramenant le pied gauche devant le pied droit, ne permet de saisir qu’une très légère incurvation des jambes. La face, encadrée au carré par la coupe des cheveux, montre un petit nez enfantin, de grands yeux enfoncés, un front assez bombé et des joues rondes, mélang’e du faciès infantile et du faciès rachitique, fréquents chez les nains.
« Bien plus caractéristique est le type du second nain, âgé de vingt-deux ans. Chez lui, bien que l’artiste ait cherché à atténuer la difformité, en plaçant son modèle dans la station hanchée, l’incurvation rachitique des membres inférieurs est manifeste. Mais la figure est surtout bien traitée. Elle évoque le souvenir du faciès lunaire des myxœdémateux. Pas un poil de barbe ni de moustache, les sourcils sont peu fournis. Les joues, bouffies et flasques, tombent mollement de part et d’autre du menton auquel pend un bourrelet de chair grasse, et se prolongent vers l’oreille par un repli de peâu infiltrée qui arrondit en bas l’ovale du visage et fait disparaître presque entièrement le cou. Les yeux, dont le peintre a sans doute quelque peu agrandi les dimensions pour donner plus de vie à la figure, sont encore cerclés de paupières lourdes, à cils rares. Enfin le petit nez camus et les lèvres en
LES NAINS, LES BOUFFONS, LES IDIOTS
moue, les mains boursouflées et les doigts boudinés, achèvent le portrait du myxœdème infantile % »
La liste des œuvres d’art représentant des nains et des bouffons est loin d’être close. Mais je n’abuserai pas plus longtemps de l’attention du lecteur, préférant le laisser, après tant de laideurs et de difformités, sur l’impression que lui laissera l’œuvre de Jan van Kellen, pleine d’un charme mélancolique et plutôt agréable à regarder.